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Lipogramme

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

:«",.:/+—'!?-"» 

si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

Sleeve — 

 

I

Elle se nomme Point de Côté, Sylvie, depuis le premier jour de son essoufflement, suite et conséquence du liquide entré en ses poumons. Le jour du décès de V., elle se souvient nettement du flux liquide qui mordit l’oxygène sur le point de pénétrer son corps. Depuis, elle ne respire plus communément, du moins, elle sent qu’elle respire singulièrement, d’une vie tiers-menée, veuve de lui, respirer ne signifie plus l’identique des voisins.

Sylvie, elle, se sent mutilée, depuis ce déclin de son souffle, ses prises d’un oxygène vicié, tel qu’elle le soutient, le défend, le déplore. Voilà qu’elle pleure, Sylvie, de ses yeux décrépis et creusés, elle qui, des temps perdus, les siens, ceux qu’on nomme de nécessité jeunesse, promît de ne pleurer pour rien, pour nulle, surtout celle sienne, existence, que toutes tristesses, futures ou révolues, ne tiennent que pour lui. V. Elle ne pût tenir ce serment. Ce qui rôde, qui emplit ses poumons se déverse et l’essouffle. Elle, Sylvie, pleure souvent en même temps qu’elle souffle, écourtée, d’une présence vieille.

Elle se nomme elle-même, point de côté ou souffle écourté, Sylvie, qui se considère, elle, son entier, Sylvie, un membre-spectre, se sent, elle, Sylvie, en tous endroits observée, scrutée ; pour ses propres yeux tous les miroirs reflètent un être diminué, (cir)conscrite hors du désir. Elle, Sylvie, évite les rues colorées, celles où le soleil tonitrue, privilège des êtres de pleine lumière. Elle, Sylvie Point de Côté, ne se sent en vie que sur les gros fleuves de bitume encore tiède, ceux, poumons et cris des villes, ces étendues grises, peintes et striées, pleines du bruit des foules, ces individus, tous, projetés, le long des chemins bruts. Sylvie veut, ce soir, se perdre, elle ne choisit rien, espère peut-être — si peu — comme une chienne, le souffle dur, renifle, elle Sylvie, qui, Sylvie, se retrouve, ses pieds ont choisi pour elle, debout, elle, Sylvie, reprend le lien, rompu, celui qui s’étend de soi jusque soi. Le type derrière le comptoir interroge Sylvie. Sylvie hésite puis désigne, directement sur le menu, le double Moscow-Mule.

C’est ici, sur le comptoir de ce bouge, qu’elle fit rencontre de Mehdi, lui, comme elle, se décrit mutilé, il se sent revenu d’une guerre qui dure toujours, qui, guerre, le fît prisonnier et, il vît cette double condition —pour lui, pour ses perceptions — de prisonnier et de sous-officier. Sylvie l’écoute, Il postillone, debout, presque contre le comptoir du bouge, il dévore, Mehdi, sur le comptoir, une entrecôte. Elle, Sylvie, voit que les poils sous cette bouche — celle de Mehdi — brillent d’une curieuse lueur, le résidu des frites, de l’huile de cuisson, ce truc des hommes dépourvus de soin, ceux qui plongent leurs doigts dès lors qu’ils se nourrissent ou, plutôt, Sylvie lui dit tu te goinfres. Il s’étonne, Mehdi, qu’une si entière inconnue, se permettent ces réflexions, Mehdi, sous ses poils de goinfre, pense loger un être distingué, d’une politesse qu’il nomme lui-même exquise, expression qu’il n’emploie, bien entendu, que ivre-mort. Que le serveur-proprio — en dépit de son engouement des spiritueux — lui indique une porte, celle de service qui conduit vers les poubelles, vers les déchets. Il se retrouve, demi-mémoire le jour qui suit, demi-sommeil, voisin des produits pétrochimiques qui protègent cette bouffe industrielle venue de Métro que Régis, le chef, sert l’oeil lumineux, de celui qui n’ignore le bon coup, répété tous les jours, il s’en moque ; clientèle divisée entre les touristes, destinés pour l’oubli, et ceux fidèles, présents pour se bourrer le gosier, qui dévorent ce qu’ils trouvent.

