Lorsque le papier lui arriva par la poste il ressentit un grand soulagement. L’angoisse, qu’elle que soit la réponse, cesserait. Il avait sollicité la MDPH pour obtenir une évaluation de son état psychique et, si celui-ci entraînait une « restriction durable à l’emploi », l’obtention de l’allocation adulte handicapé d’un montant de 900 euros, augmenté, à Paris, de 180 euros versés par le CSVAP. Ce qui lui permettrait de quitter la précarité terrible où il s’enfonçait depuis quelques années, devant vivre de rapines dans le supermarché du boulevard de Rochechouart, du RSA et de quelques combines maladroites et inquiétantes. Il n’avait pas le goût de la frugalité mais s’en accommodait sans difficulté. Il ne fumait pas mais tenait dans le revers de son manteau un paquet de sobrani, cigarettes multicolores au bout doré. Prodigalité, malgré la pauvreté.  
   La réponse, positive, le rassura. On lui ouvrait des droits jusqu’à 20 mars 2023. Il avait le temps, un peu d’argent, l’aspect matériel de l’existence moins angoissant. Il maintiendra une certaine quantité d’illégalisme dans son existence. Pourquoi s’en navrer ?
   Il s’agit, au fond, de s’aménager des interstices de liberté face à un ordre économique scélérat.
Difficile à croire, ceci, que certains, par quelle étrange intériorisation du droit (et son assimilation avec le bien ; ou la crainte fictive de la matraque) se refusent à seulement imaginer le vol. Les riches, souvent, par l’ingénierie fiscale et la dissimulation, duplicité de leur nature, trichent et détournent la loi. Le font avec l’impression d’être dans leur bon droit, considérant le droit, lorsqu’ils en sont l’objet, spoliateur et injuste. Alors ils se font justice face à un ordre scélérat. 
La conscience claire et fière. 
Du côté des employés, des cadres moyens, de ce qui reste du monde ouvrier et des paysans. De ce côté là, la plupart du temps règne l’auto-censure, l’auto-contrôle. On ne triche pas et si on le fait c’est avec à la fois le vertige des excès et la culpabilité des repentis. Ne pas faire de vagues. Avoir honte. Leçon bien apprise. 
   Face à la procédure de surendettement qui les vise, les parents de Pierre refusent de mettre en oeuvre toute l’étendue des moyens juridiques à leur disposition. Honteux, ils préfèrent se taire, ne rien demander à personne. Craignant que leur situation soit connue de tous. Humiliés et offensés.
   Le père de Pierre s’est cassé la santé sur les chantiers. A la limite de l’accident de travail en permanence. Ne se faisant pas arrêter, à cause de l’abnégation qu’intègre bien les pauvres, la croyance ultime au mérite, le travail ça paie. Pourtant, malgré son dos cassé, les efforts à crever qu’il fit, il n’a rien. Il appartient à ceux-là dont on dit qu'ils ne sont rien. 
   De la dépouille de la sécurité sociale - de ce qu'on a pas encore dépecé - il obtient quelques infiltrations quand la douleur le cloue sur place. Comme ce jour où, seul à la maison, voulant se déplacer vers sa voiture la douleur le foudroya. Son téléphone, trop loin. Il dût attendre deux heures que la douleur se tasse pour se déplacer, en rampant, appeler le 15. Voilà ce qu’il a gagné.
Pas de vagues.
   Il devait chercher un emploi, on l’incitait à chercher un emploi. Il fallait.
La médecin, la psychiatre s’il faut le dire avec précision et dégoût, ne pensait qu’à son insertion professionnelle. Il allait toujours assez bien, son état suffisait toujours pour sortir du protocole de soin et des aides sociales afférentes. L’emploi, contre-point matériel à la chimie bizarre du traitement. Touche finale de l’hygiène mentale. Cerveau lavé, poncé.
Il pensait à ingérer toute une boîte de Xanax.
« Insertion professionnelle » ce syntagme répété à l’infini comme seule issue possible et durable à la démence progressive. Insertion professionnelle, répétée avec toutes les inflexions possibles. Autoritaire, douce, encourageante. Mais. Insertion professionnelle. Par une sorte d’acte manqué institutionnel, la structure vers laquelle on le dirigeait s’appelait SPASM. Il ne concevait pas le travail autrement.

