28 décembre 2010

Lettres à l'outrage.

Tu as les yeux clairs des premiers amours, et les jambes pâles et invisibles qui rappellent aux
reins combien ça brûle un corps humain sous les engelures de décembre, Paris résonne de ta
voix : ce sont tes pas qui tonnent sur le bitume anodin de la ville grise. Tu es accompagnée
dans la vie de tintements et d’éclats blancs, il y a autour d’eux, pour désormais, un peu de ma
voix qui les enroule dans un lange de musique.
Tu as les yeux clairs des grands souvenirs qui se tiennent chacun à l’une des extrémités des
ciels inquiets : tu as l’aube et la nuit qui se regardent, interdits, immobiles, et aucun des deux
ne vient compromettre l’autre. Tu as les teintes oranges du jour dans l’agonie, et le blanc
automnal de la nuit qui s’en va, piétinée par les courses de rosée.
J’ai blotti trois mots aux tons fanés qui déploient des odeurs exquises dans des formes atroces,
ce sont les fleurs malsaines, arrachées des marais de la désespérance, trois mots qui sont les
dernières vigueurs du langage, son espoir infortuné.
Souvent, dans les buées qui bougent au bout de nos clopes, je me dis, comment elle est ta voix
très fine, très légère, comment elle ferait pour traverser nos hurlements d’imbéciles révoltés.
J’ai vingt ans que je porte aussi mal qu’un cœur, c’est un habit étroit, qui me moule des
épaules de fer, mes vingt ans sont deux choses : une douleur et une audace. Mes vingt ans
sont une fureur et une clameur qui ne savent pas passer, qui attendent de torturer l’Univers,
de l’aplatir sur la table à supplices et lui faire cracher ses injustices. Tant d’injustices qui
s’y morfondent dans le ventre de l’Univers et sa gorge profonde abrite tous les maléfices
ignobles, toutes les séductions dangereuses. J’ai vingt ans que je ne vendrai qu’au diable et
s’il n’en veut pas, je les brûlerai pour qu’ils ressemblent à ses filles aux couronnes infernales.

Mon existence se résume à trois ambitions, une trinité d’impie que je célèbre à l’autel des
orgueils :
Ecrire le conte qui reflétera l’enfer dans les yeux d’un enfant, construire l’Histoire qui
indignera le moralisateur et enfin, et surtout, vivre la vie qui fera pleurer jusque mes assassins.
Je pourrais en ajouter une dernière toute renforcée d’acier présomptueux : te dérober deux
baisers ; un pour chaque lèvre.
J’aime ce qui est excessif, et j’aime ton pas quand il va mourir dans le jour, j’aime quand
l’alcool qui vient faire gémir mes veines d’éclairs nouveaux et inconnus dérobent la part de
ton sommeil qui colle au mien ainsi qu’une miette de chaleur.
Dans la nuit, quand mes transes me mettent au lieu d’une voix un hurlement j’imagine tous les
jolis cheveux blonds qui percent la croûte de la nuit, ô combien de terres stériles n’ont pas vu
d’aube plus jeune que la folie blonde et bouclée qui meurt dans ta nuque constituée de tous les
iris fragiles que comptent les mains avides de la grâce.
Je me dis :
A quoi ça sert une bouche ?
A deux choses, je réponds
Au cri puissant, au baiser
Le reste c’est de la vanité, le dialogue c’est pour les idiots, se comprendre ça se passe dans
les gestes ou dans le cri, il faut éviter tous les mots superflus, ces escroqueries de poètes qui
trompent les foules.
« N’être pas dupe, c’est être méchant »
Chantait Verlaine
Et il tirait
Sur Rimbaud
La nuit a senti
Dieu le chien
Qui claquait
Des dents

Dans un éclair
D’acier.

Demain, j’aurais les ongles noirs de poudre, avant d’avoir les yeux fardés de sang, demain je
me maquille de terreur, je pose la lourde chair du crime comme un masque pressant sur mes
muscles d’enfant.

Je me dis, tu as le pas si leste que tes bottes ne te vont pas assez bien, et ta bouche s’est taillée
dans les minéraux rares des pays qui se tiennent dans les secrets recoins de la géographie, qui
sont comme un corps inquiet, dissimulé sous des brumes –comme la nuit pour le clandestin-
et des vents aux gorges de rochers. Tu t’abrites dans tes secrets et ton rire développe une
houle de joie qui chasse les inquisiteurs de la détresse, les traqueurs infernaux des tristes
solitudes. Ceux-là que tu ne laisses pas rentrer, ni demain de les avoir trop laissées hier
s’infiltrer dans tes failles, tu te souviens des bouches vénéneuses des amoureux de Province,
tu te souviens les amoureux loin derrière la cité bariolée

