29 juillet 2019

Retour au pays natal

Valentine est revenue. 
Dire, revenue, rend trop mal compte de ce qu'ici on voudrait traduire.
Rentrer ? Valentine est rentrée ?
Elle s'en est retournée ?

Il y a, dans ces expressions du retour, un ton définitif impropre à la situation. Un retour qui ne connaîtrait plus lui-même de retour. Un retour qui ne tournerait pas sur lui-même.

Valentine dont je voudrais traduire la présence ici, actuellement, alors qu'elle fut ailleurs, neuf mois durant. Rapporter, en un verbe, une expression, cet éloignement géographique et social qui fut le sien. 
Combien cette distance ne se décomptait non seulement en kilomètres ou en années (ou alors des milliers) mais aussi en une sorte de distance symbolique et magique.

Valentine est revenue
et je voulais rapporter
son récit,
je voulais dire
qu'elle vivait à la Borie
d'un nom commun (qui veut dire plus ou moins corps de ferme ou domaine agricole, lieu de pierre ou étendue cultivable)
ils ont fait un nom propre
un lieu, une ville
Dire
(     )

Je voulais mais
je bute à la simple évocation de son retour
la présence physique
sa matérialité, lorsque Marie-Anaïs et moi l'écoutions,
au jardin des plantes, nous raconter
la Borie

Je voulais rapporter
en vers 
clairs et concis
l'expérience de celui qui n'a pas bougé
transmettre et dire
ce qui ne se dit
ni ne se transmet

Et je bute déjà
pour dire "elle, ici"
impression que je ne connus pas
au retour de Mehdi
qui passa pourtant un an
à Oman
comme si le but clair qu'il s'était fixé
et nous avait rapporté :
étudier les Omanais pour sa thèse
comme si d'avoir, a priori, circonscrit un objet théorique
rendait moins invraisemblable et son départ et moins encore son retour
je peux dire de Mehdi, qu'il est rentré
parce que Paris ou la France demeurent son chez lui
qu'il n'est parti qu'à concurrence d'une tâche à épuiser.

Valentine, partant (et le verbe partir souffre moins de problèmes que revenir ; par contre, celui de repartir, lui, bute sur la même chose) est-elle revenue vraiment ? 

Valentine, ici, par quel miracle de la langue, par quelle torsion verbale 
le dire
le dire dans quelque chose
qui voudrait dire
mais ne parvient à dire
demeure imprononcé

en lisière
comme
un mot
suspendu dans les lianes
accroché
à quelques branches des Cévennes
dans la cabane qu'elle habitat quelques jours
un mot dans la zone 
la poussière
entre les couvertures en laine
les matelas jetés au sol partout
un mot
qui ne passe pas la frontière
que la première autoroute
disloque entre les plaquettes de frein

"Revenue de loin"
et mal ajusté ce syntagme
à "elle, ici"
revenue de loin
qui
toujours fait signe
vers les expériences atroces
vers les femmes battues
ou les malades condamnés qui en réchappèrent
les soldats revenus de ce qu'ils ne pourront jamais décrire
revenue de loin
Valentine n'est pas revenue de loin
ou de plus loin
qu'être revenue de loin.

 

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Quand tu parlais de suicide.

Wendy me disait, il y a une dizaine d'années maintenant, que jamais je ne me suiciderai. Par cette assertion elle entendait que mon désir de suicide - j'en parlais souvent - ne reposait que sur une superficielle intention. A se yeux, sûrement, je ne souhaitais guère vraiment mourir mais être suicidé et, quelque part, jouir, vivant, de cet état là : suicidé. Comme s'il portait en lui le plus insigne des honneurs et qu'aucun autre statut vivant ne pouvait l'égaler. Ma détresse, réelle, et la maladie, déjà (inommée, alors, mais présente et contagieuse à moi-même), me rendaient inaudible la justesse de son argumentaire. Parler de suicide, alors, c'était se souhaiter des ressemblances avec d'illustres prédécesseurs (négligeant par là le grand nombre des anonymes qui périssent atrocement, sans faire d'éclats, dans les baignoires, les draps, les lits d'hopitaux, les fleuves et les coups de feu) ; ce n'était pas souhaiter mourir.