   Insertion professionnelle. Il se plaignait aux autres thérapeutes de l’insistance de la psychiatre. Tant la stupeur lui paraissait grande, tant sa détresse le privait de toute initiative et on lui disait, pourtant, trouve un travail, un travail, un travail et le mot, l'objet lui provoquait désormais de violentes attaques de panique.
   Comme si le travail, le travail salarié constituait l’objectif absolu de tout individu civilisé. Comme si, déjà, le travail s’assimilait au travail salarié qu’il n’en existait d’aucune autre sorte (et le bénévolat ? et l’art ? et le travail domestique ?).
Comme si aucune activité ne pouvait s’investir avec une même énergie, aucun autre mode de vie se proposer, s’ouvrir, se créer.
   Comme si entre la dépendance économique aux minimaux sociaux ou aux aides sociales, comme si entre la solidarité nationale et le travail n’existait rien. Ou, éventuellement, un lieu périlleux qu’il fallait à tout prix éviter.
Une de ses amies, instable psychiquement, à laquelle n’était officiellement attribuée aucune pathologie mentale avait reçu :

Obsession. Partout. Les mêmes prétextes pour encourager au travail, sans prise de distance. L'environnement humain d'un hypermarché E.Leclerc où les pauses, mesurées à la seconde près, font quelques caissières se pisser dessus.
Là où ça sent l'urine ça sent l'humain.
   En rentrant, il passe à la bibliothèque municipale. Se dirige vers le rayon poésie. Rangée de crève-la-dalle, de délaissés, de paranoïaques pourtant ici, bien ordonnés, cornés, tachés à force d’emprunts.
   S’il avait fallu croire dès ce temps là les psychiatres, les normalisateurs nous vivrions dans un monde d’ingénieurs et de techniciens. Nous aurions peut-être des voitures volantes peut-être une colonie sur Mars mais de musique que le vrombissement des fusées en partance et de littérature seulement les affichages publicitaires.
   Il faudrait se résoudre à cette croyance absurde ? Se résoudre, jusqu’à sa propre négation, que la détresse peut se dissoudre dans le contrat de travail ? Que le salaire viré le 27 du mois sauvera de la détresse ? Que le CDI protégera des démences, que désormais aucune corde ne pourra s’enrouler autour du cou désormais ; qu’aucune lame ne pourra plus trouver la veine ; qu’aucune association médicamenteuse ne peut plus tuer.
 
Ce qu’on lui promettait c’était la mort à pas lents. L’ennui fonctionnel, le pourrissement attendri. Il ne s’agit pas, dans son cas, de moraliser le travail, d’avoir sur lui un avis général et péjoratif.
On lui exposait du travail une certaine nature et lui, connaissant sa fragilité mentale, la rejetait. 
   Antoine, lorsqu’on lui disait que tout travail était affreux, répondait que tous les mois, la somme sur son compte lui disait le contraire. Peut-être c’est vrai. Peut-être le bonheur commence le 27 du mois. Que le docteur ne veut que mon bien.
   Toutes les démences ne méritent pas l’internement psychiatrique. Il existe des structures ambulatoires appelées « hôpital de jour ». Les patients, après un entretien avec un docteur, peuvent s’y rendre. On leur propose des activités culturelles ou ludiques. Des repas collectifs. Une sortie au cinéma, la visite de musées, des jeux de société…une sorte de centre aéré des malades (pas trop atteints). Certains patients alternent leur présence entre l’hôpital de jour et l’hôpital psychiatrique en dur. Celui de l’enfermement, de la privation de liberté, de l’absence totale de moyens et des violences plus ou moins grandes plus ou moins constatées. 
   Bertrand, le visage long, les lunettes sur le nez, deux mètres, cent kilos collectionne les étiquettes des bouteilles de coca-cola. 
Je lui demande s’il continue sa collection il me répond oui il me dit aussi qu’il les a jetées à la poubelle. 
   La collection ne consiste pas, pour lui à constituer un stock d’étiquettes, mais seulement de collecter. Il n’entasse pas. Sa collection tient dans le geste de collectionner.
Il vit dans un foyer dédié aux personnes mentalement déficientes - on devrait dire neuroatypiques. Des éducateurs, formés à la gestion des adultes, organisent la vie du foyer. Un jour Bertrand m’annonça tristement "l'éducateur a pas voulu me donner l'étiquette pour ma collection" 

Je ne comprends pas ces cruautés gratuites.
De l'hôpital de jour la tranquille tiédeur menace.
Danger, demeurer là en ces endroits où l’on prévoit pour vous, où l’on organise pour vous vos relations sociales et vos repas vos sorties et vos distractions. 
 
– “Au dessus des citoyens s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux”
 
Mais un danger pire, plus insidieux, d’une autre sorte en vérité : se confondre avec la maladie. Devenir, ce que j’appelle contagieux à soi-même faire se multiplier le mot de la maladie à l’intérieur de soi, se laisser envahir par elle et se présenter, désormais, avec elle. Comme un titre. Comme Docteur mais en fou. 
Contamination accrue par cet environnement consacré exclusivement aux soins psychiatriques. Où l’on vous simplifie à l’extrême où vous voilà classé, rangé irrémédiablement du côté de la folie...sauf en cas d’emploi salarié.
  • Je crois que c’est prématuré…parler d’emploi quand parfois j’ai envie de crever, quand mon humeur instable me donne des nausées…ou bien une énergie à renverser le monde
  • Mais sans projet vous êtes dominé par vos variations d’humeur. S’inscrire dans le temps long…ça permet de plus être conditionné par ça. Ca fait deux ans et de ce côté là on voit aucun progrès.
  • y a pas eu six mois de continuité dans ma vie depuis dix ans. L’absence de progrès…oui dans mon humeur pas dans mes projets
  • le travail pourrait vous l’amener. Le travail c’est la continuité. Une responsabilité envers les autres. L’insertion.
  • Oui mais ça c’est un discours que j’ai surentendu. J’ai déjà bossé et on m’expliquait que la dépression serait atténuée par le boulot, la répétition, l’ordinaire. Et moi je me suis barré après 17 mois. Sans prévenir personne.
  • Ici vous êtes accompagné, c’est plus progressif…il y a de l’aide en cas de secousses.
  • Ce n’est pas la question. Vous avez de bonnes raisons d’y croire. On a toujours de bonnes raisons. Tout le monde a toujours de bonnes raisons. Oui, dans une structure de soins on imagine bien des techniques plus adaptées… je suis pas le premier patient concerné ni le dernier à être en résistance…ça oui je le sais bien.