Je me fatiguais de Paris moi, j’en croyais connaître tous les parvis féminins, en avoir
décompté toutes les senteurs égales d’ennui, je m’étais dit « c’est fini, Paris, tu en as tout
bu la liqueur infâmante, tout bu le vice, tout dévoré la vertu » et je me disais ça, accablé
d’abandonner cette amante qui grouille de deux millions d’indifférences. Je crois que ce
sont tes yeux qui sont blottis dans ton visage qui ont réveillé en moi le mot sans la parole, la
voix sans le langage tout ce qui sert à traverser les individualités sans passer par la virtualité
niaise des mots préconçus, des phrases préparées, usées, salies, abîmées par les bouches des
galeux. Ah. Dehors, il y a le jour qui enfle, avec lenteur, il gonfle de lumière le ciel, comme
une voile. Il se bombe, le ciel, là haut, et il vient achever les rêves rachitiques qui habitent
la forêt monstrueuse du rêve. Dedans, ce sont des pins d’ombre qui tremblent comme des
déserteurs, ils enfoncent, les pins, chacun de leurs mots aigus dans le muscle tendu du songe
qu’ils percent comme la source brise la terre infertile qui retient ses fécondités, comme le dard
de l’insecte.
Je pense à tes yeux clairs qui éteignent la nuit, qui se brisent en les sept lumières imaginant le
spectre des bleus. Voilà Klein et le reste des armées aux muscles fêlées et tous les violets qui
patientent dans ma gorge que ma peau se défasse de mon corps…
AH. Comme tu es jolie, j’en ferai des poèmes à la gouache pour ton charmant visage.
J’invoquerai les mains célestes de la nuit et j’en déformerai ses chancres, je lui prendrai à
l’astronomie ses étoiles bariolées pour me les coller au front et avoir le soir qui prolonge le
soir, attacher des ficelles de soir en une longue corde qui pendra la misère.

Je sais où te trouver
Tu sais où me perdre.       

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20 décembre 2010

Almanach 2

Je regrette de n'avoir pas connu le temps où les putains étaient des femmes
Plus habiles que le fatras d'une foule d'inconnue. Où l'on tarifait mieux l'amour
Que le sexe, dans des culottes aux chiffres béats.
Je regrette de n'avoir pas connu ces putains, aux manteaux troués
De froid, qui parlaient de passes, et de littérature, et pouvaient raconter
L'histoire d'un amant mort à la guerre, et baiser sur leurs seins
Ce qu'il reste d'un uniforme.
Je regrette de n'avoir de putains, que l'almanach si déchiré
Qu'il n'en reste que les pages en lambeaux.

Il faut une certaine noblesse pour entrer
Dans les pages de mon calendrier
Il faut s'instruire des choses de l'astrologie
Le mouvement écarlate des étoiles
Aux yeux malsains.

L'almanach sent le benzine
La Seine et le Rhône.
Ce sont mes putains qui y entrent
D'Anne à Wendy, tout l'alphabet
Calendaire.

J'en exclus, certaines, qui servent d'encre
Aux rédactions de mémoire, ce sont les plaines
De neige.

Je regrette de ne rien savoir de ce temps
Où les putains savaient la géographie
Des Corps
Célestes
Comme l'astrologue
Suce les dates
Sucrées de ses
Drames.

Je veux dire, enfin, que j'aime d'être cet ascète de l'existence :
La lâcheté vit et se déploie dans le groupe
Le courage, lui, développe son parfum
Solitaire.

Où le mac n'est rien plus que le marchand quelconque de la tendresse
Sans le masque de cire qui va au criminel.

