De me dire « je suis tout ça » quand j'appréhende avec les mains, l'entièreté de mon corps. Je suis tout ici, ma géométrie vient glisser sur la surface plane du monde, je suis l'altération sensible des ordres, je suis le dérangement dans l'organisation, je suis l'invention des éléments neufs, je compense les cris des morts avec ma vie, je pousse dans le monde, et le reste des fleurs regardent avec jalousie ma vie qui éclate de tous côtés. Je suis le bouton neuf des fleurs invisibles, le parfum grave des dahlias bleus. Je répands mes gestes, en mille tiges, et au bout de mes doigts sans pétales, jaillissent les odeurs santes, la beauté des émois, les timbres à promettre sur les enveloppes placides. Et. Et. Et. Et. Il faut toujours pouvoir hurler, et s'exproprier de sa propre voix, le cri est la réunion de toutes les autres voix, le cri est la réunion de toutes les hontes, tous les gémissements, toutes les retenues, toutes les écritures, se tiennent dans le cri, tous les sens s'arrangent du cri, se mêlent dans le bloc serré de sa flamme régressive, mortelle caresse que la brutalité du cri. Comment dire que la magie d'une étreinte, que la tendresse de l'amour, peut transmuter le corps vivant, aimé, en une figure morte, et gisante, comment, affirmer, encore que l'amour a le geste assassin, et la fatalité d'une destinée est la vibration de la passion, son remous dans la poitrine, les secondes qui tonnent dans l'horloge du corps, les plumes dans l'aorte, et les mésanges aux ailes de papier, qui volent, qui volent quand j'ouvre ma fenêtre je sens des pensées qui s'envolent, quand j'ouvre ma fenêtre les pensées vertes et bleues que j'accroche à mon mur se libèrent, se desserrent, quand j'ouvre ma fenêtre je sens le vent sous leurs plumages aériens, je sens les couleurs sous leurs paupières ourlées de saveurs, mes pensées sont des insectes ailés. Qui viennent gémir dans le ciel qui passe par ma fenêtre, cette morsure des cadres blancs, et plastiques, où le ciel crève son iris.

 

Ce qui est délicieux chez toi, ce n'est pas ton être, pas ton odeur même, mais le parfum que tu laisses quand tu t'en vas, ce regret qui traine dans l'espace que ton corps abandonne. C'est sur cette effluve que j'écris, c'est cette vapeur que je rassemble, c'est par là que prennent effet mes mots. Dans cette intuition sensible du langage, dans ce côté anguleux, sous l'ange mouvant du visage disparu, dans son bord inaperçu, son sourire toujours plein qui encombre tout entier le visage, et ne laisse aucune place aux misères, dans le reflet iridescent de tes genoux et qui remonte jusque dans la perle de tes oreilles, et les mains, les ongles, les yeux, le nez, les choses, tout ce qui habite, occuper un visage, tout ce qui le possède, qui l'entoure et le nimbe, toutes les balles qui passent et flottent, suspendues autour de toi, comme autant d'idées funestes qui se rejoignent dans ta traîne, qui t'accompagnent, et qui t'entourent, sans pouvoir t'atteindre, et au contact de ta peau la mort même se dissout. Ton immortalité est celle des muses de poème. Tu as une odeur de poudre et de plomb, en stase, et dans tes veines, dans l'auge de tes muscles, c'est le sang des victimes qui coule et qu'on boit, c'est le cri de martyr, c'est la laine du condamné à mort, et le vrombissement d'étoupe de la corde qui se colore d'une vie trop amoureusement serrée, les stores bariolées, qui éloignent la lumière dans la chambre du condamné, les dents, trop proches, trop lointaines, et sous mes paupières le jour impotent gueuse des rires, importe le mot qui se dépose et sous la crainte d'un soupir, il y a des impressions de matin raté, des délicatesses en couleur, des huiles, qui se dissolvent, qui se dilatent, et le bleu, le vert, le blond, l'auburn, toutes les myriades, les pluies grises composées par le geste du peintre au fond du puits de ses façons, avant même que son pinceau baigne son action filamenteuse dans le creuset des forges navrantes même la note première étanche de musique, avant que le chant sournois hôte de la vapeur au menton -trois poils de pillards- avant que les halogènes hallucinent des étoffes, avant que des crises ne sortent de l'asile, et s'étourdissent dans le mur capitonné de la chambre malade, dans les boucles farfelues de l'espoir, et les cordons de soie des rideaux, avant même que tous les muscles des doigts se soient détendus pour étouffer l'outil dans la croûte amoureuse de l'artiste, avant même que toutes les couleurs ne se soient accrochées aux fragilités des pigments, à l'anathème du mouvement, dans l'oeil du peintre toutes les couleurs piétinées par l'Art s'assemblent, et ses yeux recrachent lentement tous ses gestes. Eux se dirigent dans la toile, ne ruminent, ne heurtent plus rien que cette grande folie blanche à maquiller de son propre délire, de cette folie publique, la recouvrir de sa colère propre, distincte, de sa chhaleur personnelle, de son ventre en furie, de son pli de voyageur qui passe sur tant de terres qu'aux semelles il y a des indices de langues, des syllabes phonétiques, des phonèmes venus de toutes les jouissances parcourues par l'acte, et la gestuelle, toute création est une danse, un mouvement ondulant dans la grave lueur capiteuse, dans le masque gonflé de bile, dans le poumon dégarni d'air, méché dé cendres, dessus la plaque immobile des eaux buvant aux lèvres de la nuit, dans la coupe de ses fumets, de ses vapeurs, des brouillards insistants qui perturbent le grondement du corps. L'Art, c'est toujours le cri, c'est toujours la réunion de toutes les langues, de tous les chants qui viennent s'incliner, déposer, la lie des boissons de miracle jusque dans la gorge entrouverte, jusque dans le cuivre du godet, où coulent, par petits palliers, par pluvieuses allusions les massacres maugréés. Il y a des héros pleins de notions bouleversées, de punaises, et d'escaliers, de chemisiers déboutonnés, et d'audace en flanelle, il y a des nuisances qui se tendent jusque dans l'enfant apparu, jusque dans le stylo armé, et l'encre écoulée, écroulée, sur la feule de mon visage. Créer c'est d'abord, avant tout, en luisance en premier acte, altérer, c'est transformer l'espace irrémissible, inerte, fini et accompli, et tailler avec ses sensibilités, que ce soit son sexe, son talent, que ce soit sa rage, c'est y creuser, de grandes colères, y forer pour sentir les liquides internes du monde en vagir et brûler dans leurs brumes noires d'une essence enfin mise à feu, d'une pensée embrassée par les briquets de nos consignes, de mon infirmité qui vient écraser le mégot de mes consistances dans le papier de sable, dans la liqueur épaisse, épaisse, que les dents y mordent, y laissent leurs traces de cravate rouge, de noeuds en soie, je me suis pendu aux mains grouillantes d'un enfant formidable, comment la mort peut avoir si beau visage, qu'on la laisse entrer dans soi, comme un acheteur, comme un client dans sa boutique secrète, tu es entrée dans moi comme une prière, une croyance, tu es entrée dans moi comme la foi, la mort qui vous gonfle de son liquide imparfait, et déborde dans vos yeux ,jusqu'à la larme, le pleur, jusqu'à ce sang, et quand tu m'as regardé, je n'ai pas pensé touché mon flanc, et le touchant y portant les mains, y brodant mes gestes, j'ai senti de la plaie s'écouler l'âme douloureuse, et sur la bouche toute ouverte au dessus du rein, les lèvres blanches, blêmes, les lèvres de mort, gémissaient d'hélas. Hélas, la vie est passée, voilà) tout ce qu'il en reste « une blessure » de laisser rentrer en soi, les criminels, les assassins, et le meurtre enflait contre mon foie, devenait un organe supplémentaire, je produisais la mort, son sang verdâtre, je le croyais un copain, qui gargariserait mes veines, qui entraînerait mes gestes sur les autres corps, les autres vies. Et le voilà, ce copain, aux dents traitres et la morsure s'éboule et ma vie se tait. Il y a quelques lumières encore au dehors, quelques lumières et mes paupières les annulent, plus lentes à éclairer, plus lentes à entrer dans mon corps, dans mes yeux, tout est incrusté de nuit. Par foulées complètes, les bougies s'éteignent, et sous mes yeux durent le souvenir de ce qui brûlait. C'est long à soupirer une âme entière.

