30 juin 2011

N'a plus peur du voyage qui aime en silence.

 

Tu as une odeur de poudre et de plomb en stase, et dans tes veines, dans le bain de tes muscles, c'est le vin des victimes qui trempe et qui s'écoule en fredaine, c'est le cri de martyr, c'est la couverture du condamné à mort qui grelotte de froid dans un coin de la chambre. Mes mains, sur ta nuque, se serrent amoureusement. C'est la forme de corde d'un pendu mon étreinte. Tu donnes aliment à la nuit quand tu t'abandonnes à la fête, à l'alcool et aux jours en bouton.

Sous tes paupières le jour impressionné ne bouge plus. Tes dents claquent et déposent de l'écume de lumière. Ta chambre est un matin raté quand entre les stores de tes dents le soleil d'hiver veut s'y faire une place. Il a bu à des étoiles impotentes, il a bu des lueurs stridentes pour t'être reflet. Pour être au miroir même miracle que tu es à la vie.

 

J'ai vu avant toi bien des choses, et je les disais des amours, j'ai cru leurs yeux de poèmes, de rimes et de strophes et je ne savais rien la couleur délicate des filles de sacre, de la peinture d'huile farouche qui te monte sur le teint, des tons qui te dissolvent, qui te dilatent, et le blond, le bleu, l'auburn, les polissures des cheveux à ton cou, agenouillés à tes lois et pour ta grâce dociles.

 

Chaque matin, ce qui m'éveille, avant le balbutiement de l'aube, avant le ricanement des tramways, et les poumons d'encre des oiseaux, chaque matin ce qui m'éveille, qui me surprend dans mon sommeil,c'est la joie de te savoir faire de ton pas des gestes de peintre. De puiser dans les forges enrouées de Jijel des actions et des mouvements. Dans ta voix est venue la note primitive du chant grégorien, dans l'étuve de musique de ton corps, du sanglot sacristain de ton foie, avant que les rossignols ne viennent déranger la nef de nuit, c'est toi qui parjure le jour, toi qui couvre d'une eau neuve le sifflement brun de l'angélus..

 

Tu es à ma bouche le tourment des langages oubliées, le caractère muet du sanskrit. Cette sorte d'asile où mes hurlements à tes seins capitonnés bondissent, se résorbent, se réduisent, tu es mon audace malade où la folie diminue, s'éclaircit comme un ciel en juillet. Dessus les lèvres, la peau se couvre du duvet d'espoir, la truelle du peintre répand sur la palette les couleurs du bientôt, quand la confluence de l'encre et des larmes creusera un lac de doux matin. Que les pigments arrachés de soir quitteront les saisons pour faire des flanelles une demeure où l'on ne vit qu'à l'étroit. Tes yeux devinent tous mes gestes, les crachent lentement, les caresses je les donne mille fois, dans le désordre de mes cheveux fiers, je les donne en aveux, je les donne en prophéties, je les donne en effroi.

 

Je me souviens des lundis d'avril, tu faisais succomber la folie publique, avec tes rires soyeux. Sous tes semelles j'ai trouvé des baisers d'enfants interdits et des hommes étonnés de ne t'avoir ralentie, tu as marché dans tant de villes, que tes pas craquent du paysage toscan, on entend des murmures flamands dans ta course, et un peu du tambour d'Arcole. Tu fumais des Craven A et tu disais dégarnir tes poumons de la vie lourde à garder, tu voulais en raccourcir la natte pour la porter plus légèrement. Parfois tu tendais un verre de miracle, et je croyais que tu y avais pleuré. Je le buvais comme un vin de messe, psalmodiant les prières qu'on lit bien, les yeux étonnés d'absinthe. Au liquide consacré tu offrais ton mégot, pris d'ivresse il jetait son masque d'aurore. Le vin déboutonnait ton chemisier, les cigarettes rendaient tes doigts d'audace. Et moi avec des reliquats d'enfance, je tournais la tête, je disais « je crée, je crée, s'il te plaît  je crée, je dois fermer les yeux pour jeter des images de rêve ». Ce monde inerte, accompli, fatal, tu l'as transmuté en un espace de possible, enchevêtré au sommeil, pris dans une ronce de délire. Avec tes airs de garçon manqué, tu t'es mise en moi, tu as gonflé de morsures mes petits pas timides. Je crois, tes dents sont de rage. Tu es en moi, je suis incrusté de nuit, ça se soupire longtemps cet amour, ça fait de longues foulées autour d'un monde perpétuellement rénové. Qu'est ce que sont les kilomètres quand on sait s'aimer en silence...

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31 janvier 2011

Les pleurs de vingt ans

J'attends minuit pour marier les rimeurs.
Aux petites filles cruelles.
J'attends la fermeture du corps-échoppe.
Pour braquer les virginités.
Dans les pleurs des garçons
Je fais des ablutions.
Dans le sang primordial de la fillette qu'on corrompt.
Je me baptse.
Mes promises ont des regards troubles de rouleurs.
Meely est une chienne dont deux enfants mordillent le regret.
Mélusine, ta voix est le fard de mes vies.
J'ai injecté dans la blessure faite avec les dents
Un peu de la salive de mon ventre.
Mon corps est une coque de métal.
Où l'eau pure des sources bataille.
Je suis infiltré de joie.  
Saleté de maladie !

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20 janvier 2011

Mignonne allons voir si les chaînes ont fâné.

          

        Je t'écris, parce que c'est la nuit, la nuit est son manteau de soie livide qui permet toutes les audaces. Je t'écris parce que c'est le tard qui commence à gonfler mes doigts de ce liquide opaque et dangereux qu'est l'outrance.
Quand je dis j'écris il faut entendre tout ce qu'il y a de musique dans un mot, celui-là qui du tiret casse en deux, libère trois odeurs distinctes et pourtant siamoises, mêlées dans un creuset ; tombes des corps ennemis et promesse de l'alliage.
L'amour sert de ce petit récipient d'argile, il unit les matières réfractaires, et mêle deux chairs-fictions qui vibrent en un sentiment béat, imbécile comme le serment des messes, qui rend les yeux beaux et les mains grises ; les doigts crochus de la caresse retenue et les cils courbés de la joie demeurée.

Une fois je t'ai vue, et la Loire coulait, elle coulait comme un crachat sur l'offense, elle y roulait, grouillante de vagues insensibles, on aurait cru le Rhin noir buvant aux flaches sombres qui mouillent les fauves des forêts, on les dit loups ou poètes, selon s'il fait assez noir dans la vie pour ne rien distinguer que leurs yeux d'éclair remuant. Il y avait la Loire, et la ville sentait le début de l'hiver, il y volait bas quelques signes de décembre, un cantique, un chant clos et le ciel pâlissant de son éternité. Il y avait toi quelque part, qui te tenait là, dans un murmure. J'ai le souvenir de ta voix ; une part mangée de ton reflet dans mes ivresses. Je n'offre pas de miroir pour les ombres de couleur, je mire les visages beaux comme des Pomone de velours dans les bouteilles vides de l'ivresse solidaire d'un partage : voilà mon pain chrétien, c'est du verre parfumé et sa mie recourbée, extrémités coupantes des brisures, boit à mon sang ce qui lui manque de rivière.

Je ne sais rien que les rimes insensées, retroussées comme des diphtongues ou des bijoux glissant le long des berges d'un corps éclot par le minuit. Fleur pâle gémit ses parfums, ta bouche s'ouvre, on entend la senteur impatiente qui brise ses longs doigts sur la peau d'un homme, et l'haleine de son envie te peint les reins, d'un zénith.

Je ne sais rien que les tourbillons qui brunissent les peaux, comme un soleil douloureux, comme un chant de Nerval qu'on harponne du fer d'un oubli, trois dents qui chacune représentent un espace, une dimension. La première est le ciel,d'où dévalèrent les premières lueurs, s'il lui faillait un nom ignoble on la dirait aube, la seconde ce seront tes yeux, il y peine deux amours du nom d'inconsolés, le dernier enfin, c'est mon ventre froid comme du marbre, il s'invoque d'enfer et demeure sous l'épaisse voilure des pas humains. Ces trois espaces, au bout de la harpe des musiques, forment l'Univers, l'auge bête où boivent les vies. Voilà la route des chutes, se meurtrir des trois dents de l'oubli, se couper de chacun des poisons qui s'y figent

Je ne sais rien que la nuit qui fume sur le bord du jour deux cigarettes comme les aiguilles d'une horloge, que le jour rétrécit comme des ombres dans le soleil cramoisi d'un midi qui grogne.

Le crépuscule se démonte comme une mer et les vagues qui montent, dans leurs crêtes d'encre ont des regards d'hypnose.
J'ai ajouté au langage les zones érogènes
Pour que l'on ne sache de mes mots
rien que le cri
Sans pleurs.
Parfois je veux dire "je" mais rien que le mot "déchirement" jaillit, comme dans ces terres que l'on creuse des ongles pour voir jaillir l'eau claire et chantante des amours et des soifs et cette terre fatiguée de doigts ne crache rien de pureté, et vomit des glaires : pétrole noire de cette nuit, belle endormie des croûtes terrestres. C'est comme un pus qui roulerait des yeux en place de la larme précieuse et funeste de l'oeil bleu comme une Loire guérie de la foule.

Mes yeux abritent comme des dômes les souvenirs plaisants.
Cette nuit
Dans la fatigue pleine de trous, de vides et de mots, c'est ton ombre qui y demeure, à la jointure d'autres ombres, proches de la cassure qui laisse voir ses sutures. dans ce dôme de paupières, où les yeux curieux sortent de leurs orbites voir le monde, gargouilles de la pierre flexibes, aux mouvements secrets, mamie crenelée.

Lucie, c'est un prénom dans ma bouche
délicieux comme la mûre sauvage
Du souvenir dont la liqueur
Parfume mes muscles.       

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02 novembre 2010

Elle.

