30 novembre 2010

Aux épouses

Pour écrire j'ai besoin de prétextes.
Ces prétextes ce sont des femmes. Des femmes haïssables,aimables, des qui ont les yeux clairs des déroutes, celles qui ont les cheveux sombres des linceuls. Je me nourris d'elles, et quand je les ai bien bues, que mon pas va tremblant répandre son ivresse sur les vallons, j'en aplatis le souvenir sur un mur et c'est soudain un paysage gai ou pittoresque. J'en aplatis les formes comme des fruits murs et j'en bois la liqueur incolore.

Mon ciel je le fore de leurs plaintes angoissées. J'ai des amours -je sais leurs noms- dont toujours je devine les larmes. Je prépare avec soin des éprouvettes pour recueillir les chagrins et fabriquer de leurs chimies inquiètes des philtres de joie. Quand je rate, que l'alliage de mes sciences et de leurs pleurs forment un liquide épais, je bois le breuvage mystéieux et je m'empoisonne. Chaque jour, un peu plus, aux lendemains des crises de filles, j'ai le coeur engourdi.

Tant de femmes. Tant de femmes qui m'ont aimé ; tant que j'ai baisées. Je baise si mal, et pourtant je vois leurs yeux émus et leurs visages bouleversés de couleur, ce sont des fleurs, oui des fleurs peintes à la hâte par l'amour.
J'ai croisé tant de femmes dont j'ai brisé les hanches top lourdes, les nez trop longs pour les faire enter par les portes étroites de la littérature. J'ai croisé tant de femmes dans des couloirs étroits, que je n'ai aimées que le temps d'une effluve lente à se perdre. Tant. Tant. Tant de lames en suspens, au premier stade de la composition d'une peine, tant de larmes attentives au premier jet criminel du chien.

D'elle j'espérais un enfant. Je me lève Elle dort. J'entends quelqu'un qui hurle. C'est moi. J'accouche. C'est un personnage. Encore. U,n personnage baigné de placenta noir comme de l'encre.
Je cherche partout des femmes, pour écrire. Faites moi écrire. Toujours écrire. Autrement je meurs. Je meurs ici.

Je ne sais pas mentir.
Toute mon écriture est ma vie. Quoi que j'en fasse, je ne décris que mes amours, mes amantes et mes haines.
Je décris tout en démesure nos transes idiotes. Je décris le voile qui tourne, et la nuit qui ronge le vêtement, je décris, le corps tout bleuï de froid et mes deux mains innocentes qui réchauffent le corps ami. Je me souviens, là, les draps aux mains de luxure qui nous entravaient les reins. Je me souviens, oui, des premiers gémissements que les miens. Ils rôtaient comme des enfants en colère. Il me rappelle la musique que faisait ma voix gorgée de rires quand nous tombions du lit. Les écorchures que laissent l'amour avec le corps quand on a dix-sept ans. Les cheveux roux de Tiffany au milieu de nos baisers comme des aurores toussantes.
Les caresses hésitantes des jours de la Toussaint.

Toute ma vie n'est qu'une quête. 
Ce sont des femmes que je rabote en muse.
Je diminue la volonté, je baisse la lumière juste assez pour que leurs visages de minéraux morts soient des statues.
Je les rentre dans des fours, leurs mains d'argile sèchent en des gestes définitifs. Il n'y a plus rien qu'à attendre que le jour les peigne.

Ma mémoire est un musée
Des amours de marbre
Se reposent sur ses dalles usées
Le temps les biseaute.

C'est bête.
J'ai tout fatigué le corps des jolies pour des caprices littéraires.
J'ai encore faim.

Posté par boudi à 10:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]


27 novembre 2010

Lettres à la haine : n°1 - Mot pour Emilie D.

En moi tu remues les haines de celui qui a eu faim. Il y a tous ces  corps perdus, brisés de supplications qui prennent le mien pour amplifier des plaintes. Je ne t'écris pas ; je t'outrage. Tout ce que tu es je le maudis en des prières inventées pour le sacrilège des fortunes. Mon sang te renie dans son lent murmure qui chante des cantiques d'enfer. Le monde me semble un poème trop étroit pour deux bassins si ennemis que les nôtres. Je te hais. Je hais toi et tous ceux de ta race qui savent survivre dans leurs démesures d'insignifiants. Pour  moi. Vous êtes le meurtre. Le meurtre fier et angoissant, tapi dans les  replis des lois, agissant toujours avec le secours des autorités crânes et odieuses. Vous avez à vos crimes, mis les grandes robes des lois et des soirées.

