24 février 2017

HSBC

Ce sera une histoire banale, des pareilles on en a vu cent mille ; Des prisons d'Alcatraz aux valées du Zomia. Un type sort de chez lui un matin, il ne sait pas pourquoi il a de drôles d'idées dans la tête, pour la première fois, le monde lui paraît une chose étrange. Ce n'est pas comme chez Kafka, un individu normal, presque banal, notable de la ville normale, un jour saisi par autre chose et toujours doit se rendre ailleurs, en un endroit non-officiel présentant, malgré tout, toutes les apparrences de l'officialité (l'accueil, les registres, les fonctions hiérarchisées jusqu'au boss du lieu) et qui se finit par une exécution sous la pleine lune, le couteau brille avant de s'enfoncer dans la chair vivante plus pour longtemps. Ce type sorti de chez lui pour vivre sa journée ordinaire ne sera pas saisi par la bizarrerie propre aux Dieux antiques ou à l'esprit curieux de Kafka. Il salue la voisine, mais dans son salut quelque chose de pâteux, une sorte de lendemain d'alcool dans chacun de ses gestes. Il tente de se rémémorer ce qu'il a fait la veille, un verre de vin, d'accord, mais pas plus que tous les autres soirs. Un peu de baise devant un porno, il rougit en y pensant, si les gens savaient, peut-être sait-elle la voisine, il espérerait presque, une explication à peu de frais de la bizarrerie de cette journée là. Et attention journée à peine commencée si ça continue merde comment ça finira ? Je m'inquiète pour lui, à le voir petits pas hésitants, faut-il vraiment risquer sa vie aujourd'hui, il se demande. Bien entendu les explications banales ça ne fonctionne pas ou bien pour les naïfs, les électeurs du Front National. Je l'avoue pour lui, plusieurs fois il en eût la tentation du F.N, après que les arabes de Mantes-la-Jolie eurent poussés près de sa bagnole des hurlements de singes mécontents. Parce que quand même, puis la sociologie, ce truc de bobo du 11ème ça ne l'a jamais intéressé, un sport de combat cette merde pour excuser toutes les incivilités, merde à la fin, y a plus d'autorité, la justice laxiste et faut voir l'éducation des momes, à 4 ans déjà capables de dire fils de putes aux camarades. La gamine, 4 ans, Elsa nommé ainsi non en hommage aux poètes, mais pour l'héroïne de la Reine des Neiges, il se dit ça lui fera plaisir au début, après elle se souviendra que le plaisir. Il a pas franchi le pas, quelque chose en lui le retenait, une sorte de mauvaise conscience, le père communiste ça laisse des traces. Peut-être, il a des notions de psychanalyse la pute au bureau en parle tout le temps, complexée elle a refait ses seins son nez son cul femme en plastique, avec ces rudiments il imagine la contradiction entre son inconscient tout pénétré de Karl Marx et sa vie petite-bourgeoise, pavillon de banlieue, CSP intermédiaire et tout. C'est un peu plus compliqué déjà, mais ça n'est pas ça, je vous le dis, ça n'est pas, c'est autre chose bien pire que ces petits conflits de ça, surmoi et autres conneries aujourd'hui démodées, la confession non merci y a le Loft, Secret Story, Les anges, bref le reality show, je le dis dans le terme générique pour que mon texte demeure indémodable. 

