02 juin 2020

Atelier d'écriture - le vol bas des oiseaux.

Atelier d'écriture : Une mère ou un père ayant perdu son fils ou sa fille à la guerre se retrouve devant un étang. Raconter, ses pensées sans évoquer la mort de lea disparue. Après on applique ça de façon flexible, on est pas à l'académie française. Donc si on veut évoquer directement lea disparue, si on veut que ça se passe ailleurs que devant un étang rien ne l'empêche. De prime abord c'est difficile mais en pratique non puisqu'il s'agit d'explorer des sentiments et il y a une sorte de "mise en empathie" avec ce personnage fictif assez troublant.

  

Depuis qu’il s’était installé à Oxford il avait l’habitude des pelouses rases comme des greens. Il marche au milieu des herbes drues, il se penche et ramasse une longue tige ; une tige de ces fleurs qui ressemblent à des marguerites rétrécies et vénéneuses. A peine, toxiques. Donnent une idée de l’ennui plus que de la mort. Comme une journée à Oxford.

Il enfonce la tige dans sa bouche et la mâchonne. Il a arrêté de chiquer à la naissance de son enfant. Sur le vaisselier du salon il garde, comme un trophée, cette bête plus dure à vaincre qu’un puma, la petite boite en étain d’où il a tiré le dernier morceau de tabac. 

Il marche dans ces herbes douloureuses où se mélangent la végétation aquatique et les plantes de terre. 

Sous le bras il tient le journal daté de la semaine dernière. C’est fini. La nouvelle ne lui procure aucun plaisir. L’armée de sa majesté a triomphé, ça s’affiche en une du Daily Mail. Les petits personnages des photographies lui donnent de la colère. Ils sont vivants. Eux. Il a dit à son épouse qu’il allait pécher. Lorsqu’elle l’a vu partir sans sa canne à pêche elle a compris. Lui a demandé s’il voulait quelque chose. Pour casser la croûte sur le chemin. Le poisson parfois ça met du temps à mordre. Tu n’as besoin de rien ?
Il a roulé longtemps, sans savoir où aller. La voiture, comme une jument aimante, connaissait le chemin et elle le guida d’elle-même. Il revenait dans ce lieu tant connu.

Il s’étend dans l’herbe et ferme les yeux. Il sourit puis sursaute, une lourde branche a fait trembler la surface morte de l’étang.
Il imagine - ça lui rappelle le bruit des ricochets, la première pierre qui meurt, souvent, tombe à pic. Comme par un abîme irrésistible. Puis le rire qui emplit toute la ville lorsque la pierre, pas forcément la plus plate, pas la plue douée pour ce jeu, rebondit une fois, deux fois, traverse l’étang et meurt de l’autre côté et s’enfonce dans la vase.
Comme le but de la montée de Sheffield Utd. On n’y croyait pas. La balle a roulé très lentement puis a franchi la ligne de justesse, lentement, comme si elle s’enfonçait dans la vase.

Il aimerait dormir mais il ne peut pas. Il ne dort plus depuis un moment.
Il lit et relit la une du journal qui réjouit tout le monde. Il aurait pu se réjouir, il avait servi, en son temps, dans la RAF. Il en gardait de précieuses photos et surtout, dans un petit écrin, héritage qui ne servira plus à personne, sa Territorial Force War Medal. 

Sa femme avait pleuré. Il voulait être fort, se montrer comme l’homme qui dit ça ira, on va surmonter ça. Puis il s’était rendu compte que ça n’avait aucun sens. Que ça ne se surmonterait pas. Alors il a pleuré avec elle. Jamais ils ne furent aussi proches. Sauf à la naissance du gamin.

Ils dirent peu. 

Chacun savait que la joie les avait quittés tous les deux pour toujours. 

Ils se soutiendraient, comme deux vieux chênes que la tempête croyait avoir abattu se soutiennent mutuellement au moment de la chute. Leurs branchages s’entremêlent et la douleur les confond, indistincts.
Il se met debout, reste à la même place. Il n’a pas faim. Déchire le sandwich en tous petits morceaux qu’il jette dans l’eau comme des pierres blanches et flottantes. Indécises entre rebondir et couler. Hésitantes, comme lui, dans cet entre-deux vies.

Une semaine, il relit la Une. Une semaine que c’était fini et pour eux tout commençait. La vraie douleur, les obus lancinants, obsédés, indigestes.

Il siffle entre ses doigts, il a toujours été doué pour siffler mais jamais pour l’enseigner. Il cherche la canne à pêche et commence à marmonner des paroles incompréhensibles.
Tu vois, le fil. Tu le balances. Il faut attendre. Sois léger. Plus tard ça. A la mouche même moi je sais pas. Papy lui…Puis il imite le bruit d’un poisson qu’on ferre. Claque de la bouche. Une belle prise.

 

Il ne boit plus. Il a hésité à recommencer aujourd’hui.

Après l’annonce de la victoire il a été au pub commander tout ce qu’il y avait à la carte. Le fils du patron lui a dit. T’es sûr mon vieux. Il a dit oui, tout ce qu’il y a à la carte. Alors on a déposé des verres sur le comptoir, des verres de toutes les formes c’était comme des fleurs. Des chrysanthèmes. Il a sorti le porte-feuille, tout neuf. Un cadeau. Du vrai cuir. Il l’avait reçu en même temps que sa montre bracelet. Le fils du patron a dit attends il a crié Papa. Ils se sont regardés avec cet air d’évidence. De ceux qui au bord de l’étang péchaient et jeter des pierres rebondissantes. Le gamin a dit, c’est pour nous. Si tu as un problème tu dis. On est là. Il a bu. Il a bu. bu. il a très bu. Il a vomi sur le comptoir au moment de la mauresque. Il savait pas ce que c’était. Un client a hurlé que c’était dégueulasse que quand on savait pas boire on restait chez sa mère. Le fils du patron a dit ça non, ça non. Le client croyait que c’était pour le vieux dégueulasse il a dit, ouais, dégage le mon brave. Il a dit ça non, ça non, le gamin. Il avait les larmes aux yeux. Il s’est approché du client. Rouge, un gaillard comme ça, les larmes aux yeux. Là le client il a compris. Il a vu la mort face à lui. Il a eu peur. Il s’est pissé dessus. Il a dit, c’est pas dégueulasse ça, le fils du patron il a dit c’est pas dégueulasse ça. Sans rire. Il a dit. Il a bredouillé, le client. Le vieux essayait de se lever, dire c’est pas grave ou on sait pas. Il remuait quoi. 

