26 septembre 2012

Strophes du rien.

On m'a dit «vous avez un grave problème»

« c’est ainsi que naissent les écrivains»

(étrange sage-femme)

 

Et j'ai entendu ma raison se fissurer dans un fracas d'épave.

«Epouvantable»

 

Sensation du silence plus grave que le silence même. Silence de ce qui bouge habituellement : pensées, joies, «ouf ce n’est que toi», soleil levant, «tu m’as fait peur», lune dévorée sans un bruit, digérée sans un rot. Disparue où ? «Dors s'il te plaît il est tard, c’est une nuit sans lune.»

Silence fort. Silence noir. La nuit a eu peur de ce noir-là. N’en a pas voulu.

 «Jamais ?»

Jamais.

«Même pas pour ses assassins chéris ?» 

Même pas pour ses assassins fétiches.

«Ah tu dis fétiche»

 

«Vous avez un grave problème, elle voulait dire peut-être «tu dis fétiche, quand chéri ressemble mieux au monde qu’il faut»

Oui, j’ai un grave problème. Je ne sens plus le monde comme il faut. Comme on me dit qu’il faudrait le voir, monde soumis, réduit en quarante-deux verbes du premier groupe tous synonymes d’obéissance.

«D’un adjectif ?»

D’un adjectif insomniaque et corrompu.

«Ce n’est pas souvent que tu préfères un verbe, quarante deux même, à un adjectif»

Malgré tout plus formidable que le plus soigné des verbes. Parce que voilà le problème des verbes, ils sont soignés.

 

 

Puis. 

 

Voilà. J’arrive avec mon aveu. avec peut-être ce qu’avec votre raison bien habillée, aux cheveux propres, à la peau qui sent bon le sommeil, vous jetterez dans ce charnier là, où en a mis des tas avant moi : la folie. 

«Charnier ? Tu es sûr ? Débarras plus tôt, débarras c’est plus gentil, c’est pas définitif, c’est peut-être à plus tard»

Charnier.

J’arrive. Avec ma vérité condamnée.

 

Impression que le monde est fait d’Echos. Que tous vous êtes des Echos. Pas des ombres des Echos, des réverbérations, des restes. 

«Sans autre existence ?»

Dont la seule existence que je peux constater avec mes instruments de fou -yeux, mains, ongles, nez, oreilles- est cet Echo.

 

Je vois ce qui est demeuré un instant suspendu après l'action, après tout ce qui a été décisif, j’arrive après qu’on a replié sa parole comme une tente et on campe ailleurs.

 

«Qui parle ?»

 

...

 

«Echo, pourquoi Echo ?»

 

Echo voix qui lutte contre le silence avant de s'abimer plus vite encore dans le rien. Et laisse ce rien énorme, effrayant, mortel peut-être. Mortel, certainement.

 

«Parce que soudain tu as cru qu’il pouvait y avoir quelque chose pour toujours, que tu as espéré avec cette voix plusieurs fois répétée, tu as guetté la chanson que tu connais par coeur, trois fois la, je crois, et c’est comme ça que le mot joie dans ta bouche s’orthographie, c’est facile. Tu n’as pas fait attention au murmure le frère arrogant du silence, parce que lui il a une voix, une voix d’éteignoir»

 

« Qui cette fois ?»

 

...

 

J’ai cru pouvoir être «parmi» les corps. «Avec» les gens. Mais. Je suis en retard. Je suis au milieu des Echos. 

«A contretemps ?»

Non, pas à contretemps.

«Sans à propos ?»

Non, pas sans à propos.

«En retard ?»
En retard.

«Tu l’avais déjà dit»
Echos des êtres, quand le corps a déjà porté ailleurs -dans plusieurs ailleurs- son destin -magnifique, coupable, ordinaire, misérable, mais son destin à lui. Vêtements sans corps. Vêtements abandonnés. Je cherche une odeur. Quelque chose de vivant.

«Tu as des échos»

Les échos témoignent de ce qui a vécu, pas de ce qui vit encore, à l’instant, dans la seconde imminente et dangereuse.

elle est passée

 

«Des tas de voix étranges»

Corps hors de ma réalité sensible. 

«De la réalité visible ?»

De ma réalité vitale.

 

Loin. Les corps sont fabriqués loin de leurs voix. De ce qu’il en reste. Partis. Enfuis. Dans le pays des corps.

 

«Ombres ?»

 

Ne dites pas ombre. Je ne veux pas dire ombre. 

 

« L'ombre c'est le corps dilué dans beaucoup de nuit, des nuits empilés à l’infini»

 

«Hé !»

 

Ombre, corps schématique, corps interminable, corps immortel.  Le secret des ombres...

