L'amour s'achève avec la pluie (c'est Aragon qui chante). Et voilà tes mots d'averse sur mes pauvres mains ; sur mes pauvres mains mouillées tes deux lignes de misère.
It’s cloudy (c’est toi, Diane H., qui parle ; je retrouve ta voix à l’instant).
Tu aurais pu faire l’effort de venir à moi dans un drôle de suaire, ceux ensanglantés et très purs de dedans les songes et les sanglots. Tu aurais pu venir à moi en apercevant au miroir tes yeux fardés d’une couleur homicide et, étonnée de trouver à ton visage cette beauté pénale et forcée, poussé un petit cri, un cri tout à fait neuf, un cri d’animal traqué –le cœur, le mien du moins, est de ceux-là ; petit monstre poétique. Voilà tu aurais pu me raconter ce cri, ce trois fois rien, un tradéridéra, plutôt que ce bêlement humide. Après le crime...
Oui, tu aurais pu venir les lèvres peintes, fendues et corrompues comme sous la pression de baisers véritables, ceux inventés par les doubles de neige et de nuit.
Mais non. Deux lignes misérables de toi, Diane H. (écrivant ton nom, j’essaie de t’y trouver, mais je n’y parviens pas) et L’amour s’achève avec la pluie (Aragon, marche et siffle sans prendre gare aux flaques, à l’instant il couvre d’eau sale son costume rose « Yves-Saint-Laurent »).
Tu ne demandais rien, certes rieni, et fus peut-être même contrariée de tous mes spasmes cette agonie pour rire, et encore était-ce toi, ton double de verglas, ce drôle d’incendie ton reflet ? Qui peut dire ? il fait dans mes yeux une canicule d’images où voisinent l'eau pure et les mirages. Quand bien même c’était une autre si je te disais « tu » ; quand bien même…tu aurais pu te draper d’un soupir autrement plus élégant que ce tailleur vulgaire : tes deux lignes…et aujourd’hui mes mains ne t’aiment plus.
(et je sais, je sais depuis le premier jour -bien avant toi-, combien je remplis mes hurlements de fiction et comme mon cœur est coulé dans des songes ; comme entre le monde et moi se dresse cet obstacle gigantesque, cette falaise de cris, de cauchemars. Entre la réalité et moi cette fresque de rimes et d’énigmes ; d’égorgés et de pendus. La belle affaire Prométhée le voleur de feu, la belle affaire ; j’ai volé moi la brûlure devenue tout mon être ; mais cette vérité soudaine « je suis aussi fait de ciel » m’arrache à l’incendie d'exister quelques heures par jour. Je ne pouvais pas te dire à toi, toi exacte, circonscrite par le périmètre des pronoms, écrasée sous les toises, je ne pouvais pas te dire à toi, à ta réalité d’état civil, je ne pouvais pas dire à Diane H. « je t’aime », c’eût été trahir toutes ces autres présentes dans mon amour, cette jumelle de fièvre, cette étouffée à ton miroir par exemple. 
Je suis habité de spectres, d’épouvantes, et les images me battent tant…jusqu’au sang, jusqu’au poème « et je suis la rime abominée du sonnet » (c’est moi qui chante). Tant, surtout, je sentais combien tu étais étrangère à tous mes déserts ; mes désastres. J’ai pensé parfois à toi en des termes cruels –mais je te confondais alors avec Elvire et la médiocrité de ses drames : « Bien entendu, si tu amènes une de ces quelconques ici, à l’infini, je veux dire. Elle cherchera frénétique un miroir, et s’étonnera de n’en trouver aucun. Elle te reprochera l’infini «c’est donc ça ? Je préfère mes cabines d’essayage.». Passage injuste. T’aimer, fut un délice l’idée de toi écarta souvent de ma mémoire les souvenirs terribles de mes douze ans –quatre lettres forment pour moi le visage de toute horreur-, j’ai dormi souvent blotti dans la chair froide et glacée de ton fantôme, à l’abri près cette image sainte : ce vitrail. Je m’adressai à toi dans la pénombre mentale de quatre heures du matin, contre ces heures dures comme de la pierre ton image me calmait. Je n’ai rien pu écrire qui n’était pas toi pendant si longtemps… J’aimai ton air de théâtre grec, ton visage fait pour les larmes, et j’ai souri en te sachant Sarah à midi, souri en pensant à Sarah Bernhardt. Elle vécut pour vous deux l’effroi et les insomnies comme de pleines saisons d’hiver. Ne t’en fais pas, ton prénom connait la nuit et la peur ; le h final et muet de Sarah c'est une façon, la tienne, fort élégante de porter des cernes -comme une lingerie fine et transparente.)
Je refuse tout à fait la vie des pauvres gens et leur parler banal. J’ai poussé mon langage à cette obscurité, à ce crépitement de crainte –et c’est d’un effroi terrible dont je te parle, un effroi d’enfant face aux gestes interdits ; les quatre lettres- oui de crainte de vivre comme tout le monde si je venais à parler comme tout le monde.
