30 octobre 2010

Vrai, je suis un désert.

Je veux guérir d'une plaie imaginaire.
J'y renverse des litres d'alcool
Et des prénoms de femme
Pour cicatriser
Une voix de fillette
sans vie.
Je veux sécher ce qui n'a jamais pleuré
Et éteindre
Des feux
Qui n'ont jamais
Brulé.
Certaines idées
Font mal
Comme des faits
On croit des impressions
Apparences d'ombres
Taillent
Du rêve
Des douleurs
Vraies.

Je soigne mon mensonge
D'amour
Avec
Des pincées d'orgueil
Et les soupirs
Du temps

Bien sur.
J'ai attendu
Que mes mains
Ferment
Leurs yeux
Blancs
Mais alors
Qu'elles n'avaient plus de bouche
Elles se sont réunies
Solennelles
Dans des habits de paume
Et de linéaments
M'annoncer
Graves
Leur cécité.

Je n'ai pas entendu
Les mots
Ne jaillissent
Que des plaies.
Mon corps
Blanc
Blanc
Striés
de
Mauves
Ne sait pas
L'éclat
D'une étoile
Eteinte.
Ne sait pas.
Comment c'est
Qu'un corps
Je n'ai pas su
Ce que mes mains
N'avaient pas vu
La physique
Leur barrait la bouche
Les mot n'ont pas su
Percer
Dans l'écorce
d'une phalange
Une bouche
Atroce.

Enfin.
Vrai.
Je n'ai pas pu pleurer.
De n'avoir su aimer.

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29 octobre 2010

Les poètes ne pleurent plus, ils écrivent.

Mais, vrai, j'ai trop pleuré !  Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Poésies (1870-1871), le Bateau ivre
de Arthur Rimbaud


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27 octobre 2010

Tiffany

Sans_titre

Il y a dans l'air des odeurs, tout un cortège de parfums qui avancent, processuelles, courbant les mains, inclinant les veines comme des cordes de pendus ? On dirait des paysages qui désaltèrent d'images une rétine d'enfant, sa pupille se délie et écarte la rue, brise les murs, c'est tout une vie de lézardes et d'heurts qui se mélange. Dans l'air il y a ces parfums longs et délicats comme des cerises pleines d'automne, qui giclent dans la bouche. Tu connais, ça, ta bouche humide de saison ?, où tour à tour viennent s'écraser la liqueur d'un printemps et ses merles rieurs, où les lèvres pleines de peaux et de vermeil sont un nid pour les caresses qui d'oisillons deviennent des horreurs désirantes, des bouches convulsées comme d'accouchements violents. Il faut bien vomir la passion, et tu dois savoir comment l'on courbe la tête, remonte les cheveux -ces boules de flammes où dix mille soleils se sont agglutinés- comment l'on vomit la ponctuation, le matin, que l'on se serre la gorge pour qu'au milieu de la phrase ne coule pas des diamants de sang et des jades, et des opales, et toutes les pierres du fond des rivières, de celles qui s'en vont tremblantes de la lumière d'un oeil -oh bel oeil, souvenir de toi. Oui nécessairement, parce que tu as le pas des fantômes qui font frémir les gens et me font rire, moi, ça semble du vin -le vin me rend gai, il donne à mes envies de mort un espoir- qui se renverse dans la bouteille comme le sang de la blessure qui cherche à couler mais ne se trouve nulle part de rigoles et d'égoûts. C'est un vase clos. Qui s'heurte partout à des murailles de verrre, c'est Cayenne entier avec ses grandes mains bleues d'Océan. On ne s'évade pas, n'est-ce pas, on ne fait que regarder le ciel, y déchirer ses volutes, y danser sur des comptines et attendre que les nuages crèvent en arpège. J'aime l'orage qui sépare le ciel en deux eaux froides comme le baiser d'une oublieuse. Dans ta voix nonchalente il y a l'orage qui me met du délire au geste, qui lui donne l'amplitude des cataclysmes, et le grand élan des falaises qui s'érigent. Une falaise c'est un désir qui s'est arraché de l'Enfer. Dans ta voix il y a la peur d'être découverte, que si l'on tirait fort ces beaux habits de chair, cette grande tignasse mieux portée qu'une auréole par le saint, peur que l'on voit ce qu'il y a dedans, de cris mais aussi de joie, ce qu'il y a de mesquin et d'eaux croupies qui attendent de pouvoir jaillir pour faire dans le jour des constellations de verre, captivantes comme des marais ! Il y a dans toi des cellules que j'ai entrevues, que je ne pouvais pas fouiller, il manquait quelques rousseurs à mes doigts -celles où le jour glisse, long toboggan de chrome- pour bien voir le fond des recoins où l'on entend une voix un peu moins sûre. Parce que tu débordes de toi-même, tes hanches se sont taillées dans du marbre et ta bouche dans celle d'un archange, mais il y a dans toute cette assurance, quelques taches d'ombre charmantes comme des gestes d'une muette. Qui ne peut pas se plaindre mais qui tremble... Il faut rire de tout et à commencer par ses désespoirs, brûler les cicatrices et ouvrir les plaies. Tous les jours je taille mes nerfs pour qu'ils pointent comme des minarets au fond de ma peau. J'apprends à dormir sur des matelas d'aiguilles, à l'intérieur de moi et les chandelles ont des flammes de douleur qui pâlissent terrifiées par la nuit. La nuit invincible, sépulcre de nacre, eaux du marécage. J'aime le poison ; tu en débordes. Doucement tu m'obsèdes mais je ris trop, bien trop fort, et dans ce réseau de rires qui se déploient comme de la voix de serge, et qui jettent dans le crépuscule des beaux reflets mauves comme des cierges finissant, je te disperse. Je te fabrique muse et c'est la pire offense à faire aux femmes. La muse est la putain de la poésie, écrire à une femme, c'est la baiser par l'âme. Tu excuseras le viol. "Les putains vident les couilles; Les muses l'encrier". Il faut que je fasse attention à moi. N'est-ce pas. La poésie est un nerf Sensible.

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25 octobre 2010

Grenoble, la nuit

Les villes froides

Ont des museaux

De Pierre.

Et de grands

Yeux de phantasme.

Les trottoirs sont bavards

Et assoiffés.Je partage mes rires

Déployés en liqueur.

Ici.

La lune est un œil

Qui tache la solitude.

Ou

La corrompt.

 

Je suis couché dans le bruit

Yeux verts

Yeux gris

Couleur de nuit

Grenoble est si froide

Qu'elle casse comme du sucre

La bouche de Loriane

Etait

La couverture

D'un souvenir.

 

 

Je ne me souvenais plus.

Du front humide

De mes baisers.

Peut être suis je la pluie

Qui marche

Sur le pavé

D'un visage.

 

Je me souviens Loriane

Aux yeux clairs

Aux pleurs

De sommeil

 

Le langage ne s'est pas eveillé.