On l’a posé sur une chaise dans l’arrière-salle, puis on a composé le numéro de sa femme. Elle a dit, je ne peux pas. Il a attendu. On le rafraichissait. On tenait à lui. C’était quelqu’un ce vieillard étique. Qui avait arrêté de chiquer, qui gardait sa Territorial Force War Medal précieusement, sans se vanter. Jamais sévère, hein. Pas un taiseux hein, boute-en-train même. Alors le voir dépéri comme ça…c’était la moindre des choses. Un honneur le patron il disait, un honneur ouais.

Près de l’étang en repensant à tout ça il n’avait pas honte. Ca l’étonnait. La honte. A quoi bon la honte.. Ouais…je faisais ce que je pouvais. Il imaginait le sifflement de pendant la guerre avant que l’obus ne tombe, les batailles aériennes, le vol bas des Stuka de l’autre côté de la manche. Tous ces jeunes gens fauchés sans comprendre ce qui leur arrivait et ceux qui comprenaient trop bien dans leur agonie. Il se disait qu’il n’avait pas fait la peau à assez de boches. Il n’arrivait pas à ressentir de colère. Tout était morne chez lui. On avait éteint la lumière.

Il se relève, ce n’est pas difficile, son vieux corps est toujours robuste. Il va retrouver son épouse. Pousse la barrière du cottage et franchit la porte principale. Elle a laissé un mot sur le vaisselier, à côté de la boite en étain. Je vais à l’étang.

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26 mai 2020

Quand il revint dans sa vieille maison pour la reconstruire, mon grand-père voulu lui aussi planter un frêne dans son jardin à l

Consigne : la première phrase et la dernière constituent le point de départ et d'arrivée du texte. 




Quand il revint dans sa vieille maison pour la reconstruire, mon grand-père voulu lui aussi planter un frêne dans son jardin à la place de celui qui avait été tué par qui les obus. 





Il disait « le frêne » par métonymie, de cet esprit d’économie des gens d’antan. Des gens D’avant. Le frêne…C’était toute une petite forêt de frênes assassinée.


Il avait demandé la paix. Il nous recontacterait quand il sera temps. Il a attendu dix ans.
Dans la famille nous plantions des frênes. On disait « dans la famille, on a toujours planté le frêne ». Sans raison explicite. Nous plantions le frêne. Héritage solennel.
Mon grand-père se pliait, me semble-t-il, à ce devoir généalogique. Il rentrait pour s’y astreindre. Les traditions sont le sang des vieillards et les préservent mieux que toutes les médecines.
Il perpétuait à sa façon la lignée. Autrement. Lignée végétale, croissant parallèle, à celle des hommes et des femmes. 
Plus importante peut-être à ses yeux.
C’est pour ça qu’il disait « tué » pour le frêne, il disait tué et pas « détruit » ou « arraché ». Tué, ça voulait dire qu’il était en vie, à égalité avec un être humain. Eux, les êtres humains, pareils se font faucher par les obus. Puis remplace dans l’enflement d’un ventre de femme.
 
Il portait, comme ses aïeux, cet arbre à naître. Il donnait la vie, la vie arrachée par les obus. 



Un jour ce sera mon tour peut-être. Je disais. Ce sera mon tour peut-être en riant. 
Chez nous, de générations en génération nous ne nous transmettons pas un peu d’or d’où l’on tire des chevalières. Nous portons une autre durée.


Mon grand père avait sur toutes les choses des conceptions…originales. Lorsque le frêne fut planté et la maison reconstruite il nous invita. Dans cette famille d’être brutaux, égoïstes et terreux, seul mon père répondit. Maman, qui était une dame de la ville comme disait mes oncles avec mépris, exprima sa réticence. Elle craignait mon grand-père. Je ne m’étais pas rendu compte, à l’époque, de son teint pâle et malade à l’annonce du voyage. Elle craignait mon grand-père homme chênu, taiseux. Je croyais. Je disais. Elle le craint. Je ne savais rien. Nous ne savions pas. Je crois que souvent, c’est ceci, nous ne savons. Nous ne savions pas ce qu’il contenait en lui de douleur caillée, immobile et drue. 
Quand le frêne fut tué. Les voisins ont raconté. On dit. Ils disent qu’il y eut un cri de bête dans le village, un cri d’outre-noir. Ils ont dit « un cri de bête ».
A l’enterrement de ma grand-mère il n’a rien laissé paraître. Il recevait les condoléances avec l’air qui sied à la circonstance. Sans mots, ce lui était facile, avec dignité et réserve. Il avait mené sa vie ainsi. 
Souffrait-il à chacune de ces paroles compatissantes, sincères ou non ? Poussait-il à l’intérieur de lui ce cri d’outre-noir, cette bête sauvage assassinée ; ressuscitée toujours pour hurle plus encore et il savait retenir le cri à l’intérieur. Le cri ricochant dans la cage thoracique et qui ne devenait même pas. Ne mourait même pas soupirs. Cris, outre-noir dompté. Contenait-il cet outre-noir ? Aujourd’hui J’en suis certain.

A peine arrivée maman voulut repartir. Elle ne faisait pas des manières, il n’était pas question pour elle de ne pas vouloir tacher son tailleur ou abîmer ses sandales dans la boue. Maman n’affectait aucun grand air ne se donnait le genre d’aucune grande-dame. C’était une femme délicate et sensible. Si elle fuyait tant la compagnie de mon grand-père c’est, elle me l’avoua des années après sa mort, parce que sa douleur à lui retentissait si fort en elle qu’elle croyait parfois en perdre connaissance. Elle m’avoua avoir connu quelques amnésies. Des moments de blancs comme sous l’effet d’un choc à la tête.

J’ignorais tout de la complicité muette qui les unissait. Et je compris, bien tard, bien tard, les silences complices et douloureux qu’ils savaient s’échanger. Paroles, souterraines comme des racines.
Et moi…moi qui fut toujours le plus bavard, l’histrion tonitruant croyant tour régler par un bon mot, une injure, un libelle ou n’importe quel artifice tant que ça claquait de la langue. Moi, comment pouvais-je comprendre ?


