thank you for saving me of myself.

Une conversation de deux heures avec Céline s'achève à peine. Lorsqu'elle lança, sans me prévenir, Type O Negative mon coeur se décrocha. Ce rapport que j'entretiens avec ma mémoire entraine souvent, chez moi des réactions violentes ; proches, dans l'expression, de l'arrêt cardique. Et si plutôt que Proust j'eus vécu l'épisode de la madeleine ; jamais celui-ci n'eut été relaté, mort qu'elle m'aurait rendu, cette madeleine.
La conversation avec Céline ne put prendre qu'un tour machinal. A ma surface remontaient les souvenirs qui décrochent le coeur. Les collants de plus en plus filés de Silène quand elle danse, le salon du bd des batignolles ; elle que je regarde mais par l'intermédiaire du miroir pour voir cet être comme au théâtre ; l'alcool trop bu et cette table basse qu'un jour je soulevai d'un coup de pied rageur ; la dernière cigarette qui n'en finissait pas de brûler ; la cire de la cheminée. Et Céline parlait de Françoise Héritier et je voyais dans le miroir une autre que moi.

De Céline à Silène quelle (di)semblance. 


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Les choses de ma vie plutôt que d'être inscrites dans un journal intime ont toujours figuré sur ces pages. On y trouve, naviguant par années, les différentes joies, doutes, amours, déceptions. 
Les événements récents n'échapperont pas à cette règle. Il ne faut y voir indignité ni cri d'au secours. 

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Aujourd'hui, j'ai senti à la voix de Silène, que tout ce qui demeurait, là, fragile, s'était dispersé. Dispersé pour elle et non pour moi ; moi qui suis ici le sujet à la troisième personne. Vie présente mais vie ressentie après tous les autres ; vie parvenue à moi après être passée par tous. Vie atténuée. 


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L'adieu parfois te surprend. Tu essaies de te rémémorer le moment de la conversation où elle a dit adieu ; tu le sais et pourtant tu ne l'as pas entendu. De ça tu es certain. Le mot ne fit pas vibrer l'air.  Pourtant tu le sais, l'adieu a retenti mais ce n'était pas en verbe. La voix elle même, sans le mot d'adieu, prononça l'adieu.
La voix de Silène aujourd'hui (18:08 ; 4 minutes) eut cette attitude et sûrement d'entre nous deux fus-je le seul à reconnaitre dans cette voix l'adieu.
La voix de Silène, ce jour là, dit adieu ; ce jour là la voix de Silène, dans la situation ordinaire ni commode qui fut la sienne (commissariat de clichy), sonna les vêpres.

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Mon obsession pour le suicide m'inquiète quelque peu. Me familiarisant avec l'idée je crains de lui rendre visite comme un salut à un bon ami - ami de 20 ans. La Loire et ses tourbillons, la façon dont le fleuve tape contre les berges et tournoie autour des pierres et du bois, la Loire qui passe comme une fuyarde tantôt et tantôt comme une louve. La Loire beige, sale, rapide. La Loire. Et il faut beaucoup de courage pour résister à l'appel lyrique ; pour faire demeurer la Loire un simple cours d'eau de 1012 kilimètres ; non lui offrir les attributs des femmes mortelles ; non se la choisir comme bourreau aux lames polymorphes. Quel courage que de résister à ce grand cri lyrique qui fut le mien douze ans (2005-2017) et même ce courage de ne pas dire comme un bûcher la Loire. 
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Silène m'ayant de Flaubert à Roussel souvenu le charme des hôtels de luxe me voilà m'y rendant. Ce sera Amboise mais, changeant comme je suis changerai-je ? évitant assurément l'hôtel de l'abbaye dont je ne veux rien savoir. Des hôtels et des vins de Silène je ne veux plus rien connaitre

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Et que ça crève la peste que tout danse et que tout change et rien ne sera plus jamais à sa place et je redeviens l'enfant d'avant pas sage se cassant le poignet en jouant au tarzan dans les arbres de la ciété de l'europe. non je n'accepte pas ce cri d'adieu qui n'était pas cri qui n'était rien que conversation non ce souflle là je ne m'y résoudrai pas il y a encore du sauvage en moi encore il y a en moi une vie inégalée une vie qui démange et cette démangeaison c'est la vie par tous perdu la vie que Silène connaît et qu'un jour, la retrouvant tout à fait, j'exposerai et ce sera peut être la vie une mutilation ce sera peut être moi en travers d'une voix ferrée (mais non laisse ça au passé à Attila Joszef) ce sera la confiance retrouvée toi, je, tu vas vivre et cette vie éclatante tu la retrouveras elle sonnera comme les mots d'ici quand tu démolis tout et tu vas te battre tu vas te battre mais pas pour rien pas ces bagarres des rues ridicules tu vas te battre pour autre chose pour la vie pas la vie sérieuse pas le travail pas la tête basse ça tu le vomiras pour toujours et j'emmerde qui me diras que c'est de l'adolescence j'ai vécu jusqu'à aujourd'hui sans jamais rien compromettre de moi et si je trainai dans les bureaux des banques je m'en échappai aussitôt que je sus que j'y créverai non alors je me rétablis dans la vie et ma vie n'était pas sage ma vie c'était les AR depuis Bruxelles la petite délinquance ma vie c'est ce grognement aussi et moi jamais tendre pour de vrai moi aussi mon tempérament est de feu mais j'ai crevé un jour et plus jamais le bois des os ne sut prendre ce feu de retour c'est la résolution total et je suis vivant et ça tremble fort et ce tremblement incendie jamais plus on ne me verra la bouche crispée paniquant devant les choses parce que je n'ai plus peur de la vie un petit détour encore ce point de côté qui me reste de ma fuite d'avant et quand il part il part j'en tiens le carnet j'en sens la diminution pas pressé pas pressé à quoi bon l'urgence quand l'adieu de toutes façons a fait son bruit.