Elle, que je ne nommerai jamais, m'offrait son corps comme une friandise, ou une consolation, les soirs tristes où mes vingt ans battaient plus fort qu'à l'accoutumée dans ma poitrine. Elle se déshabillait alors, dans un geste de mère qui vient prendre soin d'un jardin, et rendre ainsi à la nature environnante les couleurs volées par l'automne matinal. Je peux détailler chaque partie de son corps que j'aperçois toujours, en faction, dans le corps du reste de mes amours. Elles portent toutes les vestiges de sa présence et elles accueillent comme une urne la cendre du souvenir que déposent mes lèvres usées. J'aimais son calme dans ma furie, comme elle enroulait très précisément mes poings entre ses douceurs. Oui, c'était à la manière de la nuit qui pour vaincre le bruit de la ville, l'attaque par sa périphérie et en brûle lentement les contours jusqu'à tout à fait la posséder. Souvent, il est déjà l'aube, mais la nuit a vaincu quelques instants. De la même façon, elle suçait les venins de ma pauvre peau violette. Elle me tenait chaud la nuit, et je lui répétais toutes les nuits que je ne couchais avec des femmes que parce que j'avais trop froid dans la vie, qu'hors d'un corps de fille, les saisons de la mort ont de grandes dents de glace et une mâchoire de méchanceté. Je lui parlais encore, alors. Doucement nous nous sommes tus. Le silence impatient, le langage muet, qu'aucun maquillage ne pouvait poudrer, ni aucun artifice réparer, s'exhalait d'elle en invisibles perles. La sudation ne laissait aucune marque, le langage ne la frappait pas.
Des amants elle n'en oubliait aucun, elle refusait de ne garder d'eux que des nuits de plaisirs tressés, attachés, noués qui bétonnaient la route des âges d'années. Elle se souvient -aujourd'hui encore, j'en suis sûr- de chacun d’eux, de chacun d’eux au moins en sensation et n’en confond aucun. Elle les récite en jours, mois, semaines, elle les précise dans l’éclat de la lune, dans le gouffre céleste des étoiles, elle les raconte dans le haussement de sourcil d’un visage d’ange, où les muscles de cuivre d’un imbécile. Elle se souvient d’eux dans leur singularité et refuse d’en faire des masses indistinctes, agrégées de souvenirs et de râles. « Je n'en ferai pas de synthèse, pas plus que je ne les construirai en chapitre. A travers eux, j'étais quelqu'un, et non quelque chose, il y avait une voix singulière, une voix accordée à des doigts de musique, une voix qui suivait l'orchestre, la maladresse, l'assurance ou qu'importe les crues et les décrues. Je refuse d'oublier, je refuse de les associer, je refuse de disparaître, je ne serai morte qu'enterrée, et encore,encore ce jour là je te dirai de veiller sur ma tombe, d'y déposer un baquet d'eau que, quand fatiguée de la mort, j'ouvrirai les yeux, j'aurais besoin de nettoyer ce corps parasité par les bruits de l'enfer. J'inscrirai sur ma pierre tombale des mots, je dirai aux hommes « ne pleurez pas ici pour mon repos, je n'y dors pas, j'y pense ». Tu comprends, je refuse de me nier ». Elle conserve précieusement l'image des mentons fiers ou des gestes timides glissant vers les trésors convoités. Son appartement est une immense chambre noire où sa mémoire développe des instants comme des photographies.
Il lui est arrivé, sans donner de prénoms, de prendre l’accent d’un gitan qui la berçait de sa voix de guitare, elle m’a raconté ce soldat israélien, déserteur, les yeux jaunis de crimes pour qui son corps sentait la liberté et le sommeil. Elle prenait, raidissant ses membres, pour l'imiter l'allure d'un militaire hébété pour me dire ses cauchemars. Il lui avait raconté qu'il ne pouvait dormir, que les cris qui habitaient en lui se faisaient corps et matière, qu'ils avaient tous des prénoms d'Orient, pas de l'Orient des épices envoutantes et des mandolines, un Orient de poussières et de bombes. Elle me racontait avec son esprit délicat comme il lui était drôle qu'un juif cite l'Evangile malgré lui « Le Logos se fit chair ». Elle avait décidé, pour pousser l'ironie, de ne le voir qu'une fois par an le jour du Vendredi Saint, et tous les ans celui-ci lui répétait comme un psaume « J'ai deux morts, deux morts immortelles : l'enfance et le Christ ». Ils se verront dix fois, jusqu'à ce qu'il eut sa gloire minuscule dans l'actualité, les honneurs militaires. Il était schizophrène « les enfants que j'ai vu mourir habitent en moi, pensent en moi, pleurent et désesperent en moi. Je ne comprends pas leur langue ». C'était son dernier mot, d'une écriture précise, presque dactylographiée. Il est mort un vendredi saint.

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23 octobre 2010

Roman. ROMAN ROMONS.

"Ils ont voulu t'avilir ou t'honorer. Et qu'importe, tu les as tous enterrés, ces hommes, et tu en baises le front de Paris, Place de la Concorde, quand tu vois des autos embouteillées qui forment le bicorne de Napoléon, où les marches forcées de César. Elle rit l'Histoire de toutes ces femmes qui la défièrent dans la grâce, de Tarpeïa -brûlant d'or- qui voulut la gloire et n'en supporta pas la lumière, qui se tient debout sur le ventre de l'Histoire, à une petite place, un minuscule éclat comme les muses, les Chimène, les Roxane, à l'étroit dans des poèmes, toutes celles qui ont des points d'argent dans les cheveux, des cendres de diamant à la lèvre. Petites lépreuses, dit l'Histoire à son scribe. Toutes les femmes de ma vie sont de celles là, muses insignifiantes que l’Histoire ride que le temps lent et la seconde cruelle moquent »

La porte s’est entrouverte. Son grand corps de ciment et de lilas s’est évanoui en floraison, sur les draps défaits de la chambre à soupirs. Tandis qu’elle respirait, ainsi calme, je me suis approché avec des pas de fugitifs, je me suis approché pour respirer le printemps qui s’échappait d’elle, et y dérober un peu de sa tiédeur, en garder les impressions pour tous les jours futurs dont je sentais les bouches froides, les vents glacés et les peurs. J’ai ouvert grand les yeux pour que son corps de lumière m’éblouisse pour toujours et j’ai juré alors que je ne les fermerai plus jamais, s’il faut survivre à la nuit, s’il faut vaincre l’épuisement pour garder vivants les souvenirs alors je m’accablerai. Mes paupières n’ont plus jamais battu et l’éclat du souvenir me brûla la rétine à la manière des sabres brûlants que l’on promenait devant les yeux des captifs. Son grand corps avait tant servi le jour, tant servi la nuit, qu’elle l’accrochait au sommeil comme à portemanteau. Négligemment. Le reste n’était que mobiliers, cadeaux, tous les signes de son oisiveté. Dans cette chambre le nombre d’objets –immuables, multiples- égalaient le nombre d’hommes et de femmes qui y avaient épuisé des tristesses, qui avaient des mépris à chasser. La chambre tenait davantage du corridor. Par sa forme d’abord, par sa fonction ensuite. Plus longue que large on l’arpentait pour se rendre à quelque chose, pour exiger peut-être. Il s’agissait d’une transition, d’un pivot, d’une ponctuation mal assuré, de soupçons de cris, de parodies de plaisirs débattus dans des marécages d’égoïsme. Bien sûr des hommes sont venus se tenir là, comme une masse de nécessités, comme la charpente de sa psychologie. Ils sont venus. Ici, la voir défaire ses cheveux de printemps et de lys, ils sont partis dans la nuit et ne l’ont jamais vu, agitée des mêmes soubresauts qu’un jour, battant des mains, prendre délicatement de ses deux doigts fins et sauvages son crayon noir qui lui dessinait des impressions de nuit sur les yeux, ils n’ont jamais pu observer les bas qu’elles remontaient sur ses jambes pour imiter la douceur des mains d’un amant « jusqu’en haut des cuisses » ni vu sa voix se gonfler de larmes devant ses robes déchirées par l’angoisse. Ils n’ont rien vu de ses bras troués de douleur. Je suis venu souvent dans cette pièce, dissimulé sous les serges et les habitudes, comme une partie des lampes. Elle me considérait comme ses grands lustres aux éclats de cierge « tu jettes sur la ville la même lumière douloureuse » et il m’est arrivé d’entendre le froissement d’un amant au milieu des draps et son départ insensible et oublieux. J’étais une partie de ce mobilier, de ces

Je savais qu’il faudrait partir, que ces conversations qui s’épuisaient entre nous, que voir son visage très beau, mais très fou, où roulaient tous les matins des millions de néant, où les mots se déchiraient et n’arrivaient qu’en loques au milieu de ses bégaiements. J’étais un enfant dans les bras d’un fantôme. Un enfant qui soulevait les jupes et les draps de cette femme déjà éteinte, aux joues grises et enfoncées par tant de mains, tant de corps. J’étais interrogatif de ces grandes jambes qui balayaient dans la nuit. Mais je ne pouvais pas me réaliser. Je ne le pouvais pas, je n’apprenais qu’à étouffer. Avec elle. Alors. Quand la grande horloge finissait ses rotations infinies, quand elle arrivait au bout de ses gestes à deux doigts, je prenais un dernier germe de son printemps, une dernière respiration à ses lèvres violacées de vins, ou de nuit.

Je marche désormais dans les rues, où le poison s'est répandu uniforme, épais comme du chaos confondu dans l’air et infiltre les poumons : je ne respire pas, j’hume. J’hume l’oxygène aux particules brûlées et les longs bras de chaos, radicelles de loques enroulées sur moi comme l’anémone sur le grillage de fer. Il est l'heure, que l'ennui cesse enfin. Que ce chaos que j'expire jusque dans les ports anglais pour former la brume épaisse et gluante qui habille le ciel et les yeux de Londres m'étouffe. Je crache l'âme ; j'expire la peste. J'ai dîné, tout de même, j'avais vingt ans, je ne les ai plus, j'en ai donné un morceau –là où se tient la lâcheté- à Tania, à Tania qui me jouait avec les doigts Chopin, qui en cherchait la note bleue pour se la mettre aux yeux, en faire un fard, de la note, et la maquiller, et la voir danser de cyan, d'azur, enfin, de tout ce qui peut rendre vivant en elle.