Bon, tant pis, il avance aujourd'hui y a conf call avec Amish ce crétin en Inde auquel on a externalisé les rapports d'activité bi-mensuelle, quand il voit sa gueule, un vote FN lui monte jusqu'au coeur, puis il se ravise. Il ouvre le garage, la Citroën C5, pas de la merde, modèle turbon finition en acajou pour faire bien devant la secrétaire quand Maurice Chouard s'absente pour un meeting à L.A avec les Big Boss pour bronzer gratos que la merco est pas là, ouais ça en jette, la peinture noire métalisée putain de début d'érection en regardant la voiture comme pressentiment de la secrétaire, pas de prénom on oublie plus vite pas de sentiment, il la baiserait bien sur la plage arrière de la voiture. L'odeur de latex et de sperme le berce, il a l'impression de valoir quelque chose avec ce cul bien pris. Puis tant pis il l'a fait le 14 février, un peu de romantisme ça fait pas de mal. La sodomie elle a dit non, il a un peu forcé pendant la levrette à coup de ta gueule, il risque rien de toutes façons elle a consenti non ? Il a la bite sceptre de notre temps plus pour longtemps j'espère. Puis la musique quand la voiture secouée à gauche à droite c'était un truc romantique genre Chris Baker ou un autre nègre de ce type là avec un rythme de danse du ventre et puis il en sait rien il confond tout arabes nègres musulmans tous des profiteurs de toutes façons, le FN ça ferait du bien, un coup de pied dans la fourmillière.
Les clés sur le contact mais hé attention pas laborieusement, c'est electronique tout ça, il a demandé l'option au garagiste un copain mais qui l'a enfilé de 2000 balles avec des mots doucereux.
Il regarde la plage arrière avec nostalgie. Putain qui aurait cru qu'il baiserait à peu près n'importe qui. A quinze ans impossible de supporter le regard des filles, quand on l'a foutu avec Flora pour son exposé il s'arrangeait pour passer le moins de temps possible en sa compagnie, dans une salle tout seul avec elle, la transpiration et l'envie de niquer déjà qui le prenait. Ca n'était pas facile, pareil à la fac, parce que ce merdeux a fait des études supérieures, BTS puis passerelles avec l'université, c'est beau la méritocratie, ces bougnouls font pas d'effort, il se dégrade vite le langage hein ? Sa chargée de TD, une vraie sauvage, voulait le voir après les cours, il avait eu 4 rien compris à la fonction financière V.C sur excel. Il imaginait avec une pauvre imagination de collégien les remontrances. L'air de rien elle a frôlé son cou. Il comprenait rien, au fond l'espoir quand même, il était mignon à la fin, avec son air ahuri, on pouvait croire un poète. Lui qui n'ose rien, elle sa main sur l'épaule, lui expliquant lentement des trucs rien à foutre je bosserai pas je suis en train de lire Marx enfin un abrégé enfin un pote m'en parle enfin je connais la barbe tout ça la classe pour soi la classe en soi. Elle prend la craie il entend il croit entendre baise moi il est pas sûr il tremble un peu merde ici dans une salle de classe elle lui saisit la bite il gicle tellement vite rien compris putain c'est mieux qu'un porno tu veux recommencer il sait pas mais il bande à nouveau s'il savait le miracle que c'est deux fois sans intervalle. Il la baise sur le bureau, à quatre pattes, putain le pied. N'en parle pas puis personne te croira avec ton air débile. Il comprend pas. Quoi tu imaginais une romance, le mignon, ton air à cette seconde là ça vaut tout le plaisir que je n'ai pas eu. Allez bosse bien pour la prochaine séquence, au prochain 4 je te sucerai pas. 

"Et lui ne comprend pas qu'un baiser vous abuse
Que c'était pour un soir et qu'on change de jeu"

Il trouve ces mots là dans un recueil à la BU de Cergy-Pontoise, il fallait bien échapper à la détresse, puis ça le sauve. Il l'emprunte ça fera de la lecture dans le RER A. Tiens, il avait oublié qu'il lisait de la poésie, tout Aragon, le surréalisme, Lautréamont je ne suis pas sûr ça n'a pas duré, une année avant d'aller à Paris 1, il avait falsifié ses bulletins, pas con. Là bas c'est pas facile pour lui, il obient son diplôme 12 à son mémoire On y a rien compris. 

La voiture démarre, il allume l'autoradio, ça va trafic fluide il tapote le volant, jette des coups d'oeil au téléphone branché sur l'allume cigare il voudrait avoir la classe des PDG dans les films toujours à causer de cours de bourse en même temps que conduisant bon ok ils ont des chauffeurs mais l'idée c'est ça. Il se rend au bureau, l'A6 ça fonce puis le périph'. Mais la pensée des choses bizarres lui revient en mémoire, hanté par ce périple curieux des images flashs devant les yeux. Ce doit être les phares des bagnoles hé connard il est 10h du mat' enlève ça, putain les flics jamais où il faut. Merde quoi. Il ne comprend pas la façon dont serpente sa pensée, l'association d'idées absurdes et cette route redessinée mentalement, comme un long animal de bitume, le cou zébré mais figé ici, grand fossile incapable...Reprends toi bordel, c'est quoi ça ? Tu te prends pour qui, tu bosses dans une banque, t'as un boulot sérieux, le soir tu regardes la télévision, pas Hannouna faut pas déconner et le dimanche Arte pour décuver, ça donne bonne conscience tu leur fais faire de l'audimat. Oui je me fous de lui. 

Il se surprend à haïr, à aimer tout ça en quelques instants, il en avait perdu l'habitude, pour lui on rentrait le soir, on parlait un peu aux gamins sans grand intérêt mais il fallait se conformer à ce qu'un père doit être, il ne voulait pas qu'on cause sur lui, la réputation c'est ce qui fait l'homme, quel dicton crétin on pourrait le mettre dans la recension que fait un type. La femme qu'on retrouve corps complétement désérotisée par l'habitude et la maternité, quelle pensée de connard, le même type de mecs qui n'y pensant pas, pour le principe, disent "rien de plus beau qu'une femme enceinte" mais après coup se disent "pas terrible elle est pas aussi étroite qu'avant elle fait pas d'effort pour muscler son vagin j'ai offert des boules de geisha à Noël toujours dans l'emballage merde fais pas d'effort qu'elle s'étonne pas aussi je suis pas un salaud mais y a des limites". L'éjaculateur précoce de la salle de TD te salue. 