Ce récit, Mehdi le déploie en dépit de lui, il s’écoule de son être, entre ce qu’il explicite entre ce qui se devine. Si Sylvie Point de Côté découvre Mehdi Prisonnier En Guerre, ce n’est exclusivement de ses énoncés, elle le découvre, emploi de toute son expérience de ces êtres disséminés, ses doubles, triples ; leurs tripes, leurs biologies communes. Mehdi, lui ne pense rien de Sylvie, y trouve-t-il une même, une prisonnière, comme lui ? Il ne pense rien, il ne se projette en elle, elle ne se réfléchit en lui, elle demeure, comme tous, une inconnue. Sylvie, le pressent, bien entendu, Sylvie, désire, creuser, ici, elle devine une rencontre, cette chose si peu fréquente qu’elle mérite d’interrompre y compris son surnom, celui, sur le point, du même poids infligé, de devenir tout elle. Ici, cet homme, les cheveux longs qui tombent et finissent pile entre les premières vertèbres du dos. Cet homme les ongles noirs de suie, longs de boeuf grillé. Cet homme, c’est près de ce mot, qu’elle, Sylvie, frémit. Un homme. Elle respire, première fois, elle ne compte plus, depuis longtemps elle ne tient plus le décompte devenu sordide, de l’étroitesse de ses poumons, cette douleur, presqu’un sentiment, de sentir le souffle broyé entre les deux poumons, eux irrésistiblement tirés, et de se confondre, l’un à un.

Mieux que le symbicort, ce tube stéroïdien, prescription de tous les médecins qui connurent son problème, qui crurent certes ses douleurs. Finis leur oeil soucieux, leur sourcil froncé, ceux qui toujours orientent vers les benzo, si une condition s’excipe de leurs superstitions, vieilles de dix piges de médecine, comme un jour, un vieux jour, le médecin, le doigt levé, presqu’un poing formé, l’en pétrît, dix piges, cette grossièreté, elle, trop jeune pour protester, désobéït toutefois, ne prît le remède, qu’elle juge truqué, qu’une fois, pour ses premiers rendus de thèse, intermèdes obligés, dont elle découvrît, pure forme, le vide d’enjeu. Elle se souvient, une colère molle monte, le jury, les notes du jury, le stylo du jury, le bruit qui crisse du stylo sur une feuille rose. Elle se souvient surtout des picotements nerveux, des pensées lentes et obscurcies, une difficulté d’expression si inconnue d’elle.

Elle ne permet plus qu’un médecin ne décide pour elle, prétende mieux qu’elle distinguer entre vérité de ses émotions, de ce qui constitue une psyché, et ses douleurs physiques.
Mehdi lui donne ce souvenir, d’un type qui lui, d’une périphérie, d’une route différente, sût, comme elle, ces pressions extérieures et intérieures, les compressions biologiques, les violences des sociétés et des ordres — docteurs d’Eglise ou de Médecine, tous identiques, en robe ou blouse, complices des bûchers.
Elle débrouille des poils de Mehdi les débris de son dîner, il, Mehdi, reste interdit, il s’étonne, la friture grêle, brumes des bières empilées plein le corps, lentement, de ces gestes tendres — presque tendre — d’une non-nommée. Elle, Sylvie, ne s’interroge, elle sourit, les yeux ronds, de plus en plus ronds, de Mehdi, ne l’interloquent guère. Elle s’obstine en ce geste qu’elle répète, qui devient, ce geste, une coquetterie, une volonté presque de tenir en son pouvoir, cet homme qui lui procure, en plein coeur des poumons, un souffle. Qu’il, ce souffle, ne dure, qu’il ce souffle, il fend ce qui ne se fend, ce souffle, qui descend, encore, qui descend pour eux deux. D’une vitesse distincte, en elle, brève vitesse, vitesse précise, lui, les doigts gourds, lui, pour lui bientôt, fente, bientôt extension. Sylvie précède la question,
Sylvie, elle s’excl!me, Viens, chère snob.