A mon désir, artificiel, de suicide elle opposait celui plus réel et convainquant de Jean-Baptiste (que nous appelions Jibé). Non, parce que son désespoir était le plus impressionnant ; presque à l'inverse ; parce que la vie lui paraissait indifférente, qu'il la négligeait, s'y promenait avec un certain bonheur et assez peu de réussite. Ce n'était pas, dans son cas, le malheur qui rendait crédible la possibilité du suicide mais ce détachement face à la vie - recelè-ce une douleur ? Wendy l'imaginait bien, un jour d'ennui, saisissant son coupe-papier pour ouvrir, comme tous les jours, son courrier ; voyant la boite aux lettres vide ; continuer son geste et l'adresser à son poignet pour que lui, Jibé s'achève dans un flot de sang indifférent. 

Jibé, aujourd'hui, n'est pas mort. Il écrit dans différentes revues. J'ai connaissance de son actualité parce que nous sommes amis sur facebook. Il aime la musique et en vit. 
Aujourd'hui, pour moi, la mort et le suicide ont changé de formes. Détaché de mes amours adolescentes pour les poètes maudits ; découvrant, avec l'emprise de la maladie et la dureté de la vie, le suicide dont me parlait Wendy et dont Jibé était le titulaire. Mon rapport au suicide a été, ces quelques dernières années, celui de Jibé. Au milieu d'insupportables crises d'angoisses, il m'arrivait de retrouver l'ancienne forme, le geste brûlant et désespéré et l'envie brutale d'en finir (mais pour une autre raison, parce que la douleur, non poétisée ni poétisable, me dominait tout entier ; parce que je souhaitais l'extinction et non le rattachement à je ne sais quelle ignoble généalogie nervalienne). La plupart du temps, quotidiennement ou presque ces dernières années, mes envies suicidaires reposaient sur ce détachement face à la vie. Un ennui généralisé face à la répétition, grotesque en apparence, de ce qui m'attendait pour toujours et que l'on ne pouvait moduler qu'à la marge. Que tous les jours comprennent une trop grande quantité de gestes incompressibles (dormir, se brosser les dents, manger, parler, se réveiller etc)

Wendy avait raison, sauf peut-être, dans l'éternité proclamée de son jamais. Celui que j'étais, s'il s'était maintenu dans son obscure fièvre, alors peut-être, oui, jamais n'en serai-je mort. Mais j'ai changé. Et j'ai changé encore, aujourd'hui, dans l'amour toujours renouvelé pour Marie-Anaïs qui me préserve de cette mort ennuyée. 

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28 juillet 2019

La nuit et l'hiver.

Courbé·e plus que jamais courbé·e et la nuit batifole avec d'autres ; courbaturé·e cette chair incivile. Ma matière et mon bras traînant, impuissants à étendre le froid. Je m'évapore, je crois que je m'évapore. Débordé·e par frères et sœurs de chaque côté ; débordé·e, exclu·e. Moi qui me croyais lea plus fort·e. Ah nostalgie. J'aimerais dire à la nuit qui m'abandonne déjà, la nuit, sale nuit qui me délaisse, j'aimerais dire, souviens-toi des grands gels du passé, souviens-toi des pôles que l'on givre. Et je suis courbé·e et pour d'autres tu me trahis. Pour Été qui pourtant s'abîme dans le jour. Pour la mer, même, et les abysses ; obscurité dans laquelle tu crois te retrouver toi-même.

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27 juillet 2019

Tout parait

J'avais les cheveux sales pourtant je m'étendais à perte de vue. 
J'étais blond et multiple et la sueur coulait d'un de mes fronts et les abeilles butinaient mes mille autres apparences. J'étais divers et le soleil me donnait des soeurs ; tournesol parmi les tournesols ; j'éclatais en ma multitude formelle ; là, inclinée, flore dyslexique, toujours à rebours de soleil ; dépérissant. Ici, martial, résolu à vaincre pucerons et pluies acides. Tournesol au milieu des tournesols ; bourdonnement des ailes et du vent ; et les lointains aboiements des chiens de garde. 
Et si je faisais un geste ample, au-dessus de ma tête, un geste du bras droit, tendu, partant de la gauche et remontant, comme une crête, au dessus de ma tête ; alors je suis tournesol incliné et martial ; tournesol rompu, triste et heureux. 
Si j'agite mon bras alors, tout à fait, je descends du soleil, et tout parait à nouveau possible.