La poésie a de la fièvre

Les rimes ont les joues

Rouges du houx

Et des baisers.

 

 

Je ne me suis souvenu

Que du froid

Froid

Comme quelqu'un se tenant là

Aux mains d'hiver

Qui glissent

Sur le dos découvert.

 

Les frissons ont sali

La caverne du secret.

Mes poches étaient vides

Le coeur débordait

D'impatiences.

 

La solitude n'a de langage

Que les mains

Qu'elle secouent

De leur couleur

De cellier.

 

A elle j'ai tendu des miroirs

de toutes les couleurs

Aux formes mortelles

Mais ce n'était pas le miroir

Qui la gênait

Seulement le reflet

Grenoble la nuit

Tousse des rêves

Qui déplient deux ailes

Semblables aux toits de chaume

Qui crépitent dans les livres.

 

Grenoble la nuit a des voitures

Que l'alcool

Abîme

Comme une terreur

aux pieds

De jeunesse.

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24 octobre 2010

Les délires, la nuit.

Si proche, sanction et scansions, qu'on croit l'une et que la deuxième déjà dans ses rythmes de tambour

déchirent sa peau d'iguane

et d'animaux de funesterie

Il y a des bréviaires où la mythologie s'est faite une place avec le rire.

La mythologie faisait délirer les dieux.

Ils en ont voulu aux choses terrestres comme des poètes

Sur l'Olympe s'empalent cent mille dieux aux casques d'acier et aux grands reflets de manque.

Moi mon visage s'est taillé dans le crime, j'ai avancé le visage au milieu du lac et je lui ai donné ma trace.

Depuis ce pays saigne, il saigne avec de grandes enjambées, il saigne de rubans gris,bruns, le ciel s'écoule de la plaie.

Vous avez déjà agonisé un iris ?

Le trouer d'ombre.

La nuit a de grands doigts qu'elle enfonce au mil ieu des yeux clairs, des yeux dont on dit ils sont des voyageurs.

Des ongles de lumière qu'elle met aux phares des voitures.

Oh,la nuit,oh le soir, et les filles aux blasons cruels.

Au mieux des grandes rivières poussent des fleurs aux pollens mécaniques.

Je crois avoir vu,dedans, rouler des aurores.

J'ai dit "la rosée c'est la terre qui mouille après que je lui murmure à l'oreille mes obscénités".

 

 

La sanction, mais la sanction, permet de sentir le monde.

C'est de l'écrasment, de l'assaut, hue !

TOUT LE CIEL EST DECROCHE

ON DIRAIT DES FLUX ET DES REFLUX IL Y A DU SOLEIL PALE

ET SES AUREOLES DE SUEUR

ROUGE ROUGE ROUGE COMME DE LA FIEVRE ET DES MALADIES

JE CROIS QU IL Y A DE LA PESTE DANS LES INTELLIGENCES

De la peste violette comme un insomniaque, une peste qui laisse le corps toussant, râlant.

ô pauvre imbécile, le ciel ne reflète rien

rien, il y a des blocs de cendres qui tapissent

des reflets de cierge on dit "des étoiles";

ça fait sourire le bout d'une religion qui brûle.

J'ai des ciels à boire

et du temps à croquer.

Belle seconde, ton ventre cruel

Tente mes mains d'aiguilles

Cadran de lumière

ET CARCAN DEXTASE

JE POSE DANS DES CARQUOIS DE SOIE DES FLECHES DIVOIRE AUX POINTES D'HAMECONS

LES BEAUTES SONT PRISES AU PIEGE DES FLECHES INDIENNES

DES LONGS FLEUVES FLECHISSENT

LA NUIT ASSECHE LE JOUR

Nuit morcelée, falaise de charbon, le vent est un mineur.

Je suis en cours, hé.

Moi je n'ai pas la chance d'être libre, libre comme les strophes des amoureux.

Bientôt, bientôt, bientôt les grands angles montagneux

Les reins de pierre couverts d'automne, de printemps.

Tout ce pays rempli de saisons.

Bonjour, je suis génial, mais je suis paresseux.

Pourrais-je emprunter un peu de vos teints laborieux ?

De vos corps serviles je réclame l'effort

les coeurs retroussés

La plume sage et calculatrice, je veux que vous décrochiez l'horizon et les arpèges qui y vacillent encore.

Je veux emprunter de vos pas faibles et de vos jambes noueuses.

Vos mains paysannes, tannées de soleil, qui ont bu toute la peine pourront trouver des terreaux en moi.

Plantez vos ongles, j'en ferai des lierres qui grimpent sur le passé.

Il y aura des crochets sifflants et des hyènes hurlantes.

Le désert,le désert fera des pas de géant

jusqu'à la ville.

Les belles pierres d'infimes baisers.

De la roche éclatée.

Ce sont des amours, les sables loin.

oh, que j'ai d'hurlements en moi que je crois ma voix être un fauve.

Traqué par la soif, écrasé de mirages.

Mes yeux ont bu la réalité et ma bouche se fane.

 

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23 octobre 2010

Roman. ROMAN ROMONS.

"Ils ont voulu t'avilir ou t'honorer. Et qu'importe, tu les as tous enterrés, ces hommes, et tu en baises le front de Paris, Place de la Concorde, quand tu vois des autos embouteillées qui forment le bicorne de Napoléon, où les marches forcées de César. Elle rit l'Histoire de toutes ces femmes qui la défièrent dans la grâce, de Tarpeïa -brûlant d'or- qui voulut la gloire et n'en supporta pas la lumière, qui se tient debout sur le ventre de l'Histoire, à une petite place, un minuscule éclat comme les muses, les Chimène, les Roxane, à l'étroit dans des poèmes, toutes celles qui ont des points d'argent dans les cheveux, des cendres de diamant à la lèvre. Petites lépreuses, dit l'Histoire à son scribe. Toutes les femmes de ma vie sont de celles là, muses insignifiantes que l’Histoire ride que le temps lent et la seconde cruelle moquent »