 

II

 

Ah, Mehdi se demande à ce qui lui à prend à elle, elle qui s’invite dans sa vie, avec violence et démesure, pour finir par dans le même claquement de langue, le commander et l’injurier. Il se dit ça en même temps qu’il tangue encore au comptoir, hésitant à la suivre, pensant tout de même, à cette promesse violente que sa langue à elle formule, ce qu’il entend, pressent, de cette injure finale exclamée. Ça lui donne à Mehdi, le souhaite tonitruant de sentir autour de son cou sa main à elle, Sylvie, son nom qu’elle lui lance, une griffe, flotte parmi les alcools réfractés, ses doigts, à elle, Sylvie, couverts d’éclats, d’argent coupants comme les vents d’une lointaine Russie. Il dessoule, à l’idée de ce que Sylvie, pourrait le marquer, il ignore ce que ça lui fait cette idée des marques, s’il se sent asservi à cette idée, si cette idée l’excite ou si l’idée, cette question, le plonge dans un état de méditation dont il ne peut connaître le terme à cause de son alcoolémie. La pensée, le désir, tout ça se disperse, devient, choses qui ne se saisissent pas, une fumée, sa pensée, elle se dissipe chaque fois qu’il tente de la saisir, la pensée, tourne sur elle-même, vaine et sans fin.

Il sent, la main antérieure, icelle dans les poils du visage, mêlés, ses doigts à elle, dans le gras du repas, elle s’enfonce, il a l’impression que c’est jusque dans sa vie qu’elle enfonce sa main, qu’elle enfonce, elle Sylvie, sa vie, dans sa vie à lui. Ça l’étonne. Parce qu’il cherche sur le comptoir, c’est à dire maintenant presque tous les jours de sa vie, son étiolement, l’effacement de sa personne, une transparence de vodka délavée.
L’alcool, il le vit comme ça, lui occulte toute profondeur, une serpe qui émonde toute épaisseur, l’étend, lui Meeeeehdiiiiii surface, simplifié à un plan unique. Réduit de la sorte, de cette tentative de réduction métaphorique, il s’imagine vivre traversé et transpercé uniquement traversé et transpercé, tout attouchement, déjà passage vers au-delà. Rien. Le vide ultérieur, comme il se nomme lui-même, il ne peut-être rencontré puisqu’on le dépasse aussitôt. Il n’existe plus de point de jonction entre lui, le monde et la relation qui les fait.

Elle, pourtant, Sylvie, le prolonge dès lors qu’elle l’atteint et le perce, sa main à elle, creusant en lui, dans ce vide ultérieur, un sillon, une profondeur, un accul. Ici, elle pénètre, il s’étonne lui Mehdi de la promptitude, de ce mouvement, de ce qui en lui ne résiste pas à cette poussée dans le vide, il s’étonne de ce détournement des civilités, de ce geste de l’infra, de la préhistoire, sa main, à elle, Sylvie qui se précise et se précisant en lui le précise lui-même, le triangule. Il existe.

Une serpe, encore cette image de la serpe, la sensation sur son visage, de sa main à elle d’une serpe, sa forme de lune fendue, qui passe sur son visage à lui, le grillage noir et complexe du visage haché par cette serpe ; une serpe, celle d’une eau non triée, cristaux purs et ronds, il le comprend, faite de larmes, les siennes, à lui.

Sylvie et Mehdi n’échangent pas encore de paroles autres que l’introduction de Sylvie, ils se réservent ça pour plus tard, pour quand le temps viendra, ils se laissent, toutes deux, couler, dans le moment, celui deux cours d’eaux hésitants entre tous leurs isthmes, celui, le cours, luttant contre son destin d’aval, regrettant son passé sinueux, destiné en ce temps, à tout les alors, où s’égaillaient les vies microscopiques, la plupart demeurées sans descendance, ni postérité. Celui, le cours d’eau, sa descente tonitruante, son emportement de torrent, d’étouffement, son esquive des caves miasmatiques des lacs ruisselants d’une vie parasite, celui le cours d’eau au repos, amoncelé, empilant tendrement sa force sur sa force. Ils hésitent, eux deux, non séparés, perforant chacun leurs vides, à la forme de leur union, quel mélange et dans quelles proportions, quel goût ça va avoir.

