04 septembre 2021

L'amour, la mort, les vagues

Le bonheur, jamais, ne constitua pour moi une recherche centrale, digne d’intérêt ou d’entrain. Le bonheur, pour moi, toujours se montra évident, rayonnant ou obscur, sans devoir résulter d’une lutte, victorieuse ou pas - toujours menacée, d’avec le malheur son heureux rival.

être là

Une sorte de vieille rumeur, colportée de dictons en bouches champêtres, de gratte-ciels en ondes radio, évoque, pour dire la chance et le bonheur, un être là au bon moment qui, pour moi, a valeur de pléonasme ; être là suffit. 


Être, pour moi, en mon existence particulière - non généralisable aux forêts vierges ou aux idoles détruites - ne se déroule, ne se vit jamais qu’au bon moment. Chaque geste, donc, porte et étend le bonheur d’être là. Tout le perpétue.

Le bonheur ne m’apparaît jamais comme une chose revêche, dangereuse ou boudeuse. Je le saisis, sans délicatesse ou science particulière. Je garde, en la matière, loin de moi le geste pernicieux de l’archéologue ou celui, plus sordide, de l’amoureux. 


Ne connaissé-je pas la détresse ?


Si, plus qu’à mon tour, depuis toujours, sans que les spectres et toute la matière abrasive qui, souvent, en moi, s’élit domicile, n’entament en rien le bonheur, qui, si je dois aller plus loin, se confond avec la joie.

J’appelle, il me semble, au fur et à mesure que je le déroule, bonheur cette sorte d’inépuisable confiance en la vie. Le noyau dur, impénétrable, sans qu’aucun acte positif ne contribua à cette résistance ; ni herses montées, ni alliage de fer, de carbone, d’argile ou de courage. 

Aucune aiguille aussi fine ou vicieuse soit-elle n’y peut entrer ou, du moins - surtout, n’y saurait laisser son empreinte. 

La douleur ne se confond pas, à mes yeux, avec le malheur. Elle me traverse, la douleur, comme si moi, matière transparente ou souple, semblable à de la gomme à mâcher, ne pouvait connaître la cicatrice qui, du fait de sa permanente redondance (cauchemar, la nuit, ou points de suture le long du majeur), constitue la vraie mesure de la douleur.

La blessure, toujours, apparaît comme un doute, trop brusque, trop intense, trop énorme pour être saisie dans sa vérité. Elle existe moins comme sensation présente que comme souvenir. Nous somme bien davantage certains d'avoir été blessés que d'être blessés ; il faut attendre le spasm post-traumatique, les trois gouttes de sang échappées de la blessure ne valent rien, fausse monnaie de la douleur. 


Si je continue de dérouler ce rapport au bonheur et à la douleur ou, plutôt, si j’en remonte le fil en quelque sorte biographique, je tombe, au milieu de la fouille, sur la question de l’origine à laquelle, paradoxalement, je ne porte qu’un intérêt limité et, au pire, purement intellectuel. Je crois, même, que ce point là, ou ce refus d’un endroit matriciel, explique, en partie cet inextinguible du bonheur. Des choses horribles, objectivement, je veux dire selon les critères de l’horreur mesurable, médicale, sociale pourtant survinrent, m’arrivèrent, je puis en faire le récit très tragique or, celui-ci, se trouverait très vide de larmes, de sang ou d’encre. Il imiterait, afin de se conformer, les attitudes, voutées ou tragiques, du malheur prescrit.

Je me remonte, sans cesse, comme un jeu, si j’explore mon passé pour retrouver mon présent c’est, souvent, par un chemin différent qui change, sans le changer vraiment, mon je actuel. Je reviens au moi contemporain par d’éventuels détours, délesté de certaines vérités peu décisives, enrichi d’autres. Mon origine ne connait pas de point de départ, le je se rebrousse instantanément, touche un point déterminé (connu ou non, sur la grande carte de soi-même, toujours des destinations inconnues) et, à ce point parvenu, ce souvenir, je reviens au présent pour me réatteindre (me recommencer?) je randonne en moi-même. 

Egouts, voies rapides, chemins vicinaux, cohabitent.

Sur l’origine la relecture de Freud me fascine. Voilà un homme qui convainquît d’autres de ses congénères que sa conception poétique du monde et des êtres humains valait science et vérité. Poésie du je, donc poésie lyrique.  

La question du suicide si, régulièrement, depuis aussi longtemps que je crois pouvoir me souvenir, m’habite, elle m’habite sans…maladie, sans contagion, sans prolifération douloureuse. Elle appartient, comme celle de la faim, de l’amour, du travail ou de l’art, à un choix de vie qui à ce titre se discute, trouve, en moi, dans mon interprétation du monde, de solides arguments.
Je compte le suicide au nombre des destins acceptables. 

Je n’accorde pas, excepté par goût du spectacle, quelque importance à l’épitaphe et, si par devoir romanesque, je me décidai à en choisir une elle serait : tout va bien, tout ira bien.
Celle-ci, non moins vraie qu’importerait la raison de ma mort. Que cette morte résulte d’un suicide, d’un duel à l’épée émoussée, de m’être hissé, sans me voûter, à l’âge vénérable de 99 ans et, à cet âge, veille de mes cent-ans, anonyme ou non, trébucher, sciemment ou pas, sur une plaque de verglas devenue, même en mai, banales comme, peut-être, seront banals les billets de 500.


Au terme de cette sorte de narration du bonheur, ce jeu, de ce moi remonté, cette illusion de deux pages, ce chemin tortueux d’italiques, de choix arbitraires qui, pour l’heure, constitueront une partie de ma périssable vérité. 

Posté par boudi à 23:21 - Commentaires [1] - Permalien [#]
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