La première fois a ressemblé aux suivantes. Les suivantes à la première. Je ne sais à quel moment le fil des pareils-aux-mêmes, s’interrompit, à quel instant je pus au plaisir prendre ma part. Celle qui m’était due. Le désir je le savais, pas par coeur certes, on ne le sait jamais en entier, ni aujourd’hui ni plus tard, le désir je le sentais boule tiède dans le ventre, petit animal doux et ronronnant, sensible aux images, aux regards. Le désir parfois violent, carnassier prêt à tout rompre, le désir hurlant, à l’intérieur de moi semblable une foule en insatisfaite, affamée et avide de sang, de dents enfoncées dans une chair tendre comme du pain frais. Le désir solitaire me clouait insatisfaite, hors d’une totalité que je pressentais, qui, de justesse, m’échappait, me faisait étrangère. Je ne parvenais pas, piégée en haute mer, sans vent, sans courant.

 

Le désir fonctionnait parfaitement bien. C’était au niveau du plaisir que ça coinçait.
On aurait dit que la peau ne suivait pas le mouvement muet, que l’influx nerveux ne parvenait pas jusqu’aux profondeurs, comme si le désir s’engageait dans toutes mes impasses intimes, qu’aux embranchements décisifs un éboulis de pierre coupait la route en deux. Le plaisir ne venait pas. Orgasme enfoui trop profondément, dans des couches géologiques sans nom, minéral fragile, tremblant, invisible. 

 

Je demeurais insensible à la main follement désirée dont la matière, au contact de ma peau, changeait. Devenant métal dur, froid après avoir semblé argile mou, tiède.

Brusque, impatiente, douloureuse. 

 

Moi, je ne savais quoi faire de ce désir, ces impasses, ce courant électrique, alors je reprenais les paroles, les mêmes depuis le début, comme une comptine ânonnée de toute ma chaleur tourmentée. Je me disais qu’en répétant toujours la leçon quelque chose finirait bien par vibrer, une juste récompense me parvenir, alors je disais, je répétais, je m’exclamais puis je me suis tue sans croire au silence. Je me suis tue. Aphone. 

 

Je ne dirai pas que c’était désagréable, je dirai que ça rendait le temps long comme l’attente dans un train arrêté en pleine voie. On signale un problème électrique pour expliquer la paralysie momentanée. Je revenais à ce problème électrique, le signal ne se traduisait pas, aucune intervention intérieure ne semblait pouvoir ressouder les fils dénudés. Tous mes efforts semblaient vains.  

 

Je restais assoiffée, le corps impertinent, rageur ou vengeur. Pourtant, je jouais le jeu, j’écoutais les désirs des garçons puis, sans que rien ne s’en trouvât changé, des hommes. Toujours la paume d’argile devenait la pierre rude, insatisfaisante, puissante d’aucun feu. Les poils, les leurs, les miens, un buisson d’orties frôlé d’un peu trop près. 

Le désir intact. Le petit animal grandissait, atteignait une envergure mythologique.  Je me souviens :

Le garçon que j’aimais dormait d’un sommeil pur et je me tordais, agitée d’un désir qui me paraissait coupable. Dans l’immobilité son corps retrouvait lentement la couleur tendre du sable chaud, je sentais dans les creux de son dos comme de minuscules tanières, des abris microscopiques qui sentent bon la forêt, la mousse, le refuge et la cabane maladroite. Le désir montait, intact, comme une musique intérieure, une fanfare festive, assourdissante. Ca ne clochait pas ici. Puis s’écrasait, anéanti sur une plage vide, n’abandonnant aucune trace sur les galets ronds et polis. La marée montait, puissante, sans jamais dépasser la falaise immense de la côte. Le plaisir devait se trouver de l’autre côté du mur infranchissable. J’attendais le déluge.