La richesse vous marque de son sceau invincible, c'est le  péché originel du siècle que de naître riche. Il faut des baptêmes de  misère, des douches de soufre, des maquillages d'angoisse pour espérer faire tressaillir sa peau de ce crime primitif.

Mais tu  pleures, tu pleures ? tu as l'orgueil de la tristesse ! Hé ! Ne touche pas nos luxes de tes mains gantées d'argent, tu es déjà riche, laisse nous les cris, ils ont suffisamment à  faire pour nos gorges, les cris, suffisamment à faire pour nos corps  meurtris, suffisamment à faire pour occuper la place de l'espoir et de la faim dans nos chairs. Je te hais Parce que c'est le moyen que j'ai de  briser le sceptre honni des pouvoirs et des riches capricieux. Quand je te hais  c'est un milliardaire de fantasme qui meurt, son corps de carreaux  brisé des pavés d'enfant.Je te hais, de la haine de celui qui a eu  faim, la nuit, quand la tienne s'abimait de lumières exotiques. Je te hais de celui qui a eu faim quand tes yeux s'armaient d'aurores. Je te  hais de celui qui a eu faim quand ton corps joyeux riait sur des tables  pleines de gâchis. Je te hais avec la main du mendiant qui se tend plein  de peine vers tes yeux moqueurs. Dans ma haine  il y a trois quart d'orgueil et un quart de damnation que je te promets.J'ai fait des  études pour donner à ma haine une profondeur et un paysage. J'ai fait  des études pour donner à ma haine des raisons. Je n'ai pas cherché de  tempérament à l'ardeur. L'ardeur ne vaut qu'audacieuse, violente, toute  farouche de chaleur, je n'ai cherché qu'à la motiver et la faire durer.  C'est un brasier allumé sous un pont, mais le pont,vois-tu étais-là, et  il se serait mis en branle, avec des muscles de miséreux galériens, il  aurait avancé. Quoi qu'il advienne jusqu'à renverser vos fortunes et vos corps. Je te hais pour ce qui transparait du monde à travers le véhicule de ton corps. Je  te hais et je voulais te le dire. Pour que tu saches que ceux de ma  race extermineront jusqu'aux derniers de la tienne. Si vous êtes plus  forts nous sommes plus nombreux. Si vous êtes mieux armés nous serons  plus braves.Nos rangs tremblent de fatigue de n'avoir le soir que  des trous de verdure où coucher la haine mais n'oublie pas, n'oublie pas  que nos ventres sont vides, que les armées d'affamés vainquent toujours  les soldats repus. Tu seras Rome ; je serai les Huns, les Vandales, les Francs, je serai le déferlement de la faim. Nous jeunons tous les jours déjà  pour que l'appétit frustré aiguise nos colères. Fais attention le matin  aux premières formes qui se soulèvent des cendres de la nuit. Ce peut  être mon frère qui tue l'un des tiens. La lumière qui s'arrache du gris  parisien ce peut-être le muscle phosphorescent d'un impatient de la  rage. Le clapotement de la fontaine, place de la Sorbonne, méfie-t-en comme du pas d'un  de nos éclaireurs cavaliers. Nous avons des haines qui ne sont jamais rien d'autre que le nom de nos dignités et de nos fiertés .Nous avons refusé votre réel insuffisant. Refusé nos ventres gonflés de vos odeurs.Nous  avons dit, d'une voix fêlée comme la cloche d'une Eglise, notre refus de vos existences. Vous aurez beau veiller. La nuit est un complice patient. Toutes les dates des calendriers elle fera le  guet au dessus de nos gestes maladroits. Tous les crimes elle couvrira  nos fuites de ses langes de soie. Fais attention. A toi. Parce que je te hais.Que demain, ou les fêtes à venir, l'un des miens emportera l'un des tiens, jusqu'à ce que ce soit toi.Nous sommes plus nombreux, nous sommes plus courageux, nous n'avons plus peur.Je  t'enseignerai jeune fille qui vit dans le luxe et l'espace,  l'étroitesse d'un tombeau, creusé pour un, où l'on se jette à deux. Je  ne prendrai pas de place, parce que j'ai faim. Le cadavre de ton crime  gésira tout près de l'innocence du mien. Je te hais Petite.      