C'est quoi tout ça, pourquoi je déborde comme ça, sonné. La vie lui entre dedans, choisi par on ne sait trop quel sorte de Dieu cruel. Cruel oui, la sentimentalité qui saisit le type le plus banal de l'existence pour le retourner comme un gant. Le jeter dans l'arène sauvage dont il ne savait pas l'existence, sinon de loin voyant Miley Cirus à poil et le mec de sa fille cheveux longs bouclés un poète elle lui dit, un raté il pense ça rapporera pas de fric ça hors de question qu'il bouffe mon héritage c'est de son âge lui répond la mère. Le gamin HEC finira par se pendre un jour dans les chiottes d'EY nous prendrons toutes les mesures afin que ce genre d'incidents ne se reproduisent pas la sécurité et le bien être de notre personnel sont la première de nos priorités (après le fric le fric putain ça fait bander le fric le fric un peu de coke les putes les partouzes le fric putain je vais jouir. je commente pour eux le communiqué aurait été trop long pour l'AFP c'est pas du tout par hypocrisie vous croyez trop aux théories du complot tout le monde est super gai chez Orange ou à Aulnay sous Bois). Job à l'envers cette élection pour lui seul, dès le matin, au moment de croiser sa voisine. Comme elle sera bizarre sa vie à partir de ce point là, à dériver loin des quais, loin de ces journées bien comme il faut, la cravate de plus en plus dessérée le goût du cèdre et de l'herbe coupée la première fois quand le printemps revient hanter le monde. La vie retenue, comprimée dans le ventre et qui éclate d'un coup, il se souvient le 45 tours Jacques Brel ou Léo Ferré, les poètes, toute la vie, la musique triste et longue, le père le dos brisé par le travail à l'usine et lui pauvre con qui voulait s'en sortir, ça voulait dire quoi s'en sortir, tout trahir, piétiner. Pour quoi à la fin ? Un boulot de merde chez HSBC la même routine, passer le contrôle de sécurité on sait jamais, le badge inséré pour démarrer l'ordinateur, les identifiants tapés, la routine tu ne te rends pas compte même de ce que tu fais. Tu commenças en marketing tu vendais rien on t'a jeté en compliance avec tous les boulets de la banque comme une classe SEGPA mais pour les banquiers. Tu fais comme si tu n'avais pas compris ce rejet, une promotion chouette maintenant il y a Director devant ton nom, une promotion forcément. Au bureau il ne fout rien, il ne comprend rien, alors il passe la journée à déplacer des dossiers puis les remettre en place, il prend un air pénétré parfois en regardant des documents quand la sécurité informatique vient de changer même ça il ne comprend pas il demande à la stagiaire de lui expliquer il la baiserait bien elle a des ongles de salope mais il peut pas il a bien compris le jour qu'il lui a demandé de rester un peu plus tard le soupir quand il tenta l'approche d'Alice la chargée de TD la colère froide dans les yeux et l'éloignement direct. Dans la boite il se contente de la secrétaire puis elle se prend pour qui la stagiaire s'il savait le nombre qu'il en baise et d'elle il veut même pas sa main l'a frôlé il y peut quoi le bureau trop petit pour ses gestes amples. Sale pute tu verras ton rapport de stage. 

Ca continue d'enfler il arrive boulevard des champs elysées parking privé il se stationne dit pas bonjour jamais il est de l'aristocratie contemporaine forcément on méprise le petit personnel (pas du tout ouvrant un livre d'histoire il saurait comment l'aristocratie, noblesse oblige, se comportait avec le petit personnel) mais la cravate dessérée même Kamel le vigile s'en rend compte il a pris l'habitude à l'instant des bonjours de murmurer enculé façon de salut après tout pour peupler le silence. Il prend l'ascenseur, franchit la sécurité, mais difficilement, un peu perdu. Les images affluent encore de plus en plus belles et contradictoires, il demeure figé là, au milieu de la file, avant de franchir le portail, sa bouche se décrispe un sourire, il chuchote des mots jamais vus, une foule d'adjectifs proscrits par la banque (dans un manuel secret réservé aux plus hauts dirigeants on a proscri des mots trop susceptibles de faire vibrer l'âme des gens et rendre à tout jamais absurde la tâche absurde qui leur est confiée) et le murmure se module on croirait un chant triste et très ancien