La porte s’est entrouverte. Son grand corps de ciment et de lilas s’est évanoui en floraison, sur les draps défaits de la chambre à soupirs. Tandis qu’elle respirait, ainsi calme, je me suis approché avec des pas de fugitifs, je me suis approché pour respirer le printemps qui s’échappait d’elle, et y dérober un peu de sa tiédeur, en garder les impressions pour tous les jours futurs dont je sentais les bouches froides, les vents glacés et les peurs. J’ai ouvert grand les yeux pour que son corps de lumière m’éblouisse pour toujours et j’ai juré alors que je ne les fermerai plus jamais, s’il faut survivre à la nuit, s’il faut vaincre l’épuisement pour garder vivants les souvenirs alors je m’accablerai. Mes paupières n’ont plus jamais battu et l’éclat du souvenir me brûla la rétine à la manière des sabres brûlants que l’on promenait devant les yeux des captifs. Son grand corps avait tant servi le jour, tant servi la nuit, qu’elle l’accrochait au sommeil comme à portemanteau. Négligemment. Le reste n’était que mobiliers, cadeaux, tous les signes de son oisiveté. Dans cette chambre le nombre d’objets –immuables, multiples- égalaient le nombre d’hommes et de femmes qui y avaient épuisé des tristesses, qui avaient des mépris à chasser. La chambre tenait davantage du corridor. Par sa forme d’abord, par sa fonction ensuite. Plus longue que large on l’arpentait pour se rendre à quelque chose, pour exiger peut-être. Il s’agissait d’une transition, d’un pivot, d’une ponctuation mal assuré, de soupçons de cris, de parodies de plaisirs débattus dans des marécages d’égoïsme. Bien sûr des hommes sont venus se tenir là, comme une masse de nécessités, comme la charpente de sa psychologie. Ils sont venus. Ici, la voir défaire ses cheveux de printemps et de lys, ils sont partis dans la nuit et ne l’ont jamais vu, agitée des mêmes soubresauts qu’un jour, battant des mains, prendre délicatement de ses deux doigts fins et sauvages son crayon noir qui lui dessinait des impressions de nuit sur les yeux, ils n’ont jamais pu observer les bas qu’elles remontaient sur ses jambes pour imiter la douceur des mains d’un amant « jusqu’en haut des cuisses » ni vu sa voix se gonfler de larmes devant ses robes déchirées par l’angoisse. Ils n’ont rien vu de ses bras troués de douleur. Je suis venu souvent dans cette pièce, dissimulé sous les serges et les habitudes, comme une partie des lampes. Elle me considérait comme ses grands lustres aux éclats de cierge « tu jettes sur la ville la même lumière douloureuse » et il m’est arrivé d’entendre le froissement d’un amant au milieu des draps et son départ insensible et oublieux. J’étais une partie de ce mobilier, de ces

Je savais qu’il faudrait partir, que ces conversations qui s’épuisaient entre nous, que voir son visage très beau, mais très fou, où roulaient tous les matins des millions de néant, où les mots se déchiraient et n’arrivaient qu’en loques au milieu de ses bégaiements. J’étais un enfant dans les bras d’un fantôme. Un enfant qui soulevait les jupes et les draps de cette femme déjà éteinte, aux joues grises et enfoncées par tant de mains, tant de corps. J’étais interrogatif de ces grandes jambes qui balayaient dans la nuit. Mais je ne pouvais pas me réaliser. Je ne le pouvais pas, je n’apprenais qu’à étouffer. Avec elle. Alors. Quand la grande horloge finissait ses rotations infinies, quand elle arrivait au bout de ses gestes à deux doigts, je prenais un dernier germe de son printemps, une dernière respiration à ses lèvres violacées de vins, ou de nuit.

Je marche désormais dans les rues, où le poison s'est répandu uniforme, épais comme du chaos confondu dans l’air et infiltre les poumons : je ne respire pas, j’hume. J’hume l’oxygène aux particules brûlées et les longs bras de chaos, radicelles de loques enroulées sur moi comme l’anémone sur le grillage de fer. Il est l'heure, que l'ennui cesse enfin. Que ce chaos que j'expire jusque dans les ports anglais pour former la brume épaisse et gluante qui habille le ciel et les yeux de Londres m'étouffe. Je crache l'âme ; j'expire la peste. J'ai dîné, tout de même, j'avais vingt ans, je ne les ai plus, j'en ai donné un morceau –là où se tient la lâcheté- à Tania, à Tania qui me jouait avec les doigts Chopin, qui en cherchait la note bleue pour se la mettre aux yeux, en faire un fard, de la note, et la maquiller, et la voir danser de cyan, d'azur, enfin, de tout ce qui peut rendre vivant en elle.

Tania avait trop de nuit en elle ; trop d'années aussi, à nier qu'elle était née furieuse, fumée, ombre, tout ce qui de la vie est bouleversée. Les torrents, les tourbillons, les tornades, la Terre vue du ciel quand les nuages se massent et dessinent une étoile sans pointes -une séquelle, une simple trace de vie, forme confuse engendrée par l'Univers un jour de colère.

Tania, tapait frénétiquement sur son clavier, elle fracassait la pédale, elle voulait faire, disait-elle, "hurler la musique", et elle lui arrachait de petits glapissements, elle trouait le son, de semblants de colère. Elle avait étudié, longtemps, dans de grandes académies, au milieu des meilleurs professeurs sans que personne ne la fasse dévier de son but : être une pianiste virtuose. Quand elle atteignit son but, qu'elle se produisit dans de grandes salles où la foule qui même instruite demeurait foule, elle ne sut plus. Toute sa musique, chose liquide, fluide délicieux, s'était évaporée au seul contact de la masse, à l'idée de la moiteur de ces corps opaques. Aucune note ne s'échoua au public aride, traqué par la soif. Sa carrière de virtuose s'achevait dans un murmure suspendu. Le bois qui craque, la toux qui monte, le rideau qu'on froisse, l'agacement. L'assistance, hagarde, étourdie, inculte aussi, s'étonnait de ce silence et ignorait qu'elle se tenait face à l'Histoire : le premier requiem sans note. Pleyel qui inuhume. Tania est morte à vingt-cinq ans, dans un habit de pianiste virtuose ; muette du geste. Elle avait, vu dit-elle, se lever de l'ivoire des fleurs malades bleues-mauves qui voulaient lui mordre dans le cou et lui sucer le sang, elle disait qu'elle avait vu ces choses issues des jardins de la mélancolie où la musique était servile, elle ne jouait qu'aux ordres, ne répondait qu'à des commandements. Elle n'avait pas joué, disait-elle, parce qu'elle était pianiste et non tambour, qu'elle savait se faire la main des muses, de ce qui se tient titubant sur le trait de lumière fragile de l'horizon et non sur le sabre du colonel, sur le casque du caporal ou sur le barillet du commandant. La musique, dit-elle encore, est chose d'assassin et non de militaires.

Tania, chaque fois, qu'elle frôle le piano, qu'elle entend les Variations Goldberg blêmit. Elle s'incarne dans un corps différent, ses trente ans en paraissent cinquante, son dos se voute, ses muscles se nouent, raides semblables à des racines mortes. On ne peut plus la toucher comme un être, mais comme un minéral creux. Il ne reste d'elle plus qu'une intention, qu'une idée.