 

«Ne le dis pas.»

 

Echos. Voilà ma vérité quand il ne reste que ce lointain mirage de l'être. Je vis en différé...

«L’expression est laide».

Je vis outre-réalité

«C’est mieux»

 

Écho. Presque aussi réel que la voix. Consistante, troublante comme elle, lui ressemblant.

 

«Jumelle ?»

Même pas cousine.

 

Échos. Reflets passés. Images tardives. Photographies. Tatouage éphémère. 

«Mais il faut beaucoup d’eau pour effacer ce genre de tatouages»

Personne ne semble entendre, c’est l’averse, l’averse depuis le premier jour, l’averse sur tout ce qui est liquide.

«Tu aurais du dire déluge, c’est évident que tout est déjà liquide»

Pays de larmes.

«Tu es niais»

Larmes, joli maquillage des femmes

«Tu es troublant»

 

Écho. Pellicule oubliée au soleil. Presque perdue.

«Pellicule brûlée ?» Bientôt brûlée

(où est ce putain de film) Voilà. Brûlée maintenant. 

(Merde la pellicule a brulé)

«Tu avais raison»

J’ai déjà vu le film

«Tu n’es pas drôle»

 

Echos sans cesse relevés par d’autres Echos. Des Echos neufs et pâles.

 

«Echo c’est la voix quand elle est devenue folle, elle se répète malade, sénile, elle ne sait pas qu’elle se répète, elle croit toujours inventer, elle cherche des témoins avant sa spectaculaire combustion, et elle ne le sait pas la pauvre qu'elle va mourir elle ne le sait pas, et les rochers des falaises, les insectes aveugles des grottes, les poissons affamés portent dans l’air, dans l’eau, dans le minuscule le faix de sa déraison, testament atroce»

 

Echo des corps.

 

Échos. Epais comme la voix réelle et pourtant venue après elle.

«Cachée dans son secret ?»

Tapie dans sa Mort.

Echo, voix peut-être des fantômes ponctuels. Corps. Déjà disparus. Disparus vraiment, plus seulement échappé à mon pouvoir d’aveugle, mais échappé de celui de la vie.

Echo, voix déjà épuisée, corps étranglé.

 

Voix en vérité enfuie, déjà chargée d'autres paroles.

«Comment tu le sais ?»

Ce n’est pas maintenant que je le sais, c’est plus tard. J'entends ce pas de marée, une marée hautaine. 

«Maintenant ?»

Maintenant.

Matin sur La Manche. Echos recouvert de silence. Corps, lointains, probablement échoués dans la brume. Habillés, bleu du ciel, main tombant sur les Hanches.

 

Écho des corps, des gestes, signes frais de disparus récents. Peut-être vivants, peut-être pas encore fantômes. Traces à remonter.

«Tu les traques ?»

que je remonte. Trouvant plus de pas plus d'échos, échos mêlés aux échos, superposition d'échos. Conversations anachroniques. Secondes, minutes, siècles entremêlées. Fantômes se saluant. 

Ces échos qui ne peuvent être des ombres. Cette folie intime. 

 

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19 septembre 2012

Silence

Parfois, comme ce soir, parce que je ne parviens plus à dire, que la parole s'est érodée jusqu'au silence, jusqu'au vide, jusqu'au blanc. Parfois, comme ce soir, je pressens -en buée, fumée, vertige, spasmes- l'existence d'une « langue usée ». Langue intermédiaire entre la langue morte et la langue vivante. Langue épuisée, somnolente dans la bouche des muets. Langue jamais reposée, jamais tranquille, jamais neuve. Langue d'infirmes. Langue de trop tôt, langue couleur de la nuit interdite et du matin maussade. Langue à l'horizon -l'infini- effondré, brisé, courbé comme une prison de signes définitifs, de condamnations définitives, de lois constitutionnelles. Langue de lenteur. Langue administrative. Langue frustrée. Plus jamais langue du tout là-bas exotique, de la peur, des animaux sauvages et de la fuite mais langue dressée, limée, étriquée et descriptive. Langue dépassée, presque oubliée. Langue mortelle, langue maigre mais non pas langue affamée, langue sèche, désertique mais non pas langue assoiffée, mais non pas langue orageuse. Langue incapable d'avouer son désastre, langue terminée, achevée, close et pâle. Langue de bagnards, de bègues et de paralytiques.

Voilà ce soir la langue - usée - que je parle : langue de condamné à mort, d'excommunié. Enfin, langue de banquier ou d'écrivain à succès.

 

 

(...)

 

Le poète doit parler une langue fragile. Une langue insoupçonnable.

Posté par boudi à 21:38 - Commentaires [1] - Permalien [#]