Mehdi, se dit que ce miracle n’existe que dans cet interstice des alcools du trop vite, du trop tard — de la perte des repères — que, tout à l’heure, trop vite, ça aussi, l’essentiel en sera dissout, qu’il n’en restera que le maugréement limoneux, un rejet de glaise gluante sur les rives.
Il en est, encore, lui, à cette main posée, celle de Sylvie, contre son visage, qui danse, sur sa figure, un air de harpe, elle joue ici, entre les notes graves de ce dîner qui ne se fond dans l’estomac que sous les hautes chaleurs, la fournaise des alcools Celsius.

Alors, Mehdi veut parler, il s’apprête à répondre à la proposition Viens de Sylvie, celle, qui lui conserve, à elle, Sylvie, du pouvoir parce que le primat, ce terme générique, de, elle, celle qui oriente et note.

Le mot de délicatesse excessive, dont elle le couvrait tout à l’heure, en tel décalage avec tout ce qu’il profère ici par son vêtement, son visage, tâchée sa chemise, et ses ongles en deuil, ce mot des élégances surannées et maladroites, à quoi elle associe, Sylvie, un commandement renversé, le féminin l’emporte.

Connaissent-ils quoi que ce soit de l’autre sinon cette intuition, ce parfum de chien et de chienne qu’ils dégagent, qui dilate les naseaux, je ne sais quelle odeur d’archives, une odeur de jeux aquatiques, de sel marin, une odeur rongée d’os rongé, de poussières et de viande décomposée. Il y a du sauvage qui ici éclôt, qui échappe, et si ceci échappe, c’est à eux deux, communs. Quelque chose dont lui Mehdi est le plus familier, ça lui évoque, quelque chose, une ancienne grâce, la sienne, ce qui reste sûrement et qui attira Sylvie à ce moment là, le vieux éclat, ces aristocraties, aux armoiries englouties sous les lierres, que n’égalent aucun travail, aucune charrue, aucun ministère.

Ca lui évoque aussi, les chaussettes qu’il enfilait prudemment à quatre heures du matin, quittant, clandestin discret, la couche d’une femme, il ne porte plus, comme plus jeune, souvenirs et regrets, le filin d’argent à son poignet où pendait les amours perdus c’est à dire tous comme il le signalait, Mehdi, à chaque amour recommencé, mot qu’il adressait avant tout à lui-même puis, peut-être, à la providence, pour la défier, elle, de faire ou non prospérer cette étreinte au-delà de cet instant.

Celui, instant, étiré parfois, dans son meuglement, jusqu’à ce que Mehdi manque le rendez-vous puis, la même litanie, celle connue de tous ou presque, la passion née de ces trouées et de ces éclipses, la lassitude, ensuite, de celle qui, après le chagrin et son essaim de douleur, disparaît, elle s’ennuie d’avoir attendu, asservie longtemps, elle, c’est à dire elles, se détache, ce sera pour toujours. Il n’aura été qu’un court et douloureux amour, la dernière expérience de la passion celle qui préfigure le plus jamais et la litanie, en réalité courue d’avance, de l’ordre.

