Ce que je suis, ce que nous sommes nombreux à être, c'est d'être des déchirés. Nous sommes les fracturés de cette modernité, et si la sociologie commençait par nous inclure dans la même représentation que ces êtres distribués en deux existences conflictuelles d'avoir reçu une éducation secondaire mordant méchamment dans la socialisation primaire, eux décrits comme scindés en deux être complets, qui n'ont rien à voir entre eux qu'habiter le même corps : celui-la social (participant des études et de l'emploi) ; et celui la familial. Où les deux mondes ne se répondent plus dans la même langue, ne se vêtent pas du même tissu, perdent leurs accents comme des dents de laits, entendent et répètent des hymnes et des normes distincts, celui qui rassemble dans lui cette antinomie doit amorcer ce mouvement dialectique particulier, celui du fou. Il contient le maitre et il contient l'esclave selon le contexte d'emploi du corps qui les recouvre.

Encore, il paraît un truisme d'aller répétant que l'on ne peut jamais se détacher tout entier de son éducation, et plus justement de « ses éducations », nous ne recevons jamais une éducation cohérente, toute éducation, parce qu'elle est contrainte, « je suis éduqué malgré moi » disait Foucault, entraine une violence, et toute violence crée son traumatisme et sa névrose. Mon éducation me marque, je peux résorber les ecchymoses, maquiller les souvenirs, j'en conserve en dépit de mes efforts les conséquences, à commencer par la première « moi ». Ces individus là, donc, sont en guerre entre deux existences, guerre lente, guerre de tranchées, guerre froide, guerre de tous les épithètes, mais guerre totale.

 

Ces deux blocs qui sont réunis pour s'affronter sur un champ plus étroit dans le corps déjà décrit, ces deux façons c'est à dire les dominés et les dominants s'opposent en tout ce qu'ils sont des « formes », ne développent de commun rien parce qu'ils ne sont pas dotés des mêmes facultés, de la même capacité à croître dans un sens déterminé. C'est du même sac de graine, de la souche identique qu'ils sont pourtant. Leurs apparitions réelles sont toutes distinctes et reconnaissables, cependant ces deux cercles qui font l'étirement, la tension de « l'héritier méritocratique », prennent naissance depuis un limon commun, une inspiration unique. Celle-là qui joint le « bien », le « juste » au « pouvoir » et donc au posséder. Il s'agit pour eux, chez eux, de faire correspondre sa capacité, son adaptabilité, sa souplesse à la concrétisation de ce but : « avoir ». La tension n'est jamais étudiée en ce qu'elle peut être un refus général, massif, de cet accomplissement de l'avoir. Il est toujours admis comme un préalable, parce que chez ces tuméfiés l'éducation primaire n'infirme pas ce but : « être riche », elle constate, chez les « pauvres », ne pas y être parvenu. Le code socail qu'ils transmettent, est un code lacunaire, qu'ils complètent, ce sont ces ajouts, ces « préjugés » qui, potentiellement, entrent en conflit avec l'éducation secondaire celle qui doit permettre d'être riche. Celle dont on a, exagérément, déterminé qu'elle était condition de réalisation de l'objectif social. S'il y a bien une inspiration commune, une aspiration commune entre ces deux « strates » sociales, les manifestations pratiques en sont différentes, et celui qui vient de la plus basse pour atteindre la plus haute (telle que considérée dans cette forme hiérarchique) est occupé du basalte d'en bas, doit feindre partout, parce qu'il est devenu une complexité inattendue. C'est une existence contrariée.

 

Si je dis, nous sommes des déchirés, c'est pour n'être pas embrassés par ces lèvres là d'écartelés, pour ne pas avoir à me rassembler dans ces autres qui ne sont pas moi, qui ne sont pas nous, ceux de mon espèce, de mon genre (genre qui n'est pas performatif, qui est descriptif).

Nous ne sommes pas de cette extraction, de cette sorte d'adversité, s'il arrive que nous soyons en conflit avec le cercle familial de ne partager aucune des idées qu'il déploie, ce n'est pas de là que nous tenons notre blessure invincible, cette déchirure qui est notre partage.