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Un événement duquel j'étais le plus total des étrangers survint ; absent c'est un autre que moi qui recueillit l'événement ; et l'événement ainsi recueilli, comme un ex voto, me chassa. Et cet objet de prière, l'événement, cet ex voto, l'événement, changea tout. Le monde s'inversa mais c'était pour retrouver sa position naturelle. La pièce se retourna : le ciel était a sa place et la mer pareille. Il s'agissait, en réalité, du dernier rétablissement de Silène dans la vie : et, désormais dans cette existence tout (enfin) était à sa place. La dernière intrusion la voix la souffla ; et voilà que Silène retrouve son soleil d'enfance, heureuse, argentée, aimée, aimante.

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Tu ne me verras plus jamais nu.
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Je n'oublie pas de Silène l'enfance dont je reproduisis certains motifs. Il est probable que Silène continuera toute sa vie à ne pas supporter de s'emmerder. Et qui l'ennuiera trop longtemps le paiera plus cher qu'il ne pourra jamais économiser. Alors ce n'est pas pour toujours que cet adieu tintera - tintera ? cet adieu qui bourdonne encore à mes oreilles.
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Mais à cet ordre des choses je ne suis pas résolu. Et ce n'est pas d'une audace lyrique que je me pare. Non pas de la Loire enfumée ni des mots lance-pierres. C'est à ma vie que je suis résolu. S'il faut troubler cet ordre public alors cet ordre public sera troublé.

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Je ne te verrai plus jamais nue.

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Au sortir du commissariat après que la confrontation pénible ou non s'acheva quelque chose fut laissé ; non seulement les empreintes et l'ADN et le visage photographié quelque chose d'autre se détacha quelque chose comme toute la douleur qui est aussi tout le passé.
Et c'est ainsi, débarassée de la douleur, que la voix se fit attitude d'adieu ; la voix qui débarassée de la douleur délaissa, aussi, cette souffrance qui d'avec la précédente n'avait rien à voir  ; pourtant la voix prenant l'une pour l'autre se décida à laisser les deux.
Et c'est à 18h08 (4 minutes) que cette voix changée me surprit sans que la surprise je ne laissai transparaître. Voix inconnue à moitié et reconnue sinon parce que le nom s'était préalablement affiché sur l'écran du téléphone. Surprise que je ne laissai transparaître quand la voix inconnue se révéla la voix connue.
Voix qui, sans mots, me renvoyait à l'étrangeté, au dehors et à l'exil. Ainsi, donc, dans ce commissariat où furent ressassés les tracas d'avant ; ainsi donc, au commissariat de Clichy se débarassant de la vieille fatigue de l'été 2017, moi aussi je tombai.
Tous les efforts psychanalitiques toutes les incantations n'auraient pu parvenir à ce résultat et ni non plus les mots d'amour et leur grande banalité. Il s'était suffi d'un commissariat pour que tout périsse ; et quoi de plus logique à la fin, la vie, et je suis la vie, aussi, quoi de plus logique que la vie se pende là-bas.
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Cette chute, bien entendu, je ne l'accepte pas. Toutefois : déchoir dans cet ordre des choses me convient  et m'indiffère ; le monde réversible à nouveau sera renversé et, ma vie semant la zizanie renversera le monde ma vie semant la zizanie mais la zizanie semée pour le bonheur vraie et non le goût du chaos ; oui déchu mais dans le monde réversible l'abîme n'est pas l'abîme.
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L'histoire de smoothie et de MDMA m'a fait plus de peine que je ne croyais. Pas de colère. De la déception. Je me demande à quoi ressemblerais ma voix si je devais en parler.