Mehdi se retrouve là, impromptu, inadmis. Ce rendez-vous involontaire avec Sylvie, ce qu’elle lui impose par le geste de ses mains, incertain, ce geste, oscillant, entre la tendresse, la promesse et, ce qui le touche, le défi. Sylvie, elle, sent ceci, ce qui raidit dans cet homme. La surprise, Mehdi se demande, s’il n’attendait pas que ça, que, justement, ces rendez-vous manqués, la préférence pour le sommeil, les prétextes, ne venaient pas justement de l’effroi qu’il éprouvait face à toute préméditation qu’il n’admet que pour les meurtres. Là, il se trouve, dans les rêts durs à comprendre, d’un rythme qu’il ne dicte pas, cette régression aux premiers amours, aux premières tentatives, sa main qui ne tenait pas en place avant de revoir une amante, cette incrédulité, dont il ne se départît jamais totalement, chaque fois que sous sa main il sentait d’une femme le téton durcir, les lèvres dans ce devenir de déchirure, le parfum splendide de vanille noire qui emplissait l’espace du lit, du salon, du, le plus important, n’importe où.
Voilà ce qui se rejoue ici, dans ce lui, inapte, qui quoi que vertical, se sent le devoir de se redresser, de se tenir à la hauteur de lui-même. Ca le fait rire, ça, tiens, il se marre, Sylvie remarque ce sourire, elle continue, depuis quand ça dure, à passer la main sur son visage, la paume, pour commencer, mais plus loin que le commencement maintenant, aussi le revers de sa main, l’anneau serpent qu’elle porte à l’index se prend parfois dans les noeuds du visage, du visage de Mehdi, Sylvie détache sans peine, sans l’usage de son autre main, avec adresse, un geste d’amour, la queue du serpent de cet entrelacs noir-gris, l’anneau d’argent capture malgré nuit un peu de ce gris, elle détache la main de ce visage.
Elle : Tu es une nuit
(…)
Elle :Tu ne dis rien ? (…)
Elle : Pourquoi tu ne parles pas
(…)
Elle : Ah
(.)
Elle : Hé, Hé
(…)
Elle : Monsieur ! MONSIEUR !
Le serveur ou peut-être le patron : Oui ?
Elle : Un verre pour Monsieur (…) la même chose (…) j’imagine
Lui presque : Merci
Elle : AH, voilà tu parles…
Lui : C’est pas ça, c’est que, c’est le vide, pas le verre vide, je veux pas dire le verre vide
Elle : (…)
Lui : Je sens du vide là, là ça veut dire, partout, je suis soûl évidemment, mais je suis soûl depuis plus longtemps que là, que ce troquet, ou tu appelles ça comme tu veux hein Jean-Michel
Le patron : Denis…
Lui : Jean-Michel il est soûl lui aussi depuis…depuis quand Jean-Michel
(…)
Lui : Tu vois, il peut pas dire, il sait pas, ça aussi ça lui échappe, je sais pas s’il connaît ça, pareil, le vide, Mehdi, mon nom c’est Mehdi, si ça lui procure le même creux, ça suffit pas de dire le creux, le creux ça naît depuis que tu me touches, je croyais moi que je construisais ma disparition, que je l’organisais, à pas prudents, sonores un peu, le choc des verres et des couverts, il faut de la force, plus qu’on ne croit pour tout à fait se gommer, pour ne pas laisser de soi de traces. Puis quoi de plus normal, une vie d’illusionnistes, de trucages, laisser aux autres, en héritage, l’incertitude de soi-même, se confondre avec le rêve, avec la partie refoulée de l’être humain, se tenir dans les cuisses d’une femme quand elle souffre d’amour, devenir le point rond, dur, la crampe qui roule du cerveau, de la mémoire, jusqu’à cet espace du muscle. Après, après que la mémoire de ces femmes, toujours avec moi ce sera une histoire de femmes, tu verras, si tu as la patience, ça a été mon guide, les femmes, après quand dans ces femmes je ne demeurerais qu’une chose confuse, hallucinée, je sais, aussi, qu’à chaque pulsion d’elles…je sais ce que tu penses…que je m’avance pas mal…vers autre chose, quand elles traqueront de l’ailleurs parce qu’elles sentiront en elle une odeur de pourri, de regrets, un truc âcre en regardant leurs enfants ou la flacidité de leur mec, je sais qu’elles penseront à moi, ce type l’africain à peau clair, le maure, je ne veux pas dire à moi vraiment, pas à moi dans cette circonférence que je te présente, que un truc dans le cortex, le cervelet, je sais pas où ça se fixe pour de vrai, leur donnera un espoir, une pulsion, qu’elles vacilleront dans un truc qu’elles jugeraient le mal, que ça les soulagera, un plaisir solitaire pour certaines, les plus fatiguées, je peux déjà dire lesquelles d’avance, un truc partagé, pour

Lui : Je sais, là tu voudrais à ton tour parler, tu ignores ce que ça m’a fait quand tu m’as touché, là les mots ils reprennent de l’épaisseur à force que je parle, ils deviennent secs, aussi, ça colle contre le palais quand il cogne la langue, je veux dire l’inverse plutôt, oui, j’ai vu dans tes yeux, l’hésitation, à me reprendre, j’ai fait tout seul, merci, ce silence il compte pour moi, tu parviens partout à m’atteindre, c’est curieux ça, pas que j’avais renoncé, ce ne serait pas exact, plutôt j’avais choisi un périple d’une autre sorte, une mise en retrait, je veux pas dire la désertion, le séparatisme ou ces conneries gauchistes, je dis conneries, je les admire un peu, ils arrivent à faire groupe, masse, corps…moi je me dispense du corps, squasmes à squasmes, tu vois, les pelures quand tu passes fort sur ta peau humide le gant à poils drus. Pourquoi tu m’as touché ?