  • Bon nous en parlerons une prochaine fois.

   La douleur de l’affaire c’est de se sentir considéré comme une statistique à déplacer d’une catégorie à l’autre. A qui fait on face ? Une soignante ou une conseillère pole emploi rémunérée au taux d'employabilité de ses patiemployés ? L’importance c’est quoi ? Guérir ? pouvoir vivre ? ou occuper un emploi, c’est à dire avoir l’apparence de la rémission. 
Le projet ce n’est pas de rétablir les aptitudes du patient afin de lui permettre de s’auto-déterminer et de choisir patiemment, précisément ce qui lui conviendrait ; il ne s’agit pas de le réétablir dans son libre-arbitre mais de le faire dégager de là...
   Comme s’il ne fallait pas personnaliser le soin apporté, comme s’il ne fallait pas considérer un individu mais une donnée à faire basculer de la catégorie anormal à à peu près normal.
Ces discours n’ont rien d’originaux on les retrouve, à peu près identiques, à la CAF pour les bénéficiaires du RSA ou à pôle emploi pour les chômeurs. Il y a toujours urgence. Urgence à s’en sortir, par n’importe où, par n’importe quoi. Urgence à n’être pas ici.
   Urgence infiniment plus douloureuse au malade, au suffoqué, celui qui croit qu’il n’y arrivera pas, celui pour qui demain demeure une incertitude angoissante. Lui, son urgence, sa seule urgence est vitale ; sa survie.
 
C’est à se demander ce qu’il adviendrait s’il avalait une pleine fiole de poison. Que penserait-elle ? Que c’est toujours l’urgence le SPASM, le CDI, les ailes retrouvées ? Se sentirait-elle coupable alors de ce corps mort ou ayant tenté d’être mort ? 

   Beaucoup de malades comme beaucoup de pauvres ressentent une honte immense à leur situation. Il est rare que les patients indiquent leur « titre » de malade et aussi rare qu’il le leur soit demandé par d’autres soignés.
   Comme souvent, la honte force les patients à accepter des propositions insupportables, déplorables et inadaptées. On envoie Corinne, qui est intelligente et débrouillarde, en ESAT. Structure de réhabilitation par le travail, à ce qu’il parait. Elle voudrait apprendre la couture. Se former à quelque chose qui lui plairait un minimum. Elle emballe des paquets pour Amazon. C’est ça qu’on lui propose, par ça qu’on veut la réinsérer. Elle a un poste aménagé c’est à dire qu’on l’éprouve moins que ses collègues, je crois que ses journées s’achèvent plus tôt et qu’on lui permet davantage de pauses. Je suppose qu'un encadrant l'accompagne dans ses missions
 
   ConditionnementC’est ça le job qu’elle fait. Du conditionnement. On croirait parfois que la langue nous jette de grands signes de phares, conditionnement, spasm et nous ne voyons rien de ces alertes.
Alors, main d’oeuvre bon marché, subventionnée, plus ou moins efficace mais on s’en fout. La loi oblige les entreprises à intégrer un quota d’handicapés de personnes en situation de handicap…alors toute chose comptable mesurée c’est rentable. Corinne est le produit de ses calculs. Elle
emballe les paquets Amazon.
Elle se convainc que c’est pour son bien mais tous les deux mois elle revient à l’hôpital. Je me demande comment ces variations de situations sont traitées administrativement. Si on la rerange dans la catégorie ratée, s’il en est une spéciale  "presque" 
pour ceux qui échouent de justesse ou si on s’en fout, on fait comme si de rien n’était. La langue administrative connait bien des tours pour dissimuler la réalité. 

Je lui fais écouter Booba :
Tu voudrais que j'taffe pour le SMIC ? Garde la pêche !
En voulant chercher une citation du poète Raymond Carver, j’ai tapé sur google : « 50 ans aucun emploi poème » qui étaient les mots approximatifs du poème. Tous les résultats ou presque menaient au travail, à comment avoir un travail après 50 ans. C’est le destin, encore une fois, de l’être civilisé. Après 50 ans cependant, l’emploi parait chose un peu plus inaccessible…un accès restreint. 



« J’ai 45 ans aucun emploi imaginez le luxe que c’est
essayez de l’imaginer »
Voilà la citation.