Elle voulut repartir parce qu’elle avait vu la maison. Il avait dit reconstruire et une ruine nous faisait face. Une ruine fabriquée par la main humaine et non le passage du temps ou d’un autre Attila. L’obus s’était abattu loin de la maison. Les voisins ont dit. C’est une chance elle a pas été soufflée. Juste les frênes. Vraiment un coup de pot. Pfioou. Même les vitres ont résisté…Une veine de cocu.
Alors mon grand-père a taillé la maison, défoncé les murs pour donner à cette maison l’air de fin des temps. Pendant dix ans. Il a construit la ruine. Et le frêne était planté. Plus vivant que jamais. Gazouillant, presque, sous le soleil magique qui ne brille qu’en Auvergne. On le dit, là-bas, sort du fin fond des volcans locaux.
Face à ceci, maman ne put pas. Elle ne dit pas. Je ne peux pas. Seulement la pâleur dans son regard. Sa main qui tire le loquet de la portière verrouillée. Qui répète le geste inutile pour se dire. Cette fois ça va marcher. Ca va s’ouvrir. Merde. La main palissait. Le sang manquait.
Sûrement, avait-elle compris, oui elle avait compris c’est sûr, compris de tout ce sang refluant, compris ce qu’il nous disait ici. Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas. Ce qu’il transmettait, ce qu’il racontait. Elle ne pouvait pas. Moi je souriais. Maman…toujours trop. C’est joli..
Cette ruine c’était le cri toujours retenu, toute sa vie d’indocile projetée, taillée dans la pierre et la chaux. Et le frêne tremblait ; témoignage vivant de la seule vie à vivre. Il clamait ce frêne à la tête de tous que c’était ça la vie. Quelque chose se planta en moi ce jour là. Informe, fragile. En ce temps-là j’étais un jeune homme dissipé et mon savoir des choses végétales se limitait à la Chartreuse. Mon père jamais ne reçut ceci. Il planta un frêne. Il faisait son devoir. Mais ça le faisait chier. Il n’avait pas planté lui-même. Il avait payé un type. Qu’on me fasse pas chier avec ça. Il avait dit. C’est maman. Maman qui vraiment planta le frêne. Non de ses mains à elle. C’était une affaire d’hommes. Mais cassant la gangue de ce grain de frêne. J’héritais d’un arbre. Je descendais de cet homme chêne. Mon père jamais ne sut être. Il manquait de ce poids, d’une histoire. Homme de son temps. Et moi je devais méditer ce frêne à germer.




Pour me dire je suis, pour me libérer de ce doute : « je pense donc je suis ». Je sais que je pense. Mais suis-je ? »
Je suis.

 

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21 mai 2020

Saez - Groslay


On était à Groslay avec Marion. C’était le jour des victoires de la musique 2008 je crois et ça faisait bien un an que je lui cassais les couilles avec Saez. Alors on s’est posés dans le salon de son père. Je pense que je tenais pas trop en place. Elle de son côté elle me faisait chier avec les Strokes. Bon pas de risques de les voir aux victoires. 
Qu’est ce que j’ai entendu le nom de Julian Casablancas putain. Elle trouvait que je ressemblais à Albert Hammond Jr leur guitariste ou bassiste ou les deux ça a du vachement encourager son amour. Fair enough on va dire. 
J’étais excité à mort. Voir Saez à la télé, l’entendre autrement que chanter pff…c’était aussi fréquent qu’une bonne chanson de Kyo. Je me souviens en 1ère ma pote Louise m’avait passé le DVD qui accompagnait l’album Debbie. Sûrement c’était de la merde mais j’étais à fond. L’achat du lecteur DVD par mes parents remontait à quelques semaines. Parfait.
Je voyais rarement Saez, j’allais pas à ses concerts. D’ailleurs avec Marion j’ai fait genre mon premier concert d’un type connu. Lou Reed à la salle Pleyel, c’était naze as fuck. Sa mère lui avait offert les places pour son anniv’, le prix ça m’avait choqué 100 balles par personne. Pff
Pour Saez en live en vrai j’avais accès un peu à des bribes. Y avait un site-forum assez dingue. 
saezlive.net qui faisait un travail inimaginable. Les membres enregistraient les audios des lives et desfois même la vidéo. Tous les artistes chantent sur scène des sons exclusifs, qui seront jamais enregistrés. Saezlive les figeait. J’en ai encore plein sur mon ordi. Saez était au courant. Il dédicaçait parfois. Un jour il a dit « quand vous mettrez sur Internet je veux pas voir de fautes d’orthographe » la chanson c’était new-york varsovie, je me demande comment on pouvait faire une faute. Il disait ça avec sa voix de fonce-dé. D’ailleurs ces titres ils les chantaient dans une tournée acoustique. Exclusivement dans des théâtres. L’idée est franchement cool. Beaucoup de salles. Rétablir l’ambiance piano bar. 
Saez, à la télé pour moi c’était le pied. Le boug il fuyait même la presse spécialisée. Bon, quand il passe à la télé faut pas l’imaginer faire autre chose que son cinéma. En 2000 à vingt piges aux victoires de la musique déjà il était venu é-cla-té chanter un truc genre dido ft eminem avec un gros bonnet à la eminem sur la tête. Après il a chanté « trop de merde à la télévision » en montrant le plateau. Ok on va dire c’est un peu ridicule et tout. Mais en vrai non. Ca veut dire le mec il a 20 ans. il vient quand même ok. Il fait un vrai doigt. Il dit fuck. il dit je vous emmerde. C’est grave punk. 
Ca a des conséquences. Pour être un peu dans le milieu des arts et tout je peux dire. Quand t’as 20 ans tu fais pas ça. En principe on attend de toi un minimum de collaboration. Ta révolte elle doit être contenue dans les normes genre on va dire diégétiques ça veut dire à l’intérieur de ta performance, tu chantes des trucs rebelles si tu veux mais clin d’oeil clin d’oeil c’est dans ta chanson.
Tu peux pas faire éclater le cadre. Le faire vibrer aux bordures. Parce que tu casses le spectacle. Enfin tu rappelles que c’est un peu questionnable, un show. C'est un peu désigner tout le monde comme des hypocrites. C'est comme le faire dans une soirée où tout le monde sait qui est un salaud mais à cause des étranges imbrications de loyauté et de pouvoir personne ne le dit. Alors on s'élève hors de la foule et on tremble du doigt et on le dit. Ca ne change rien, on est le seul excommunié de l'affaire. Mais tout le monde a senti sa propre hypocrisie.
C’est pas de ça que se font les révolutions, hein, mais putain c’est jubilatoire. 
J’avais été cherché des paninis pour le dîner. Dans la boutique étroite de cette banlieue étroite. Je me souviens, des jeunes hommes tenaient l’affaire. Ca m’émouvait un peu. Comment on se retrouve à 20, 25 piges à la tête d’une sandwicherie à Groslay. Je leur imaginais une vie, des ambitions. Pas pour les moquer, hein. Je crois que je me disais, tiens, sûrement pôle emploi leur a proposé une formation ou bien ils se sont dits « venez on fait un truc ensemble les mecs ». J’imaginais même un peu leurs vacances à la mer. Tentant de draguer les meufs sur la plage. Dans ce genre de bandes y a toujours un beau gosse. je sais plus si c’était le cas.

