02 novembre 2010

Elle.

Elle, que je ne nommerai jamais, m'offrait son corps comme une friandise, ou une consolation, les soirs tristes où mes vingt ans battaient plus fort qu'à l'accoutumée dans ma poitrine. Elle se déshabillait alors, dans un geste de mère qui vient prendre soin d'un jardin, et rendre ainsi à la nature environnante les couleurs volées par l'automne matinal. Je peux détailler chaque partie de son corps que j'aperçois toujours, en faction, dans le corps du reste de mes amours. Elles portent toutes les vestiges de sa présence et elles accueillent comme une urne la cendre du souvenir que déposent mes lèvres usées. J'aimais son calme dans ma furie, comme elle enroulait très précisément mes poings entre ses douceurs. Oui, c'était à la manière de la nuit qui pour vaincre le bruit de la ville, l'attaque par sa périphérie et en brûle lentement les contours jusqu'à tout à fait la posséder. Souvent, il est déjà l'aube, mais la nuit a vaincu quelques instants. De la même façon, elle suçait les venins de ma pauvre peau violette. Elle me tenait chaud la nuit, et je lui répétais toutes les nuits que je ne couchais avec des femmes que parce que j'avais trop froid dans la vie, qu'hors d'un corps de fille, les saisons de la mort ont de grandes dents de glace et une mâchoire de méchanceté. Je lui parlais encore, alors. Doucement nous nous sommes tus. Le silence impatient, le langage muet, qu'aucun maquillage ne pouvait poudrer, ni aucun artifice réparer, s'exhalait d'elle en invisibles perles. La sudation ne laissait aucune marque, le langage ne la frappait pas.
Des amants elle n'en oubliait aucun, elle refusait de ne garder d'eux que des nuits de plaisirs tressés, attachés, noués qui bétonnaient la route des âges d'années. Elle se souvient -aujourd'hui encore, j'en suis sûr- de chacun d’eux, de chacun d’eux au moins en sensation et n’en confond aucun. Elle les récite en jours, mois, semaines, elle les précise dans l’éclat de la lune, dans le gouffre céleste des étoiles, elle les raconte dans le haussement de sourcil d’un visage d’ange, où les muscles de cuivre d’un imbécile. Elle se souvient d’eux dans leur singularité et refuse d’en faire des masses indistinctes, agrégées de souvenirs et de râles. « Je n'en ferai pas de synthèse, pas plus que je ne les construirai en chapitre. A travers eux, j'étais quelqu'un, et non quelque chose, il y avait une voix singulière, une voix accordée à des doigts de musique, une voix qui suivait l'orchestre, la maladresse, l'assurance ou qu'importe les crues et les décrues. Je refuse d'oublier, je refuse de les associer, je refuse de disparaître, je ne serai morte qu'enterrée, et encore,encore ce jour là je te dirai de veiller sur ma tombe, d'y déposer un baquet d'eau que, quand fatiguée de la mort, j'ouvrirai les yeux, j'aurais besoin de nettoyer ce corps parasité par les bruits de l'enfer. J'inscrirai sur ma pierre tombale des mots, je dirai aux hommes « ne pleurez pas ici pour mon repos, je n'y dors pas, j'y pense ». Tu comprends, je refuse de me nier ». Elle conserve précieusement l'image des mentons fiers ou des gestes timides glissant vers les trésors convoités. Son appartement est une immense chambre noire où sa mémoire développe des instants comme des photographies.
Il lui est arrivé, sans donner de prénoms, de prendre l’accent d’un gitan qui la berçait de sa voix de guitare, elle m’a raconté ce soldat israélien, déserteur, les yeux jaunis de crimes pour qui son corps sentait la liberté et le sommeil. Elle prenait, raidissant ses membres, pour l'imiter l'allure d'un militaire hébété pour me dire ses cauchemars. Il lui avait raconté qu'il ne pouvait dormir, que les cris qui habitaient en lui se faisaient corps et matière, qu'ils avaient tous des prénoms d'Orient, pas de l'Orient des épices envoutantes et des mandolines, un Orient de poussières et de bombes. Elle me racontait avec son esprit délicat comme il lui était drôle qu'un juif cite l'Evangile malgré lui « Le Logos se fit chair ». Elle avait décidé, pour pousser l'ironie, de ne le voir qu'une fois par an le jour du Vendredi Saint, et tous les ans celui-ci lui répétait comme un psaume « J'ai deux morts, deux morts immortelles : l'enfance et le Christ ». Ils se verront dix fois, jusqu'à ce qu'il eut sa gloire minuscule dans l'actualité, les honneurs militaires. Il était schizophrène « les enfants que j'ai vu mourir habitent en moi, pensent en moi, pleurent et désesperent en moi. Je ne comprends pas leur langue ». C'était son dernier mot, d'une écriture précise, presque dactylographiée. Il est mort un vendredi saint.

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