Tania avait trop de nuit en elle ; trop d'années aussi, à nier qu'elle était née furieuse, fumée, ombre, tout ce qui de la vie est bouleversée. Les torrents, les tourbillons, les tornades, la Terre vue du ciel quand les nuages se massent et dessinent une étoile sans pointes -une séquelle, une simple trace de vie, forme confuse engendrée par l'Univers un jour de colère.

Tania, tapait frénétiquement sur son clavier, elle fracassait la pédale, elle voulait faire, disait-elle, "hurler la musique", et elle lui arrachait de petits glapissements, elle trouait le son, de semblants de colère. Elle avait étudié, longtemps, dans de grandes académies, au milieu des meilleurs professeurs sans que personne ne la fasse dévier de son but : être une pianiste virtuose. Quand elle atteignit son but, qu'elle se produisit dans de grandes salles où la foule qui même instruite demeurait foule, elle ne sut plus. Toute sa musique, chose liquide, fluide délicieux, s'était évaporée au seul contact de la masse, à l'idée de la moiteur de ces corps opaques. Aucune note ne s'échoua au public aride, traqué par la soif. Sa carrière de virtuose s'achevait dans un murmure suspendu. Le bois qui craque, la toux qui monte, le rideau qu'on froisse, l'agacement. L'assistance, hagarde, étourdie, inculte aussi, s'étonnait de ce silence et ignorait qu'elle se tenait face à l'Histoire : le premier requiem sans note. Pleyel qui inuhume. Tania est morte à vingt-cinq ans, dans un habit de pianiste virtuose ; muette du geste. Elle avait, vu dit-elle, se lever de l'ivoire des fleurs malades bleues-mauves qui voulaient lui mordre dans le cou et lui sucer le sang, elle disait qu'elle avait vu ces choses issues des jardins de la mélancolie où la musique était servile, elle ne jouait qu'aux ordres, ne répondait qu'à des commandements. Elle n'avait pas joué, disait-elle, parce qu'elle était pianiste et non tambour, qu'elle savait se faire la main des muses, de ce qui se tient titubant sur le trait de lumière fragile de l'horizon et non sur le sabre du colonel, sur le casque du caporal ou sur le barillet du commandant. La musique, dit-elle encore, est chose d'assassin et non de militaires.

Tania, chaque fois, qu'elle frôle le piano, qu'elle entend les Variations Goldberg blêmit. Elle s'incarne dans un corps différent, ses trente ans en paraissent cinquante, son dos se voute, ses muscles se nouent, raides semblables à des racines mortes. On ne peut plus la toucher comme un être, mais comme un minéral creux. Il ne reste d'elle plus qu'une intention, qu'une idée.

Elle voulait devenir un pinceau, une trace de lumière sur la grande toile, et voir ses lèvres durcir, striées de petites routes à caresser. Quand elle ajuste son reflet dans le miroir elle voit sur sa bouche qu'elle a tant mordu, des lignes de partition, des tas de lignes sur lesquelles les dents sont des copistes et gravent des notes. Tania ne mord pas ses lèvres, elle compose. Elle veut dire qu'elle ne parle plus, qu'elle joue. Qu'elle ne fait que ça, sa virtuosité lui est remontée, dit-elle, un matin, comme une nausée. Elle parlait de la musique, de son désir et croyait jouer, à la manière des petits cacographes qui disent écrire tandis qu'ils bavardent. Elle opérait cette même substitution entre l'idée et l'objet, réifiait en le créant par la seule croyance de son apparition. Elle était musicienne parce qu'elle prétendait à la musique, et tandis qu'elle discourait je voyais ses doigts gourds, incapables de la moindre fugue. Elle parlait désormais de musique, allumée comme une forge d'enfer, elle en disait de la musique comme on dit d'un amant qu'on éconduit, comme la lumière du matin, frêle encore, et qui use les rebords de la nuit pour se redresser, et tombe en morceaux ; s'éboule en pourriture.

Tania était ma découverte de contrées lointaines, imperceptibles, mon premier véritable voyage, ma première communion avec l'ailleurs. Je m'étais accoutumé à voguer sur des petits lacs en jurant d'être mort affamé sur l'Océan, et sa présence était une traversée, un dépucelage. J'étais rendu malade de ses absences qui me jetaient au milieu de mers tourmentées, des grandes nageoires de bêtes mythologiques qui vous secouent le corps, ce pauvre esquif qui traverse les eaux stagnantes de la vie, et chaque fois que je l'apercevais, blême encore de sa nuit d'outrages, violette de sa cerne unique qui lui tachait le visage (C'est le vin qui m'imprègne. C'est elle qui parle.), je muais en guetteur qui hurlait, "terre, terre" et se déchirait les lèvres brûlées d'eau de mer dans ce cri qui ne cessait pas "terre, terre" et cette terre était sauvage, veinée de mœurs barbares, et chaque débarquement me faisait un peu plus croyant, un peu plus supplicié. Je voyais terre sauvage et marécageuse depuis la nuit sombre et ces sommeils perdus, là où s'arrangeait le jour vertical pour corrompre l'œil et lui offrir des mirages, la lumière était sur son corps une épice. Rare et envoûtante, elle glissait sur son ventre, disparaissait contre ses reins, s'enfonçait dans sa gorge et ne rejaillissait jamais qu'en effluve. Certains yeux reçoivent la lumière, les siens la dérobaient et la recrachent lentement, en poussières de nuit, en blocs serrés de cendre. Disparaitre, voilà le mot que faisait ses caresses, quand elle m'en habillait le corps. Quand pour se croiser et se jeter l'un sur l'autre j'hurlais encore "terre, terre" du haut du mat et j'ignorais déjà, mes mains au contact de ses sucs, que la terre était chose pourrie, recouverte de vase et d'une salive ténébreuse et visqueuse : que l'on nommait désespoir.

Les cuisses de Tania étaient la plus solide des prisons, prison d'impressions et de jais ; de sensations et de vapeurs ; prison chimique et nécessaire. Plus bagne encore que prison : je l'appelais Cayenne. Elle me laissait voir le ciel, ciel parcouru d'ombres et de voilures noires, sevré d'étoiles, comme les forçats : d'un côté la jungle, de l'autre l'océan. Au cœur l'enfer du bagne brûlant et la main du bourreau suspendu, luisante de sueur, éblouissante de crime…Tania ne connaissait aucun évadé. Cayenne avait jadis joué de la musique, en taillant des cithares dans le bois de balata avec des cordes tressées d'une chevelure indigène. Elle avait pendu des hommes, cette Cayenne, aux cordes de marin qui se balançaient encore, les chairs bourdonnantes de miasmes, à ce qui était devenu étoupe.

Ces raies de rage qui pénètrent par toutes les fentes de la joie et tachent le bonheur.

J'étais trop pauvre d'abord pour voyager, pour découvrir les continents et me prêter/m'offrir un destin d'aventurier, de marins à la bouche édentée et aux gencives énormes du scorbut ; il me fallait commencer en d'autres voyages, d'autres découvertes, des bateaux de fortune, des radeaux instables. Mes haines justifiaient ma lâcheté. Je crachais au bourgeois l'argent qui pouvait lui offrir tous les courages, tous les départs dont le crédit faisait un fil d'Ariane. Ces cris de haine paralysaient mes départs.

J'ai commencé autrement.

Je vais chez R, A, V, C et dans cette géographie d'initiales, de prénoms, il y a du voyage. Chacune est un État dirigé par un tyran derrière sa porte, celle de ses origines, de la rocaille de la voix, du r roulé qui tombe comme la mer sur le torse des bateaux, comme la pierre de l'avalanche dans les chemins qui montent au ciel. Ma jeunesse se forme sur ces corps ; ce sont mes départs.

De Frida, c'est l'Allemagne, les bottes en caoutchouc à la voix de colosses, le pas haut des soldats, les frontières qui s'en vont et, plus loin que les frontières, c'est l'Histoire qu'elle assemble dans ses yeux, dans sa voix, dans la langue et jusqu'au trou de la gorge « oh encore un souffle, dis moi « Guerre », et quand elle prononce Krieg, je vois dans le ciel des armées sortir des souffleries du ciel -d'éclair- se fendre les côtes, je vois, je vois oh, une cerise –Kriek- sur sa voix qui se tait et disperse les images. « Annexe-moi ; Anschluss » et je l'annexe. Toutes ces ombres d'Histoire qui courent au plafond. Chaque fois qu’elle crie je sais la terreur des parisiens, quand la Grosse Berta la bombardait sans l’atteindre.

Il y a Nastasha au prénom de tsarine, à la peau blanche, et quand sa voix tombe avec son geste qui monte, quand elle me raconte au milieu des cendres du jour -la nuit- le bruit de départ que firent ses parents quand ils entendaient la rumeur des Révolutions, quand elle devenait la voix du peuple, la Révolution, je crois que je cherche à la tuer, à lui faire chanter l'Internationale à chaque cri d'extase que je lui arrache. Chaque porte est un pays ; et chaque pays un instant. J'ai mille États souverains, des qui ont disparu même de la géographie officielle et surviennent dans le souffle des historiens, je cherche avec la main, quand j'embrasse Songul, l'empire Ottoman, et je ne trouve sur le Bosphore que la Turquie, quand je plonge la main dans les lignes d'eaux je croise des régions arides où le trait bleu s'affine jusqu'à former les yeux de Lucie, je ne trouve dans les Balkans qu'une nuée de petits États plus faibles que mon biceps.

Putain.