Elle : On ne te touche jamais ?
Lui : Pas comme ça
Elle : Ca veut dire quoi ça, pas comme ça ?
Lui : Ta main sur mon visage
Elle : C’est pas toujours comme ça toucher ?
Lui : Peut-être que ça devrait…peut-être qu’il y a une raison…sinon ce serait trop dur.
Elle : Pourquoi ?
Lui : Ca créerait un devoir à exister, soudain on serait moins…indépendant, on devrait rendre des comptes, des comptes de.. une dette
Elle : Tu te sens endettée là ?
Lui : Oui
Elle : Parce que je t’ai touchée ?
Lui : Pourquoi tu dis touché-e.
Elle : Pourquoi pas ? J’ai dit endetté-e aussi.
Lui : j’avais pas remarqué

Elle : Pourquoi tu parles plus doucement là ?
Le patron : et les perruches Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, vous m’emmerdez on dirait mon gosse

Lui : une dette en existence, ce que je cherchais à dire, une dette, ensuite on ne peut plus faire comme on veut.
Elle : C’est vrai.
Lui : Ah, tu
Elle : Non
Lui : Tu
Elle : Toi non plus tu m’as pas laissé en placer une tout à l’heure, là maintenant je vois où tu veux en venir, tu te sens content, plutôt, de pouvoir à ta guise délier ta langue, tu fais l’englouti, le péri, le noyé, pourtant quand tu te tiens là, on ne voit que toi, tu choisis, tu ne me feras pas croire que c’est malgré toi, la place des dissimulations feintes, cet angle le plus éclatant du…tu appelles ça comment ici toi ?
Le patron : Chez moi
Elle : Je peux pas dire ça, ça n’a pas de sens. Mettons…chez lui. Pour ce que ça change.
Le patron : Ca change que je peux vous dégager si…

Elle : Ecoute, tu verras ça plus tard, tu ne trouve pas que ça a l’air important ce qu’on se dit là, que
Le patron : tous les alcooliques c’est important ce qu’ils se disent, le lendemain ils s’en souviennent pas, ou alors ils ont honte, c’est con, hein, t’imagines comment 

Lui : ça serait mieux la terre
elle : Mais
LUI : tu te mets à prendre moins de place soudain, tu m’intimides moins maintenant que tu as éloigné tes mains de mon visage, maintenant que tu parles, ta voix je l’aime, elle me rappelle quelque chose, c’est un pays plus qu’un accent, avant je voyageais souvent.
Elle : Je prends la place qu’on me laisse, quand on ne m’oppresse pas.
(…)
Elle : La place que tu choisis, elle ne révèle que toi, tu dévores à cet endroit, à chaque geste que tu fais, à chaque tintement de verres et de couverts, tu sonnes ici, les vêpres, tu officies, sûrement tu le fais à l’instinct. Ce que tu prétends tu y crois vraiment, à 100%, ton effacement
Lui : Vide Ultérieur
Elle : Vide Ultérieur ?
Lui : Vide Ultérieur
Elle : Ton « Vide ultérieur » mais c’est négliger ton apparence, si on te remarque, surtout là, découpée 

Lui : Arrête de faire ça

Elle : Dans ce recoin, dans ce noir qui est comme un suaire, tu éclates, plein jour, la crête du soleil quand il y a l’éclipse. Tu fais cet effet, moi, je suis venue, je suis venue te sortir de cette scène où tu te réfugies, de ce spectacle que tu fais chaque fois que tu peux, l’air de rien, sachant tout à fait, comment pourrais-tu ignorer tous les yeux sur toi dirigés
Patron : Même moi je te mate
Elle : Tu te fais croire avec tes ongles sales, avec ta chemise tachée, tu te fais croire à ton indifférence, à ton exclusion de tout le fatras, comme si une serpe t’écumait
Lui : Serpe ?