Elle voulait devenir un pinceau, une trace de lumière sur la grande toile, et voir ses lèvres durcir, striées de petites routes à caresser. Quand elle ajuste son reflet dans le miroir elle voit sur sa bouche qu'elle a tant mordu, des lignes de partition, des tas de lignes sur lesquelles les dents sont des copistes et gravent des notes. Tania ne mord pas ses lèvres, elle compose. Elle veut dire qu'elle ne parle plus, qu'elle joue. Qu'elle ne fait que ça, sa virtuosité lui est remontée, dit-elle, un matin, comme une nausée. Elle parlait de la musique, de son désir et croyait jouer, à la manière des petits cacographes qui disent écrire tandis qu'ils bavardent. Elle opérait cette même substitution entre l'idée et l'objet, réifiait en le créant par la seule croyance de son apparition. Elle était musicienne parce qu'elle prétendait à la musique, et tandis qu'elle discourait je voyais ses doigts gourds, incapables de la moindre fugue. Elle parlait désormais de musique, allumée comme une forge d'enfer, elle en disait de la musique comme on dit d'un amant qu'on éconduit, comme la lumière du matin, frêle encore, et qui use les rebords de la nuit pour se redresser, et tombe en morceaux ; s'éboule en pourriture.

Tania était ma découverte de contrées lointaines, imperceptibles, mon premier véritable voyage, ma première communion avec l'ailleurs. Je m'étais accoutumé à voguer sur des petits lacs en jurant d'être mort affamé sur l'Océan, et sa présence était une traversée, un dépucelage. J'étais rendu malade de ses absences qui me jetaient au milieu de mers tourmentées, des grandes nageoires de bêtes mythologiques qui vous secouent le corps, ce pauvre esquif qui traverse les eaux stagnantes de la vie, et chaque fois que je l'apercevais, blême encore de sa nuit d'outrages, violette de sa cerne unique qui lui tachait le visage (C'est le vin qui m'imprègne. C'est elle qui parle.), je muais en guetteur qui hurlait, "terre, terre" et se déchirait les lèvres brûlées d'eau de mer dans ce cri qui ne cessait pas "terre, terre" et cette terre était sauvage, veinée de mœurs barbares, et chaque débarquement me faisait un peu plus croyant, un peu plus supplicié. Je voyais terre sauvage et marécageuse depuis la nuit sombre et ces sommeils perdus, là où s'arrangeait le jour vertical pour corrompre l'œil et lui offrir des mirages, la lumière était sur son corps une épice. Rare et envoûtante, elle glissait sur son ventre, disparaissait contre ses reins, s'enfonçait dans sa gorge et ne rejaillissait jamais qu'en effluve. Certains yeux reçoivent la lumière, les siens la dérobaient et la recrachent lentement, en poussières de nuit, en blocs serrés de cendre. Disparaitre, voilà le mot que faisait ses caresses, quand elle m'en habillait le corps. Quand pour se croiser et se jeter l'un sur l'autre j'hurlais encore "terre, terre" du haut du mat et j'ignorais déjà, mes mains au contact de ses sucs, que la terre était chose pourrie, recouverte de vase et d'une salive ténébreuse et visqueuse : que l'on nommait désespoir.

Les cuisses de Tania étaient la plus solide des prisons, prison d'impressions et de jais ; de sensations et de vapeurs ; prison chimique et nécessaire. Plus bagne encore que prison : je l'appelais Cayenne. Elle me laissait voir le ciel, ciel parcouru d'ombres et de voilures noires, sevré d'étoiles, comme les forçats : d'un côté la jungle, de l'autre l'océan. Au cœur l'enfer du bagne brûlant et la main du bourreau suspendu, luisante de sueur, éblouissante de crime…Tania ne connaissait aucun évadé. Cayenne avait jadis joué de la musique, en taillant des cithares dans le bois de balata avec des cordes tressées d'une chevelure indigène. Elle avait pendu des hommes, cette Cayenne, aux cordes de marin qui se balançaient encore, les chairs bourdonnantes de miasmes, à ce qui était devenu étoupe.

Ces raies de rage qui pénètrent par toutes les fentes de la joie et tachent le bonheur.

J'étais trop pauvre d'abord pour voyager, pour découvrir les continents et me prêter/m'offrir un destin d'aventurier, de marins à la bouche édentée et aux gencives énormes du scorbut ; il me fallait commencer en d'autres voyages, d'autres découvertes, des bateaux de fortune, des radeaux instables. Mes haines justifiaient ma lâcheté. Je crachais au bourgeois l'argent qui pouvait lui offrir tous les courages, tous les départs dont le crédit faisait un fil d'Ariane. Ces cris de haine paralysaient mes départs.

J'ai commencé autrement.

Je vais chez R, A, V, C et dans cette géographie d'initiales, de prénoms, il y a du voyage. Chacune est un État dirigé par un tyran derrière sa porte, celle de ses origines, de la rocaille de la voix, du r roulé qui tombe comme la mer sur le torse des bateaux, comme la pierre de l'avalanche dans les chemins qui montent au ciel. Ma jeunesse se forme sur ces corps ; ce sont mes départs.

De Frida, c'est l'Allemagne, les bottes en caoutchouc à la voix de colosses, le pas haut des soldats, les frontières qui s'en vont et, plus loin que les frontières, c'est l'Histoire qu'elle assemble dans ses yeux, dans sa voix, dans la langue et jusqu'au trou de la gorge « oh encore un souffle, dis moi « Guerre », et quand elle prononce Krieg, je vois dans le ciel des armées sortir des souffleries du ciel -d'éclair- se fendre les côtes, je vois, je vois oh, une cerise –Kriek- sur sa voix qui se tait et disperse les images. « Annexe-moi ; Anschluss » et je l'annexe. Toutes ces ombres d'Histoire qui courent au plafond. Chaque fois qu’elle crie je sais la terreur des parisiens, quand la Grosse Berta la bombardait sans l’atteindre.

Il y a Nastasha au prénom de tsarine, à la peau blanche, et quand sa voix tombe avec son geste qui monte, quand elle me raconte au milieu des cendres du jour -la nuit- le bruit de départ que firent ses parents quand ils entendaient la rumeur des Révolutions, quand elle devenait la voix du peuple, la Révolution, je crois que je cherche à la tuer, à lui faire chanter l'Internationale à chaque cri d'extase que je lui arrache. Chaque porte est un pays ; et chaque pays un instant. J'ai mille États souverains, des qui ont disparu même de la géographie officielle et surviennent dans le souffle des historiens, je cherche avec la main, quand j'embrasse Songul, l'empire Ottoman, et je ne trouve sur le Bosphore que la Turquie, quand je plonge la main dans les lignes d'eaux je croise des régions arides où le trait bleu s'affine jusqu'à former les yeux de Lucie, je ne trouve dans les Balkans qu'une nuée de petits États plus faibles que mon biceps.

Putain.