Pour donner une idée, Groslay c’est une de ces banlieues du 95 moche et tranquille, vite fait pavillonnaire. Genre le rêve de la classe moyenne des années 80 qui, comme tous les rêves, se montrent d’une irrésistible laideur une fois concrétisés. J’adorais les paninis, ça me paraît dingue, parce que c’est absolument immonde. Il y avait une sorte d’appétit général de panini et une soif d’oasis tropical à l’époque. 
Un jour dans la voiture de son daron, une sorte d’immense 4x4 on écoutait sur mon iPod de l’époque. Le 80 GO là qui se fait plus. Le cavalier sans tête. Elle avait la tête sur mon épaule. C’était joli.
Des années après la rupture on avait causé vite fait. Elle trashait Saez et je lui ai dit mais t’aimais pourtant. Elle m’avait dit un truc « c’est pas saez que j’aimais c’était toi connard ».
Le rapport de Saez aux médias continue aujourd’hui d’être assez tourmenté. De la même manière il conspue Internet et les réseaux sociaux. Avec des paroles de vieux. Des boomers diraient les plus edgy d’entre nous.

Enfin, c’est un peu un paradoxe parce que assez tôt, vers 2015 un truc comme ça il a lancé son site. Une aventure on dirait en start-up nation. Ca s’appelle culturecontreculture. 
Tu y souscris un abonnement mensuel de 5 ou 6 euros. Comme pour les chaînes twitch et t’as accès à un contenu exclusif. Beaucoup de ressources dédiées à son travail, enfin, je suis pas abonné mais je sais qu’il y fait paraître ses chansons, des vidéos, ses concerts que ça donne des réductions pour ses shows. D’ailleurs ses concerts aujourd’hui continue d’être pleins. Je crois qu’on doit toujours célébrer la longévité d’un artiste. Surtout lorsqu’elle se perpétue à la marge. 
Saez, devait faire un quatrième album avec Universal il a dit à Pascal Nègre : je veux bien le faire, par contre ce sera des mises en musique de poèmes d’Artaud. Il a dit aussi tu peux tout aussi bien me libérer. Pascal Nègre a du se dire bon débarras mec. En disant « oh non…mais si c’est ce que tu veux ».

Devant, la télé j’attendais avec impatience son passage. Lola qui avait 13 ans ou 14 ans qui adorait les groupes pops genre je sais pas…l’équivalent de one direction quoi. Quand elle l’a vu sa première réaction c’était « ah mais il est trop beau ».
Ca entrait clairement en ligne de compte pour apprécier ou non le chanteur. Même en critère numéro 1. Condition principale. La musique entrait en seconde position. Il ne fallait pas qu’elle soit bonne mais qu’elle lui soit suffisamment audible pour ne pas annuler le plaisir des yeux. 
Ce jour là Saez a fait un bis amélioré de ses premières victoires. Il se pointe. Sans un bruit. Avec un petit carnet à la main. Il s’assied sur un tabouret. Branche sa guitare sur l’ampli et ouvre un carnet. Il lit ce qu’il y a écrit. Sans musique. C’est carrément pas brillant, c’est de la petite poésie révolutionnaire pour ados genre « celui qui a une action a du sang sur les mains ». Sauf que le texte prend son ampleur dans le cadre où il le déclame. Parce que ce n’est pas permis, pas attendu. Son texte s’enrichit du décalage et de la surprise produits.
L’enjeu ne se situe pas dans le contenu du texte mais dans la manière de rendre réelle, finalement, cette phrase. 
Ensuite, il occupe la scène dix minutes. C’est pareil, les prestations sont calibrées, suivies d’une interview. Là, c’est encore comme un happening. Un détournement de l’espace qui lui est laissé. Bon, politiquement on va pas se mentir l’effet est proche de zéro. Mais moi j’étais ébahi. Et artistiquement ça reste un truc dingue.
Aujourd’hui j’aime plus trop Saez. Enfin, je l’écoute plus quoi.
J’ai de l’estime pour lui et pour sa carrière. Puis il m’a fait aimer la poésie pour la première fois avec sa reprise chelou de Delphine et Hippolyte. Genre, on peut dire il habite le texte, c’est assez incroyable. 
Puis il fait un autre truc. Il a réarrangé les strophes pour donner un autre sens au poème. Bon, je sais pas ce que je pense aujourd’hui du nouveau sens. D’un amour lesbien il a fait un poème sur la virginité ; c’est pas ouf…
Sur scène il est arrivé en traînant des pieds. Dans une chemise de clochard. L’air défoncé. Lola a quand même dit « il est trop beau » j’ai vu quelque chose se suspendre en elle.
Après, il fait partie de ces chanteurs toujours défoncé sur scène à cause du stress. 
Souvent je cherchais des vidéos de Saez sur Internet. Des interviews de Saez et tout. J’étais fan ok ça fait aucun doute.

Mais quand même. C’est pas rien de pouvoir résister au succès. Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l'ai trouvée amère. − Et je l'ai injuriée. 
On peut dire ce qu’on veut la plupart d’entre nous en aurait été incapable à cause de sentiments mêlés de gêne et le vertige sûrement de s’assurer de nouveaux succès. 
On lui a dit
rebelle en carton
on lui a dit
t’es signé chez Universal.
Noir Désir avait fait un truc pareil en lisant une lettre au président d’Universal et tout. Ca a fait date. C’était pas rien, hein. Mais quelque part c’est nul. Déjà c’était un peu intello puis ils avaient déjà leur succès. Quand je dis c’était intello c’est que…ils font de la musique quoi. Dans le happening je préfère la forme brutale, inexplicitée, le manque de respect, l’absence totale de soumission à la forme attendue. Lire une lettre ouverte. Bon, ça se fait globalement. Ca a quelque chose de transgressif, c’est sûr, mais en même temps de comme attendu.
Je me souviens
Quand Teddy rejetait Damien Saez ça m’avait soûlé. C’était un jour sur la chatbox. C’est pas qu’il avait tort. Même il avait raison. Saez est justiciable de toutes les critiques qu’il avait énoncé ; réduction de la femme au rôle de muse. femme devenant Fonction, du poète et méchante et vile lorsqu’elle abandonne le poète - mais demeure muse encore et toujours ainsi pure fonction ; excroissance toujours heureuse ou tumeur. Mais dépendante.
Le problème que j’avais c’est d’abord une sorte de méfiance générale lorsqu’on se détache de nos amours d’antan avec virulence. Je n’aime pas les traits de plume secs.. Dans la banque on disait « caviarder » ça m’avait beaucoup choqué, mes collègues réécrivaient à l’avantage de la banque des courriers déjà envoyés. Ca s’appelle un faux. Tout le monde trouvait ça normal. Je me méfie parce que je trouve que c’est un peu facile, une sorte de morale à peu de frais, on devient d’autant meilleur qu’on a chassé loin de soi celui qui pourtant nous forma. Il en va autrement lorsque celui-ci c’est Mussolini mais ça va tellement de soi qu’on ne parle pas vraiment de ça. Enfin…je fais la même chose avec Camus, mais c’est parce que c’est vraiment nul à chier.
En vrai c’était pas très juste d’avoir ce soupçon ; Mais ça a chatouillé comme très loin en moi un amour, une passion. Ca m’a fait repenser à tout ça.