Tu verras la douceur meurtrière des ailes d'un utopiste quand au sortir de ton cours de russe une voix de révolution t'emportera la bouche. Tu apprends une langue dont je t'enseignerai un mot : goulag.

Posté par boudi à 16:06 - Commentaires [2] - Permalien [#]

16 novembre 2010

Faim.

Je trouverai bien dans mes faims
Une main de charité
Douce
Comme la caresse d'une mère
Qui m'offrira une béquille de pain
Un drap de soupe chaude
Pour couvrir
Ce corps
Malade
Glacé
De 
Poésie

Posté par boudi à 11:15 - Commentaires [1] - Permalien [#]

14 novembre 2010

La confession

Quand j'eus 13 ans je rencontrai le corps du crime. .
Il s'appelait Marguerite et sa peau fanait, chaque jour, chaque heure la flétrissure semblait s'emparer de ses varices. J'avais 13 ans d'innocence et de fièvre et Marguerite me faisait lire Kafka en me reprochant mon analyse trop superficielle du tchèque malade. "Kafka, disais-je, montre la réalité par le biais de l'absurde. Son univers est soumis à la même physique que la nôtre. Ses personnages trébuchent, mangent, physiologiquement ce sont des hommes. Cependant, les règles morales qui régissent leurs interactions ne correspondent pas aux nôtres." J'étais très fier de mes lectures d'enfant. Très fier de pouvoir employer des mots adultes et cruels. Pas elle. La cruauté, elle préférait la vivre.

***

De Marguerite j'ai hérité les premières brûlures de cigarette qui forment sur mon ventre un chemin de peaux mortes. "Ce qui a brûlé, ne brûlera plus, ton ventre, sa reconnaissance m'appartient pour toujours". Je suis une bête vibrante.

 

 

Marguerite posait ses doigts sur ma voix fluette pour que jamais cette voix ne s'en aille dans la roche des voix graves des hommes. Elle haïssait les hommes. J'ai mué très tard, en conséquence, comme si l'adulte que ses doigts de fuseau avaient mutilé s'était pétrifié dans son cocon d'années. Comme si ses deux mains pleines de bagues avaient retenu en moi tout ce qui fabriquerait le corps de l'adulte.

Je ne comprenais pas bien tous les gestes que l'on faisait ensemble, cette hygiène du corps et du muscle et ces rendez-vous, tous les samedi, quatre heures de soutien dans la chambre du haut de la rue Gustave Flourens. Deux heures pour la littérature ou la musique "Madame, nous avons identifié les dispositions de votre enfant et afin de leur donner leur pleine expression, nous nous proposons, à travers moi, de lui offrir quatre heures de soutien dans des disciplines délaissées par l'enseignement classique".
Je suis entré comme ça à Hattemer. Par derrière. Par l'entrée de service. Celle des pauvres. Où l'on supplie, sans voix. Je devais apprendre à dire "merci" et à hocher la tête. Je crois qu'à seize ans toute ma politesse s'est fendue comme un voile trop tendu. A seize ans, j'ai commis mes premiers délits pour arracher de l'intérieur de moi tous les restes en stase de Marguerite.

***

Elle attendait, pour me déshabiller, que la nuit entre lentement par les fenêtres. C'était une grande maison que la sienne, une grande maison froide où l'on apprenait l'amour croyait-elle. Sa haine des hommes, en passant par le tourniquet de mon corps, s'est blottie en "haine des femmes". Une haine violente, indélébile. Une rage qui s'extrayait du monde pour me violer, tous les matins d'images compatissantes, cette rage enfuie des guerres se renouvelait en moi comme l'écume qui maquille la bouche des vagues. Je n'ai jamais su aimer. Le mot est censuré de mes émotions, il est trop méchant, trop brûlant pour passer dans cette grande fabrique de l'esprit et se déverser par la bouche, c'est un sexe d'homme qui ne peut franchir ma trachée étroite.