J'ai faim, il me faut trouver quelqu'un où m'inviter, quelqu'un qui sera heureux de me recevoir, qui dansera. Je vais appeler Guillaume, je vais le visiter, avec son nez qui s'allonge toujours plus que son sexe. C'est un être désincarné, il est science -et donc juif- parce qu'il est presque verbe. Le verbe est un cartilage, une articulation, le verbe c'est tout ce qui n'est pas comestible de l'être humain, tout ce que l'animal affamé jetterait s'il découvrait un homme dans sa famine. Et Guillaume n'est que ça ; intelligence sans corps, un adjectif : génie.. Moi, les mains des êtres me traversent quand elles le caressent. Mais Guillaume, Guillaume va me donner un bout de pain, et ce bout de pain, de mon corps transparent risque d'échouer sur la place Attila Jozsef, de metraverser. La nourriture est une arme ; la faim une plaie.

J'ai mes vingt ans qui ne sont déjà plus vingt à offrir à des mères qui n'en veulent pas ; et si personne ne les nourrit je les avalerai pour en digérer vingt de plus. J'ai vingt ans qui gémissent de froid dans des parcs, des avenues, et se lassent d'être libres s'il faut avoir faim. J'ai vingt ans qui ont la tuberculose et crachent du sang sur les peaux de celles qui n'ont rien à m'offrir qu'un peu d'Histoire, une miette entre les dents.

Je vais rencontrer d'autres passés dans les rues.

Tiens. Salut Mikhaïl, il me raconte, comment il a la bouche plein de musique, et dans son pas lourd je vois qu'il a échangé la danse, je vois sa cuisse gonflée, je vois son corps qui grandit -, je vois tout ce qu'il a éteint de lui-même pour être si plein de ce chant. Il n'a pas trouvé Wagner : il en serait revenu ébloui ; il n'est que bruyant. Bruyant Mikaïl, qui me dit, ce qu'il a visité de femmes et d'hommes, et tant qui l'ont aimé "tant qui m'ont aimé". Les hommes comme un orgueil de plus, qui viennent s'ajouter à ce qu'il pourrait appeler « morale hésitante » et qui est déjà trop morale et n'a d'outrance que de bégayer assez pour refuser la vertu. Elle ne dit pas « oui » au vice, elle n'a seulement pas le temps, dans sa bafouille, de dire « non » à orgie qu'orgie l'a déjà renversé et qu'elle danse sur des tables minuscules, avec les bras d'envie, avec les seins de luxure, et paresse est sa morale, et tous ces archanges noirs dont il me conte et décompte les baisers.

J'ai faim, et ma faim me fait briller dans le noir, elle me rend visible à tous les passants qui s'inquiètent d'un être pareillement phosphorescent. C'est que je brûle, regardez moi, regarde-moi, toi qui ne brûle pas, comment c'est d'avoir vingt ans et d'avoir faim. Regarde, comme j'ai faim, regarde comme mon ventre est rond de désir pour toi, comme il est prêt à se vendre, comme mes vingt ans peuvent t'offrir leur jeunesse pour un lit, un drap, pour un chiffon, pour un os à moelle. Laisse-moi goûter le sucre qui coule à tes pieds, qui baigne ta bouche, qui s'égare dans la ville. Je vois le jour qui grimpe et scintille comme des cristaux de sel.

Et cette faim, ce bruit, cette voix, tout ça est mythologique, je veux dire la mythologie c'estl'habit de lumière de la réalité, c'est la croyance, la mythologie, c'est son obsession, son évidence, c'est la peau noire de l'esclave ; la jaune des mathématiques. La mythologie, c'est la poussière et le fracas qui nimbe la balle qui s'échappe du pistolet, c'est le cri que pousse l'agonisant, c'est tout ce qui est hors du corps, hors de l'Histoire, c'est tout ce qui prend de la place dans la bouche et n'en occupe pas dans la mémoire. Ce qui la sépare de l'Histoire, qu'elle nous habite le corps et abandonne l'intelligence. La mythologie, c'est la beauté du monde, c'est ce qui lui permet de durer, c'est enfin, quoi, la musique qui s'est soudain levée comme un vent pour porter les tambours de Napoléon et prendre Arcole ; c'est celle qui s'éboulait -soulevée par les Walkyries- sur les corps des génocides. Celle dont on se demandait, pourquoi elle ne s'est pas tue, pourquoi l'horreur l'a tant nourrie, pourquoi elle avait faim de drames, la misère, de violences, d'âmes brisées et de corps décomposés. Pourquoi la musique -l'art- est un tel charnier.

La mythologie est l'anecdote de la vie.

J'ai faim, je vois Anne pour. C'est déjà fait. Elle me met les yeux sous le nez, et me dit « regarde comme ils sont beaux » et elle adore ses yeux qu'elle montre comme des boucles neuves, comme deux immenses vanités. Ses yeux ce sont deux pierres bleus, des opalines, minéraux morts ou alors  cristaux de voyant. Je n'ai rien vu, d'avenir, de passé, d'émotion dedans. Elle me tend les yeux, et c'est comme si elle les caressait, ses yeux, comme si elle me disait touche comme ils sont doux et profonds, on dirait des sources -taries. Et je lui rétorque amusé, que la seule profondeur du monde est le sexe des femmes. Mais elle insiste, elle veut que je lui touche les yeux comme les hommes touchent, que je dise la naïveté.

Je ne l'ai pas dite.

Je préfère les prostituées, elles sont muettes. Muettes comme un criminel. Je crois que c'est ça, le crime rend muet. Il censure la parole inutile, puisqu'il y a un geste, un acte, ô un acte sublime, qui suffit pour parole.

J'attends le criminel qui ne parlera pas mais dont on saura qu'il a voulu parler alors qu'il assassinait, violait, pillait lorsqu'il s'est mis sous l'ombre de la Cour d'Assises qui finit toujours par s'étendre assez pour coincer la fuite avec l'aide du jour. Je veux qu'il dise qu'il voulait parler, mais qu'il était trop lourd de crimes, qu'il l'avait déjà en lui et qu'alors il ne pouvait rien dire, que sa bouche, refusant d'articuler, ne pouvait que mordre.

Je veux l'entendre -sans un mot- indiquer qu'il devait parler et qu'il devait le faire de tous les moyens, par tous les gestes, qu'il devait soulager son muscle du crime qui le tétanisait.

Alors il a tué. C'était sa voix. Ce geste. Son langage de signes.

Qu'il dise ça, enfin, sans un mot. Et que je l'entende.

La parole ne sert pas les gens beaux, qu'ils ouvrent la bouche pour lécher, embrasser, ce sera bien assez pour ceux que la poésie a déformé ou que la fortune a élevé. La beauté, chose muette, statue, qui jonche les jardins de rois.

