Léo a peur de la mort. Ce n’est pas une peur panique et omniprésente comme ce fut le cas de Yan lorsqu’il était devenu fou - ou était-il devenu fou à force de craindre la mort ? et passait sa journée à palper chaque partie mortelle de son corps - c’est à dire toutes. Léo a peur de la mort ; sa confiance en le Christ probablement tempère cet effroi cependant réel - il brille dans tous les yeux cet abîme.
 
Ces discussions me font toujours réfléchir à pourquoi je ne crains pas la mort. La mienne, bien entendu, celle de mes proches me paraît, par anticipation, atroce et insurmontable douleur. Moi que tout angoisse ; la (mienne) mort ne me fait pas peur (est-ce d'être une échéance certaine et surtout définitive ?)

A Tours, un matin, que s’engourdissait mon bras gauche et que ralentissait mon coeur je croyais mourir. J’attendais la mort dans la salle de bains de Camille, qui dormait dans sa chambre du premier étage. Le plus pénible était alors l’attente ; je m’étais étendu dans la salle de bains pour ne pas qu’un râle réveille la dormeuse. Le temps ne passait pas malgré mes efforts pour le faire passer - ordinateur, internet. Il était tard (6h du matin), j’étais fatigué et je mourrais. J’avais griffonné sur mon carnet les personnes à contacter pour qui allait me trouver trépassé. Voyant mon engourdissement atteindre ma jambe gauche et apprenant par le miracle d’Internet qu’existaient des crises cardiaques de cette sorte (« slow heart attack ») je me résolus à appeler le SAMU. Il ne s’agissait pas alors de « me sauver la vie » ; je ne craignais pas pour elle ; mais de me défaire de cet état intermédiaire. Que la vie ou la mort se décident. L'une ou l'autre indifférentes ; l’indécision seule me pèse (etais-je le lot d’une partie de cartes ?).
 
Cet épisode, mémorable parce que matériel et narrable, connut déjà dans ma mémoire et mon imagination des doubles qui se déroulèrent sensiblement pareil. La réalité ne m'étonna pas, la différence principale d'avec mes constructions mentales, était la présence d'une salle de bains. Pour l'tat intérieur kiff-kiff

De quoi on tire la conclusion d’évidence : la mort m’indiffère tandis qu’elle effraie, avec une intensité variable, la plupart des gens y compris mes amis.

Si je dois réfléchir à pourquoi :

Toujours j’ai considéré vivre comme très indifférent. Non que je n’y prenais mon parti ni mon plaisir. La vie ce pouvait être autant que ce pouvait ne pas être ; qu’il n’y ait rien au lieu de ce qu’il y ait quelque chose ; peu m’en chalait. Finir n’avait d'ailleurs aucune importance puisqu’alors, fini…je ne pourrai constater ma finitude, en désesperer encore moins. On me soupçonnera d’hypocrisie ou de manque d’imagination ; soupçons également injurieux et injustes.
Il m’est impossible d’anticiper cet état extrême, incompréhensible ; à mesure de Dieu pour un croyant ; infini et toujours...irréductible à la raison.
Alors peut-être suis je en vérité celui qui accorde à la vie la plus grande éminence ; une telle vitalité la vie, ma vie, qu’elle ne se conçoit qu’étante, actuelle, résolue. La vie qui ne saurait finir à cause du temps qui a passé, de l'usure des cellulesv,de l’accident automobile, de la maladie mortelle ou du chgarin d'amour.