***

Marguerite le quatre octobre deux mille trois a posé sur ma bouche sa première punition : c'était ses lèvres. J'ai pleuré, ce jour là, pour la dernière fois de mon existence. Mon thème de latin était bâclé et elle le vit, elle le vit immédiatement. Mon écriture gauche, toujours gauche, ne brillait pas des petits pâtes d'encre que sont l'esprit déposé et la passion agglutinée. Ce jour là. Après m'avoir giflé comme une Cour aux arrêts inflexibles, après avoir aiguisé sur l'air gris du matin des mots coupants, ce jour là, elle a posé son corps contre le mien. Elle l'a appuyé jusqu'à ce que je sente à travers sa robe à demi dégrafée sa poitrine se rompre.
Aujourd'hui, tous les corps de femmes me sont une punition et un dégoût. Une soumission invariable et le coup de règle sur les doigts tendus du cancre. Les corps nus des femmes qui appuient leurs poitrines sur mon enfance me ferrent la bouche de caries. Marguerite le quatre octobre deux mille trois m'a appris à mourir. Je ne me lève dans la vie qu'avec une méthode étudiée avec soin, je garde dans tous mes mouvements la science qu'elle y inculquât de peur de mal faire et de voir survivre, en même temps que le matin fait ses flexions dans ma chambre, son corps malade briser le mien. Marguerite a quelque chose de ce corps péché qu'il faut mortifier pour lui faire mériter l'esprit qu'il abrite. Marguerite, dans mon souvenir, où elle se tourne sous les faces bleus, grises, jaunes et brunes se jette dans tout le corps de mes amantes et les habille d'une miette. Chaque nuit que je passe à tacher des draps, à jouir sur un corps de nacre comme dans un mouchoir, c'est elle que j'immole, elle qui vient dans mes désirs s'insinuer pour rendre la bouche amère, le corps puant du marécage, les eaux usées et vilaines. Toutes les femmes me supplicient. J'essaie de lutter dans les exigences que j'ai, dans les audaces que je multiplie. J'essaie. Je n'ai nulle part de présent à offrir. Je taille dans le bois du rêve de petits canots. Il n'y a jamais qu'une place. Et les larmes, les larmes de mes treize ans, lentement l'enfoncent dans les eaux de l'enfer. Il n'y a jamais qu'une place dans ce canot fait pour le présent, que je tends timidement aux amours qui, quand la nuit leur dérobent le masque, laissent voir le visage de Marguerite.

***

Marguerite a les yeux bleus qui font encore beaucoup de bruit dans le corps d'autres garçons - comme des épées qui raclent le marbre du palais- où elle pose ses deux honneurs, ses deux punitions, ses deux récompenses. Marguerite a des yeux froids de métal qui, parfois, croit-on s'entrechoquent en des étincelles d'orage. Son corps est une usine déserte et son regard jette encore des voiles de souvenir. La couleur de sa peau c'est de la rouille.

***

Parce qu'hélas il faut le dire, faire franchir aux mots le barrage craquelé du sens :
Marguerite m'a violé, j'avais treize ans. Elle est la première et la dernière femme de mon existence et je n'ai su qu'une nuit, une nuit inquiète, chassé du corps d'une fille la pourriture de son souvenir. Toutes les femmes posent sur mon torse mort deux punitions qui aplatissent toutes mes envergures. Dans chaque femme filtre Marguerite, quand je suis étonné d'abord de mon coeur soulevé, je demande au vin de révéler la couleur du visage et je vois invariable dans la mosaïque des souvenirs une peau de rouille. Toutes les femmes sont Marguerite et m'envahissent, montent sur moi à la vitesse d'une armée de pillards. Je ne peux pas me retourner.

Je me suis arraché de bien des enfers Hattemer, l'internat, Cassagne mais je n'ai jamais su filer entre les doigts hermétiquement clos de Marguerite, jamais vu un corps qui -longtemps- pouvait assourdir la terreur mortelle de son souvenir. Les mots qu'elles me disent, toutes, semblent du même tissu précieux et empoisonné que celui de Marguerite. Parfois, ce sont des haillons ou des fibres brulées ou des cuirasses de poussière ou des flammes transparentes, mais toujours, toujours c'est la même matière originelle que je devine. Je la sens bien qui glisse sur ma peau et la souille. Toutes les caresses sont ses caresses qui ne distraient pas la blessure vive de mon corps de treize ans. Il n'y a rien, entre deux mains d'amantes que l'épaisseur d'un gant. Ce matin, je pense à Marguerite et à toutes les filles qui pleurent depuis que j'essaie de la tuer. Je pense à tous ces espoirs aveulis...