Je projetais mon expérience de Saez sur la sienne. Moi je ne pourrais jamais le renier tout à fait. Il a été une partie très importante de ma vie. Plus de dix ans. Ca a frappé ce point de ma biographie quand il a dit ça. 
C’était pas grand chose mais ça m’a soûlé quand même. Je continue de penser qu’il faut entretenir une grande méfiance envers ceux qui rejettent, pour des raisons morales, leurs adorations d’avant. Pour Teddy c’était pas le cas. Saez, je crois, qu’il était de passage pour lui. Passage intense, ce type ne laisse pas indemne ; mais passages brefs et sans durées. Pas de quoi constituer une histoire ; s’étendant à différents moments de sa constitution d’adulte.
Sur les forums consacrés à Saez j’ai rencontré des potes des amoureuses, j’y passais des tas de soirées. Bien avant JE ou EEH. D’ailleurs c’est un truc marrant, si j’écris ce texte aujourd’hui sur JE c’est encore par l’intermédiaire de Saez. Quand l’affiche de son album j’accuse (une femme dans un caddie. pas ouf c’est clair) a été censurée dans le métro je cherchais dans l’actualité des commentaires sur l’affaire. Et un type avait ouvert un sujet à ce propos sur EEH. 
Je m’étais inscrit pour bolosser les poètes d’alors parce que c’était quand même bien nul. Au final, j’y suis resté, j’y ai rencontré pffff plein de gens qui sont devenus amis ou ennemis et l’amour, aussi.
Saez pour les gens de ma génération c’est aussi un défricheur ; quelqu’un qu’on a vu grandir avec nous. Puis vieillir. Vers 15 ans je l’ai découvert, des potes de collège m’ont dit « tiens, écoute ça déboite ». J’ai été estomaqué. Après on mettait en statut MSN les paroles de ses chansons. Ca apaisait notre coeur révolutionnaire. Ce qui me fait rire c’est que Tommy travaille pour Uber aujourd’hui et il est pas chauffeur.
Saez a par exemple a un peu évité les thèmes politiques dans ses 3e et 4e albums. Et ça me soûlait son approche politique parce que bon ça vole pas hyper haut hein quand les artistes font de la politique…même les poète-sses. Un type assez brillant, intelligent et bon poète, Pierre Vinclair s’y était essayé un jour. Bon globalement c’était à chier limite gênant. Ca fait genre « nos océans sont pollués par vos profits ; le capitalisme rejette un gaz mortel ». 
Alors Saez, il a sorti un triple album, le format c’est assez fou d’ailleurs. Il parle juste d’amour, ou de la jeunesse joliment. Comme dans jeune et con, chanson assez pertinente sur laquelle il vit encore vu combien elle est diffusée à la radio. Cet album je l’aime beaucoup, quand je retombe dessus, je me dis waw. C’est cet album qui lui a valu la nomination aux victoires de la musique dont je parlais. 
Parfois je croise le frère de Saez au PCC ou plus généralement à Pigalle qui me raconte que son frère est complètement déchiré et parano. Ca ne me rend pas triste. Ce n’est pas une personne pour moi. Saez. C’est un souvenir. Maintenant.

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18 mai 2020

Carton bouilli.

Je dis
Elle dit, j’ai un corps en carton. Elle dit c’est peut être pas adapté, carton, c’est plutôt dur, rigide chez moi. j’ai encore mal, il y a un point, au dessus de la fesse gauche, un point un peu chaud et sensible. Je ne sais pas si je dois masser ou attendre que ça pense.

Ca me fait penser quand elle dit ça. Je me dis. Ca me fait penser à loin en arrière. Le mot carton. Toujours. Ce souvenir il pleut. Il pleut très fort. C’est sur le port de Marseille ou plus haut, bien plus haut. Le Havre peut-être ou Saint-Nazaire. Il pleut.
Le carton, ça fait penser aux valises des immigrés. La pluie qui tape, tape rebondit contre la poignée de la valise, le corps de la valise. Que des hommes c’était. Ils rabattent sur eux un manteau élimé. Que des hommes portant les valises en carton bouilli. Ils venaient. Pas pour rire. Ils venaient, des années pff. Des vraies longues années. Ils venaient, découvrir la pluie et les francs de France. Ils venaient avec des valises en carton trempé. Des valises on disait carton bouilli ça ressemblait à du cuir, c’est tout, mais du cuir pourri, du cuir d’un tanneur qui t’arnaque. Il lèche ses doigts, il dit y’a le compte, tiens mon frère. Il a une caisse enregistreuse, une petite clé pour verrouiller la caisse. Ca ressemble aux clés de nos boites à lettre.
La valise en cuir pour de faux. Ils avaient l’habitude des choses qui ressemblent. On leur disait même desfois, jusqu’en 1962, vous ressemblez à ds français. Des français arnaqués, le tanneur s’appelait Jean Morin ou Georges Catroux.
Sous la pluie féroce. Ils traînaient ces grosses valises. Des grosses valises lourdes et larges qu’il fallait protéger de toutes ses mains.
La pluie, elle s’arrête pas avant d’avoir troué la valise en carton. La pluie qui tombe, tombe, tombe, ne s’arrête pas. Ils lèvent les yeux au ciel. Il y en a un, c’est mon grand-père, il dit « y a rahbi ».
La pluie tombe.
Tombe. Elle tombe encore aujourd'hui. Y a rahbi, ils disent. Le carton bouilli cède, l’angle, en bas à droite gorgé d’eau se déchire. La pluie tombe. Le sol mouillé. Un monde se répand sur la terre molle qu’ils hantent. 
Je dis, hantaient, ils passaient là comme des fantômes malvenus. Jeunes hommes précaires, portant la moustache, priant et fumant des gauloises. 
Leur vie se couvre de boue.
Leur monde se répandait près du foyer sonacotra. Les petites chambres, le poste de télévision parfois, le coiffeur au 5ème étage, toujours la même coupe. 
La vie répandue, à cause de la pluie. A cause de la pluie
on voyait cette vie là étendue, ce fantôme de vie. 
Le froc en toile, les photos des enfants, abîmées peut être ou soigneusement couvertes, un fin film plastique ou un peu de verre tout neuf, la cravate même au cas où, la chemise pour tous la même, une blanche avec de petits carreaux gris.
Il faut prendre garde à la pluie.
Le mot carton toujours m’évoque ces valises là.