J'ai faim, il me faut trouver quelqu'un où m'inviter, quelqu'un qui sera heureux de me recevoir, qui dansera. Je vais appeler Guillaume, je vais le visiter, avec son nez qui s'allonge toujours plus que son sexe. C'est un être désincarné, il est science -et donc juif- parce qu'il est presque verbe. Le verbe est un cartilage, une articulation, le verbe c'est tout ce qui n'est pas comestible de l'être humain, tout ce que l'animal affamé jetterait s'il découvrait un homme dans sa famine. Et Guillaume n'est que ça ; intelligence sans corps, un adjectif : génie.. Moi, les mains des êtres me traversent quand elles le caressent. Mais Guillaume, Guillaume va me donner un bout de pain, et ce bout de pain, de mon corps transparent risque d'échouer sur la place Attila Jozsef, de metraverser. La nourriture est une arme ; la faim une plaie.

J'ai mes vingt ans qui ne sont déjà plus vingt à offrir à des mères qui n'en veulent pas ; et si personne ne les nourrit je les avalerai pour en digérer vingt de plus. J'ai vingt ans qui gémissent de froid dans des parcs, des avenues, et se lassent d'être libres s'il faut avoir faim. J'ai vingt ans qui ont la tuberculose et crachent du sang sur les peaux de celles qui n'ont rien à m'offrir qu'un peu d'Histoire, une miette entre les dents.

Je vais rencontrer d'autres passés dans les rues.

Tiens. Salut Mikhaïl, il me raconte, comment il a la bouche plein de musique, et dans son pas lourd je vois qu'il a échangé la danse, je vois sa cuisse gonflée, je vois son corps qui grandit -, je vois tout ce qu'il a éteint de lui-même pour être si plein de ce chant. Il n'a pas trouvé Wagner : il en serait revenu ébloui ; il n'est que bruyant. Bruyant Mikaïl, qui me dit, ce qu'il a visité de femmes et d'hommes, et tant qui l'ont aimé "tant qui m'ont aimé". Les hommes comme un orgueil de plus, qui viennent s'ajouter à ce qu'il pourrait appeler « morale hésitante » et qui est déjà trop morale et n'a d'outrance que de bégayer assez pour refuser la vertu. Elle ne dit pas « oui » au vice, elle n'a seulement pas le temps, dans sa bafouille, de dire « non » à orgie qu'orgie l'a déjà renversé et qu'elle danse sur des tables minuscules, avec les bras d'envie, avec les seins de luxure, et paresse est sa morale, et tous ces archanges noirs dont il me conte et décompte les baisers.

J'ai faim, et ma faim me fait briller dans le noir, elle me rend visible à tous les passants qui s'inquiètent d'un être pareillement phosphorescent. C'est que je brûle, regardez moi, regarde-moi, toi qui ne brûle pas, comment c'est d'avoir vingt ans et d'avoir faim. Regarde, comme j'ai faim, regarde comme mon ventre est rond de désir pour toi, comme il est prêt à se vendre, comme mes vingt ans peuvent t'offrir leur jeunesse pour un lit, un drap, pour un chiffon, pour un os à moelle. Laisse-moi goûter le sucre qui coule à tes pieds, qui baigne ta bouche, qui s'égare dans la ville. Je vois le jour qui grimpe et scintille comme des cristaux de sel.

Et cette faim, ce bruit, cette voix, tout ça est mythologique, je veux dire la mythologie c'estl'habit de lumière de la réalité, c'est la croyance, la mythologie, c'est son obsession, son évidence, c'est la peau noire de l'esclave ; la jaune des mathématiques. La mythologie, c'est la poussière et le fracas qui nimbe la balle qui s'échappe du pistolet, c'est le cri que pousse l'agonisant, c'est tout ce qui est hors du corps, hors de l'Histoire, c'est tout ce qui prend de la place dans la bouche et n'en occupe pas dans la mémoire. Ce qui la sépare de l'Histoire, qu'elle nous habite le corps et abandonne l'intelligence. La mythologie, c'est la beauté du monde, c'est ce qui lui permet de durer, c'est enfin, quoi, la musique qui s'est soudain levée comme un vent pour porter les tambours de Napoléon et prendre Arcole ; c'est celle qui s'éboulait -soulevée par les Walkyries- sur les corps des génocides. Celle dont on se demandait, pourquoi elle ne s'est pas tue, pourquoi l'horreur l'a tant nourrie, pourquoi elle avait faim de drames, la misère, de violences, d'âmes brisées et de corps décomposés. Pourquoi la musique -l'art- est un tel charnier.

La mythologie est l'anecdote de la vie.

J'ai faim, je vois Anne pour. C'est déjà fait. Elle me met les yeux sous le nez, et me dit « regarde comme ils sont beaux » et elle adore ses yeux qu'elle montre comme des boucles neuves, comme deux immenses vanités. Ses yeux ce sont deux pierres bleus, des opalines, minéraux morts ou alors  cristaux de voyant. Je n'ai rien vu, d'avenir, de passé, d'émotion dedans. Elle me tend les yeux, et c'est comme si elle les caressait, ses yeux, comme si elle me disait touche comme ils sont doux et profonds, on dirait des sources -taries. Et je lui rétorque amusé, que la seule profondeur du monde est le sexe des femmes. Mais elle insiste, elle veut que je lui touche les yeux comme les hommes touchent, que je dise la naïveté.

Je ne l'ai pas dite.

Je préfère les prostituées, elles sont muettes. Muettes comme un criminel. Je crois que c'est ça, le crime rend muet. Il censure la parole inutile, puisqu'il y a un geste, un acte, ô un acte sublime, qui suffit pour parole.

J'attends le criminel qui ne parlera pas mais dont on saura qu'il a voulu parler alors qu'il assassinait, violait, pillait lorsqu'il s'est mis sous l'ombre de la Cour d'Assises qui finit toujours par s'étendre assez pour coincer la fuite avec l'aide du jour. Je veux qu'il dise qu'il voulait parler, mais qu'il était trop lourd de crimes, qu'il l'avait déjà en lui et qu'alors il ne pouvait rien dire, que sa bouche, refusant d'articuler, ne pouvait que mordre.

Je veux l'entendre -sans un mot- indiquer qu'il devait parler et qu'il devait le faire de tous les moyens, par tous les gestes, qu'il devait soulager son muscle du crime qui le tétanisait.

Alors il a tué. C'était sa voix. Ce geste. Son langage de signes.

Qu'il dise ça, enfin, sans un mot. Et que je l'entende.

La parole ne sert pas les gens beaux, qu'ils ouvrent la bouche pour lécher, embrasser, ce sera bien assez pour ceux que la poésie a déformé ou que la fortune a élevé. La beauté, chose muette, statue, qui jonche les jardins de rois.

(La belle bavarde)

Elodie, est une femme dont on se demande pourquoi elle n'est pas née en marbre ou figée dans le bronze de son corps. Pourquoi merveille de chair et de formes était capable de mouvement, d'abandon et d'exercice -factice- de volonté ? Son corps ne devait être rien d'autre qu'un objet posé sur son socle de pierre -désir des hommes, qui traverserait le temps dans sa matière brute, dans son cristal primitif et éternel, dans la nuit blessée où elle serait l'alcool transparent des verres. Ce devait être une autre nuit, une nuit basse, qui monterait de la Terre, tandis que la nuit haute y tombe. Elle devait être fleur -rose et pissenlit- mais se pensait humaine, croyait aux choses du bonheur, aux bassesses que sont les paroles des garçons, abandonnait vertus et vêtements dans des draps -mes draps- jusqu'à en devenir spectrale/vieille. J'ai connu sa peau et  mon cou a gardé la brûlure de ses lèvres. Elle était puissance et toute sa puissance était corrompue par ses tentatives d'esprit. Son humanité l'avait avilie. Quoi qu'elle fût elle a fini de l'être. (ici=gangrène ?)

Le crime dessine des muscles et sublime ; le remords défigure. Combien j'en ai vu d'amoureux, les jambes nouées à la place de l'accusé ? Combien sur ce trône, sis dans la majesté qu'exhalaient les regards réprobateurs des curieux, qui abdiquaient dans l'aveu. J'ai vu alors la couronne lourde leur tomber du crâne et l'hermine leur glisser des épaules, j'ai vu leurs traits se creuser, j'ai vu que le regret était la première ride dans la beauté et la beauté -qui n'est beauté que parfaite, inaltérée- était fatalement touchée (peut-être décomposée, lèpre, ou autre chose, qui défigure, comme l'empoisonnement aux radiations, quelque chose dont on peut dire qu'il fait «  tomber le visage » qu'il rend « humain », filer dans l'idée qu'il y a de beauté que dans tout ce qui n'est pas humain, que les plus beaux ont la cruauté des animaux, des plantes, des prédateurs, qu'ils ont leur appétit de minéral aux allures)

(intégrer mon truc sur mes yeux de bile ici qui recouvrent le monde)

Les avocats de la défense, quand le criminel avoue, ont un geste d'humeur qui n'est pas celui- vulgaire- d'avoir perdu une affaire, d'avoir taché une réputation ou envoyé en enfer un innocent mais celui de n'être plus amoureux, d'avoir aimé une grâce qui était faiblesse, faille que le juge, frappant de son marteau, fend. Les avocats ne défendent pas des clients mais des amants.

Je vais aller voir des criminels, des rangées, légions, bougres et bougresses, raides de principes et de désir puis voûtés de gloire. Ceux qui ont une mémoire de papier journal ou, pour les plus agiles, de photographies en noir-et-blanc du jour où la nuit, lasse, a cessé de garder leurs corps et ceux dont on a trouvé aucun corps, que la justice a poussé d'une main plus faible en prison -et qui savent la séduire, de leurs muscles toujours là, qui lui remontent le bras, en baisent la main, et bientôt recommenceront.

Je veux visiter des prisons, m'égarer dans ce « corps social » où chaque être est déjà une cellule, je veux voir ce bâtiment gris qui fait un automne à la ville où il a poussé, et toutes les caresses que s'adressent les prisonniers, ces caresses où personne ne fait la femme, mais où l'un des amants fait le mort. Comme les prostituées que j'aime tant de leurs silences qui se disloquent en autant de larmes, ces larmes qui ne percent pas, qui ont durci sur la peau, pour en faire une autre peau, douce mais rugueuse, à laquelle s'accrochent les mille envies du monde.