Je ne sais pas aimer.
Marguerite m'a contaminé de mots littéraires, d'histoires fantasques, de héros aux panaches pourpres et aux armures de lin. Je suis comme un livre qui brûle et que les flammes recroquevillent sur lui-même. Je ne sais pas aimer, parce que Marguerite, quand j'avais treize ans et le nez encore droit, a fait danser devant mes mains aveugles une croix dont on ne se lasse pas.

Mon enfance hurle avec le murmure d'une fontaine, derrière des barreaux de joncs, près d'une rivière asséchée où le galop d'une crue a déplacé les habitudes. Elle est la coupable et le juge aux arrêts insusceptibles de recours.

Savoir qu'elle respire encore sans que je puisse enfoncer dans ses yeux mes mains devenues graves. Savoir qu'encore elle respire dans le corps de toutes ces femmes que je ne pourrais jamais aimer. De la première de l'alphabet à la dernière de l'almanach, que tous mes souvenirs de papier jauni comportent sa marque rend l'air lourd et empesté.

Je suis mort à treize ans la première fois. On ne s'habitue jamais à mourir.

Posté par boudi à 05:48 - Commentaires [2] - Permalien [#]

13 novembre 2010

Tiffany 27/09/2010 - Premiers mensonges.

tiffany

Ce n'est jamais en vain que je saisis un nom qui s'imprime dans le velours douloureux d'une mémoire. Ce n'est jamais en vain, dit la grande aiguille aux formes de tanins, que je charrie des morts, et que je rapièce des hommes. La bile est le ciment des phrases, il fallut bien des colères aux hommes pour faire jaillir de leurs terres stériles et fendues de sécheresse des rimes belles comme des pleurs, qui viennent faire au paysage un grand fleuve blanc et impétueux. Il y a des mains qui s'ouvrent comme des fleurs et tiennent dedans des paumes les syllabes odorantes d'un bouton de rose. Il y a des pièges de peaux, qui ont des yeux immenses et vagues où meurt le chagrin et les vivants, ce sont, disent les inquiets, des sirènes aux mélodiques de la mort, aux bouches remplies de violon qui devient une liqueur d'acier.
L'alcool en moi laisse les prénoms comme des farces d'éther que le vent disperse et réinvente, se développe comme les réseaux de la houle qui noit l'aventurier. Le marin baise la mer qui lui baillone la bouche de sel et d'algues. Je me suis levé et j'avais sur le front inscrit comme le baiser d'un fantôme sur les lèvres.

Tu connais la musique ? Je veux dire tu as déjà entendu la musique de fracas qui s'arrache des digues, qui grimpe en une falaise d'argiles et de notes, la musique qui pleut avec la lumière des étoiles, et épuise des arpèges le long des cratères du vice ? Elle somme de mourir.

La musique sort du voile du tambour qui pousse sur le ventre de l'aube, la peinture nait depuis le drap que pose le temps et qui résonne comme une amplitude d'oiseaux noirs. Les migrants se jettent dans des terres inviolées d'où ils espèrent arracher des langues sauvages les grammaires d'or qui alourdissent le cours des rivières, et tandis que les pas lourds de la pluie piétinent les mèches décoiffées, il y a des hommes qui fuient, ils fuient comme des armées inquiètes, fuient comme devant la vie, ils cherchent, disent-ils la mort, et ne sont nés que pour mettre en scène l'existence jusque la mort, pour sentir sous leurs pieds craquer tous les théatres, toutes les planches, tous les bois. Une scène ça rompt comme un coeur de femme.

Les existence ne font que se croiser dans des couloirs étroits et puants comme un intestin, les individus se croisent, là, et les hasards font que les gens se mutualisent, s'annexent et se déchirent. L'histoire des relations humaines est de droit international public, il est sujet d'Anschluss et d'indépendance, sujet d'autonomie et de colonisation, et les dos des femmes semblent noires comme courbées par l'esclavage, et le coeur des hommes quand Orgueil a ôté les bandes de violence, que Vice a éteint sa bouche dans l'encensoir de cendres, le coeur des hommes est le trou de la jeunesse perdue. C'est un puits où les larmes font les eaux stagnantes d'où germent les maladies d'Afrique, qui brisent les os, taillent les nerfs comme des aiguilles pleines de toux. Le sang s'épaissit, la nuit s'y fait.