J’ai passé vingt ans et deux prénoms à suffoquer d’angoisse. A chercher le ciel, mais partout c’était le naufrage, le naufrage, le naufrage et tous ces corps gonflés, dérivants, horribles à se croire vivants et brûlants. J’ai voulu mêler à mon sang les eaux stagnantes, pâles des gens heureux l'eau de cologne de leurs yeux lugubres –dans les veines des pauvres gens coulent mes larmes et l'eau de la Seine. Mon cœur n’admit jamais de se mettre au pas de ce pouls là, austère, ce pouls citoyen (j’ai découvert dans mon âme une antonymie inconnue des étymologistes : poète et citoyen). J’ai imité souvent, j’ai ajouté à mes gestes d’enfant les grands mouvements rauques des pauvres gens. J’ai imité oui, je me suis couvert, des parures, des grandes façons. J’ai arrangé mon visage, j’ai plié la bouche ridé la joie et on a dit « qu’il est poli ». Ah voilà le visage des soumissions, le visage scolaire. Pourtant, j’ai dit « bonjour », et j’ai tenu la porte une fois aux passants–je crois du moins.
Je suis profondément tragique. Les choses simples, banales, mortes, les tâches quotidiennes et, disons-le, grossières me sont incompréhensibles, langue cryptée, administrative. Je comprends tout Mallarmé ; rien des panneaux signalétiques. Je n’ai jamais pu me faire à la réalité, ni aux corps, et j’ai du amplifier mes gestes, les porter jusqu’à ces chairs, ces seins haïs ces bouches, ces langues, ces sexes, ces théâtres absurdes en gage de bonne foi (et je t’ai haïe toi un jour, où sans prendre garde à la pourriture de ces mots tu les mis dans ta bouche et dans mes sens ; tu qualifiais de « bonnes » ces filles de je ne sais quel Master de droit, recrutées sur cette seule qualité et ce mot avec viol et cent dix mille autres me donne la nausée)
Comme font les professeurs «pour aller plus loin» et mieux comprendre mon dégoût ; mon âme :
« Ainsi glissons-nous à l'efféminé. L'inversion psychique n'est pas totale. Il y a plus de femme que d'homme dans l'inverti-psychique. Il y a plus d'homme que de femme dans l'efféminé, mais les éléments féminins donnent le ton. L'efféminé a le plus souvent une sexualité normale. Il n'est pas bi-sexuel, il est bi-psychique. L'efféminé est moins un arbre qu'un arbuste et son écorce est de soie, de mousseline. L'efféminé a l'air tendre, timide, paraît ne pas oser, se laisse prendre aux suggestions, devenant vite enfant en cas de chagrin, de maladie où il aime à être dorloté, à se blottir, parfois dans une vague incurvation fœtale. Artiste, délicat, heureux de toucher des soieries, des bijoux, de draper des étoffes, de choisir les robes de sa mère ou de ses sœurs. Ayant du goût et du plus fin pour le choix des couleurs, d'une décoration, d'une disposition de meubles. Lecteur, musicien, peu sportif. Il y a de l'esthète en lui. Il a des antipathies et des adorations. On le convainc aisément. Il sait être snob. Il porte des vêtements de coupe étroite, des souliers fins aux semelles légères, se fait les ongles, se poudre volontiers. Il plaisait aux femmes hier plus qu'aujourd'hui, par ses manières délicates. Elles le trouvent encore charmant, mais leur attachement ne va pas plus loin.
Il n'ignore rien des musées, des poètes, des mélodies. Il n'est pas femme, il y a de la femme en lui, éparse, vaporisée, un peu agaçante. Du charme, toujours du charme ; mais qui tend à passer de mode. 
L'efféminé n'a pas su délibérément choisir, ou plutôt la nature n'a pas choisi nettement pour lui. Tel qu'il est, son ambiguïté est souvent imperceptible et peut passer inaperçue. C'est un homme qui n'a pas de poings mais parfois montre ses griffes. Il est assez chatte. Sa féminité est comme un rêve. Elle le saupoudre mais ne le défigure pas. »
Mais je ne t’écris pas pour ça, pour te montrer comme je suis coupé en deux « Le regard de certaines femmes coupe véritablement le cou » (c’est Aragon, mais il ne s’en souvient pas). Au chas de tes lèvres, un jour je suis mort, il y a longtemps, je m'appelais Océan Atlantique. Je t’écris parce que L’amour s’achève avec la pluie (Aragon bourgeonne) et tes deux lignes étaient de cette eau grise. Il est vrai rien de tout ceci ne m'étonna, j’entendais déjà ton fantôme cracher du jour –ainsi font les fantômes tuberculeux- se mouvoir péniblement jusqu’à mes songes –et je détestais ça, une nuit sans penser à toi, c’était une nuit sans être sensible. Mais je pouvais encore lutter, le ranimer avec du vent, de la brume, des feux de forêt. Mais voilà, tu es intervenue réelle et quelle folie ce monde dans ma tête où ta matière m’effraie et ton fantôme m’apaise. Je le pressentais, je t’ai envoyé alors ce livre chéri de moi Paulina 1880, pour ton faux air de Paulina –quand tu dors, tu ne sais pas, le crépuscule mortel de ton visage. Un livre anonyme, bouquet de pages (blablablaroque) je me disais à moi-même «plus basse forme de l’exaltation, mais encore exaltation». Jusqu'au bout j'aurai été moi-même.
