Mon Master 2 se déroulait dans le cadre de l'apprentissage. Je bossais dans la banque, dans la finance précisément et sur les champs Elysées. La vie qui se dessinait devant moi, morne mais financièrement heureuse m’horrifia un jour. La maladie prit sur moi son avantage. Et plutôt que me rendre au travail, j’avais pris une place dans un des cinémas du 5e. C’était un film de Fassbinder, je ne me souviens pas le titre. Par un amusant hasard le personnage, lui aussi, abandonnait son poste qui lui promettait pourtant une vie matérielle confortable mais lui promettait, tout comme à moi j’imagine, le désespoir et l’asséchement interne.
La maladie, que je ne nommais pas à l’époque, qui apparaissait comme le spleen, le burn-out, une petite dépression fut bien sûr l’une des sources de ma disparition. 




A la suite de mon départ l’un de mes professeurs qui se pensait littéraire et spirituel , avait choqué toute la promo en s’esclaffant « s’il préfère se faire enculer en lisant Rimbaud »
Son rire, cette sorte de rire de traître, je l’imaginais parfaitement. Je lui avais déjà entendu maintes fois. 
Ce type appartenait à la catégorie fort répandue des médiocres qui, pour paraître brillants, humilient les autres, souvent plus jeunes, plus timides en somme plus faibles.
Sa carrière académique ne valait pas grand chose. Il avait pu obtenir un poste de MCF en droit, ce qui peut apparaître comme un accomplissement tout à fait honorable. Le connaissant nous savions tous combien ceci ne lui suffisait pas. Dans sa discipline il demeurait un inconnu, un nain. 
Ne produisant rien d’éminent, n’engendrant aucun tournant conceptuel. 
Il était, chose honnie par lui, banal. Alors, pour s’en consoler, comme souvent les frustrés, il humiliait les autres, passait ses nerfs sachant son autorité et son magistère sur les étudiants.
Ses bons mots ne valaient franchement pas grand chose ; blessants, cruels…ouais. C’était tout.
Ni Voltaire, ni Foucault…lui uniquement lui ce qui devai le satisfaire au plus haut point et tout autant le désespérer.





Lorsque j’appris son injure (qui se doublait, belle grâce, d’homophobie) nous échangeâmes. 



T(rès) W(éhément) - Réaliste - Adulte Captur47



T(rès) W(éhément) - Réaliste - Adulte Captur46




Que savait-il au fond ? Son mail, tout empli de cuistrerie, mon dieu. Que savait-il au fond de ma détresse profonde, de l’envie de crever, l’impression chaque matin de me lever les yeux crevés devant les peindre dans l’apparence de la vie. Que savait-il lui qui avait raté ce qu’il convoitait. Lui, qui ne savait rien de ma détresse à moi et m’insultait tandis même qu’il savait ma maladie. J’avais déclaré, ignorant les subtilités du mal m’abîmant, une dépression. Sa basse cruauté, il devait encore l’exercer contre moi. Elle ne m’affecta pas. Le ridicule de sa rédaction, son style laborieux qui se voudrait fin le disqualifiait. Il ne pouvait rien contre moi - et pourtant faisait planer une menace si lui avait pu décider contre moi alors j’aurais vu ce que j’aurais vu


L’enfer, c’était la banque. Les petits rituels grésillant en moi, malgré moi, négateurs de moi. J’avais les cheveux longs, broussailleux, assez peu admissibles dans ces lieux là. Tous les matins, je les passais sous l’eau pour leur donner une forme à peu près conforme. Tous. Les. Putains. De. Matin.
La banque, Eglise merdique, nous inventait d’autres rituels. Traçait dans notre journée des points de passage et ce dès l’entame de celle-ci. 
En arrivant les employés étaient soumis à une procédure de sécurité très semblable à celle des aéroports. Je déposais mon sac sur un tapis roulant. Un agent de sécurité contrôlait son contenu grâce aux rayons X.
Puis je passais sous le détecteur à métaux. 