 

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27 avril 2020

Je ferme les yeux ; j'ouvre les yeux.

Consigne 2 : Je ferme/j'ouvre

je ferme les yeux j’ouvre les yeux
je recommence je finis
le réveil sonne il m’ennuie
je regarde par la fenêtre le bus électrique passe
je ferme les yeux
mon coeur bat avec la régularité d’un jour sans effort
j’ouvre les yeux
la porte du micro-ondes est ouverte
ça m’agace
je ferme les yeux j’ouvre les yeux
je ne sais plus ce que j’ai fait hier
mon cou me fait mal
je ferme les yeux
mes articulations me font mal
l’enceinte bluetooth déconne
j’ouvre les yeux
je ferme l’écran du MacBook air
J’allume l’écran HD BenQ
je ferme les yeux j’ouvre les yeux
la lumière se rainure se creuse
il y a du givre dans le congélateur
j’appuie sur le bouton une tasse
de la percolateuse
je ferme les yeux
le café ne coule pas
la pompe produit un bruit sourd
j’ouvre les yeux
je ne trouve pas de tournevis cruciforme
je ferme les yeux j’ouvre les yeux
je soupire les grains de café ne sont pas moulus
tout se casse la figure dehors le volet grince
j’ai mal au poignet droit
je ferme les volets
j’improvise une tendinite
c’est le diagnostic malade
je balaie l’écran de l’iPhone
20% de batterie restante
je ferme les yeux
je suis aveugle
j’ouvre les yeux
je suis soleil.

 

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20 avril 2020

R.

Jeu littéraire : imaginer ce qu'un ami fait plutôt qu’écrire avec notre groupe d’écriture. Le je du poème c’est lui.

 

 

J’ai ouvert la fenêtre pour laisser entrer le printemps. Il se pose sur le rebord, oiseau blessé, et tombe, roucoulant dans l’appartement. Il heurte le cadre en bois. Il entre dans la chambre comme cette photographie de moi, imprimée par Julie. Après l’avoir montée sur un bout de bois ; elle avait glissé cet énergumène de papier glacé et de cèdre par la fenêtre.


C’était un drôle de corps, mon corps ce jour là. Je donnais un cours de philosophie à mes élèves par l’intermédiaire de Zoom et de ma webcam. Corps doublé, transmis par la fibre optique. Mon corps de peau et de muscle assis sur la chaise. Triplé. 

Ce corps là, surprenant, inattendu, imprévu, glissé derrière moi ; bougeait malgré moi.


J’entends Julie, en bas et le parquet qui grince, la porte du micro-ondes qui claque.
Ce sont les bruits de la vie. Celle qui me reste, encore, à vivre ici. Chaque bruit s’écoule comme le grain du sablier ; comme ce fleuve, ici, tumultueux seulement en imagination. Je ne suis pas triste. Je ne suis pas pressé. Il y a quelque chose de doux à l’inéluctable.

 

Dans le dossier « brouillon » de mon ordinateur je regarde les différents plans enregistrés à l’aide de mon téléphone portable. J’ouvre Final Cut pour tenter de les aménager en une histoire.

J’y ajoute du texte et des commentaires audio. Cette couture m’amuse, m’excite et m’inquiète. Produire du sens a toujours ceci d’angoissant qu’on ferme le monde dès l’instant où on le constitue. 


Faire récit. Je ne sais pas l’étendue de cette expression ni sa densité. Pourtant j’en pressens l’intérêt. Nous faisons récit. Ecrivant, filmant et vivant. Ceci, même c’est faire récit. Eux, qui m’attendent pour écrire font récit.

 

Le printemps entre. La brise souffle à l’intérieur de la boule à neige. La poésie l’agite comme ferait la main radieuse d’un enfant. C’est encore Pâques pour moi ;  la rondeur de verre ; l’oeuf translucide.

 

Messenger, clignote. Sur le téléphone une petite pastille rouge s’affiche à côté de l’icône de l’app. Un visage apparaît à droite. Jonathan m’a écrit

Il m’arrive de ne pas vouloir répondre. De ne pas savoir répondre. De devoir répondre pourtant. Ce n’est pas une torture. Le pal choisi ne peut être un supplice. Il est une modalité d’existence, une forme de vérifiction. 

 

J’aimerais qu’il soit plus simple de détricoter les impératifs. De couper ce qui me dépasse et me disconvient. Je modère une séquence de mon film. Par défaut, je souris, le logiciel intitule mon film l’objet indéterminé que je constitue et duquel je n’ai pas encore choisi la catégorie.

 

Lorsque je réduis une séquence ou que j’en délaisse une ; je ne me sens obligé par rien ni personne. 

Dans la marge, les lignes, la page blanche je me sais une liberté qui ne réclame aucune philosophie. Aucune système moral.

 

Parfois, c’est comme si entre le monde et moi une fine couche de latex transparent se tendait et que je devais remuer et lutter, sans en laisser rien paraître, contre elle. Cette espèce de pellicule entrave et intercède. Par elle j’établis un certain régime de rapport social. Contraint et possible.


Je me tais.

Je crois que j’aimerais jouer du piano, faire traîner la main maladroite sur les graves et les autres extrêmes ; y voir comme le frottement du printemps.

Les notes tombent, il ne grêle pas.


Sur le discord jeanlebaptiste me cite, un 12 apparaît à côté  du salon général. Comme autant de citations de mon pseudonyme. Je ne sais pas si plus jeune j’appelais l’ami qui tardait trop à descendre de chez lui. Si, ce cri là, sonnait comme ces 12 notifications là.