 

Quand je crois épuiser ton existence, je te découvre deux nouveaux prénoms, deux marches dans la pénombre vive et pluvieuse, quand je croyais avoir tout bu ton parfum, je le vois se mélanger dans deux autres complexes, inventer des théorèmes où ces trois chants se mêlent, dans le rythme insensible des symphonies, se détachent et forment l'infinité des formes qui les unit, les fractionne, les assemble. Quand je croyais ton existence un bois sec d'avoir déjà brûlé dans mes mots moqueurs, je te sens une existence sous le masque calcaire, dessous le carbone visible, et qui au contact des noms propres enflamme mes nerfs, et s'embrase cette nouvelle idée dans moi, les cierges de veillée sont des bougies nouvelles, aux figures arithmétiques, aux vigueurs destituées. Tu es toute présente en moi, dans la pression contre mes muscles, dans le geste fatal où se déploient tes trois prénoms, chacun corrompu de sa douleur propre, altéré de son manque, de son creux, et qui lorsque se superposent trois folies donnent à voir aux autres, un air de raison que trahit un regard qui grince. De tes trois petites folies nouées, tu fais autour du cou une toile vierge, où toutes les couleurs prennent, et ta folie pleine d'appétit, les absorbe, les résorbe, et du songe ne reste rien que l'ombre, et les taches sur la grande figure de la folie douce, qui dévore, avec des petites dents de chatte suave, avec les sueurs mélangées des trois fleuves de l'enfer, mis dans la fiole d'un seul corps, et trois senteurs unies tiennent dans un poing clos, déchiré par les pétales. Tes trois prénoms, sont un seul germe, une seule graine, un seul destin qui entre les failles du poing libère les corolles qui entrave le jour en grammes et devant lui passent en silhouette. J'épuisais un prénom, avec le rire, d'un bonne nuit, je l'épuisais sur un banc allemand, et deux autres derrière nous, indifférents comme toi que j'usais sans que tu ne t'intéresses longuement à mes façons, devisaient. Ton pas ne maltraite pas le sol, ton pas le gracie, à chaque pas que tu fais, les chaînes gesticulent et fanent autour du monde, et la mélodie de ta course, est le chant de la liberté. Tu coures dans le rythme fier. Ton existence rend libre. Je t'aime à nouveau.