Sais-tu le temps est long, la seconde cruelle. Tant à affamer le temps qu'il est des heures où il faut espérer saigner dans le soir pour lui donner la teinte ocre des magies qui empoisonnent les veines, mieux que la drogue, mieux que l'amour, mieux que le sexe et mieux même que le désespoir, ce fluide qui s'épanche sur les cartes et décide de son épaisseur les frontières de l'imaginaire. Il faut saigner longtemps pour recréer l'Univers et le colorer.
Un jour on se lève, on a de la foudre au lieu des yeux. Tout brûle. Il ne reste rien. La mer avance. Timide. Pour mordre de ses dents de spectre la plaine brune.

Quand on me demande ce que je fais dans la vie je réponds "'j'y meurs" et c'est d'un rire qui appelle des fantômes dans un cantique céleste. Ma bouche est un vase, où le sang du Christ s'est flétri en un vin fumant. Tous ceux qui y boivent s'effondrent, stupéfaits. J'ai un oeil de gorgone au lieu de la parole.

Tu voulais (mais depuis tu as oublié, c'est le sort de l'humanité d'oublier, autrement elle semblerait une racine, racine unique qui aurait son germe en enfer) tailler dans ma faiblesse et mes lacunes, tandis que j'entendais dans l'assurance de ta voix et tes dix-sept ans qui en tiennent de longues profondeurs, de longues bandes étoilées de balles, toute la crainte et l'austérité. Tu survivras, toi, moi je ne sais pas. Ma faiblesse c'est très simple, c'est l'impudeur à la dire :  je suis incapable de vivre.

Adieu, n'est ce pas.
J'avais dit que je t'écrirais et je suis fidèle à ma parole de ne pouvoir l'être aux amours.

Posté par boudi à 04:57 - Commentaires [1] - Permalien [#]

12 novembre 2010

Dette de nuit.

Lettres à Maria-Elena :

Mes délires nocturnes me reprennent. Je me pare de nuit, je mets ces grands voiles autour de mon corps, je les agrafe comme des robes de cocktails. C'est parce que l'on se recroise que la nuit -le noir- se répand encore dans mes yeux, que la cendre geint dans un murmure de cressons surpris en pleine fuite par les pas de l'hiver. Les mots sont faciles, libres mais obéïssants, on croirait des citoyens modèles et vertueux. Ils ont tout un pays à eux, tout un tas de viol à commettre et restent toujours en travers du délit, en barrent chaque voyelle, en nient tous les phonèmes. Mes mots ont de l'éducation, probablement ont-ils ce sens médiéval de l'honneur et doivent leur majesté à une formation quelconque de page. Mes mots, la révolution les a décapités et depuis ils ont perdu toute raison, tout sens commun, ils ont de la vertu en des âges où le vice frappe comme une comète repoussante toutes les poitrines humaines, l'emblème de vertu -un coquelicot- ils l'attachent à leurs voix et récitent des prières latines. C'est très bizarre, je me sens comme un ciré sur lequel le langage a toujours glissé, pluie fine, invisible, dont je sens le froid des billes aveugles, qui tachent la page. Je suis un médium, posté entre deux réalités, je sers de transcripteur. Oui monsieur Non madame Jules César a péri sous une lame parricide, il l'avait forgée de ses doigts de tyran et la lame rebelle, puante, et révoltée s'est retournée comme un mot mal dressé, une sorte de chien de la légion que la rage a rendue bleu.Je ne sais pas pourquoi les mots, la nuit, prennent cette teinte mauve, je ne sais pas pourquoi ils choisissent de peser dans mes yeux, de donner à mes cils ce rire d'éternité, je ne sais pas pourquoi ils roulent sur mon corps et y tissent des voiles de veuve. Je n'ai jamais compris ce que j'avais fait à la vie, de quel honneur l'avais-je privée, pour qu'ainsi elle me supplicie de l'écriture. C'est une roue qui sans cesse me broie, écrire, une roue qui m'écrase avec la lenteur d'une herbe médicinale que l'on pile.Tu es là, quelque part, dans mon langage, puisque j'avais perdu la nuit.La voilà de retour. Chargée de mots. Elle ne tire plus à blanc et ses heures font vibrer le temps et les rides.

