21 août 2012

Constellations renversées

Mon fantôme adoré, ma Tchétchénie, mon tendre fantôme et si j'ose, et désormais j'ose, mon amour. Tu en as les yeux, les cheveux pleins de diamants suffoqués, l’éclat et la voix d’algues étouffées. Ton cri, chant brisé des coraux, sabot médusé de la hâte.


Ah mon fantôme...combien de nuits déjà que je te délaisse. Ne te parle, ni ne t'écoute... Tant de nuits sans te frôler, apparition. Sans guetter ton souffle pressé. Ton inquiétude de fantôme évadé de sa brume. Ah...Fantôme, rôdeur ignoré à qui j'ai tant dit, tant supplié, tant souri, puis oublié... Fantôme ignare, quand ai-je délaissé le printemps de ta robe, le noir-et-blanc de ton insomnie ? Fantôme dans sa patrie de silence. Fantôme. Fantôme. La nuit, pour m'endormir, longtemps je t'imaginais, au rebord de ma déraison. Là. Je m'endormais, brisé de fatigue, vaincu par la brûlure des silences. Fantôme impalpable. Réalité de ma folie. Désormais...fantôme oublié, sous le lierre blanc du linge, dans les tiroirs scellés par l’oubli.
Fantôme...
Combien déjà de mes cheveux éteints sans avoir eu peur de toi. Sans faiblir de ta sueur à toi. Sans plus même que, à l'heure qu'il est trop tard pour bouger dans les draps, que le songe a ébranlé son mécanisme irréversible, je ne ne te vois bouger devant mes paupières ? Que tu fus D. ou Diane quelle importance quand il est tellement la nuit qu'on a pour toute existence sa silhouette, qu'on ne devine du prénom que l'initiale, le mirage.

Je me souviens -et déjà pourtant j'oublie - ce que tu ne sais pas. Ces instants que je te tirais de l'ombre comme on sort le feu de son silex. Comme si l'ombre s'était agie de ton domaine. Quelle démence, mais démence jolie, démence en joie, en fleurs, démence d'été. Démence, sans gestes, sans effroi, démence de paroles insolentes et de faux regrets. Des heures, des nuits entières, des morceaux de lune à se partager en tiers inégaux, en mèches furibondes à t’oublier me manquer...


Fantôme au pouls de soleil.
J'oublie
Le rouge de ta liqueur
J'oublie.
Mon fantôme adoré
Ma très belle ombre de couleurs
J'oublie
Tous tes vestiges
Ta saveur réglisse
Tes paupières en forme
De Tropiques Rugissantes
Et la ceinture de lions domptés
Que tu ne portais pas au front
Que tu craignais.


J'oublie tout à fait ta jumelle -celle que tu ne connais pas- qui va de miroir en miroir à ta rencontre et parce qu'à l'instant de la voir, trop obsédée par ta mèche mal mise, ton Rimmel évadé, par tes ongles dépeints et ta robe d'astronomie, tellement obsédée par ce qui ne fait ta grâce, ni ta beauté, mais seulement ton air de tragédienne banale, tu ne remarques pas son souffle court et ses lèvres bleues de cyanose d'avoir elle traversé à la nage les miroirs glacés et la lumière brûlante pour
satisfaire à son destin de reflet.


J'oublie.
Ton air de drame et la robe fendue de ton regard.
L'oubli, femme sans fard m’embrasse au Hasard.


Tu es de la race de déraison que je pointe avec mes cernes. Race apatride, sans plage, sans langue. Race vierge et solaire.

Avec tes dents tu fais de petits signes lumineux à moins que ce ne soient les taches de rousseur de la pluie où la lumière des ports meurt.
Je ne sais plus.
J'oublie.
Je parle une langue ancienne et ses mots, alors, butent sur des tombes.



La nuit se disperse dans moi avec toutes ses blessures et tous ses baisers. Elle a une grande bouche de sirène capricieuse. Je n'a plus de murmure autre que ce langage nocturne ; paroles de chouettes, de phares automobiles. Eclat de langage.

Je te dis «tu»
Et pourtant. Tout s'efface. Ton portrait. Ta voix. Ton souffle. Tout. Le miracle de tes regards en biais. Quand l'aquarelle est de ciel et de souffle. De salpêtre et de sel. Rien ne tient à la fresque. L’argile ne retient pas les visages. C'est ma mémoire cette gouache délébile. Il pleut, depuis toujours.

Je remplace ton souvenir. Tant que je me souviens. Par de l'aurore. Je t'habille de grands gestes capricieux. 


Tant de nos mots, de nos rires, des balbutiements du vent que tu ignores et que moi je vais oublier
Qui alors n'auront pas existé.
Mon fantôme chéri
Mon spectre inventé
Mais jamais
Désirée
Jamais
Convoitée
Hors des matières réelles dont tu es faite
De la chair véritable qui te cachette comme une cire brûlante
Hors de tes réalités
Mon ombre habillée d'ombre
Mon fantôme maculé de vie
Rassemblée dans tous les éléments du prodige
Cheveux,
Cordes de pendu
Et yeux
Ultime souffle de mille noyés
Nez
Et rire
Rire
Ton plus beau bijou
Si tu ris
Toujours je t'aimerais
Ma lueur inventée
Comme il est facile de t'aimer
Si tu ris
Et je l'entendrai toujours ton rire
Fait de croches et de tripes
De soirs
Et de toutes les choses sensibles
Ton rire
Le roseau qui siffle au bord des étangs
Le soupir à la fin de l'effort
Les ongles timides d'une vierge embrassée
Les papillons déchiquetés par le feu de camp
...