Par lassitude et parce que tout ceci m’apparaissait ridicule, je glissais souvent dans mon sac des sex toys et un coupe papier qui sous le scanner avait l’apparence d’une lame affutée. Ils étaient embarrassés mais me laissèrent vite en paix. Je crois que j’espérais toujours un nouvel agent. Je scrutais sa mine surprise. La façon compliquée dont il avait l’air de tourner les phrases dans sa tête avant de m’interpeller. Il ne pouvait pas prétendre n’avoir rien vu. Alors me demandait de quoi il s’agissait. Je lui proposais de les sortir. Il refusait.
L’enfer c’était la banque, ces rituels discrets mais sévères.
Le déjeuner se donnait dans un autre bâtiment, à une dizaine de mètres. Le principe voulait que le repas soit pris en commun. Je ne crois pas que les notions de team building furent évoquées. Elles transparaissaient cependant. A ce déjeuenr commun je ne parvenais à m’astreindre. Les conversations me coupaient l’appétit, l’angoisse, terrible, toujours me saisissait. Alors, très vite je me suis abstenu. J’errais les rues, les cafés. Souvent je prenais le métro dans un sens, puis dans l’autre pour lire. Tout ce qui me séparait de la banque me sauvait. Me refusant à cette discipline du repas commun, on me regardait comme un paria, un étranger, un type bizarre ce qui, à n’en pas douter, j’étais. 



Les vendredis nous devions faire un reporting de l’activité financière de la semaine. Je m’y collais. Il fallait imprimer des documents pour les ranger dans une immense salle où dix années de documents étaient stockés. C’était une obligation légale, on disait. Ce reporting. Il fallait tenir à la disposition du régulateur des marchés financiers, l’AMF, ces reporting. Sans tenir de registre je voyais mal quel type de surveillance pouvait être exercée.

Le contrôle. C’est le mot du travail. Discret, invisible, habituel. Pourtant, inévitablement soumis. Dès l’entrée. Dès le premier geste. Les cadres ne pointent pas. Payés au forfait il n’est nul besoin de mesurer leurs temps de présence. Mais la banque ne pouvait abandonner son pouvoir de contrôle sur les corps. Alors elle installa ces portiques, ces reportings, ces mots de passe, les déjeuners en commun. Ecrasés, définis par les objectifs, le rétro-planning. 





Les employés des boutiques de luxe, des parfumeries, des galeries prestigieuses lorsqu’ils quittent, à la fin de la journée, leur poste sont passés à la fouille. On s’assure qu’ils ne dérobent rien et, dans le même temps on leur rappelle leur position éminemment subalterne. Le soupçon intangible pesant sur les pauvres « vous êtes des voleurs, nous le savons et nous agissons en conséquence, ne le prenez pas contre vous, vous n’y êtes pour rien en tant qu’indivdu c’est votre nature on ne dira pas classe, classe ça n’existe pas vous savez, c’est fini ce temps là des classes » c’était ce langage des signes, les mouvements du vigile sur les corps.
Devant le client leur est imposé un style distingué, un dress code sévère qui les fait paraître, de l’extérieur, du dernier raffinement. La boutique close, sous les mains attentives de l’agent de sécurité, leur condition leur est rappelée. Brutalement. Sèchement. On les dépouille du chic artificiel. Les voilà si tôt la journée achevée renvoyée à leur condition de pauvres, de suspects renvoyés à leur salaire de misère. Renvoyés, pour les employés parisiens, à la grande banlieue. Tout signifie « vous n’êtes pas d’ici » vous êtes tolérés 35 heures par semaine. Ils ne sont absolument pas d’ici. Qu’ils s’estiment heureux.
Dans le job.

On les revêt un instant des atours du luxe et certains d’entre eux se prennent au jeu et agissent, dans la boutique, avec l’attention exquise qu’on leur exige. On les paie en symboles. La petite broche dorée de Sephora ou de Nespresso coûte moins cher qu’une augmentation de salaire, qu’une prime de fin d’année.
Il existe maintes formes de contrôles. Celui double, ici, du tailleur et de la fouille.