27 mai 2011

Bagdad, première semaine.

Le soleil est devant la porte d'entrée. Il ne fait pas assez froid pour écrire dans mon haleine le prénom des amoureuses qui enlacent leurs amoureux à Paris, alors, dans le sable, sur les lignes obscures des cahiers, je trace vos prénoms de saintes. Toute la cosmogonie de vos yeux bleus qui pour m'avoir ému un jour, un mois, ont impregné leur odeur de chamaille dans le torrent de ma vie. Pour toujours je vous aime, de vous avoir enduré dans ma poitrine. Vous que j'eus dans mes étreintes, et vous qui vous y dérobèrent. Vous qui eûtes déjà des mariages en loques dans les mains, et vous dans votre solitude. A toutes je dédie mon voyage, à toutes je dédie ce qui me reste de vie à imbiber de poèmes. Je vous aime, et une dont je ne dirai rien du prénom, bien plus que les autres.

Je n'écrirai pas souvent ici, le temps a la mâchoire brisé, et je suis là pour en réparer les rouages muets. La nuit n'a jamais la longueur qu'on veut. Je me soigne de ce que la vie m'a fait, de ces choses sur mon corps qui forment des chemins de ronces où les doigts des filles se font toujours prendre. On m'a trop abimé, je l'ai déjà écrit cent fois, et la tête à peine hors des roses, les membres joints sur la chapelle des désespérés, je prie que toute ce crépuscule dans moi finisse par un matin mouillé. Je suis arrivé en Irak dans la nuit de lundi. Tout est silencieux à Bagdad quand passent les convois militaires dans le rythme liturgique de leurs chaussons cadenassés. Je me sens comme la nuit d'être ainsi sous l'ombre des fusils, comme la nuit qui traîne sous son pas excusé le silence des villes et le blottit sur les toits bas des maisons ouvertes. J'ai eu peu l'occasion de parler avec mon escorte, malgré mon goût de la conversation et de la rime amusée, leurs bouches ne servent qu'à manger et jurer. Mes mots ricochent contre les drapeaux. Les attentats sont réguliers, ils ponctuent les semaines mais n'atteignent pas les tranchées occidentales, notre "green zone". Derrière nos murs fortifiés, nos portes blindées, nos caméras infrarouges, nos jeeps tous-terrains nous ne risquons pas d'être tués, nous avons la garde d'un remblais d'adjectifs. A l'intérieur, partout sont des checkpoints. Le pays est très beau, pourtant, hors des barbelés, le jour. Nous avons déjà eu la chance de nous rendre au Kurdistan Irakien où Quentin a fait de merveilleuses photos.
J'aimerais rapporter plusieurs objets de cette expédition, j'en ramènerai au moins le souvenir d'une journaliste américaine avec laquelle je passe la plupart de mon temps hors de nos missions respectives, brillante docteur ès lettres à Paris IV, et amoureuse de Jean Genet (oui ses yeux sont "plein d'azur et d'étoiles", oui elle a la nuque que voilent des mèches blondes). Si je ne m'étais pas juré, depuis que je n'aime plus rien que des fantômes et donc des astres, de ne plus être dans les limbes d'une fille, j'épouserais cette Emma dans quelque chapelle faite de poutres, de désert et de nos silences. Hier soir, nous vécûmes notre première étrangeté intime, mon premier mutisme bouleversé. Parce que je n'ai pas pu l'embrasser même quand elle jetait suppliante ses lèvres tout en face des mes manies de poète, quand le silence est venu, qu'il fallait désormais trouver à nos bouches un autre usage que le verbe humide de matin. C'est un épisode commun de mon carnage depuis quelques mots de ne plus pouvoir me frotter à une existence réelle. J'ai abandonné une Elodie sur les bords d'un lac, parce que son geste était débordé de vulgarités ordinaires. Je suis prisonnier de ces muses célestes, de ma gestuelle rimée, je suis fidèle à mes amoureuses douleurs, toutes ces formes humaines que j'ai faites des personnages, je les chéris à l'exclusion de tous les corps humains, je ne recèle rien, c'est le tribut que j'accepte de payer à la poésie. Ma virilité est une force sacrifiée à la poésie, j'y consacre toute l'énergie à écrire. Plus jamais. Lucie dirait que c'est depuis que j'ai refusé le bonheur dans les draps de Sarah, Camille dirait que c'est depuis que j'ai réduite D. en poudre de mots sans jamais mettre en fonction l'usage organique d'un désir, Loriane me dirait c'est depuis mon cri d'adieu dans Grenoble, que mes impossibles stupeurs viennent de si loin, si loin que le prénom est celui de Margot, Lara, remuerait plus de terre encore de ma poitrine dénudée et me souviendrait les pleurs de Marion sur la courbe de Wendy, et moi, moi je suis plein de berges bouillantes sans contenir ce sang, ce geste, ce désir entre les digues plus prosaïques du désir et je ne peux pas embrasser Emma, je ne peux pas la caresser autrement qu'avec des lettres, j'aurais autremement la sensation de violer un interdit, de réciter le sortilège dangereux qui plonge l'âme dans le gouffre d'une certitude. Pour ne pas laisser voir cette impuissance neuve qui me couvre, j'ai joué d'un jeu que ma mèche brune de poète justifie et grandit, j'écris les mots des actions que son corps attend sur des papillons adhésifs, et je les lui colle sur les lèvres, sur l'abdomen, sur les seins. Là, j'ai mis "bouche", là "mains". "Je t'aime avec la pointe des mots".