Tout ça est du passé "Le passé restera dans ma bouche" (Aragon, en 1982, il va devenir le passé)
Désormais ton fantôme rejoint la cohue des fantômes et je ne sais si je peux visiter sans danger cette ville mentale, peuplée d’épouvantes anciennes où Marguerite rode, dangereuse et menace ma vie. Je ne puis tourner une rue et m’exclamer avec la nostalgie de Proust « mais c’est dans mon cœur » ; je crains d’être dévoré par des chiens cachés dans l’ombre.
Je ne peux dire combien de toi, Diane H., Paulina, D., Sarah, Lise, composa cette dérision, mais aujourd’hui il n’en reste rien, ce souvenir un peu calciné, l’éclair est tombé très près du cœur maintenant c’est la pluie, ce texte de cendres, un langage nocturne ; hiéroglyphes pour les chats et les chouettes.
Je ne t’aime plus (je conçois ce qu’il y a d’étrange à t'en faire part, mais j’ai toujours agi du côté de minuit ; vécu du mauvais côté des douze heures), et je sais dans les jours à venir des marches humides, couvertes de mousse, comme ces poèmes abandonnés où je glisserai –tu croyais toi aussi voir sur les photographies et les livres d’Histoire des faits, des événements hirsutes, des châteaux forts à l’apparence hantée et bien non, Diane, ce sont encore des poèmes, la poésie est partout derrière soi, vers où on ne regarde pas, on peut la nommer Histoire, Géographie, de ses noms de fleurs ou de ses noms de pierres, mais c’est la poésie quand je dis : Je gis dans la poésie.
Mais aujourd’hui... Artiste, quel mot ridicule, grotesque et grillagé. Artiste, je préfère mieux ivrogne, salaud, truand, je préfère trafiquant, suicidé, enfin, j’ouvre le code pénal et au hasard je jette mon âme, voilà je suis L211-1, nom d’artiste et matricule de bagnard, tout à la fois. 
A la fin des fins quand la pièce sera aux huées et que tout aura été pris, peut-être enfin faudra-t-il jouer son propre rôle. Ainsi début la tragédie. Cet instant là c’est la marche humide sur laquelle mon crâne se brise. Jadis je te disais « la vie ce n’est pas pour tout le monde » et hélas, il faut bien l’admettre ce n’est pas pour moi. Je rôde et j’erre, et je suis déjà fantôme et suicidé, pendu, égorgé, martyr, et les clous de l'an Trente-Trois percent ma chair mortelle. Je suis inapte à tous les métiers, à toutes les choses du corps et de l'effort (je déteste le labour moderne ; tous des paysans défigurés). Je ne supporte aucune contrainte, aucune loi. Je refuse désormais de vieillir, je distribue mon droit de vote et mes années au-delà de mes cinq ans (ainsi ni le malheur ni l'école, synonymes à cet âge, ne me sont obligations), je vois une foule si pressée d’être grave et laide, ce commerce me rendra riche et mort. Je suis poète, bon, mauvais, peu importe, je suis poète, alors je ne vieillis pas, je n’ai pas le droit, le ciel, mon seul maître l'interdit, je ne vieillis pas : je m’efface.
La pluie se calme, talons à pas lents piétinant ma vie, la pluie.
La première fois, t’adressant mon « je t’aime » je n’ai pu le séparer –par fierté, par bêtise, par honnêteté, par poésie- d’un «adieu». Aujourd’hui demeure seul le dernier fragment de ce cri. Piètre nageur que «je t’aime».
C’est à propos de toi, enfin de l’image de toi captive en moi ; de ce que je t’ai pris «ce qui ne te sert à rien, les pointes de tes cheveux, ton ombre, tes larmes, l’amour, tes expirations, la raison et les chansons».
Maintenant qu'il pleut
Surtout, Diane, ne prends pas froid.
« À chaque fois tout recommence 
Toute musique me saisit, 
Et la plus banale romance 
M'est éternelle poésie 
Nous avions joué de notre âme 
Un long jour, une courte nuit, 
Puis au matin : "Bonsoir madame" 
L'amour s'achève avec la pluie. »