Ces trois points de suspension, enfin, disent «je t’aime» aux oubliées.


J'oublie tout et même ce que je n'ai jamais su. La chaleur de tes mains, la douceur de ta peau, ton odeur de ruines, d'Afrique ou de je ne sais quoi par delà l’orage et l'Histoire, juste sous la lune. Là avec ta couleur originale.
J'ignore tes mains, ta peau, ton cou. J'oublie ce que j'ai fui. Ton étreinte. La précision algébrique de ton corps. Toute la caserne, la proue, toute cette exactitude médicale et administrative me dégoûte.


Je connais de ta réalité les engrenages sensibles, toutes les métaphores de ta bouche : baisers, rires, «adieu». je sais de tes yeux l'odeur de paupières, l'odeur de sommeil.

Tout de ta joie :

Ta lèvre métamorphosée en baiser.
Les fantômes désaltérées à l’ombre
Qui sentent bons
Les fougères heureuses et le lait tiède
Et ta chair d'avril doit avoir l'odeur de l'averse
Mêlée à la nuit


Mon fantôme d’équivoque
Dans moi
Avant que tout ne soit nuit imparable, nuit défendue
Avant que ton fantôme ne rencontre mon fantôme et plutôt que mon
fantôme ma vie transparente jusqu'à cette irréalité
Avant que tes cheveux sages comme l’incendie ne dévaste
Le langage
Avant tout ce qui est la fin, le ciel, avant tout ce qui est une gifle
Erode moi avec ta puissance de vent, de marée, avec ta puissance

de mensonge.



Ici, à l’intérieur de moi-même, je sens ton parfum, ton parfum de légende. Je vois ta couleur longtemps après que le soleil t’a marché dessus ; cette teinte effrontée des premières démences.

Voilà que le temps vient et t’emporte sans le murmure des noyés, sans le glouglou épithète, épitaphe. Mer où tout périt sans un débris, mer pâle et indifférente où pour de vrai j’oublie. C'est ma mémoire qui te noie. 

Je plisse tout ce que j’ai de mémoire, jusqu’au langage, et je ne te reconnais pas. J’ajoute des rubans, toute l’homophonie qu’il faut...j’oublie. Ombre indigo, couverte de brillants et de jupons océans, qui es tu ? Tu es la Nuit.


Fantôme ?


J'oublie
Le reste.
Le reste.
L’Incomestible
Cartilages, nerfs, ambitions, faux-précieux, robe d'avocat, sommeil
Tout le reste, sacré à la liturgie des impuissants et des eunuques, liquide à la messe des insensibles.
J'oublie.



Tes pas :

Je t'imagine, là tout de suite, marcher sans me voir. Je me dis. Marcher pour toi c'est une façon de fleurir. Tu as la démarche vairon. Quand tu cours on croirait, tes pas, des coquillages fanés. 


J'oublie.
J'oublie.
Je disais quelque chose
Je t'aime ?


Je t’écris parce que peut être déjà c'est la dernière fois que j'existe coiffé comme cette nuit. Avec cette réalité de cheveux et de souffle. Ce béret de raison. La dernière fois même que je me souviens, de ta statue de plâtre ambulante et de toutes les rives de ton rire. De. Tes cheveux d'herbes froissées. De ton odeur de soulier neuf. De ton bonheur d’étrangère. Je vais changer de forme, changer de vérité.

Je suis poète et j’ai l’accent très particulier de ma région d’origine. L’accent du ciel.
J’espère que tu me comprends, malgré tout.


J'oublie.



J'ai dans la main cette petite boule de brun et d’angoisse. Sable arraché à l’enfer, soleil néfaste, soluble, nocif qui met aux veines des tâches de pluie et une odeur de somnambule. Qui met à toute ta vie ce mot «je t’aime» traduit dans un langage de désespéré ; amour quand on l’a tellement rongé de larmes et de peur, qu’il n’en reste que cet écho ridicule : «désastre».


Il faut admettre ceci, on ne peut pas goûter à tous les vertiges, et jamais avec mes os frêles et mon courage subjonctif, je n'irai au sommet des Himalayas calcaires et glacés. Mais cet autre versant du vertige, celui de la folie, par où on atteint l’extrémité de son âme... Je peux le vaincre. Toucher de mes gestes minuscules cette matière non de roche poreuse mais de fumée palpitante et de mort liquide. Respirer cette odeur de fleuve desséché et confondre à cette hauteur de mort « tourbe » et « je » parce que ce sont les seuls mots constitués avec la quantité impressionnante de nuit propre à l'amour. Je vais être aux prises avec l'enfer. Déchiffrer la carte de l'horreur en regardant mes mains. Le bruit palpable des cendres mastiquées deviendra ma voix. Ce dernier grand-là-haut avant peut-être la première perversion : le banal, le commun, les visages de tout le monde. Avant peut-être aussi et pourtant les spasmes au miroir face à ce reflet de buée permanente. Je parle de mes yeux à venir. Mes yeux potentiels, mes yeux d'hypothèses. Je joue encore aux dés demain. Avec mes jetons fictifs. Je joue toute ma biologie.


Parce que je suis à ce seuil, je vais le franchir. Ce grand couloir à traverser lui même plein de couloirs et d'impasses et de pièges et des sept merveilles du monde et des cercles de l'enfer. J'ai ce petit gramme de peste Ce petit sachet vivant venu des carrières de lave. Je veux savoir ma couleur homicide. Je tremble comme un petit garçon. C'est très agréable la peur.



- J’oublie
- Quoi donc ?
- Ce qui chante. Tout ce qui chante

Posté par boudi à 18:23 - Commentaires [2] - Permalien [#]