 

Dehors, le printemps inspire B. qui finit courageusement une canette de bière. Je ne sais, le voyant boire avec cette vivacité, s’il se donne du courage la buvant ou si la canette de 50 cl bue en 3 gorgées constitue le dernier terme du courage vrai.

 

Sa voix résonne et complique la brise. Je ne saurais pas boire aussi vite. Je n’essaie pas. 

 

Les vitres ne tremblent pas. Je m’installe au piano pour jouer plus fort qu’il ne crie. Concerto d’un quatuor fendu en deux ; sa voix grelotte. J’accompagne le hurlement, je m’accorde au hurlement, le hurlement me dirige. De là naît le rythme, la musique. Quelque chose de primitif ou de tout à fait contemporain, d’exactement d’ici et de maintenant, se joue, est en jeu. Voilà le présent. Hic et nunc. 

 

Le ventilateur de mon ordinateur portable souffle très fort en assemblant les séquences de mon film que je n’ose pas encore nommer autrement. Il y a quelque chose de grandiloquent à ce titre : mon film et quelque chose plus grave, c’est certain, serait de le titrer moi-même.

Que se passerait-il si j’effaçais ce titre générique, mon film, pour le réécrire à l’identique ; réécrire mais de ma main et de mon choix, mon film.


Je lis ce titre mon film qui sonne avec beaucoup de douceur et d’affectuosité. Aussi, j’y entends une part d’incrédulité. Mon film. Ce quelque chose que j’ai fait.

 

B. continue de vociférer et c’est désormais le souffle puissant et monotone du ventilateur qui accompagne son chant artaudien.

 

B. a une peau, une amoureuse et une canette vide. Il a une gorge que je crois puissante mais je ne sais pas ce que signifie cette expression de « gorge puissante » pour moi, dans ce contexte, c’est à dire qu’il hurle. Peut-être hurlerai-je à même intensité si je me le permettais. Je ne saurai jamais. Ai-je la gorge puissante ?

 

Je double-clique sur le bureau et j’arrive devant tous ces textes achevés ou pas. Ils sont comme un parterre de feuilles mortes. Confiné, le printemps ressemble à l’automne.

 

Je rejoins l’appel skype où chacun m’impersonate. 

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13 avril 2020

Cantique de la Lumière

Atelier d'écriture Laura Vasquez : épuisement d'une idée, d'une chose. Ici,l'oeil. 

 

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12 avril 2020

Atelier d'écriture - verbes d'action

Atelier Laura Vasquez : consigne que tout bouge / verbes d'action.
l
 a
  p
   l
    u
     i
      e
tombe
les fenêtres se rabattent
le jour déglutit
tu marches vers le point de rendez-vous, dans la poche 
le portable vibre incessamment et
bouge la toile du tote-bag
ton regard parcourt la place. Tu détailles tu
frottes ensemble tes deux mains pour te donner 
du courage.
Tu marches, tu es en avance ; un rat passe à toute allure. 
Le soleil se couche, lentement. Le mouvement de la montre indique 19H15.
L’air froid circule dans tes cheveux. Tu poses la main sur ta frange qui
résiste
tu sens ta vulve mouiller
Tu glisseras la main sous le t-shirt ou
déboutonneras la chemise
Le métro roulait trop long-
tement à ton goût 
les draps froissés et
sur la place l’eau de la fontaine coule 
régulière ou p-e stasique 
se réunissent silencieux
les v i e u x
ne trouvant nu-
lle part ailleurs
la quiétude
due
tes doigts pressent la surface lisse du téléphone 
portable, les mots défilent, tu reviens sur quelques-uns,
 le correcteur orthographique les déforme
tu imagines dans l’air le mouvement rebondissant
des ondes projetées et
relayées par les antennes 4G
atteignant
les passants dispersés
tu dégraferas avec difficulté
les attaches du soutien-gorge
qui tombera pas du tout
comme devant les sables
mouvants
des images du Gaumont
à cette pensée
à l’intérieur de toi tu sens le frottement des 
organes
c’est une façon de sentir la vie
balbutier en soi
le coeur propulsant le sang
ta bite se durcir
du double impact
des pensées du désir
tout
comme si les organes
possédaient une bouche
remuant ensemble
un concerto de langues
vous marchez l’un vers l’autre
de plus en plus vite
comme si vous risquiez
d’être vous absorbés
vous précipités
par une force souterraine
majeure engourdissante
et
que rien                                                               ne comble
sauf le mâchonnement
remuant
des dents
écrasant
le coeur
friable
effrité
le soleil se lève.
                     la porte claque.
Remets tes chaussettes.
toi aussi.
nuit engloutie.

 

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07 avril 2020

Je me souviens - tentative d’épuisement d’un lieu synaptique.

je me souviens du cours d’EPS, en 4ème2. Le choix d’Alexis porté sur moi ; son équipe constituée de filles malhabiles - et ne se sentant guère légitimes pour choisir. Le prof, connu pour sa violence physique, l’air toujours sale comme si l’activité intense du sport avait laissé à son visage une couche indélébile de transpiration.


Le prof refuse mon intégration supposant, parce que j’étais petit et que je portais des lunettes, que j’affaiblirais encore plus cette équipe déjà nulle. Alexis qui dit « mais il est fort » très en vain. Il avait un nom arabe que j’oublie et une voix très grave et très lasse. Nous jouions sur le terrain de bitume de toutes les cours de récréation et ses cages de hand ball où personne n’a jamais joué au hand. A passy, le collège où je mutais après, nous avions aussi des terrains en herbe. De foot et de rugby. Comment les entretenaient-ils ?

Finalement l’équipe avec Grégory et Arnaud. Grégory, philippin par qui j’appris l’existence de ce pays. Il courrait d’une façon curieuse ou donnait cette impression à cause du mouvement désordonné de ses cheveux très lisses et fins comme souvent possèdent les asiatiques. L’évocation dans l’actualité des Philipines m’évoque toujours Gregory. Duarte ou Paquito toujours font signe vers lui.