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08 décembre 2010

Les almanachs

Je connais des femmes qui ne connaissent pas d’hommes. Qui sont irriguées, disent les astres, par des solitudes viriles. Des solitudes aux mains de musc, le matin. Qui, aux premières aurores, disparaissent comme des étoiles perdues dans un jour naïf. Je connais des femmes qui ont faim par tant de bouche que l’écume ruisselle de leurs ventres, je connais des femmes qui psalmodient des prénoms d’hommes entre deux pendaisons à leurs nerfs, de plaisirs. Je sais des femmes aux yeux mesquins, où ont dormi des corps de nuit et de meurtre, qui se sont couchés là, expirant des crimes dans les creux du sommeil, qui ont mis des boues dans les fioles de la bonté que la rosée transpire.
Je sais, des marins, qui viennent percer les mers et les putains aux baisers malsains. Je sais des marins, qui ont vidé les océans des maladies qui verdissaient le ciel.
Ils sont venus, et ils ont dit « nous avons écrasé de nos torses fiers, gonflés de rhum et de grippe les sacrilèges du ciel, cueilli des touffes d’enfer rayonnantes et baiser les fronts charmants des princesses infernales ».
J’ai su les femmes aux chants émus qui ratissaient les villes de leurs gestes en cherchant sur le rire d’un enfant, le visage d’un amour. J’ai su des femmes qui avaient les yeux gorgés de batailles, tant de batailles qui avaient bu toutes les joies, que leurs rires fondaient en des sucreries de sable.
J’ai vu leurs cris tremblants dans le jour comme un soleil d’hiver leur sortir du corps et tomber en une grêle de lumière. J’ai vu ces femmes aux corps vains, qu’elles exigeaient d’un marbre musical, se fendre les muscles et dire entre elle « Je suis la Vénus de Milo, et mon âme est brisée ». J’ai vu des hommes qui au soir, laissaient trainer un chant de vigueur sur les grèves des gorges, et des cantiques monter des brèches de l’enfer, vu les pauvres gavés de misère et d’humiliation, arrondir leurs bouches en des cris souillés de huit-mille soumissions.
Vu des filles aux yeux bleus infiltrer l’espoir dans le cœur de ceux qui ne croyaient plus, des filles aux yeux bleus qui se déshabillaient en chemin. Ces filles devenaient légères du poids d’une éducation qu’on excise, d’une retenue qu’on digère, légères de l’air chaud de l’excès qui chassait l’air froid des tendresses.
Il me souvient Hannah et son journal de misère « il faut écrire pour ne pas disparaître », il me souvient de Marie qui mourait pleine d’horreur, couverte de vengeance, dans mes bras.
J’ai vu, des pays où la mer glisse et roule des cigarettes grises comme une âme.
J’ai vu mes haines s’arracher d’un poème, tout surpris d’avoir accouché d’un monstre aux yeux de vin. Vu des villes qui n’existaient, et visité des corps qui n’existent plus. J’ai parcouru les géographies du sensible, j’ai eu soif sur la peau de désert de F., j’ai eu froid dans les yeux de décembre de Wendy, j’ai pleuré dans le mensonge que mâchait Marion, j’ai ri de ceux-là qui pliaient Margot comme du papier journal et j’ai joui dans les quatorze ans étroits d’Hervé-Ly, ses seins ronds comme des yeux et ses hanches sans audace.
J’ai vu tout ce qui se cache derrière la vitre du jour, vu les hommes qui aiment d’autres hommes se parfumer de secret en se dérobant aux ongles du jour, senti leurs haleines mortes de hontes vieilles. Vu, mon corps aux sueurs féminines d’avoir déshonoré toute la nuit les filles de Foi. J’ai su que l’école usait la vertu mieux que les femmes quand le murmure de la nuit, remuait les secondes comme de la terre fébrile.
J’ai vu, les sots poser sur d’autres sots des trophées gorgés de pouvoir et vu des femmes défaire leurs corsets trop serrés pour donner au mal le droit de respirer, vu leurs ventres radieux s’exposer aux brûlures de doigts avides. J’ai connu des femmes qui n’avaient plus que des ciels pour toit, des ciels vidés de dieu, où se perdaient les échos des plaintes et des souhaits, ils montaient comme des fontaines avant de redescendre, inertes et usés, résonnant aux sols comme la défaite.
Dans le ventre d’une mère il y a neuf mois de désespoir qui iront piller l’enfance. J’ai vu tant de choses dans mes nuits d’orgueil, au milieu des reins des pouilleuses, mettant au bagne les galantes et m’inclinant le corps entier aux veines de porcelaine.
Il y a des cheveux blonds, au matin, qui percent de l’angoisse, raclent d’une voix de tuberculeux, et viennent exciter mes humeurs, ils se baladent en longs fils de lin pleuvent des musiques polychromes sur mon torse blanchi d’aube. Je les entends qui secouent des personnages d’imaginaires aux pointes de cordelettes souples comme des doigts d’enfant. Il y a des cheveux blonds qui promènent dans mes matins des marionnettes de songe, rembourrés de cauchemar.
J’ai vu la mer glacée se retirer des pays chauds et envahir les terres moisies de la mort. Vu la mer glacée couvrir les sonnets arides de Boileau qui a bu tout sec les océans et sa bouche réclamait encore des ivresses.
Vu, l’aigle de Meaux planter ses serres dans l’Histoire et Napoléon le mettre dans une cage de fer qu’on appelait concordat.
Vu, tous les bavardages de l’Histoire qui suit le temps en se moquant de lui dans le son des trompettes de victoire et lui dire, entre deux baisers de princes réconciliés, « Le temps est à l’Histoire, ce que le langage est à la littérature : son esclave ».
L’Histoire en liesse couvre de pétales de neige, de fleurs de sel et de myrrhe des fils innocents. Elle ceint les fronts de baisers merveilleux, et ils dansent, les fils innocents, ils dansent étourdis de liesse.
Tandis que l’almanach déchire ses pages aux prénoms multiples. Les amours durent un jour.


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