 

Nous sommes des déchirés d'être apatrides. Ceux là ont deux pays, qui se confrontent, qui se refusent et se rejettent, et nous ne sommes d'aucun à confondre. Voilà, nos intelligences ne peuvent pas se mettre au service de l'ambition commune, normée, calculée et protégée par des lois, des ordres et des hiérarchies, nous sommes des déchirés parce que nos pas n'ont pas d'empressement à se calfeutrer dans des habitudes hygiéniques, parce que nous aimons à ralentir nos marches jusqu'à faire du mouvement sa propre fin – tout comme la danse – sans qu'il ne soit plus véhicule d'une intention sordide, d'un moyen d'ordinaire pour se rendre en un lieu déterminé, nous réconcilions dans notre déchirure, par le sang caillé, fatigué qui fait brûler nos veines comme du caramel, la contemplation et la modernité. Nous aimons à vivre autrement que comme l'on nous commande, nous sommes des déchirés, parce que nous disposons des facultés objectives pour être des puissants, ou pour au moins pencher du côté des dominants, mais que nous nous dérobons à cette obligation, à ce destin forgé par des mains étranges, étatiques, lépreuses. Nous ne savons pas obéir, parce que nous ne comprenons pas les raisons profondes qui nous y commanderaient et devinons les seules qui nous indignent, dans nos nappes phréatiques, dans nos hymnes souterrains, dans le secret de nos motifs particuliers, nous chantons, nous écrivons, nous rions, nous avons des feuillages qui scrutent et filtrent l'ombre, nous avons nos douleurs que psalmodient le long des murs vierges nos gestes, nous avons des bibliothèques dont nous tournons, avec l'avidité d'un banquier ses créances, toutes les pages. Nos iris sont fragiles, et ne supportent la lumière que naturelle, précaire, dans la nuit nous fuyons les brumes fausses, les reflets électriques qui pataugent dans les verbes mous, nous abandonnons ces lieux où nous crûmes trouver un pays, où nous ne reconnûmes qu'un désert surpeuplé, perdant même sa seule vertu. Nous avons pour nous nos aspirations propres, singulières, nous avons les fleurs à respirer, les champs à semer, la faim à oublier, l'amour à suffoquer et surtout, surtout la vie à épuiser partout où elle se trouvera, et ce n'est certainement pas attaché à la menotte en plastique d'un bureau, aux vociférations d'un supérieur, aux formules comptables d'un argent à venir, aux montages fiscaux que nous trouverons nos subsistances. Notre bonheur n'est pas dans le travail, il ne réconcilie rien, et plutôt que nous découvrir des passages forcenés, il recouvre de sa ténèbre l'existence, il n'est même plus une peau satisfaisante à exhiber, un paraître suffisant pour en supporter l'agression. Voilà un vêtement laid qui gratte et que l'on nous vend à prix prédateur. Le travail, le travail salarié s'entend, le travail absurde, trop long, obsédant, obstiné, n'est plus rien. Pas même une hantise, pas même une crainte, l'objet des mépris. Voilà le travail, si vous pouvez encore le voir dessous nos crachats constellés. Nous sommes des déchirés, de pouvoir nous mélanger partout, sans nous reconnaître dans aucune fonction officielle, dans aucun acte pré-rédigé, de n'être reconduit dans aucun procès-verbal. Nos existences sont imprévisibles ; nous n'avons rien à avouer. Si des lois nous jugent coupables, c'est que ce sont de mauvaises lois parce que nous sommes innocents, nous ne pouvons être qu'innocents. J'ai écrit « nous commettons le crime que nul n'ose plus commettre, devenu crime par désaffectation, vivre ». Nous sommes insusceptibles d'être de ces « éléments productifs » nous refusons de négliger nos sensibilités, mutiler nos membres fébriles, gangrénés de génie, pour nous assurer des orgueils de confort, pour nous plonger dans ce bain de sénescence.

Nous avons des âmes d'artistes et plus rarement hélas le talent qui leur va, qui les coiffe, et permet à cette fièvre sauvage, ruisselante au dedans de nous, de faire durer nos écorces.

 

Nous sommes les déchirés qui ne refusons pas la modernité , soit le monde, mais les hommes qu'elle dessine. Nos souhaits ne s'éternuent que tard, et au dehors de nos sommeils rares, nous pouvons nous exclamer plutôt que : « j'ai bien dormi » « j'ai bien vécu ».

 

Nous sommes des déchirés parce que mus par une ambition plus grande, plus impérieuse que celle d'être riche : être libre.