Alexis était très beau ; sa beauté ne me parvenait que dérivée ; répercutée par le plaisir qu’avaient les filles à le regarder. Un jour, Gregory ou Clyde, je ne sais plus, s’étonnait du nombre de ses amours. Arnaud dit « because he has blue eyes ». Il a dit « blue eyes » pour le reste de la formule je ne suis pas sûr.
Les parties commencèrent ; j’ai marqué souvent. Cyril, nous regardait sur le côté son match fini et célébrait avec moi mes buts ; Cyril était super fort au foot ; rapide, technique, précis. Son impulsivité le menait régulièrement à des actes de violence. Julien M. en fit l’expérience malheureuse. Cyril était le plus petit de la classe et le plus frêle. De Julien, je ne me souviens que de peu ; il portait des lunettes et les oreilles très décollées ; tant que pour s’épargner à l’avenir et pour toute la vie les moqueries des cruautés d’enfant - et celles plus cruelles et muettes des adultes à venir - recourut à la chirurgie esthétique. Laissant apercevoir, entre l’oreille et le crâne une matière lisse et brillante comme du chewing-gum qui fut l’objet de moqueries. J’ignore le sort de Julien et de cette sorte de silicone. Faut-il renouveler l’opération à intervalles réguliers, la mixture s’use-elle et fait-elle reprendre, progressivement, son ampleur à la honte et à l’humiliation ? Je pense à mes dents, appareil d’orthodentie portée trois ans, avec douleur mensuelle à chaque serrement des bagues. Aujourd’hui mes dents se trouvent désordre, parfois on me dit, c’est charmant ; de ce c’est charmant qui s’oppose au beau. En serait une forme, non pas contrariée mais rivale et complexe. On ne souhaite pas toujours dénouer l’écheveau ; à raison.


Passements de jambe, puis grand pont ou crochet intérieur. Frappe du droit, je n’ai pas de pied gauche ; ni de façon générale de corps gauche. Je n’existe que dans l’anté-sinistre. La partie gauche de mon corps ; je la sens comme endolorie toujours ; sorte de fantôme ou d’ombre incorporés. Si du pied droit je puis faire un nombre incalculable de jongles dès lors que mon pied gauche est sollicité la balle roule, morte et déçue. Il en va de même pour tout, sauf, je crois pour l’amour ; je sais faire l’amour de la main gauche aussi bien que de la droite ; ou la maladresse de celle-là rend le plaisir original ; intense mais autrement. Cervantès, après avoir perdu sur je ne sais quel raffiot dans je ne sais plus quelle guerre (l’invincible armada?) sa main gauche écrivait : c’est pour la gloire de la droite. Plus tragiquement ambitieux. Mon cas.


L’équipe d’Alexis, je crois que j’ai marqué 5 buts contre elle, battu de justesse Mohammed, écorché mes genoux en taclant brutalement sur la terre rapeuse. Je m’en foutais. En 5ème, parmi le collège de bourgeois où j’étais et où je prétendais être plus riche qu’eux, j’avais dit à mes camarades, malgré l’aspect hésitant de ma dentition, que je n’avais pas besoin d’appareil ; que mes dents se replaceraient d’elles-mêmes ; tant j’étais certain que mes parents, jamais, n’auraient les moyens d’un orthodentiste. Il s’en était trouvé une, dans le 20ème c’était je crois, Dr colla, à 9000 francs au lieu des 16 000 à Suresnes. Sans cette excuse la supercherie aurait été visible.


La balle piquée au dessus d’un gardien sorti trop prestement ; encore un but.

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05 avril 2020

La dé-foule.

atelier écriture L. Vasquez : thème la foule. 





Déconfiture d'une rue Image_10




fou  e   ab  ent l s d sparus foule creus e
q e  est e  t-  l 
 
vîle déserte :

c’est tu te lèves le matin, tu penches la tête pour retrouver klaxonnades ; mâtines de Paris 9. 
fenêtre vide
tu ne sais 
si le double vitrage
sert encore un but sinon l’effet de

môrt


Pétarade un engin à moteur, il sera le seul avant longtemps à vrombir 
camion à glaces : absent
ne fut jamais là 
tintamarrant cloches et
rires des enfants
tu l’espères tout se confond

la foule reflue 


foule deve-
nue


Déconfiture d'une rue Sntea_10 


De l’autre côté de la rue, l’immeuble exposé plein sud, tu dis, ils ont de la chance, l’immeuble avec des balcons, tu dis, la chance, de l’autre côté de la rue, le bruit des voisins qui font l’amour, ils ont de la chance, de l’autre côté de la rue, les voisins partis avec leurs cris, leurs gémissements.
Pas de chance. 


les volets

de l’appart
sont clos
il n’y a pas de

volets

 

Déconfiture d'une rue Entrea10


Grappe humaine de ci de là grappes vertes et pâles pépins jetés sur la route en travers légumineuse de brume et de pierre il en poussera de plus doux. 

Les vacances scolaires débutent, on dit. On dit, L’A13 complètement bouchée une foule de bagnoles, #restezchezvousputain. On dit. Une foule d’images dit re-dit répète. IL y a eu des bouchons sur l’A13 direction la Normandie et la Bretagne. 
Il y a des bouchons. 

C’était un hoax, un pour de faux, une info contagieuse, déformée, fausse et vraisemblable. 

Un kilomètre d’embouteillage d’après sytadin ; c’est l’effet d’optique des maladies à mort et des contrôles de police. Un kilomètre c’est 385 fois moins qu’une journée normale. Une journée comme il ne s’en fait plus. Les routes, les fours, les hôtels de passe ne résonnent d’aucun pas. Vide, l’A13.


En chine, des files immenses se constituent devant les crématoriums. A Wuhan il y a un embouteillage de cendres. L’approche de la fête des morts presse les parents
 ; 
les urnes funéraires doivent être restituées afin de procéder aux rites d’usage. 


Cent mille 

attendent à 
Wuhan.

 

vivants ou pas.



50,6 k inscrits sur le groupe Facebook bibliothèque solidaire. L’initiative visait, au départ, à sauver du désarroi les chercheurs et étudiants privés de ressources bibliographiques nécessaires à leurs travaux.
Désormais 50,6k fois, groupe organisé de flibustiers pillant avidement et sans culpabilité les oeuvres éditées par de petits éditeurs (ou non) qui dépériront de la maladie à mort : l’épuisement du fonds de roulement. L’éditeur « le monstrograph » vend pour deux euros les versions numériques de ses oeuvres. Un fragment des 50,6 demande un de leurs livres. Le monstrograph pour préserver du désarroi et de l’ennui les lecteurs a mis en accès libre son catalogue. Les 50,6k s’en foutent.
50,6k foule non absente
qui devrait être aurait du être absente.
les administrateurs m’ont banni après que j’ai évoqué la dite flibuste scandalisés que le scandale vint contre les solidaires.


Déconfiture d'une rue Foule_10

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