Vu le Père aujourd'hui. Sensation périssable. Quelques heures plus tard ne m'en reste que les accouphènes et quelques mots imprimés bouches, yeux, paysans, détresse ainsi que le halo périphérique de ces mots. 
Ma vie s'effrite. Le spectacle n'est désagréable ni à vivre ni à voir. La ruine a ceci de fascinant qu'elle laisse accroire une magnificience morte. Ainsi, ruiné, tout s'imagine. 
Probablement ne serai-je jamais tout à fait guéri. Aucune blessure d'où la douleur s'échappe. Une moue générale, une indifférence. A beaucoup trop j'ai renoncé et tout autant, un peu plus peut-être, j'ai refusé.
L'abîme se creuse. Pas une tombe. 
Je lis tout ce que je trouve autour de l'événement. Très méticuleusement, d'un travail d'archéologue patient, je tire de terre tous les fragments de temps constituant l'événement. Recomposant le squelette (est-ce moi cet acharnement d'os?) avec une minutie que je m'ignorai. 
Il faut vivre et revivre ces instants et ainsi les transmuter eux lourds d'horreur les faire d'une autre mesure ou d'un écho nouveau.

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Je ne m'en sortirai pas c'est toujours le même regard hagard dont je suis prisonnier. Je revois toutes les images lentes ou prestes se composer devant. En ordre ou en désordre. Dans un sens ou dans l'absurde. C'est moi, lorsque je me lève au milieu de la nuit sans mes lentilles et que je cherche mon visage dans le miroir. Je palpe le miroir comme une matière de méplats. 

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Il n'y a personne. Dans le vide je m'exprime. J'écoute toujours la même musique qui me rassure beaucoup. C'est un chant familier, une origine, une terre natale. Cette chanson me protège forme comme un sas entre la douleur et moi. 

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C'est trop tard. Il aurait fallu prendre le furoncle à la naissance ; ne pas le laisser dégénérer jusqu'à cette forme totalitaire. Désormais je suis sous l'emprise d'un événement face auquel je suis impuissant. Aboulique. Je ne guette pas la mort en vérité je ne guette rien. De temps en temps je jette des mots, des au secours déguisés en rendez-vous. C'est le silence, ce n'est rien. Ces jets là débordent de vie et dans ce mouvement là des doigts parcourant la surface plane du téléphone il y a tout mon désir, toute ma volonté.

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J'essaie de m'éclipser de ne plus me rendre visible. A rien ni personne. M'échapper dans le feulement du sombre. Me cacher, qu'on ne me sorte pas de cette retraite, cette lumière vaincue, ce moi dépéri. J'aimerais que l'on perde le souvenir de moi et ainsi, moi, à ma douleur mourir. Mais le soleil s'obstine à travers le rideau tendu. Alors j'existe. 

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Comment fait-on pour se démettre du monde ? Démissionner pour une promenade de quelques années dans un grand coin de silence et de noir. Une extrêmité à soi. Ce bout du monde ? 
Mais il y a toujours des gens. Je me souviens de ces voyages en rase-campagne où malgré toutes nos précautions des humains surgissaient. Ravis, eux, autant qu'ils me déplurent. Ca grouille. Et les espèces animales, les herbivores, les carnivores, les insectes à huit pattes, les faons et les coléoptères tous, vivants, plein d'un liquide rouge, jaune, vert. Tous et qui me voient, me sentent, me craignent, me désirent, me parasitent.

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Il n'y a aucune solitude.
Je ne guéris pas.
J'envoie mes mots au hasard 
qu'un bruit sourd renvoie
Ce sont des paroles ineptes
Des propositions pour rien en vérité
Rien n'est possible
Il faut prier l'ombre
Le fin fond des Eglises
Espérer sur soi le suaire
Et toute l'obscurité