Je suis en prison, dans mes nuits, et je sens la brutalité vile d'un homme trop grand, trop imposant, et je me sens pousse qu'abîme le fruit qui chute de l'arbre, le gland que le temps décalotte et qu'écrase le pas sauvage. J'ai peur de sentir l'envie du bourreau qui traverserait la nuit, qui fracasserait le phantasme pour entrer dans la réalité. Peur, de sentir le sexe qui se dresse, peur que tout ça devienne une histoire, où le sperme lactescent qui jaillirait me crèverait le poumon et m'asphyxierait le cœur.

Je n'aime pas les hommes ; je désire des criminels, je désire ceux qui sont jetés là par la vie, ceux qui subissent les événements ou même parfois les nés criminels, guidés là par la seule pulsion primitive. Ces siamois du crime, hydre de l'infraction. Ce crime qu'ils ont attendu de commettre, la gestation du traitre, le plasma de forfaiture, ce qu'ils réalisaient déjà dans l'imagination, qu'ils ont commis cent fois d'un plaisir décroissant par-delà le rêve. Combien d'images et de corps virtuels ont péri dans leurs bras avant que ne s'abattent le premier corps, avant que ne s'écrase la première victime. Ils ont perfectionné leur art –parce que c'est d'art qu'il s'agit- sur des images, avant d'atteindre les hommes. Tous ceux là se sont mélangés au délire jusqu’à ne plus pouvoir s’en distinguer, en former l’une des parts.

J'essaie de leur ressembler parce que je voudrais être beau, j'essaie de me distinguer, de me farder les yeux de petits brouillons de crimes que sont les ruptures brutales, les adieux cruels, que sont les départs en sursaut des corps amoureux. Souhaiter avoir le poing qui serre un crime qu'on ne montre pas.

Je n'ouvre plus les doigts, je ne montre plus ma paume, parce que s'y tient un crime, que j'étouffe, et s'il se libérait, s'il venait à percer, à montrer son dos, ses épines au jour ferait tourner trop de têtes, évanouirait trop de corps. Je le chéris, jusqu'à ce qu'il dévore/crève ma main, que le crime m'honore de sa première souillure. Mes amantes d’ici et plus encore mes amours jusque Margot –pour Margot nous avons le temps, Margot c’est plus tard, ce sont les roues du départ, les grands souffles des locomotives et leurs trainées de charbons et de sueur, Margot embrassait la route-

C'est ce qu'il faut dire au procureur qui énumère les victimes comme un mauvais comédien, c'est qu'il en manquera toujours un, que la police lui a remis un mauvais manifeste, que le décompte est erroné, il me manque « moi ». C'est secouer la tête en entendant le silence qui suit la prononciation du dernier péri, silence pesant et imbécile, rempli de volontés et de paroles, silence bavard, qui nous répète précisément, d’une voix affligée « Vous entendez bien ce silence, voilà ce à quoi le criminel condamne ses victimes, vous entendez bien, vous remarquez comme il pèse, le silence total après que ce faux juge eut à disposer d’une vie. Vous remarquez combien l’heure est grave, comme le temps est inquiet. Vous remarquez bien, n’est ce pas ? ». Reprendre avec tendresse ce pauvre acteur de boulevard. Lui dire « ce n'est pas grave ».

Et les criminels s'ils avaient encore une voix, une parole, diraient "ce n’est pas grave" et ajouteraient « Je suis le premier sang, la première blessure, la première plaie de ce crime qui gémissait en moi. Il me faut le nourrir ce crime, celui dont on est enceint, qui jaillit de nous, plein de barbarie. Devrait-on laisser mourir de faim son enfant au prétexte de l'humanité ? »

Il faut désirer.

Mais ces nuits s'épuisent ; et je m'endors la paume serrée sur un secret, le ventre tremblant contre le corps d'un prisonnier.

Aujourd'hui il me faut visiter un ami, savoir combien il me doit, recouvrer toutes mes créances pour partir, pour visiter la Hongrie et avoir faim et apprendre cette langue qu'un peuple fit sienne en entendant le diable tomber du ciel. J'accumule des centimes, des petits océans de monnaie qui se cherchent des affluents impurs.

Je voudrais dire "j'ai faim" pour être heureux, pour dire, par transparence, "je suis libre". Le ventre repu, plein de graisse épanouie, fabrique des serfs.

Je pars. J'ai mes vingt ans, quelqu'un là bas en voudra, ou bien au moins de mon accent français, ou bien au moins de mon élégance, ou bien au moins, parce que j'ai un cul et une bouche, je n'aurai pas faim.

Je vais voir les amantes, avant, je vais m'habituer aux voyages, à l'Histoire que je connais de ces endroits, de ce pays qui se tenait -jusqu'à mon départ- derrière cette porte, rue Gallienni, Kristina est hongroise, et je vais savoir le bruit lourd des Csikos -qui sont déjà une poésie- dans ses mains qui m'attraperont le ventre, dans ses soupirs, dans nos corps mutualisés, dans ses cris. Dans quelle langue elle jouira ? J'en apprendrai les mots,  les sons, pour quand ce sera mon tour, là-bas, de jouir. Kristina s'endort ; sa conscience est plus lâche. On dirait une morte. Une petite fille que le sommeil éteint, un néon essoufflé. Je lui murmure des mots doux ; puis des mots durs. J'attends une réaction, d'être sûr qu'elle est déjà plus loin que la réalité, quand je m'en assure, je me lève. Je fouille ses poches. Il y a des restes de panique dans mes gestes, et c'est pourquoi je me suis allongé sur son flanc, pourquoi j'ai souillé de vomissures son corps d'aube, pour apaiser mon corps, pour épuiser dans sa bouche tous les bruits qui me révéleraient. Les crimes se commettent de nuit parce que le noir va mieux au criminel. Je compte l'argent, fragmentés en pays -c'est un premier voyage- pounds, dollars, yen, yuan, dinar, pesos -et des taches de sang- les bijoux, je vole les diamants et tout ce qui brille -ce qui m'évite de lui prendre ses yeux. J'ai les poches pleines d'elle ; ses reins plein de moi. « Ô Balances Sentimentales ». Premier pas dans le crime, au nom doux à l'oreille : « délit ». Je fouille, je cherche, je racle, pour des trésors ici, une richesse, quelque chose qui luira, fera un plastron quand la faim tentera de me fendre l'estomac, quelque chose qui me rendrait immortelet vivant si je n'ai nulle part où dormir, si les bancs se dérobent, et que la prison me refuse son étroitesse. Je cherche une noblesse, une distinction. Un solitaire, là, pour manger, une chevalière frappée de grandeur. Oui. J'ai le corps mou de l'or chauffé pour que s'y impriment tous les blasons du monde...

Je suis obsédé par l'idée d'exister. D'apparaître au monde et m'assurer de n'être pasimpropre à la réalité. C'est pourquoi il faut fréquenter dans les endroits de la foule qui pense faire du bruit et ébranler le monde quand elle y bruisse. Je couche avec C, que j'ai rencontré chez G., et le craquement qu'elle produit sur mon corps me fait penser à celui des feuilles mortes que je foule. Elle est l'automne sur lequel a marché l'hiver. C, A, V, F, D, sans poésie,ni musique.

J'aimerais faire la goutte lourde qui roule sur la feuille.

Ça me facilite le silence, l'absence d'aveux, de commettre un crime dans une langue que je ne parle pas. J'ai la bouche cousue de l'assassin ; ouverte de l'affamé. J'ai trouvé cette noblesse chez Pauline à la bouche si close qu'elle ne s. pas.

Anthony, que j'ai appris dans le bruissement des foules, est le seul que je peux évoquer sans l'odeur de dégoût qui émane de moi ; sans l'odeur de désespoir qui émane d'elles. Il est une image de la sainteté en tout ce qu'elle a de naïve, de grand, de tendre. En tout ce qu'elle a d'immaculée, comme si toutes la sournoiserie du monde ne pouvait l'atteindre qu'il errait là, dans le monde, avec un corps qu'il savait se faire confronter à d'autres corps, mais sans que jamais, ce corps ne devienne une trivialité qui justifie la déliquescence. Il n'était pas de chair, mais de grâce. Je ne l'ai jamais vu se recoiffer, et alors qu'il portait la main au sommet de son crâne je le voyais replacer une auréole. La malice du monde lui glisse sur l'âme comme les mains de l'homme sur le corps de la sainte. Il était de cette puissance qui se rend éther pour les autres, que leurs vices ne peuvent pas pénétrer. L'argent, surpris, dansait devant lui, montrait les cuisses, les jambes, les beaux yeux gris, dorés, son corps à froisser et toutes les promesses de soumission, et Anthony riait, il passait sans voir l'argent dans sa longue parure de papier. Poison inerte ; ombre à peine.

Bientôt j'ouvrirai la main, dans un autre pays, dans un autre Etat, dans des villes basses comme les eaux d'égout qui les gorgent, je desserrerai le poing et les doigts feront tous une tige en floraison, les pétales éclos du crime. Dix doigts surmontés de l'éclat brillant du courage ! Dix doigts qui se découvriront des bagues desquelles qui auront chacune dissimulée dans leurs éclats de pierre. Bientôt je commencerai ce voyage, je détournerai les kilomètres, j'escroquerai la distance, je la ferai pâlir.

Je me suis toujours senti comme cette gare qu'aujourd'hui j'envahis

Les effacent sans un murmure

Aujourd'hui, alors que j'abrutis ma jeunesse sur un bureau, que je la vois sur la surface polie, nacrée, cirée du bois des meubles, je vois mon visage fané, parcouru de rides impropres. Je vois dans les billets accumulés une masse de renoncements. Dans les ordres qui me passent, dans la mécanique basse.

 

Il n'y avait pas de grammaire pour nous, elle était inefficace, inerte son danger, sa matière et sa propriété disjonctive étaient chose immobiles. Nous pouvions dire "elle et moi" ou "elle ou moi" que nous étions toujours distants de la même longueur, séparés par les mêmes murs ; proches des mêmes inclinations, unis d'une haleine semblable.