Elle : On sent que tu aimes ça, ce qui tranche sans que ça ne soit ordinaire, sans que ce soit d’une forme attendue (…) Tu aurais préféré cimeterre peut-être ?
(…)

Elle : Non, pas une arme, quelque chose de plus sacré, voilà aussi comment tu te vois, malgré tous tes discours, cette place de fausse réserve, cette exclusion mise en spectacle, alors c’est la serpe que tu choisis pour raconter ton…destin, cet écorchage dont tu te fais l’outil et la chair.
Le Patron : Ma…

Elle : Je ne vais pas encore commandé ici pour moi. Je la trouve ailleurs ma fièvre en ce moment, dans ce qui ruisselle de ta peau, regarde dans le ventre du serpent, comme des filins d’argent, des carreaux d’arme médiévale, quelques traits gris, ils viennent de toi. Voilà pourquoi je t’ai parlée

Lui : Tu ne m’as pas parléee tout de suite.

Elle : Parce que je sentais que nous pouvions nous arracher à quelque chose, ou nous priver, pas dans une lutte sans merci, nous avons, dieu merci, passé ce temps des carnages, oui, je remarque aussi, le sang séché à tes lèvres, celles que tu as mordues, les tiennes et les autres, moi presqu’autant. Moi, m’arracher à cette noyade sans fin qui dure…qui remplit mes poumons à en crever. Toi à ces demi-deuils, à ce retrait de la scène qui paraît attendre enfin une main tendue, c’est pareil, c’est pareil, nous nous noyons juste dans des eaux pas identiques.
Le patron : Et moi je sers, je sers, je siffle et je sers, je siffle et je sers
Lui : Reconvertis toi dans la chanson. T’en feras des streams.
Lui : Tu proposes quoi, là, avec ta main, avec ta voix, explique moi pourquoi tu as fait ça
Elle : Je viens de le faire
Lui : Tu as parlé, là, comme moi j’ai parlé, tu as associé des mots, tu as tressé un joli collier après t’être moqu
é du

Elle : T’es chiant
Lui : mien. Je saisis ce que tu veux dire quand tu déclines tes reproches. Parfois, il faut être honnête, tu les ânonnes. Je te rappelle que tu ne connais pas, que pour l’instant, tu me résumes à des impressions, peut-être que tu as un peu raison, peut-être aussi que je suis un peu plus compliqué que ça, que moi-même je ne sais pas exactement ce que je fais ici, que je t’attendais, que là j’ai l’impression d’être à un rendez-vous dont je peine à déterminer la nature, si c’est chez le juge d’instruction, un quelque chose amoureux, ou un entretien pour m’engager dans la marine marchande, avec cette répétition de la noyade…il n’y a pas de canot de sauvetage dans ton monde ?
Elle : Non, évidemment que non, on nage ou on se noie.
Lui : Ce pessimisme…un rendez-vous avec la mort, c’est ce que tu proposes, si je sors avec toi, une camionnette de livraison de…de je sais quoi…viendra me faucher, c’est toi qui auras vécu mes derniers moments, ma dernière intensité, ne prononce pas mon oraison, je te l’interdis, je t’interdis de faire comme si tu me connaissais.
Elle : Je t’ai pas proposée de v…

Lui : Ca c’est fort, ça c’est vraiment audacieux, alors, là, madame vous me soufflez, c’est le premier mot, le tout premier mot que vous m’avez dit « viens » puis vous avez enchaîné avec piquant et certitude, je dirai même arrogance, comme si vous voyiez en moi, un oracle merdique qui cherche dans la merde sa vérité, ô divines auspices v
Elle : Tu es soûl.
Lui : oui, je suis soûl madame, évidemment que je suis soûl, je suis soûl pour supporter…supporter le passé, ce suaire comme tu dis où je me planque, ces conversations surprises, ça n’arrive pas souvent, mais on se prépare, on doit les redouter au fond de nous, ces gens qui veulent entrer dans notre âme, ces effractions, on regrette pas d’être soûl dans ces cas là. Puis ça fait prospérer Jean-Michel qui ne demande rien mais qui écoute.
Elle : Avant il matait.
Lui : Oui, d’ailleurs je paie pas, Jean-Michel, je paie pas !
Le Patron : Denis…Denis…
Lui : Inutile de lever ton poing comme si je devais redouter le poing d’un tenancier roux et maigrichon.
Elle : Il n’a rien fait.
Jean-Michel : Appelle moi comme tu veux.
Lui : Merci, merci…
Jean-Michel : Vous paierez pour lui.
Elle : Oui.
Jean-Michel : Tu vois garçon y a pas de