(La belle bavarde)

Elodie, est une femme dont on se demande pourquoi elle n'est pas née en marbre ou figée dans le bronze de son corps. Pourquoi merveille de chair et de formes était capable de mouvement, d'abandon et d'exercice -factice- de volonté ? Son corps ne devait être rien d'autre qu'un objet posé sur son socle de pierre -désir des hommes, qui traverserait le temps dans sa matière brute, dans son cristal primitif et éternel, dans la nuit blessée où elle serait l'alcool transparent des verres. Ce devait être une autre nuit, une nuit basse, qui monterait de la Terre, tandis que la nuit haute y tombe. Elle devait être fleur -rose et pissenlit- mais se pensait humaine, croyait aux choses du bonheur, aux bassesses que sont les paroles des garçons, abandonnait vertus et vêtements dans des draps -mes draps- jusqu'à en devenir spectrale/vieille. J'ai connu sa peau et  mon cou a gardé la brûlure de ses lèvres. Elle était puissance et toute sa puissance était corrompue par ses tentatives d'esprit. Son humanité l'avait avilie. Quoi qu'elle fût elle a fini de l'être. (ici=gangrène ?)

Le crime dessine des muscles et sublime ; le remords défigure. Combien j'en ai vu d'amoureux, les jambes nouées à la place de l'accusé ? Combien sur ce trône, sis dans la majesté qu'exhalaient les regards réprobateurs des curieux, qui abdiquaient dans l'aveu. J'ai vu alors la couronne lourde leur tomber du crâne et l'hermine leur glisser des épaules, j'ai vu leurs traits se creuser, j'ai vu que le regret était la première ride dans la beauté et la beauté -qui n'est beauté que parfaite, inaltérée- était fatalement touchée (peut-être décomposée, lèpre, ou autre chose, qui défigure, comme l'empoisonnement aux radiations, quelque chose dont on peut dire qu'il fait «  tomber le visage » qu'il rend « humain », filer dans l'idée qu'il y a de beauté que dans tout ce qui n'est pas humain, que les plus beaux ont la cruauté des animaux, des plantes, des prédateurs, qu'ils ont leur appétit de minéral aux allures)

(intégrer mon truc sur mes yeux de bile ici qui recouvrent le monde)

Les avocats de la défense, quand le criminel avoue, ont un geste d'humeur qui n'est pas celui- vulgaire- d'avoir perdu une affaire, d'avoir taché une réputation ou envoyé en enfer un innocent mais celui de n'être plus amoureux, d'avoir aimé une grâce qui était faiblesse, faille que le juge, frappant de son marteau, fend. Les avocats ne défendent pas des clients mais des amants.

Je vais aller voir des criminels, des rangées, légions, bougres et bougresses, raides de principes et de désir puis voûtés de gloire. Ceux qui ont une mémoire de papier journal ou, pour les plus agiles, de photographies en noir-et-blanc du jour où la nuit, lasse, a cessé de garder leurs corps et ceux dont on a trouvé aucun corps, que la justice a poussé d'une main plus faible en prison -et qui savent la séduire, de leurs muscles toujours là, qui lui remontent le bras, en baisent la main, et bientôt recommenceront.

Je veux visiter des prisons, m'égarer dans ce « corps social » où chaque être est déjà une cellule, je veux voir ce bâtiment gris qui fait un automne à la ville où il a poussé, et toutes les caresses que s'adressent les prisonniers, ces caresses où personne ne fait la femme, mais où l'un des amants fait le mort. Comme les prostituées que j'aime tant de leurs silences qui se disloquent en autant de larmes, ces larmes qui ne percent pas, qui ont durci sur la peau, pour en faire une autre peau, douce mais rugueuse, à laquelle s'accrochent les mille envies du monde.

Je suis en prison, dans mes nuits, et je sens la brutalité vile d'un homme trop grand, trop imposant, et je me sens pousse qu'abîme le fruit qui chute de l'arbre, le gland que le temps décalotte et qu'écrase le pas sauvage. J'ai peur de sentir l'envie du bourreau qui traverserait la nuit, qui fracasserait le phantasme pour entrer dans la réalité. Peur, de sentir le sexe qui se dresse, peur que tout ça devienne une histoire, où le sperme lactescent qui jaillirait me crèverait le poumon et m'asphyxierait le cœur.

Je n'aime pas les hommes ; je désire des criminels, je désire ceux qui sont jetés là par la vie, ceux qui subissent les événements ou même parfois les nés criminels, guidés là par la seule pulsion primitive. Ces siamois du crime, hydre de l'infraction. Ce crime qu'ils ont attendu de commettre, la gestation du traitre, le plasma de forfaiture, ce qu'ils réalisaient déjà dans l'imagination, qu'ils ont commis cent fois d'un plaisir décroissant par-delà le rêve. Combien d'images et de corps virtuels ont péri dans leurs bras avant que ne s'abattent le premier corps, avant que ne s'écrase la première victime. Ils ont perfectionné leur art –parce que c'est d'art qu'il s'agit- sur des images, avant d'atteindre les hommes. Tous ceux là se sont mélangés au délire jusqu’à ne plus pouvoir s’en distinguer, en former l’une des parts.

J'essaie de leur ressembler parce que je voudrais être beau, j'essaie de me distinguer, de me farder les yeux de petits brouillons de crimes que sont les ruptures brutales, les adieux cruels, que sont les départs en sursaut des corps amoureux. Souhaiter avoir le poing qui serre un crime qu'on ne montre pas.

Je n'ouvre plus les doigts, je ne montre plus ma paume, parce que s'y tient un crime, que j'étouffe, et s'il se libérait, s'il venait à percer, à montrer son dos, ses épines au jour ferait tourner trop de têtes, évanouirait trop de corps. Je le chéris, jusqu'à ce qu'il dévore/crève ma main, que le crime m'honore de sa première souillure. Mes amantes d’ici et plus encore mes amours jusque Margot –pour Margot nous avons le temps, Margot c’est plus tard, ce sont les roues du départ, les grands souffles des locomotives et leurs trainées de charbons et de sueur, Margot embrassait la route-

C'est ce qu'il faut dire au procureur qui énumère les victimes comme un mauvais comédien, c'est qu'il en manquera toujours un, que la police lui a remis un mauvais manifeste, que le décompte est erroné, il me manque « moi ». C'est secouer la tête en entendant le silence qui suit la prononciation du dernier péri, silence pesant et imbécile, rempli de volontés et de paroles, silence bavard, qui nous répète précisément, d’une voix affligée « Vous entendez bien ce silence, voilà ce à quoi le criminel condamne ses victimes, vous entendez bien, vous remarquez comme il pèse, le silence total après que ce faux juge eut à disposer d’une vie. Vous remarquez combien l’heure est grave, comme le temps est inquiet. Vous remarquez bien, n’est ce pas ? ». Reprendre avec tendresse ce pauvre acteur de boulevard. Lui dire « ce n'est pas grave ».

Et les criminels s'ils avaient encore une voix, une parole, diraient "ce n’est pas grave" et ajouteraient « Je suis le premier sang, la première blessure, la première plaie de ce crime qui gémissait en moi. Il me faut le nourrir ce crime, celui dont on est enceint, qui jaillit de nous, plein de barbarie. Devrait-on laisser mourir de faim son enfant au prétexte de l'humanité ? »

Il faut désirer.