Bonjour le soir. Salaud va !

Aube vilaine

Tes mains paysannes

Tachent

L'hermine

du soir

D'un or

Vulgaire.

Posté par boudi à 01:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]

05 novembre 2010

Mirjam La personnifiée

fais attention à toi, je suis très sérieux, mon amour porte un costume et son col est raide, droit, fier, fais attention à toi. Tous les matins, il déclare, et se regarde dans le miroir pour recoiffer ses gestes, pour ordonner ses intonations, son salaire ce sont tes larmes, celles là oui, et la suivante, et le torrent festif des autres. Je l’ai prévenu, je la préviens encore. Mirjam, s’il te plaît, c’est un miracle de supporter mon amour et d’en triompher, un trophée que l’on peut ériger comme la tête de Méduse « Il m’a aimé et j’ai survécu ». Ceux qui n’ont pas d’amour habitent dans la nuit, c’est un gant pour le crime. Ce sont des putains. Pardon Mirjam tu es une putain, c’est vrai. Tu as un visage de muette, ce que tu dis a un poids, une valeur, ce ne sont pas des breloques aux petits avantages, tes mots ont des petits pieds de danseuses et des jupons gris. Tes jambes sont deux rivières d’argent. Tes mots je les mesure dans une pipette et je les mélange dans ma tête pour fournir à ma bouche des chimies aux dards fatals. J’ai aimé Wendy, elle en est à demie-morte. Ce n’était pas ma faute. Elle avait la mort en elle, elle avait tout ce chaos formidable au creux de la bouche, ça se tenait là, c’était un ulcère ou une fleur, oui une fleur. Mes mains étaient chaudes, chaudes quand elles s’aventuraient dans son marécage : ses yeux. C’est la Hongrie mais Mirjam tu sens la Belgique, tu parles la Belgique, je vois Wendy quand tu me racontes les hommes et le désir, quand tu me racontes la bouche que tu as au ventre et ses volontés infernales. Wendy est morte dans mes bras et si je ne l’ai pas tuée je l’ai regardée mourir en riant. Elle me suppliait des yeux, son corps disparaissait dans des bans de sable dérobés sous son corps immobile. Elle me suppliait et je riais, je lui disais « suce » et elle suçait alors qu’elle se noyait. Elle est morte, tu sais ? Morte, et tous les matins je me lève un peu en avance pour me recueillir sur elle. Je lui raconte comment je vis, comment je porte son souvenir au milieu des blessures de mes vingt ans, je lui raconte que la flèche de son amour était douce. Wendy est morte, mais je ne l’ai pas tuée, elle avait la mort en elle, comme une fleur que ma main attentive et injuste a engendré en prairie. La mort était un arbre et mes attentions, mes haines, ma jeunesse en ont fait une forêt. Le cœur de Wendy, le corps de Wendy c’est Cologne. Depuis tous les matins, je pose ma tête contre un mur de pierre, et je lâche cinq larmes du poids d’une vie, cinq larme comme autant de pétales jetés au bas du cercueil, cinq larmes d'un œil ouvert comme une main. J’en ai volé des choses avec orgueil qui me trouaient les poches de leurs poids et de leurs nombres. Je n’ai jamais eu honte, jamais dit « je ne volerai plus jamais » mais j’ai été complice du cambriolage d’une existence et le remords m’enfonce en enfer. Il a répandu des sables mouvants sous moi qui me drainent, lentement. Je ne peux pas assumer le poids d’une vie. Je ne peux pas assumer la mienne, même.

Posté par boudi à 17:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]

02 novembre 2010

Elle.