 

Après qu'il fallut partir elle me laissa

Que ce grain semé m'offre, alors que je l'oubliais, une floraison de printemps.

L'écriture est une entreprise de démolissement que l'on réalise dans le voyage, il faut partir, pour connaître le démolissement dans toutes les langues, savoir toutes les expressions idiomatiques, de l'écrasement, pourrissement, Il ne suffit pas de faire tomber le mot de son porte-mine, de le tirer de là, comme un sabre et crier "hue, dia".

Je viens à me demander s'il avait existé, s'il ne s'était pas s'agit d'une image consciente, fabriquée avec tous les attributs des autres pères sans qu'il ne fut jamais qu'une tentative d'imagination. J'avais rêvé un père, il n'y avait qu'une absence.

Ce qu'ils aiment c'est une époque, une époque qui se perdra dans le marécage du temps, dans l'écume furieuse de l'avenir, ils aiment un instant, un moment, et pas un être, ils le défont pour le résumer à un caractère une humeur. 


Les gens se trompent. On ne cherche pas de raisons de vivre, mais des prétextes à mourir. Toute ma vie j’avais mis ma mort en scène, j’en avais orchestré les chœurs, les chants, préparés les discours, et aménagé la tristesse. J’étais encore vivant et l’on me pleurait, on déclamait des oraisons, je crois même avoir aperçu au milieu du cortège un de ces procureurs odieux mués en prêtre « il n’y a que la robe qui change ». 
Je voulais qu’ils me voient comme une algue pour laquelle la mer se retire, lentement et qui sèche tandis que le reflux s’accentue jusqu’à n’être plus rien qu’un craquement. Dont la seule trace d’existence serait le crissement du pas mêlé au sable. 

Mon départ vers la Hongrie a été commandé par ce prétexte de mourir. Cette envie de voyager, de découvrir des pays délimitées par des langues, aux géographies neuves et aux yeux irisés, ne naquit que parce que j’avais rencontré Margot et qu’elle m’avait menti. Sans elle, je crois, que je serai resté ici, à vivre une vie morne, à me coucher tous les soirs sous un toit que j’aurais appelé ciel - ciel sans étoiles, nécessairement, plat, uniforme, vidé de surprises, sevré de Dieu depuis si longtemps- dans les bras froids de l’austérité. Ma vie n’aurait jamais débuté et avec le rythme monotone du déclin m’aurait figé. L’habitude porte sur son front le pouvoir des gorgones. Si je n’avais pas brûlé pour ses deux grandes mains calleuses, j’aurais su m’éteindre et railler l’exaltation jusqu’à la tiédir, mon désespoir sans être dompté aurait été rendu chose commune, naturelle, ma mélancolie une captive droguée aux médicaments, maudite chaque jour par ma fureur. Pis, peut-être n’aurai-je plus eu le temps de souffrir, tout parcouru d’informations, de volontés, de décisions, aurai-je été obsédé par des virtualités inconséquentes. J’aurais feint longtemps encore de l’aimer, nous aurions noter vie sexuelle sans excitation mais sans déception, toute mesurée. Ce n’était pas Byzance et pourtant je lui détaillais des plaisirs qui n’avaient pas pris en moi, j’appuyais ma fougue sur des souvenirs. Nous baisions sans surprise, et je lui racontais les émois que seul Wendy m’avait offerts. C’est elle et ses dix-sept ans qui me déchirèrent les entrailles. Ma nymphette, j’aurais pu l’appeler Lo’ ou Francesca, je préférais la dire « Liberté ». Fille divine, ses caresses, son désir, tout ce qu’elle avait de méprisable, toute cette tombe que frénétiquement ses ongles creusaient pour moi concouraient à me faire disparaître d’ici. 

Margot était une source, un puits aux cent mille ans de douleur accumulés, eaux stagnantes, 
En me tuant elle m’a offert la liberté. 

Ce mot me pèse trop lourd dans le cœur. Je lui ai tant formulé que mon corps le produit en masse et le stocke comme une graisse et le roule autour des organes. Ce mot, délicieux au prononcé, doit franchir les lèvres où moment de sa création mystique, il ne se conserve pas et se découvre très vite des appétits. La substance, délicieuse quand elle s’épanche, assassine lorsqu’on la retient. Elle a des fureurs de condamné à mort et tente de s’évader de mon corps comme d’une prison, elle y enfonce des tunnels, invente des évasions. Rebondit contre les os, les suce. 

J’ai failli me laisser mourir. C’était le 19 octobre 2010. Je suis sorti, en silence, ce silence que j’ai appris en voyant les réfugiés poser l’index sur leurs impatiences, et j’ai marché jusqu’aux voies de chemin de fer qui frôlent ma ville. J’y suis allé découvert pour que l’automne et le froid m’habituent aux saisons de la mort, que j’en sache toute la fraicheur. J’ai attendu, les bras étendus, le baiser glacé du métal. J’attendais d’hurler « La modernité m’a brisé le corps », mais rien n’est venu. Un mouvement social avait paralysé le fret. La grève m’a sauvé la vie. 

Je lui avais tant dit je t’aime que lorsque nous nous quittâmes mon corps continuait à en produire la substance. Délicieux lorsqu’il est prononcé au moment de sa conception, 


Il m’est arrivé de cesser d’écrire de longues semaines à cause du conflit qui oppose l’exaltation du poète à la mesure de la vie salariée. De rester des heures à comptabiliser les silences et les mots atrophiés de ne pouvoir jaillir. Je les avais habitués à la liberté, ils circulaient de mes rêves au réel, et du réel au rêve, pouvaient me déranger à toute heure du jour, de la nuit, j’avais des effets à leur consacrer, à les parer de beaux vêtements et de charmantes attentions. Les mots avaient l’importance d’une espèce de fleurs rares pour le botaniste qui le regarde avec autant de passions que d’inquiétudes muettes, développer leurs pétales aux couleurs inconnues. Ma proximité avec eux me les rendait aussi proche que la mélancolie, et lorsque Margot s’étonnait que j’écrive dans le noir le plus complet, je lui répondais « Je sais où sont les mots, je les entends qui me réclament». 

La bile unit mes mots pour en former des phrases. Elle est ma grammaire. 

Je suis parti en riant de cette chambre d’hôtel en disposant les objets de telle façon à ce qu’elle en prenne une photogaaphie avec son appareil abîmé par tous les règlages, c’est un œil que l’on dévisse, que l’on truque, c’est un œil que l’on manipule et que l’on drogue de lumière, de profondeurs. Il voudrait voir, mais il n’a pas le droit de voir, il n’a pas le droit de voir, il doit être un instrument, un objet soumis 

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30 juin 2010

les coeurs retroussés

Tu auras le cœur retroussé comme la manche sur le bras du forçat, il aura des marques de cuivre et des traces de souffrance. Tu auras le cœur tétanisé comme le muscle brusqué par l'effort, et tous tes amours, tous tes hommes et toutes tes femmes à adorer seront un ailleurs, une sorte d'indistinct paysage que tu verras au loin. En te retournant, dans le pas léger des petites filles tu verras marcher vers toi ta jeunesse et sa couleur d'opale, tu verras dans le lointain des corps qui seront des dunes de la même manière que dans un désert pleine d'eau miraculeuse et ta soif même sera un mirage, et ton appétit une impression, et des pièges marécageux. Tu pourras boire à la bouche de ces passants au corps de majesté, et ton corps s'emplira du sable des mirages. Tu te seras désaltérée de poussières.

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27 juin 2010

Wendy.

Avant de mourir j'avais relu tes mots pour me donner du courage. Pour en extraire le poison essentiel. Pour en avaler la magie infernale. Avant de mourir, j'ai relu tes mots qui commençaient ainsi "Je n'ai plus aucun respect pour toi" et qui finissaient dans un espoir de terre et de cimetière.

J'ai souvent pensé aux cimetières et à ce qu'ils pouvaient entretenir de joie. Je me suis imaginé une prostituée qui se tenait près des endeuillés et toussait un peu plus fort que leurs gémissements. Je me suis imaginé des veufs qui avaient un chagrin à déposer par saccades, qu'il ne suffisait plus de larmes pour fluides, pour expulser la meurtrissure du dedans.

Je me suis demandé si papa pleurerait moins fort que les talons qui butent sur le vice et l'angoisse.
Je me suis demandé ça tandis que je mourrais.

Tu n'as plus peur la nuit parce que tu y reposes avec des joues pleines de couleurs. Les miennes avaient blêmi ce jour là, blêmi devant l'horreur qui se soulevait de moi, blêmi sous la voix étrange et maléfique qui heurtait mes tympans intérieurs. J'étais devenu un corps entier à l'intérieur de mon propre corps, un homoncule de sens, de nerfs et de douleur remuant dans moi.

Le plus grand reproche que l'on peut faire à mon existence c'est d'avoir une trop haute idée des choses ou plutôt de leur croire toujours une noblesse nécessaire, une inspiration soudaine qui remplacerait le sang. Tout désir doit être majesté, et sans lui il n'est qu'instinct et donc vulgarité. S'il n'est qu'expression, s'il est sans faculté, alors il ressemblerait à un corps inerte, à un squelette de salle de classe qui ne tient que grâce à la ficelle qui le suspend. Il faut des muscles au désir et à l'envie ; il faut une grâce au geste.

Je t'ai déjà écrit que j'aime tant la beauté du geste que je me fiche de sa conséquence, que de voir son mouvement s'épanouir et fleurir dans le jour, se départir du corps qui l'enfante suffit à ma joie. Il est ainsi des mains d'assassin que le meurtre a brûlé et dont j'oublie qu'il est de meurtre, ce geste, qu'il est une fin, un chaos en lui-même, j'oublie même de la paume ses linéaments noircis par la flamme, j'oublie la chair dissoute par le crime. Je ne vois rien de l'infirmité que pose la morale sur les poignets du condamné, je ne vois que des bracelets qui brillent au soleil, je ne vois rien d'autre qu'une parure et même une noblesse, une sorte de chevalière. Je ne vois pas ce poids qui les leste, de leurs dos courbés par la loi se croquent des pays, des ébauches d'endroits, et la promesse de voyages en des endroits "poivrés et détrempés". Un monde de poèmes.

