Elle a pas su comprendre que j'avais le goût du voyage, de l'Aventure majuscule, pas des aventures, des petites tronquées, sexuelles et désespérées. J'ai le besoin de l'ailleurs, de l'infiniment continu, de courir sur la face de pays qui finissent dans la mer. La fuite. C'est de la génétique, de l'indélébile chromosome, tout à fait vissé à l'âme. Une inclinaison naturelle, se répartit en uniforme glue sur la longueur de la peau, recouvre le courage, le moule entièrement. La fuite. C'est le départ des obligations sociales et nationales, refuser qu'on vous cloisonne dans des frontières déterminées, qu'ici c'est de l'économie meurtrie, de l'usine en déroute, du licenciement hygiénique, qu'ici la poésie accouche dans des geôles étroites de mort-nés, de rimes affamées. Et. Elle a pas su comprendre mon désir de faire claquer le vent sur les vagues, de diriger de plus haut toutes les destinées matricielles, voyager. Voyager dans les terres égoïstes, brûlées de mille assassins cagoulés, des manifestants agglomérés le cœur dans la fente verte. C'est qu'ici, dans nos frontières dessinées à la craie on masse la servilité en tunique verte pour préserver des périmètres imperméables à la poésie. La poésie, c'est une fuite, un partout sauf ici, c'est la télévision du riche. Oh, pas riche cravaté, laisse dévolue au grand monde, au riche solitaire, à l'étranger du monde misanthropique. La poésie c'est l'ineffable qui remue dans les veines gonflées. La poésie, cette physique éventrée, ces cent mille aruspices qui auscultent les débris, les vestiges, ces voyageurs du passé qui vivent là au rythme du pas lourd des gardiens. Et. La poésie, c'est le voyage dans ma tête, les multiples personnes, les bonjour-au-revoir, les salut-je-meurs, je-me-meurs. J'ai la vie en transit. L'hésitation manifeste et le bonheur qui bégaie. C'est à dire que la poésie est une certitude, une rectiligne, c'est de l'invariable géométrie, elle dit, alité(rée) l'inaltérable, la césure de toutes les faims. La poésie, elle a le goût du majeur qui retombe. Elle peint et chante. C'est un orchestre-sculpteur qui taille des marbres de vent, qui taille avec sa gorge vide des blocs imposants de verbe, d'invisible. Je l'ai dit, c'est un voyage dans l'inconséquent, un petit tour dans l'éther. Riche. Il faut bien comprendre, et pour bien comprendre il faut bien voir. Bien voir les millions de torrents qui font des éclats sanglants. L'épée qui vient séparer le profane du sacré, diviser le monde entre poésie et matière. De l'au-delà, c'est du métaphysique direct, de l'Olympe sur le char du soleil, de l'Egypte antique et divine, le corps mutilé d'Horus, c'est ça la poésie. Un accès privé.