Mais ces nuits s'épuisent ; et je m'endors la paume serrée sur un secret, le ventre tremblant contre le corps d'un prisonnier.

Aujourd'hui il me faut visiter un ami, savoir combien il me doit, recouvrer toutes mes créances pour partir, pour visiter la Hongrie et avoir faim et apprendre cette langue qu'un peuple fit sienne en entendant le diable tomber du ciel. J'accumule des centimes, des petits océans de monnaie qui se cherchent des affluents impurs.

Je voudrais dire "j'ai faim" pour être heureux, pour dire, par transparence, "je suis libre". Le ventre repu, plein de graisse épanouie, fabrique des serfs.

Je pars. J'ai mes vingt ans, quelqu'un là bas en voudra, ou bien au moins de mon accent français, ou bien au moins de mon élégance, ou bien au moins, parce que j'ai un cul et une bouche, je n'aurai pas faim.

Je vais voir les amantes, avant, je vais m'habituer aux voyages, à l'Histoire que je connais de ces endroits, de ce pays qui se tenait -jusqu'à mon départ- derrière cette porte, rue Gallienni, Kristina est hongroise, et je vais savoir le bruit lourd des Csikos -qui sont déjà une poésie- dans ses mains qui m'attraperont le ventre, dans ses soupirs, dans nos corps mutualisés, dans ses cris. Dans quelle langue elle jouira ? J'en apprendrai les mots,  les sons, pour quand ce sera mon tour, là-bas, de jouir. Kristina s'endort ; sa conscience est plus lâche. On dirait une morte. Une petite fille que le sommeil éteint, un néon essoufflé. Je lui murmure des mots doux ; puis des mots durs. J'attends une réaction, d'être sûr qu'elle est déjà plus loin que la réalité, quand je m'en assure, je me lève. Je fouille ses poches. Il y a des restes de panique dans mes gestes, et c'est pourquoi je me suis allongé sur son flanc, pourquoi j'ai souillé de vomissures son corps d'aube, pour apaiser mon corps, pour épuiser dans sa bouche tous les bruits qui me révéleraient. Les crimes se commettent de nuit parce que le noir va mieux au criminel. Je compte l'argent, fragmentés en pays -c'est un premier voyage- pounds, dollars, yen, yuan, dinar, pesos -et des taches de sang- les bijoux, je vole les diamants et tout ce qui brille -ce qui m'évite de lui prendre ses yeux. J'ai les poches pleines d'elle ; ses reins plein de moi. « Ô Balances Sentimentales ». Premier pas dans le crime, au nom doux à l'oreille : « délit ». Je fouille, je cherche, je racle, pour des trésors ici, une richesse, quelque chose qui luira, fera un plastron quand la faim tentera de me fendre l'estomac, quelque chose qui me rendrait immortelet vivant si je n'ai nulle part où dormir, si les bancs se dérobent, et que la prison me refuse son étroitesse. Je cherche une noblesse, une distinction. Un solitaire, là, pour manger, une chevalière frappée de grandeur. Oui. J'ai le corps mou de l'or chauffé pour que s'y impriment tous les blasons du monde...

Je suis obsédé par l'idée d'exister. D'apparaître au monde et m'assurer de n'être pasimpropre à la réalité. C'est pourquoi il faut fréquenter dans les endroits de la foule qui pense faire du bruit et ébranler le monde quand elle y bruisse. Je couche avec C, que j'ai rencontré chez G., et le craquement qu'elle produit sur mon corps me fait penser à celui des feuilles mortes que je foule. Elle est l'automne sur lequel a marché l'hiver. C, A, V, F, D, sans poésie,ni musique.

J'aimerais faire la goutte lourde qui roule sur la feuille.

Ça me facilite le silence, l'absence d'aveux, de commettre un crime dans une langue que je ne parle pas. J'ai la bouche cousue de l'assassin ; ouverte de l'affamé. J'ai trouvé cette noblesse chez Pauline à la bouche si close qu'elle ne s. pas.

Anthony, que j'ai appris dans le bruissement des foules, est le seul que je peux évoquer sans l'odeur de dégoût qui émane de moi ; sans l'odeur de désespoir qui émane d'elles. Il est une image de la sainteté en tout ce qu'elle a de naïve, de grand, de tendre. En tout ce qu'elle a d'immaculée, comme si toutes la sournoiserie du monde ne pouvait l'atteindre qu'il errait là, dans le monde, avec un corps qu'il savait se faire confronter à d'autres corps, mais sans que jamais, ce corps ne devienne une trivialité qui justifie la déliquescence. Il n'était pas de chair, mais de grâce. Je ne l'ai jamais vu se recoiffer, et alors qu'il portait la main au sommet de son crâne je le voyais replacer une auréole. La malice du monde lui glisse sur l'âme comme les mains de l'homme sur le corps de la sainte. Il était de cette puissance qui se rend éther pour les autres, que leurs vices ne peuvent pas pénétrer. L'argent, surpris, dansait devant lui, montrait les cuisses, les jambes, les beaux yeux gris, dorés, son corps à froisser et toutes les promesses de soumission, et Anthony riait, il passait sans voir l'argent dans sa longue parure de papier. Poison inerte ; ombre à peine.

Bientôt j'ouvrirai la main, dans un autre pays, dans un autre Etat, dans des villes basses comme les eaux d'égout qui les gorgent, je desserrerai le poing et les doigts feront tous une tige en floraison, les pétales éclos du crime. Dix doigts surmontés de l'éclat brillant du courage ! Dix doigts qui se découvriront des bagues desquelles qui auront chacune dissimulée dans leurs éclats de pierre. Bientôt je commencerai ce voyage, je détournerai les kilomètres, j'escroquerai la distance, je la ferai pâlir.

Je me suis toujours senti comme cette gare qu'aujourd'hui j'envahis

Les effacent sans un murmure

Aujourd'hui, alors que j'abrutis ma jeunesse sur un bureau, que je la vois sur la surface polie, nacrée, cirée du bois des meubles, je vois mon visage fané, parcouru de rides impropres. Je vois dans les billets accumulés une masse de renoncements. Dans les ordres qui me passent, dans la mécanique basse.

 

Il n'y avait pas de grammaire pour nous, elle était inefficace, inerte son danger, sa matière et sa propriété disjonctive étaient chose immobiles. Nous pouvions dire "elle et moi" ou "elle ou moi" que nous étions toujours distants de la même longueur, séparés par les mêmes murs ; proches des mêmes inclinations, unis d'une haleine semblable.

 

Après qu'il fallut partir elle me laissa

Que ce grain semé m'offre, alors que je l'oubliais, une floraison de printemps.