Je t'aime toi, dans la cruauté dont tu m'as étourdi, et j'aurais mieux aimé qu'il n'y ait que des tendresses, que loin là bas, l'horizon s'enfonce mollement dans la mer. Ca ne se fait pas, de voir un horizon qui soit un ruisseau, il est une cascade que la pierre tranche. C'est ce qui s'est passé, ça a coulé de tant de couleurs Wendy.

J'ai accouché de la mort et personne ne le sait, j'ai accouché dans des draps blancs, dans les mains d'un médecin, j'ai accouché par la bouche et j'ai vomi l'âme dans ces endroits. J'ai trébuché dans la mort, j'ai courbé la tête, j'ai visité des salles interdites, je me suis enfoncé dans un noir qui est plus noir que la nuit des forêts, j'y ai marché des heures à la recherche de la lumière de l'évasion. J'ai marché dans mon propre décès, j'ai parcouru les sentiers de ronces, j'ai cherché les fourrés d'orties pour que la lumière de mes sangs éclairent la mort, je me suis jeté contre des silex pour les voir frémir de feu.

Je n'ai rien vu, et pourtant je suis mort et tu m'as tué. Tu m'as tué deux jours durant, et deux jours j'ai erré, je croyais qu'il fallait descendre pour venir te chercher. J'ai parlé au diable qui ne te connaissait pas, j'ai parlé à des flaques de lave qui t'avaient vu, croyaient-elles, danser sur les roches en fusion qui sont leurs yeux. J'ai vu des épines frémir à l'idée de ton nom, et murmurer qu'elles sont tes cils, qu'elles en ont accroché tant des hommes sans figure, tant des femmes sans corps, qu'elles en ont vu tant passer, qu'elle n'avaient plus assez de pointes pour les compter.

Je suis descendu si bas, si bas, que je ne croyais pas l'Univers si profond, et qu'à chaque pas, qu'à chaque marche j'en découvrais mille de plus qui tourbillonnaient vers l'infini et y faisaient un nouveau précipice. Qu'à chaque mètre parcourue ce que je croyais être la ténèbre me semblait un ciel lumineux, la nuit réinventait le crépuscule.

J'ai cherché, fouillé, gratté fabriqué avec la terre meuble des clochers pour espérer faire sonner l'angélus et le voir ramener le jour.

J'ai vécu mort.

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18 mai 2010

Luxure.

J'ai eu besoin de te chasser pour avoir à te réclamer. De te mettre hors d'atteinte de mon ombre, de mon sexe, et de mes doigts. De tout ce qui de moi est fleur, jardin et odeur, de t'éloigner de corps qui se brise en tige fine et parfumée, en suavité comme une femme de légende changée en roc sur la proue d'une île, et qui se brisant laisse apparaître des mondes aux contours de troubles, aux visages émaciés, où l'on se croirait dans tes temples de barbarie, où les flutes ne jouent que des marches funèbres, où l'on mène des peuples en moi, et les menant en moi les accompagne au charnier. Comme les larmes qui ne crèvent pas encore et se tiennent au rebord de la paupière sont un funambule transparent de grâce et d'hésitation, comme le condamné à mort qui attend sur les barreaux de son cachot que le verdict lui tranche la gorge, lui empoisonne le sang, lui brise la nuque ou bien lui leste de trépas les poumons, je t'attends.
J'ai besoin de te chasser pour avoir un peu mieux la cicatrice du criminel qui me part du cou, pour avoir de toi après que tu sois devenu un crime, crime majestueux, fille rose devenue blanche morte par le secours de mon être, en poussières de cristal, en brume, en souvenirs. Tu es, non la blessure que fait la balle qui s'anéantit dans le corps de l'assassiné, mais la poussière que soulève la balle, l'araignée de verre qu'elle laisse dans le miroir, la tâche brune, l'odeur de chair brûlée, le bruit du cristal qui tremble, du vent qui secoue, enfin, tu es un ensemble de choses qui se tiennent avant le sommeil, dans ce pays où tout est inconsistant, meuble, boue diamantée qui gicle sur le visage du rêveur, où tous les objets sont des mollesses, faits dans la matière du songe, avec un corps de fantôme abolissant tout désir, toute envie. Où l'on porte ses lèvres sur des monstres de vapeur, où l'on baise des souffles, où l'on aime des voix.

Tu n'es pas quelqu'un, et de ne pas être un individu, tu te confonds avec l'obsession, jusqu'à y prendre toute sa place, à remplacer dans mon lexique, mes définitions, mon dictionnaire, son mot, son terme, son évocation et sa puissance, tu y es installée comme la fièvre dans le front du pestiféré, tu as un empire de verbe, d'un verbe, qui se conjugue qui s'allonge, et où tu peux montrer tes jambes blanches, ta chair de peu, où peut tourbillonner toute ta salive, tes glaviots -tu voulais être, dans une autre vie, un homme, un bandit- qui forme dans le ciel une constellation où s'attache d'autres étoiles, planètes, cailloux, enfin cosmogonie du désespoir. Ce désespoir est parent de fortune, il en a la souplesse, le bassin tordu comme une hanse, un ventre. Il enfantera des fils terribles, aux mâchoires de fer et aux reins de pierre, et l'on appellera "malheureux" ceux que ces fils de nuées frôleront. Ils embraseront ce qu'ils toucheront, non pour en laisser des braises fumantes, mais pour voir la cendre qui leur succède. Et ce désespoir engendrera de sa bouche féconde trois-cent ombres douloureuses qui envahiront un ciel bleu devenu bas, un ciel qui plongera dans la mer pour survivre aux taches de feu qui y montent comme un lierre sur un mur abandonné.

Dans le terme d'obsession, que tu recouvres de tes boucles blondes, où tes yeux bleus y soufflent comme un vent et y changent comme un matin. Dans le terme obsession il faut comprendre ce que tu as d'ignoble, et d'ignoble que j'adore, comme ces gens que l'on fusille d'avoir vendu leur pays et où le plomb fait des belles plaies d'argent, comme Tarpeïa qui donna Rome aux Sabins et qui mourut lumineuse écrasée sous le poids de son avidité -brillante- et de leur or -baume. Tu es dans ma mémoire comme le bijou dérobé que glisse le receleur dans la poche du saint et finit par la trouer de culpabilité. Tu es plus lourde en moi que le pistolet arraché de la ceinture du maton et qui pèse tout son poids dans la cellule du prisonnier qui deviendra l'évadé. Lourde comme le sceptre que tient la main butée de l'enfant-roi, et la couronne qui lui broie le crâne. Plus lourde encore que la souillure bénie dans la bouche de l'enfant de choeur, plus lourde enfin que la pierre décrochée du ciel qui s'abime dans la mer, où plus lourde encore que Christ sur la croix coupable, croix gémissante, terrible d'akinésie, et qui voudrait libérer ce corps dont elle s'est épris, cette chair parfaite, parfumée de dieu, et aux yeux de nuit. Elle ne peut pas, la croix immobile, abandonner ce corps sublime que des mains d'ange -anges sans sexes, désirs, passions, anges comme des formes impropres à la réalité, ont gravé dans un muscle humain, ont soupiré dans une vie, comme je ne pus abandonner le tien. Et mes bras dépliés avaient cloué les tiens, comme un corps changé en monstre de pierre et qui ainsi durcit figerait tes vertus.

Il faut que tu comprennes, l'âge, l'ambition te tordent la grâce pour te rendre belle, pour te figer en formes invincibles, en sœur d'éternité. Et ce qu'il y a de grand dans ce corps neuf qui craque de partout et qui fuit des yeux jusqu'au ventre -pour répandre le jour, c'est la main de l'assassin et le tremblement de l'innocent. C'est la peur de l'un et l'envie de l'autre. La crainte de la pureté et l'espoir du vice.
Mais tu ne sais pas que les barreaux sont des roseaux de métal que ma bouche sait courber, et où s'enroule tous les espaces, toutes les mains gémissantes, tous les gestes altérés. La poésie les incline, et libère tout un jardin de criminel, des roses, coquelicots, épigées, lys, sexes, pétales, flétrissure, étamine, enfin tout ce qui jaillit à fleur d'eau, là où poussent les tiges des cellules.

J'ai besoin de te mettre hors de moi, de mon ombre, hors des rameaux que font mes cheveux si les mains froides du temps les assouplissent, hors du poison qu'exhale ma bouche, hors des victimes qui partout jettent leur fine pluie et dont j'accouche sur des lits de pierre. Je tiens dans mon ventre une comptabilité de morts, d'incertains, d'êtres aux allures terribles que le vent balance -comme le criminel étourdi sous le prêche de l'abbé, et qui ont toussé leur agonie dans mes poumons, agonie dont je sens la caresse aimable.

Il faut que tu restes à la périphérie de moi parce que je t'étranglerai, et tu rejoindrais ces tombes que j'honore de souvenirs tous les matins et où j'espère traîner des amantes, un jour, et y déposer sur l'épitaphe des rires semblables à des chrysanthèmes fanées.
La vie est bien trop grave pour être sérieuse, pour s'endeuiller et ne porter que des volutes noires, des chiffons sombres qui digèrent la lumière.

Il y a quelque chose de fantastique aux photos que je prenais de nous malgré mon manque évident de talent. Elles sont l'érotisme, la sexualité, avec son désespoir et ses joies, avec son regret et son vice, avec ses taches et ses couleurs. Elles montrent le désespoir et la violence, elles montrent ton visage qui a honte d'être abattu sous des muscles, sous des os, sous la verge de l'autre qui durcit, et que ta faim ne peut t'empêcher de serrer dans la paume ou d'embrasser avec toute la bouche. Tu as une pulsion au lieu d'un sexe qui durcit, et c'est ainsi qu'est ta queue, en forme de pulsions et d'invisibles. Tu as un sexe d'homme immatériel.
Tu as des pudeurs que tu masques sous l'appétit.
Tu es l'obsession ; tu es aussi l'avidité
J'étais le vice amputé de luxure.
Puis je t'ai trouvée.
Puis je t'ai perdue.