 

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26 juillet 2019

Tournesol parmi les tournesols je suis.

je crois que je suis assez ému de voir que malgré mon inactivité criante quelques lecteurs fidèles demeurent. Je me remets à écrire. La vie nest pas toujours facile et plus souvent qu’on ne croit risque de nous échapper. J’en reprends enfin  le cours. Tortueux, forcément, mais vers l'avant. Une photo de la vie retrouvée. Photo de famille : tournesol parmi les tournesols

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19 juillet 2019

Vie revenue.

Paris possédait une rivière. Elle s'appelait la Bièvre, trouvait sa source dans les Yvelines, à Guyancourt et s'achevait - devenait- dans la Seine. La Bièvre traversait les XIIe et Ve arrondissements de Paris et, de cours d'eau où pouvaient s'ébaudir jeunes enfants ; où lessiveuses s'acharnaient à leur tâche ; de la joie qu'on imagine aux rivières ; la Bièvre vite devint insalubre. On y jetait excréments et pourritures ; les arrêtés municipaux n'y changeaient rien ; les rigueurs de la loi, impuissantes à changer un millénaire d'habitude, ne purifièrent pas la Bièvre. L'eau stagnait et pourissait ; on connaissait de plus sains marécages. La Bièvre puait des Gobelins à la rue du Carnidal-Lemoine. Plus personne ne passait que le nez bouché ; et qui, dans ces parages là, vivait à rez de chaussée vivait à fleur d'ordures. Eau épaisse comme une boue, immobile surface empoisonnée. Plutôt que changer le comportement humain on l'ensevelit. On couvrit de béton - l'entreprise dura 70 ans - la Bièvre. Sous certains pavés, pas la plage peut-être, mais la Bièvre c'est sûr.

Moi semblable à l'eau immobile puante de la Bièvre
Où la vie trop inquiète avait fui.
Charogne, soi-même, portant sa charogne future
Recouvert des apparences de la mort
La figure très pâle 
Soi revenu du voisinage des angoisses
Tordu, le visage, comme de s'être aperçu lui-même
Du fond du néant
Où ayant vu le néant dans la glace
L'ayant pris, le néant, pour sa propre figure
Visage
Mon visage, ce moi-même, ce je de traits
D'angles, de pomettes
Ce visage-néant
Exposant aux autres
L'angoisse ni furieuse ni violente
L'angoisse toute pure de la mort
A venir
De ce venir certain
Qui vous la fait retentir dans chaque chose

Moi, semblable à la Bièvre 
Qu'aucune pluie jamais ne régénère 
Moi, la vie me reprend
Je ne sais quel travail de la surface plane Ni
l'activité sous-terraine 
D'où nait ce jaillissement
La vie revient dans ce visage
Craquelé par l'angoisse
Fissuré par tant de cette douleur 
Qui ne savait passer
Tant de fissures comme 
pierre fendue par l'hiver
Vie revenue filet étroit 
luttant toujours
étroit filet craignant
sécheresse aride

Je retrouve à mes doigts des gestes heureux. Incertain et maladroit usage du bonheur. Débordement, de celui-ci, qui lui fait prendre chaque journée de soleil pour un signe de destin. L'été contoure mon visage, mes bras, dans le V des chemises, là où la peau s'expose entre les poils, une grande marque d'été.

. Le soleil, omniprésent, suivi, traqué par moi. Soleil, suivi, flairé, le soleil, partout, comme une chienne reniflant la boue pour retrouver les petits égarés. Soleil. Débordement, moi, de la vie retrouvée. Journées, où, les livres déplient enfin leurs pages ; où les mots inconnus provoquent des angoisses, mais, tournant la tête du côté des baies transparentes, retrouvant le soleil chéri ; montrant les dents, le soleil ou bien moi. Trouvant, cette lumière fraiche et fatidique, du soleil, l'angoisse s'exténue ; le mot regagne les régions rassurantes du sens et des définitions. 



Tard, j'attends, dehors sur toutes les places
Cette mort subite du soleil
Ce mélange dans le ciel
Des gaz d'échappements de la ville
Les fumées, invisibles, des réacteurs nucléaires
De Nogent sur Marne
Des morceaux de soleil, d'uranium.



 

 

 

 

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