L'écriture est une entreprise de démolissement que l'on réalise dans le voyage, il faut partir, pour connaître le démolissement dans toutes les langues, savoir toutes les expressions idiomatiques, de l'écrasement, pourrissement, Il ne suffit pas de faire tomber le mot de son porte-mine, de le tirer de là, comme un sabre et crier "hue, dia".

Je viens à me demander s'il avait existé, s'il ne s'était pas s'agit d'une image consciente, fabriquée avec tous les attributs des autres pères sans qu'il ne fut jamais qu'une tentative d'imagination. J'avais rêvé un père, il n'y avait qu'une absence.

Ce qu'ils aiment c'est une époque, une époque qui se perdra dans le marécage du temps, dans l'écume furieuse de l'avenir, ils aiment un instant, un moment, et pas un être, ils le défont pour le résumer à un caractère une humeur. 


Les gens se trompent. On ne cherche pas de raisons de vivre, mais des prétextes à mourir. Toute ma vie j’avais mis ma mort en scène, j’en avais orchestré les chœurs, les chants, préparés les discours, et aménagé la tristesse. J’étais encore vivant et l’on me pleurait, on déclamait des oraisons, je crois même avoir aperçu au milieu du cortège un de ces procureurs odieux mués en prêtre « il n’y a que la robe qui change ». 
Je voulais qu’ils me voient comme une algue pour laquelle la mer se retire, lentement et qui sèche tandis que le reflux s’accentue jusqu’à n’être plus rien qu’un craquement. Dont la seule trace d’existence serait le crissement du pas mêlé au sable. 

Mon départ vers la Hongrie a été commandé par ce prétexte de mourir. Cette envie de voyager, de découvrir des pays délimitées par des langues, aux géographies neuves et aux yeux irisés, ne naquit que parce que j’avais rencontré Margot et qu’elle m’avait menti. Sans elle, je crois, que je serai resté ici, à vivre une vie morne, à me coucher tous les soirs sous un toit que j’aurais appelé ciel - ciel sans étoiles, nécessairement, plat, uniforme, vidé de surprises, sevré de Dieu depuis si longtemps- dans les bras froids de l’austérité. Ma vie n’aurait jamais débuté et avec le rythme monotone du déclin m’aurait figé. L’habitude porte sur son front le pouvoir des gorgones. Si je n’avais pas brûlé pour ses deux grandes mains calleuses, j’aurais su m’éteindre et railler l’exaltation jusqu’à la tiédir, mon désespoir sans être dompté aurait été rendu chose commune, naturelle, ma mélancolie une captive droguée aux médicaments, maudite chaque jour par ma fureur. Pis, peut-être n’aurai-je plus eu le temps de souffrir, tout parcouru d’informations, de volontés, de décisions, aurai-je été obsédé par des virtualités inconséquentes. J’aurais feint longtemps encore de l’aimer, nous aurions noter vie sexuelle sans excitation mais sans déception, toute mesurée. Ce n’était pas Byzance et pourtant je lui détaillais des plaisirs qui n’avaient pas pris en moi, j’appuyais ma fougue sur des souvenirs. Nous baisions sans surprise, et je lui racontais les émois que seul Wendy m’avait offerts. C’est elle et ses dix-sept ans qui me déchirèrent les entrailles. Ma nymphette, j’aurais pu l’appeler Lo’ ou Francesca, je préférais la dire « Liberté ». Fille divine, ses caresses, son désir, tout ce qu’elle avait de méprisable, toute cette tombe que frénétiquement ses ongles creusaient pour moi concouraient à me faire disparaître d’ici. 

Margot était une source, un puits aux cent mille ans de douleur accumulés, eaux stagnantes, 
En me tuant elle m’a offert la liberté. 

Ce mot me pèse trop lourd dans le cœur. Je lui ai tant formulé que mon corps le produit en masse et le stocke comme une graisse et le roule autour des organes. Ce mot, délicieux au prononcé, doit franchir les lèvres où moment de sa création mystique, il ne se conserve pas et se découvre très vite des appétits. La substance, délicieuse quand elle s’épanche, assassine lorsqu’on la retient. Elle a des fureurs de condamné à mort et tente de s’évader de mon corps comme d’une prison, elle y enfonce des tunnels, invente des évasions. Rebondit contre les os, les suce. 

J’ai failli me laisser mourir. C’était le 19 octobre 2010. Je suis sorti, en silence, ce silence que j’ai appris en voyant les réfugiés poser l’index sur leurs impatiences, et j’ai marché jusqu’aux voies de chemin de fer qui frôlent ma ville. J’y suis allé découvert pour que l’automne et le froid m’habituent aux saisons de la mort, que j’en sache toute la fraicheur. J’ai attendu, les bras étendus, le baiser glacé du métal. J’attendais d’hurler « La modernité m’a brisé le corps », mais rien n’est venu. Un mouvement social avait paralysé le fret. La grève m’a sauvé la vie. 

Je lui avais tant dit je t’aime que lorsque nous nous quittâmes mon corps continuait à en produire la substance. Délicieux lorsqu’il est prononcé au moment de sa conception, 


Il m’est arrivé de cesser d’écrire de longues semaines à cause du conflit qui oppose l’exaltation du poète à la mesure de la vie salariée. De rester des heures à comptabiliser les silences et les mots atrophiés de ne pouvoir jaillir. Je les avais habitués à la liberté, ils circulaient de mes rêves au réel, et du réel au rêve, pouvaient me déranger à toute heure du jour, de la nuit, j’avais des effets à leur consacrer, à les parer de beaux vêtements et de charmantes attentions. Les mots avaient l’importance d’une espèce de fleurs rares pour le botaniste qui le regarde avec autant de passions que d’inquiétudes muettes, développer leurs pétales aux couleurs inconnues. Ma proximité avec eux me les rendait aussi proche que la mélancolie, et lorsque Margot s’étonnait que j’écrive dans le noir le plus complet, je lui répondais « Je sais où sont les mots, je les entends qui me réclament». 

La bile unit mes mots pour en former des phrases. Elle est ma grammaire. 

Je suis parti en riant de cette chambre d’hôtel en disposant les objets de telle façon à ce qu’elle en prenne une photogaaphie avec son appareil abîmé par tous les règlages, c’est un œil que l’on dévisse, que l’on truque, c’est un œil que l’on manipule et que l’on drogue de lumière, de profondeurs. Il voudrait voir, mais il n’a pas le droit de voir, il n’a pas le droit de voir, il doit être un instrument, un objet soumis 

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19 octobre 2010

La fin des temps.

Tantôt sonnera l'heure où le divin hasard,
Où l'auguste vertu ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !

 

 

Baudelaire - Les fleurs du mal - L'Horloge

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12 octobre 2010

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Je n'en peux plus.

Posté par boudi à 18:59 - Commentaires [3] - Permalien [#]