Cette raison - cette inconscience de la mort - ne saurait être la seule explication à mon absence de crainte. Depuis très petit j’ai voisiné avec la-ma mort, y pensant régulièrement et sans tragique. Etat potentiel mais invraisemblable donc irréalisable. Je crois que c’est vers 7 ans que j’en pris toute conscience ; la possibilité du suicide m'entra ans la tête en même temps que d'autres réalités d'adulte (l'argent). Le suicide me poursuivit sans que jamais je ne m’y risquai (il m’arrivait à 12 ans de me saisir des couteaux de cuisine pour jouer avec moi-même au milieu de mes larmes à celui qui se tuait. Je n’en tirai même pas une égratignure et cela va sans dire aucune cicatrices). Seulement cette idée du suicide qui toujours a voisiné avec moi m’a rendu la mort ni inquiétante ni distrayante pour un sou (j’eus comme beaucoup de poètes de 20 ans une attirance d'ordre quasi-sexuel pour le suicide ; ce ne dura pas).
La crainte de la mort, absente, celle-ci devenait mon objet, mobilisable à ma guise ; il n’appartenait qu’à moi de convoquer ma mort lorsque trop las, trop blessé, trop quelque chose - non pas blessé, ne songeant pas à la mort, jamais, pour fuir un mal ; blessé un hurlement me déchire, un hurlement d’une vitalité telle que la mort devant lui reculerait jusqu’en enfer.
Est-ce à dire que la mort chez moi se confond avec le suicide ; qu'ainsi je ne peux craindre l'état - la mort - qui ne saurait résulter que de mon choix - le suicide. Dussé-je regretter le choix je serais déjà péri donc inconscient donc incapable de rétrospectives.

Considérant la vie comme, en quelque sorte, inexpugnable ; la mort - ma mort - me parait une fadaise. Sa réalisation en d’autres que moi, la finitude constatée en 2007 d’Hassein mon cousin (cancer du pancréas, 37 ans) n’est qu’une actualisation douteuse et, surtout, hétérogène à ma vie et donc ma mort. Le mot de mort s’il devait se lier à moi ne pourrait être le même mot qui se lie aux autres. 
Ecrivant ce sont des vers de Rilke qui me viennent il dit à propos de la mort qu’il faut - en quelque sorte - opposer à cette mort qui vient en des âmes vertes la vraie mort (livre de la pauvreté et de la mort) et qui chez lui est une chose mystique et qui chez moi est le suicide ; par quoi nous nous rejoignons par des paroles pourtant irréconciliables. 
La mort n’exerce sur moi plus aucune fascination, certaines me paraissent plus sages que d’autres, du moins plus...adaptées ? Des morts que Rilke n'aurait pas renié. Si je devais de moi-même me dessaisir de vivre ce serait dans les vagues, noyé (Virginia Woolf noyée les poches alourdies de pierres). Tandis que m’indiffère finir je ne peux m’empêcher cette coquetterie finale : périr dans des vagues d’Atlantique. Luttant de toute ma vie jusqu’au dernier souffle ; comme s’il s’agissait d’avoir vécu tout à fait. Cette mort qui parût à tous la plus pénible ; chacun a expérimenté le manque d'oxygène et ne peut se représenter lui même en souffrir jusqu'à défaillir en entier.



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A un âge ou le suicide et la mort sont d’invraisemblances ; où les personnages de romans ou de dessins-animés seulement en sont les sujets ; à cet âge - précisément je ne me souviens pas, 8 ans ? Margot se suicida. Sans y parvenir. A 8 ans, je crois, elle se jeta d’une fenêtre sans ; mourir elle se suicidait. Pourquoi ? Sa mère est pareille à celle de Silène fantasque et fantastique ; aimante et folle furieuse ; poursuivant une machette à la main l'amant qui blessa sa fille ; droguée mais sevrée ; prostituée mais jadis. Si semblable à la mère de Silène que ces deux visages maternels pour moi se confondent en un seul.

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Lorsque Amel, ma petite soeur de 12 ans ma cadette en avait 4 je jouai le mort près d’elle. Immobile. Jeu stupide d’adolescent. Elle y crut, s’en inquiéta, la peur l’envahit. Ainsi elle savait ce que c’était la mort et mourir ? Soudain, voyant à ma lèvre ou à ma main trembler un geste ; elle soupire soulagée cependant toujours inquiète. Elle s’exclama « mais non, t’es pas mort, t’es pas mort » et répétant les mots conjurait la mort possible. Peut-être suis-je protégé à jamais de la mort par ces quelques mots d’enfant ; et qu’avais-je fait moi ? Lui avais-je donné à voir - c’est à dire mis en conscience - ce qu’était la mort ? Cette mort alors qui fut une fiction la convainquit peut-être de l'impossibilité de mourir ? Et dans sa tête a rédigé elle aussi un texte à la semblance de celui-ci