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20 avril 2010

Le persil de ta cage ; les fleurs de tes chaînes.

Et l'on a vu des pauvres
Offrir à de plus riches,
Aux particules abolies,
Une miette de chaleur
Pour tenir au ventre.
On les a vus
Avec leur enfance
D'usine ou d'acier
De contes et d'ailleurs
Déciller des grammairiens,
Nourris de manières,
Le savoir et la beauté.

Tu étais trop commun
Pour la douleur
Qui ne voulait pas
De toi.
Tu étais,
Avec tes yeux,
Absinthe éventée,
Un minéral érodé.
Tu étais,
Espérant des larmes de poison
Abreuvant la pâle verdure
De tes rameaux,
Un vent essoufflé.
Tu étais,
Sous ton coeur
Altéré,
La banalité
Cirant
Les luths
Des génies.

Tu cherchais Circé
Luttait, en vain,
Dans les eaux basses
Du jour.
Tu retournais
Les pages
D'Histoire
Tu fouillais
l'épopée
Et apprenait le grec
Sur lès bouches hellènes
Pour y trouver la voix
De l'aveugle.
Tu demandais pardon à la foule
Tu espérais d'elle qu'elle ouvre,
S'écartant,
Un chemin
Aqueux
Pour faire apparaitre
En trainée
D'écume
Ou de lumière
La route
D'Itaque ;

Tu ne connaîtras jamais
Son palais
Ses femmes
Ses enfants
Tu n'en sauras rien
Des secrets

Ni ;

Des ouvrages
Qui mettent
L'éternité à
Tisser
Les empires.

Tu as l'âme trop lourde
Le corps trop dense
Pour passer ses ports
De brouillard.

De vent

D'obscur.

(Tu n'es pas d'éther)

Ou de Troie

Tu es d'en bas.

(D'un corps Profane)

Du souffre de la boue
Et des cendres
de la terre
mugissant.

Je te ferai tourner de l'oeil
Quand tu sentiras
Mon parfum
De rue,
D'enfant,
De
Caniveau,
Avec des doigts
Jaunis
Comme des pages

Noircies

et en moi
Sur moi
Tu aurais pu
Lire
Ce que la nuit
Dit de toi
Quand dans ton lit d'écorce
Ton agonie s'image.

Mes mains prophétesses
Anéantissent ton souvenir.

Je te chasse de ma mémoire.

Je n'haïs rien.
Je suis indifférent.
Et j'agonise
La banalité
Sans émotion.

Tu étais un poncif
Au prénom long
Comme un sanglot.

Quand j'irai dans les rues hongroises
Chercher les pas du poète
Et trouver les mains des putains
Quand j'aurai sur mon ventre,
Que m'arracheront les bandits,
Des syllabes de cent ans d'âge,
Liqueur amère,
Dans une phrase,
Dive bouteille,
En une langue,
cave fraiche,
-qui dansera
Dans un feu et dans une flamme
Qui te sont inconnus-
Je chanterai des mots qui se briseront
En chants
Qui éclateront
Rapsodies
Aux mille cicatrices de profondeurs
(Tu en enviras les marques
Sur ta peau vierge de drames)
Et offrent aux yeux inquiets
Les cimeterres Ottomans
Les épices de la sublime porte
Les voyages dans les coiffes
De sultans épuisés
D'empires serges de lave.
De ce pays de brume
De nuit
D'ombre
De sortilèges
Les voix
Magyares
Jailliront,
Comme la cendre
D'Islande
Qui innonde le ciel
Et
S'y
Amoncelle
En y faisant
Tourner ses angelots
En mousselines noires
Que le ciel huant
Baise au front.
(Là-bas)
Une langue qui déliera
Ses mains
Pour y faire
Taire les poussières,
Voltiger
Les nuages et ;
Les débris qu'épuisent
Les sabots des Csikòs
Et de leurs cathédrales
Mordre le vitrail
Aux couleurs
Fatiguées

Je tiendrai Joszef dans mes mains
Comme une eau qui dort
Et qu'on ne brusque pas
Qui dort et dont on lit
L'enfance des sommeils.
Et tu croiras toujours
Que c'est un homme en fer
Quand il est de brume
Tu diras que tu l'as vu
Tenant le marteau ou l'enclume
Sur le drap rouge de l'Histoire
Tandis qu'il tenait la plume ;
Tandis que le tenait la faim
De ses vingt ans.

Je te dis adieu, déception, adieu petit prénom fortuit, adieu androgyne sans couilles.

Et de voir prendre forme cette gifle, de donner à ce geste d'écrire qui m'échappe une paume et d'y sentir pousser les doigts, aiguilles de chair, qui te piqueront. Je regrette de n'être pas malade pour qu'au bout de mes épines de peau et de cals, je t'empoisonne.

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10 avril 2010

Tu ne peux plus m'aimer et pourtant tu ne peux m'oublier

Et soudain
Je me
Souviens
De mes dégoûts

Tu n'as nulle part
Où venir
Dans mes bras.

Tu avais les yeux qui donnaient la lumière ;
J'aurai toujours ceux qui la dévore.

Je ne me souvenais pas
de l'ennui de toi
de tes pas
de tes mains
de gênes
où dans tes paumes
coulaient
la cacophonie
Des cacographes

Ta vie
Est une fatigue
Qui m'ensommeille.

De toi je ne me souvenais
Que
Des ellipses
de carmin
que
des paraboles
de cyan.

Je t'ai souhaitée hier
Toute la nuit, quand j'embrassais
Une bouche de cornaline
Qui bruissait
Se froissait
Comme ta peau
De capeline
Quand
D'envie
Meurtrie
Je serrais
Ses seins
Sur mon
Torse
Je voulais
L'ombre
De
Toi
Pour
Suffoquer
L'absence
de
Toi.

Je t'ai rêvée, je t'ai souhaitée, je murmurais ton prénom, comme une petite prière qu'on fait avant d'aller à la guerre. Guerre de muscles, de chair, où il pleut. C'était une femme qui était venue de ce pays où tu t'uses les jambes, et qui me mettait la mousson sur les doigts, dans les draps.

Maintenant je couche les filles dans ma chambre, et je leur dis de faire du bruit.
Ca m'empêche de jouir.
Un jour je tuerai
Tu sais
Une fille
Qui aura joui
Je mettrai
Pour la tâcher
De
Foutre
Mes mains sur son cou
Pour étouffer
Non son souffle
Mais sa voix
Qui contient
L'oxygène
Et
Elle succombera
Entre mes
Bras
Trop
Maigres.

Ô mon amour
Je ne t'aime pas.
Ô mon amour
Laisse moi te ranger
Avec les pièces
AVec la reine, le roi
Dans les échecs.

Tu m'ennuieras toujours
J'ai trop de fièvre
Pour un seul
Corps
Je te briserai encore
Demain
Je ne sais faire que ça
Ta peau de verre
Ta cape d'angelôt
Dans le matin, les cloches
Qui sonnent
L'angélus
et sont
Des
Mots
Blessés.
Je ne suis chez moi
Que dans la douleur
Et le bruit
De l'enfer
Qui monte
La plainte
Qui longe
les os
qui cassent
La soie
Déchirée
Lange
Funeste

Tu sais qui je suis ?
Quoi je suis ?

Où ?
J'habite un vertige
Tu ne peux pas y entrer
Tu as trop de colère aujourd'hui
Pour les sphynx
Les oracles
Les vandales
Tu ne peux pas entrer
Et ma solitude
suce ton ombre
Bleue
Comme Chopin.

Un lambeau de souffle
Une respiration manquée
Une aile brisée.

Je suis la Belgique, deux régions ennemies.

Je m'allonge, et je l'allonge
Je grandis
Parce que
Je
Suis
Une
Ombre
Qui s'allonge
Sous la lumière
Qui lui arrive
Ses degrés
de Chaleur
D'angles
Morts
Et Obtus
Qui déforment
Ta voix
Claire
Et aiguë

Mon amour.
Si tu me vois,
Si je te vois
Suce moi
De ta bouche orpheline
De tes larmes opalines.

SI je te croise dans les rues
D'Paris
Suce moi
Mets moi.

Avale moi.

Parce que nous ne sommes pas des mêmes réalités, nous évoluons dans des dimensions qui se croisent, se remplacent, mais ne se mélangent pas.
Tu es l'eau bleue, calme, transparente ; je suis l'huile brune, épaisse qui s'embrase sur les reins de feu.
Et-Tes-Rots-Gênent.

Tu sais.
Ton noir.
Je te l'évapore.
Comme ma vie.
Comme ton bleu
Comme tes larmes.

Et les souvenirs coulent
De la mémoire blessée
Ton souvenir s'écaille
Sèche, et fane, il remplit les bouquets
Sans odeur, les bouquets où le sang
De ton absence, déjà, a coloré les fleurs
Blanches.
Comme les joues d'une enfant qui flâne.

Je t'aime
Et tu sais
Je crois que je vais mourir
Pas tout de suite
Pas demain
Juste bientôt

Je vais me jeter sous les rails
Parce que je n'en peux plus
Que d'entendre l'existence
Qui a un bruit de machine
DE wagon, de mécanique
De rouages, de prison
Ma vie est monotone
Comme le chant du métro
Qui la broiera.

Ca fera, crac, et ça ne se giclera pas.
Mon sang est sec.

Je vais mourir.
Je vais dire une date
C'était quand ?
En mai
Le 17
Pour qu'il n'y ait plus jamais
De printemps.
De fleurs
De lilas
D'amour
Qu'il n'y ait
Que des automnes
Des journées grises
Et des pas dessus
Qui les feront craquer
Ces journées là
Seront des feuilles mortes

Pas de fleurs, pas de pleurs, pitié, juste des feuilles mortes en bouquets, en couleur, des feuilles jaunes et veinées.

Je m'en vais pour toujours.

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