Toujours les paupières closes
Tu marchais dans la vie
dans la bouche un bout de chique
pas de quoi pavoiser ni atteindre
les ivresses ce n'est pas la première
fois qu'on voit un type avec cet air là
il rêve sans savoir errant par les rues
jouant aux machines à sous dans les
cercles de jeux wagram qui fermera
bientôt et le club de l'aviation désormais
pour les folies et les gestes brefs du croupier
Ce sera Dauville mais déjà l'idée de la mer
rend les idées plus vagues pourquoi le casino
le bruit et toute cette imitation de la vie
quand on peut sentir sous les pieds
les galets et l'écume la vie et l'amour
pourquoi pas il faut s'aventurer
dans ces lieux impensables
plus loin au nord encore dans
La manche glacée la traversée
pas commise
ON AVANCE SIL VOUS PLAIT
Y EN A MARRE CEST QUOI CE TYPE
BENJAMIN TU FAIS CHIER PUTAIN
Y EN A QUI BOSSENT HAHAHA
LA COMPLIANCE VOUS CASSEZ LES COUILLES
MONSIEUR SIL VOUS PLAIT
CA SE CROIT POETE PETIT FILS DE PUTE
ET EXAGERE PAS QUAND MEME
JE DIS CE QUE JE VEUX
JE MEN BATS LES COUILLES
ECOUTEZ MOI BIEN DAILLEURS
VOUS ETES TOUS LA HEIN
MOI JE MEN BRANLE DE VOUS
VOILA CEST CLAIR JSUIS TRADER
VOUS ETES DES MERDES TOI LE JURISTE
CASSE COUILLES TA LOI TES ETUDES DE LA MERDE
ET TON SMIC POUR MOI OUAIS TON SMIC SALE PUTE
IL EST DEVENU TARE MERDE OUAIS
CEST A CAUSE DE BENJAMIN
BENJAMIN T AS VU ???
NON MAIS LUI IL TAPE DE LA COKE TOUTE LA JOURNEE
IL EST PAS REDESCENDU DE SON DELIRE
PFIOU

 

la voix du fond des temps le parcourt désormais s'échappe gestes gracieux mots murmures il retrouve le pas mécanique pour atteindre son bureau mais l'air halluciné un échappé des plus profond drame mais en en gardant la marque célèbre sous les cheveux au rebord des ongles. Il insère la carte dans le lecteur, tape son mot de passe, la session démarre. Il regarde les colonnes de chiffre, les courbes tracées par leur association, figure étrange, seconde B, fonction affine, il a fini par comprendre juste à temps pour passer dans la classe supérieure 10,01 de moyenne, premier geste d'artiste. Il n'y a aucune violence en lui juste le chant triste et lointain, un âge d'antan coulant lentement en lui, presque figé à ses lèvres. Il griffonne quelques mots illisibles, distrait, le regard par la fenêtre comme aux pires heures du cours d'Histoire-Géo collège Paul-Valéry, ils étaient beaux les arbres rigides comme des cadavres l'hiver, la cour les graviers les parties de bille non c'était encore avant. Voilà ce qui t'a saisi non pas la nostalgie du temps d'avant, du temps d'espoir, c'est toujours la même histoire à la fin, à peine pire, des grands coeurs à nous tous délités, désagrégés sauf quelques uns fous en retrait des hommes, indifférents aux jugements beaux comme l'errance. Doucement il les rejoint. Encore un peu, encore un pas. 

Voilà ce qui l'a saisi, la poésie
Dans la rue Maurice-Thorez dans sa piaule pas plus grande qu'une chambre de bonnes
Le voilà écrivant le recueil il l'appelle HSBC titre provisoire
Puis titre provisoire
Comme un film de Godard, ça le fait marrer
Une bouteille de bière sur la table basse le canapé lit replier
pour faire de la place il dort comme ça personne ne vient
mort pour les autres comme celui là soldat de la Bérézina
revenu de l'est lointain réclamer ses titres et toute sa vie
dispersée lui mort pour de bon on le trouvera pendu à un 
arbre visage pâle comme la lune
Ca avance il a publié déjà, gagné un prix
Tout dépensé même pas en putes
pour un nouvel ordinateur le précédent
c'était presqu'une machine à écrire
une imprimante laser et 5 toners d'avance
Sinon il va tout claquer en clopes et en bière
Il ignore combien chez lui ressemble à Bukowski
ni combien il demande à la poussière
La vie en lui grandit et je ne saurai 
rapporter ses poèmes ma mémoire
à moi ne retient rien et si je pus
Imiter, vous m'excuserez j'espère
son chuchotis le premier jour de démence
ici je ne trahirai pas sa voix qui est sa vie

La même histoire banale d'Alcatraz aux valées du Zomia
Une histoire d'évasion mais sans uniforme uni ou rayé
ni matons ni viols

Posté par boudi à 01:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]