Elle, que je ne nommerai jamais, m'offrait son corps comme une friandise, ou une consolation, les soirs tristes où mes vingt ans battaient plus fort qu'à l'accoutumée dans ma poitrine. Elle se déshabillait alors, dans un geste de mère qui vient prendre soin d'un jardin, et rendre ainsi à la nature environnante les couleurs volées par l'automne matinal. Je peux détailler chaque partie de son corps que j'aperçois toujours, en faction, dans le corps du reste de mes amours. Elles portent toutes les vestiges de sa présence et elles accueillent comme une urne la cendre du souvenir que déposent mes lèvres usées. J'aimais son calme dans ma furie, comme elle enroulait très précisément mes poings entre ses douceurs. Oui, c'était à la manière de la nuit qui pour vaincre le bruit de la ville, l'attaque par sa périphérie et en brûle lentement les contours jusqu'à tout à fait la posséder. Souvent, il est déjà l'aube, mais la nuit a vaincu quelques instants. De la même façon, elle suçait les venins de ma pauvre peau violette. Elle me tenait chaud la nuit, et je lui répétais toutes les nuits que je ne couchais avec des femmes que parce que j'avais trop froid dans la vie, qu'hors d'un corps de fille, les saisons de la mort ont de grandes dents de glace et une mâchoire de méchanceté. Je lui parlais encore, alors. Doucement nous nous sommes tus. Le silence impatient, le langage muet, qu'aucun maquillage ne pouvait poudrer, ni aucun artifice réparer, s'exhalait d'elle en invisibles perles. La sudation ne laissait aucune marque, le langage ne la frappait pas.
Des amants elle n'en oubliait aucun, elle refusait de ne garder d'eux que des nuits de plaisirs tressés, attachés, noués qui bétonnaient la route des âges d'années. Elle se souvient -aujourd'hui encore, j'en suis sûr- de chacun d’eux, de chacun d’eux au moins en sensation et n’en confond aucun. Elle les récite en jours, mois, semaines, elle les précise dans l’éclat de la lune, dans le gouffre céleste des étoiles, elle les raconte dans le haussement de sourcil d’un visage d’ange, où les muscles de cuivre d’un imbécile. Elle se souvient d’eux dans leur singularité et refuse d’en faire des masses indistinctes, agrégées de souvenirs et de râles. « Je n'en ferai pas de synthèse, pas plus que je ne les construirai en chapitre. A travers eux, j'étais quelqu'un, et non quelque chose, il y avait une voix singulière, une voix accordée à des doigts de musique, une voix qui suivait l'orchestre, la maladresse, l'assurance ou qu'importe les crues et les décrues. Je refuse d'oublier, je refuse de les associer, je refuse de disparaître, je ne serai morte qu'enterrée, et encore,encore ce jour là je te dirai de veiller sur ma tombe, d'y déposer un baquet d'eau que, quand fatiguée de la mort, j'ouvrirai les yeux, j'aurais besoin de nettoyer ce corps parasité par les bruits de l'enfer. J'inscrirai sur ma pierre tombale des mots, je dirai aux hommes « ne pleurez pas ici pour mon repos, je n'y dors pas, j'y pense ». Tu comprends, je refuse de me nier ». Elle conserve précieusement l'image des mentons fiers ou des gestes timides glissant vers les trésors convoités. Son appartement est une immense chambre noire où sa mémoire développe des instants comme des photographies.
Il lui est arrivé, sans donner de prénoms, de prendre l’accent d’un gitan qui la berçait de sa voix de guitare, elle m’a raconté ce soldat israélien, déserteur, les yeux jaunis de crimes pour qui son corps sentait la liberté et le sommeil. Elle prenait, raidissant ses membres, pour l'imiter l'allure d'un militaire hébété pour me dire ses cauchemars. Il lui avait raconté qu'il ne pouvait dormir, que les cris qui habitaient en lui se faisaient corps et matière, qu'ils avaient tous des prénoms d'Orient, pas de l'Orient des épices envoutantes et des mandolines, un Orient de poussières et de bombes. Elle me racontait avec son esprit délicat comme il lui était drôle qu'un juif cite l'Evangile malgré lui « Le Logos se fit chair ». Elle avait décidé, pour pousser l'ironie, de ne le voir qu'une fois par an le jour du Vendredi Saint, et tous les ans celui-ci lui répétait comme un psaume « J'ai deux morts, deux morts immortelles : l'enfance et le Christ ». Ils se verront dix fois, jusqu'à ce qu'il eut sa gloire minuscule dans l'actualité, les honneurs militaires. Il était schizophrène « les enfants que j'ai vu mourir habitent en moi, pensent en moi, pleurent et désesperent en moi. Je ne comprends pas leur langue ». C'était son dernier mot, d'une écriture précise, presque dactylographiée. Il est mort un vendredi saint.

Posté par boudi à 11:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,