Ce chapitre fait suite à un que je n'ai pas posté. Deux personnages, celle qui parle ici et son ami, vivent en colocation dans un petit deux pièces. Elle est au RSA, il est pion. Tous deux touchent les APL. Un contrôle de la CAF, les soupçonnant de concubinage, menace leurs allocations. 






    Des doigts ce sont de gros doigts velus qui gros doigts velus malaxent l’espace.
Je suis composée…je suis l’espace même malaxé par les gros doigts velus.
Je croyais…j’ai cru que j’étais faite de ciel. Même pas le plâtre d’un plafond insalubre s’il faut tout…trop dire.
Je suis ce volume creusé malaxé par les gros doigts velus

pendant qu’ils…
je regarde l’étoile dansante au mur, la télévision allumée, la télécommande pressée par les gros doigts velus étaient-ce ceux là ou d’autres.


On m’a dit, travaille, bosse…sinon…on m’a dit…récure des chiottes sans quoi…on m’a dit c’est pas si mal…on a compté sur les doigts…l’intérim, auto-entrepreneur…C’est bien ça…ça vous irait bien…beaucoup de liberté le statut…oui la précarité…mais il faut voir les avantages. précaire…oui….bon…le SMIC au pire…C’est un bon début…le SMIC. Le C de SMIC vous savez…ça veut dire croissance. SMIC ça termine par une promesse…il faut voir les choses du bon côté…moi je fais de mon mieux…mais…
J’ai dit d’accord…on va essayer ça…Déjà je voyais sur son bureau des gros doigts, des gros doigts velus, qui malaxent. Ses doigts à elle.


En rentrant, j’ai pris des photographies de moi. Le plus difficile ça n’a pas été le corps nu, les poses et tout. Ca a été le visage. Ca devenait vrai à partir de là ; moi sans aucun doute possible. J’ai hésité à flouter puis j’ai pensé à des chiottes, des chiottes pleines de merde. Ca a été plus facile.
J’ai hésite à attendre Etienne, mais il bossait et je ne voulais pas lui en parler tout de suite. Je ne sais pas encore où et comment mais je lui en parlerai. J’aurai besoin de l’appart desfois sans qu’il ne soit là, ni ne risque de débarquer.


L’appareil photo posé sur le trépied, autant faire ça bien. Régler la vitesse d’obturation, la profondeur de champ pour faire comme il faut. Me donner, sous l’objectif, un air de promesse. 
(j’ajouterai ici des détails techniques de meilleure qualité) 1600 iso f/5,6.
 
J’ai dit d’accord sans haine, avec dépit et dégoût.
D’accord oui…il faut bien haha…sinon…contribuer voilà…s’insérer c’est mieux…C’est pas une allocation d’attente…comme vous dites…quelque part c’est une incitation…je n’avais pas perçu la chose comme ça…c’est intéressant…haha oui non pas un choix de vie…quand même…



on a ri ensemble avec l’assistante sociale et qui, occupant sa fonction d’agent de contrôle me rappelle le gouffre qui se tend devant moi. La rue, le dénuement le plus total. Le passage de la pauvreté à la misère. La précarité, tant que l’on a un toit, ça se gère. Le problème de la rue c’est qu’on ne vit plus au jour le jour mais carrément heure par heure. Que parfois, à 23h30, il nous manque 5 euros pour l’hôtel social ou un repas un peu consistant. Un soir, un type de 20 ans est venu me voir pour me demander quelques euros. Il en avait besoin pour loger sa copine ce soir là. Ils avaient trop peur tous les deux de la laisser à la rue. Le nombre de viols commis sur les femmes SDF est monstrueusement élevé. Le mec avait abandonné son job à courtepaille où il était agent polyvalent (ça veut dire qu’il prenait les commandes, les déposait, rangeait le stock, passait la serpillère)Le SMIC, évidemment. La boîte refusait la rupture amiable qui lui aurait permis d’obtenir des indemnités chômage. Il avait 20 ans. Inéligible au RSA.


On me menaçait de ça. De la rue, de la misère, de la précarité extrême, du viol. On me menaçait dans ce bureau dépouillé en ne prononçant jamais directement la menace ; l’énonçant par détours mais inflexiblement. J’aurais aimé, j’aurais du lui cracher à la figure : l’alternative que vous me proposez c’est le viol rémunéré ou le viol tout court. 

« Femme de ménage (et les hommes??), métier à risque. L'emploi de nombreux produits nettoyants toxiques met en danger la santé des agents d'entretien. Benzène, éther de glycol, acétone, autant de substances connues pour leur toxicité et pourtant manipulées quotidiennement par certaines catégories professionnelles. »


C’est ça récurer les chiottes, les produits chimiques simplifient la tâche. Il faut frotter un peu moins fort pour récurer plus de chiottes, au final. Ca ne diminuera pas l’amplitude horaire ni n’augmentera le salaire. Les gains de productivité sont pour d’autres.



Les dirigeants, lors de la réunion annuelle présentent ainsi les faits : L’incorporation de moyens modernes (mortels c’est moi qui commente) a permis d’augmenter la productivité de 12%, de limiter l’augmentation des effectifs de terrain et de maintenir la compétitivité de notre groupe. Ceci à périmètre salarial constant. Je vous invite à consulter la page 42 du rapport remis à l’entrée et d’observer la progression du CA. 


On en oublierait presque l’odeur de pisse.


Quelques clics. Attendre que les photographies chargent. Imiter les autres profils en variant un peu, histoire de s’adapter au…marché. Se distinguer tout en demeurant dans la norme ; ne pas trop choquer les attentes mais les surprendre assez. Efficace. Proactive. C’est marrant, chaque fiche ressemble à un C.V. On énumère les compétences, on évalue même sa maîtrise linguistique. Français, Anglais, Russe…Trois étoiles le maximum, pour dire courant. Une pour notions, « je comprends tes ordres » j’imagine. Un nombre incroyable de pages mentionne le russe comme langue maternelle. Je ne sais pas, ou je ne sais que trop, le parcours de ces femmes. 


Les clients notent les escorts qu’ils ont fréquentées et commentent la qualité des prestations. Plusieurs catégories : massage, social time, propreté… Certains clients exigent, au-delà, du cul, du 69, de la levrette, du cum in mouth, du french kiss ; exigent au-delà de la variété des contorsions sexuelles amitié et considération. Simuler le plaisir. Simuler l’affection. Ils se comportent avec les femmes comme face au dîner à noter sur tripadvisor.


Dé-marche - réaliste. Captur49



En continuant de remplir ma fiche, je m’aperçois de la terminologie étrange employée. Pour parler de baise on dit « massage » tout en listant, pourtant, les pratiques sexuelles proposées ; quant à l’aspect monétaire on le dissimule sous un ironique romantisme : on ne dit pas 200 euros l’heure mais 200 roses. Prolongeant ce langage les prostituées se divisent en deux grandes catégories, poreuses l'un à lautre, les PSE ou les GFE. PornStar Experience ou GirlFriendExperience.




Sur Chrome j’ouvre un nouvel onglet pour oublier un peu tout ça. Sur le site de franceculture, j’écoute une émission j’entends « entre récurer les chiottes et être pute j’ai choisi de braquer ».