De la grande histoire de la Mésopotamie il reste de la poussière, je ne sais pas si l'on peut reconnaître la grandeur passée d'une civilisation à la quantité de poussière de ses rues, de ses déserts, si c'est le cas, l'Irak est une grande civilisation dont témoignent ses poumons de cendres.

Je fréquente aussi quelques militaires. J'écoutais hier soir, un jeune capitaine me raconter son évasion d'un camp d'insurgés. Revenu à Bagdad après avoir serpenté dans le désert et la soif, il souffre de platitudes et regrette l'aventure. Il a peur que la guerre cesse, de revenir aux bruits des automobiles sur le bitume, à l'ordinaire de sa Californie. Tout est fini, quand il voit la caserne se vider, quand il entend le pas des pelotons qu'on ne relève pas. Le sommeil de la guerre. Le problème se pose plus loin que pour ces soldats sans destin, sans futur, elle se pose pour toute une jeunesse qui, ne se doutant pas qu'il existe des guerres internes, des prisons internes, des évasions internes, des dangers mortels et des supplices intimes, qui, ne sachant pas ce qu'est vivre, n'en a qu'une idée accidentelle et ne croit plus vivre puisque les circonstances ne lui en offrent plus les moyens. Ce sont tous ces gens qui vivent leurs relations sans cruauté, sans passion, mais parce que parfois une joie les saisit, une douleur les morfond, parce que dans un restaurant, dans un magazine, parce qu'au milieu d'une foule, ils se sentent tendus vers ce corps qu'ils disent celui du "petit-ami", parce qu'ils se sont habitués à ce froid de l'existence se croient des fièvres dans la tiédeur d'une caresse morte. Ce sont tous ces gens qui confondent vivre, avec des parodies de faire, d'agir et n'ont de vivre qu'un fragment brisé, un reste de fresques dans la langue incomprise des premièes audaces latins. Ces militaires sont pareils aux jeunes gens de partout. C'est une vie menée sans être précieux, précieux comme les émeraudes qui brillent dans ma chair tourmentée, dans les orbites troubles des filles aux yeux bleus. Ma solitude n'est pas d'ailleurs, elle est d'ici, de ne pouvoir me mêler qu'à des matinées grises. Ces gens là, ont le bonheur éduqué, et comme les militaires qui craignent la fin des guerres, ils craignent le chômage, ils ont besoin d'agir pratiquement sur le corps qui les supporte, et qui loin de les contenir est lui-même le contenu. Si je penche la tête vers la tache d'or de la lune, percée par les aiguilles du vent, je raconte comment j'aime moi, quels tumultes je fais naître, avec quelles chaleurs je fais fondre les poutres métalliques qui sont le barrage de tous les corps pour les faire enfin un coeur, un cri, un être. Je suis différent, et tous les pays du monde me souviennent cette certitude : je sais aimer.