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Depuis toujours je tiens en la plus ferme haine le langage désincarné. J'appelle langage désincarné celui topique ; privé du poids, du soi. Langage inhabité, froid, comme une chambre abandonnée. Lorsque, dans les moments de très grande douleur, ce sont ces mots là, ces clichés sans âme qu'on emploie je vibre de rage. Ces mots sont d'amour ou de réconfort les pires et s'ils soulagent parfois les grandes tristesses leur soin n'est que d'illusion ; leur charme se disperse vite ; et sans un geste qui les soutient leur vertu s'évapore ; quelle pitié de devoir ajouter au geste le mot. Quelle pitié. Et chacun gestes et mots, à cause de ceci, gestes et mots, chacun sont dépouille affreusement mutilée.

Je suis toujours déçu, je crois, lorsque ces mots sauvent. Déçu, non à cause d'une attitude bêtement poétique, déçu à cause de ce que ce traduit la quantité de désespoir du destinataire et de le voir guéri par un charlatan me tord l'estomac. 
Comment n'ont-ils pas honte d'employer ces mots faits pour tout le monde, usés jusqu'au sang, et que les disant, on les reconnait si peu, transparents, rapés à force que d'être passés et repassé par tout et par tous. Mots usés jusqu'au sang ? Quelle blague, mots nés exsangues. Je les hais et leur locuteur encore pire.


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La voix ignorait le message qu'elle portait. Il arrive fréquemment que notre résolution précéde notre décision ; que nous avons déjà choisi sans l'avoir à soi-même formulé. Durant les méditations diurnes ou durant le sommeil. Le rêve nous confesse et au réveil nous voilà soulagé ; on sait. Cette voix articulera bientôt l'adieu en mots clairs et rutilants. 
A cet instant là, où le mot sera éclairci, je ne serai pas là, longeant la Loire qui est aussi la mort ; le luxe qui est aussi la vie ; dans ces zones là, de mort et de vie, je reprendrai, avec angoisse, les gestes que j'ai quittés et ces cinq jours sont pour celà nécessaires. Réapprendre au bar-hôtel ce que je retenais tant que l'adieu se retenait.

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Silène ne se rend pas compte de ses exigences parfois et exige beaucoup de ma force parmi mon épuisement. Sûrement ceci, aussi, contribua à l'adieu que de ne me voir que morcelé dans cette urgence, perdant forcément à la comparaison, n'ayant le temps de n'offrir qu'une épaule - une maison.
 
Jérome soutient parfois des bêtises (je suis très en colère à ce sujet). Ce qui fait demeurer - non hanter, j'y tiens - l'amant d'antan ce n'est pas le goût de la perte, la recherche de l'abîme, ce risque qui ne coûte presque plus rien puisque, Jérome, en toutes les circonstances tempérera les feux trop virils. Ce qui l'a rappelé, l'amant d'antan, c'est ce coup retentissant un soir de Palerme et la nuit d'angoisse qui s'en suivit. Et ce coup sur la joue et la chute de ce corps sont les bruits qui m'ont rappelé moi. Le réceptionniste italien qui parlait français et me désigna la chambre 327 et je raccrochai avant de rappeler. Cette sonnerie de téléphone c'est quoi me maintient éveillé et présent, aujourd'hui, discret cependant vivant.
Ces neuf minutes passées au téléphone qui s'épanchèrent heures dans ma nuit quand l'alcool vous vous faisez dormir. Et les vers d'Aragon remontaient : 
Toute une nuit j’ai cru tant son front était blême
Tant le linge semblait son visage et ses bras
Toute une nuit j’ai cru que je mourais moi-même
Et que j’étais sa main qui remontait le drap
Cette nuit aucun de vous ne me la rendra et de l'avoir payée si chère, cette nuit, là voilà qui me rameuta ici. Au sifflet parfois la bête de somme, aussi, répond. Mais aujourd'hui la voix me dit adieu à sa prière ou son commandement je cède mais d'apparrence. 


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Je me marre pour finir devant tous ces mots éparpillés cette fragmentation du langage de tout disperser pour revenir plus tard et rassembler les monceaux de soi et c'est moi ainsi réaménagé de désordre, c'est moi, je, ce je que je tais et retiens et ma colère sourde digérée noyée dans cette loire qui moi ne me noiera pas et peut-être je cracherai dedans et plus bas, à Chambord, ce remontera comme une rage. Je suis vivant et désormais je n'abandonne plus, rien. Lorsque j'avais dix sept ans je voulais tout, je disais je veux tout et je ne céderai rien. Lorsque j'en eu 25, que je bossais alors et j'en gagnais du fric quoi qu'on racontât, que je regardais ma chambre mon macbook pro à 2000 balles, les SMS des filles à moi toutes acquises, mes vêtements de toutes les couleurs, lorsque je vis tous ces biens matériels je me suis dit alors : j'ai tout. Et ce tout ce n'était que le premier tout celui qui comme tout mode de connaissance nous fait nous apercevoir, après coup, que ce n'était rien. Et désormais c'est le tout que je veux, le vrai tout. Et vous verrez quand mon oeil encore sait étinceler.

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Je me sens bien. M'absenter du monde me rendra à l avie.