J'ai pu parler aussi avec une religieuse. Les femmes qui ne prient pas les morts la révoltent. Le moindre confort la choque. Une femme élégante lui est une insulte. Elle me reproche de fréquenter Emma, cette journaliste aux yeux clairs, aux mains douces. Elle, ne se doute pas que c'est l'instinct maternel qui la manoeuvre et qu'elle en fait une autre dépense, faute d'être mariée et d'avoir des enfants.
J'ai longtemps pensé que la guerre était une chose de poète que les militaires et les politiques avaient solicité pour la souiller en s'en saisissant. Par goût de la formule, évidemment. Ici, je vois par quoi une guerre est néfaste si elle ne tue pas. Elle communique aux uns une énergie étrangère à leurs ressources, aux autres elle permet ce que les lois défendent et les forme aux chemins de traverse. Elle exalte artificiellement l'ingéniosité, la pitié, l'audace. Toute cette jeunesse s'y croit sublime et retombe lorsqu'il faut tirer de soi un destin qui échappe aux commandements martiaux. Ce sont comme des jeunes gens de l'Université, ils y ressemblent par certains angles, quand l'alcool est fort, et que la nuit est basse.
J'écris beaucoup ici, je donne chair à ces mots que je laissais à l'abandon, dans leurs corps de verre à Paris. J'ai toute une quantité de sang mêlée de poussière pour fabriquer des personnages, c'est plus que Dieu n'avait pour former Adam. Je peux fréquenter, pendant les cours de Quentin, des irakiens méfiants. Ils ont tous mille fois plus de talent que ces gens que je m'obstine à accoquiner dans notre monde civilisé, ceux-là près de qui j'apprends à faire ma place. Revenir à Paris sera difficile, retrouver la grande gestuelle de nos artistes ici dont le premier des prestiges est de prétendre. Qui s'inquiètent dès lors que le flot des mécenats se tarit, qui se nouent autour du ventre de la tragédie pour se dire des créateurs mais n'ont rien de dangereux, de menacés dans eux, rien de vivant. La surprise de ces exilés du drame serait grande s'ils découvraient que les épisodes tragiques dont l'interruption les laisse au bord du vide, ce vide en est peuplé comme eux-mêmes. Qu'il suffirait de descendre en eux et d'en faire les frais au-dedans au lieu de les faire au-dehors. De se montrer, de passer son énergie sur des feuillets bavards, dans les bras des filles idiotes. J'ai fêté mes vingt-et-un ans à Londres, et depuis j'abîme ce qui reste de vingt ans en Irak, à Kirkouk, bientôt, pour le sacrifice de mes mollets feux. Mes muscles commencent à saillir, le médecin est admiratif de ma constitution physique, et s'inquiète de me voir si vite m'adapter aux exigences métaboliques d'ici. Je sais me fondre partout, et c'est étrange, de passer mes mains sur mon torse, et d'y senti partout des aspérités nouvelles, des rigidités abdominales.
La guerre n'éclaire pas sur les moyens de s'employer ensuite à son propre compte, elle n'est pas une académie, mais un camp de dressage. Elle présente un prétexte à vivre tout comme à sa façon la société de consommation et la véritable vie leur apparait, ensuite, comme une mort. Cette vie que je mène. Je suis content d'avoir délaissé l'Université, et je suis triste d'arriver dans un chenil.
Si j'écris ces mots, si je mêle dans la même boue le militaire, l'artiste parisien l'Irak, les femmes de ma vie, c'est en ce qu'ils sont identiques. Toute leur vie est dirigée vers l'extérieur, à forer des puits audacieux, creux.

Je plonge dans les eaux de la vérité, noires mêmes elles ne m'effraient pas. Je crois que mourir en musique me serait une très belle fin, un très beau moment. J'ai des envies de ballets russe.

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19 mai 2011

Dans mes yeux.

Dans mes yeux il y a cette détresse
De l'enfant qui, la nuit, regarde le ciel noir
Que ne dilue que les yeux bleus
Des Ménades de Bordeaux

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09 mai 2011

Rimbaud.

Parfois, avec le Rimbaud que je m'invente, je veux pleurer du linge rouge.

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01 mai 2011

Bavard

Je parle
Mais je ne dis rien
Mon oeil gauche
Me Gratte
Comme si
une chienne
Y fouillait ses petits

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