Lui : J’ai dit que je ne payerai, j’ai dit que je ne paierai pas, je ne veux pas la charité. Tiens, tiens.
Jean-Michel : J’en veux pas de ça, c’est quoi ça, y a de la rouille sur ton coupe-ongles, comment t’as fait ça ?


Sylvie, pose ses lèvres sur le front du patron, elle lui dit que c’est un accompte, qu’elle reviendra plus tard pour le solde, le tenancier lui dit qu’il est gay, Sylvie lui dit qu’elle ne pensait pas le payer en cuisses écartées ou lèvres arrondies, qu’il se rassure, non, je ne suis pas gay, il marmonne, c’était la première fois qu’il prononçait ça, cet aveu, il se demande pourquoi à son tour pourquoi il a dit ça cette vérité qui l’éventre.

Sylvie, prend Mehdi par la main, qui l’agrippe, sa main, comme un croc. 

 

 

III

 

 

Brièvement, Mehdi ne peut retenir son regard jeté, son regard, derrière lui, par delà son épaule, après la parole en l’air, prétendue en l’air, de Denis, qui flotte, il semble s’être passé une révolution en eux, tous, sans la prévoir, une mise en branle.
Lui, Denis, étranger à la rixe verbale jouée, intervenant parfois, rappelant qu’il demeurait le maître des lieux, par brèves intrusions qui n’en étaient pas moins autant de tentatives de se lier. Pressentiment, le sien, pressentiment de Denis de pouvoir se faire trembler lui-même, d’où l’aveu, la brutalité de l’aveu qui le dépasse, il devra vivre en ses parages, sous son ombre ou sa lumière. Le regard vers Mehdi, qu’il a remarqué depuis bien longtemps, Mehdi, assis dans l’ombre, pareil à un poème. Il saisit le désir qui le saisît, il partage, entre, à rebours, dans le dialogue, un peu plus avant dans le dialogue, le désir partagé, entre eux trois, dont lui, le reste, lui pourtant, selon les usages, là, le seul à ne pas être débiteur. Denis, ne peut noter sur un registre de quelque sorte les dettes établies, il diminuerait se faisant, le grand en gestation. En lui, un germe, un nom, qu’il doit se trouver, un nom transitoire, un pont à enjamber, le désir brûle en lui, le désir le tord, enroule ses intestins douloureusement, si fort et étroit, qu’il sent une barre de métal dans son ventre, il sent les replis, le détail fragmentaire de sa biologie, le sang pulsé qui traverse la paroi gardienne, tout se divise et se sublime dans sa tête. Un mot, un mot, retenu depuis tant d’années qui semblaient les années agglutinées ainsi, toute une vie en attente.

Il retrouve la faim, par là, il pense, surtout la peur, les deux qui depuis petit en son esprit se mélangent, ne forment qu’un. La faim qui enfant l’horrifiait devant les images télévisées, les ventres gonflés des enfants noirs et poussiéreux, les diptères énormes qui leur tournaient autour, qui se posaient sur leurs visages, sans qu’ils, les enfants, ne les balaient, il ignorait pourquoi, et personne ne répondait à la question de Denis. Pourquoi les enfants noirs et poussiéreux admettaient aussi passivement l’obsédant bourdonnement ? Seuls, pour lui, les ruminants se laissaient ainsi déranger sans protester, seuls, les animaux, soumis ou idiots, il ne se souvient de ses pensées d’alors, admettent le vol rébarbatif.
Denis doit d’être entré dans les métiers de la restauration, pour s’assurer de ne jamais avoir faim, de ne jamais, se retrouver le ventre gonflé par la mort, une mort prête à rompre le ventre, à sortir, que les enfants là-bas, devaient vêler la mort. Il y repense, Denis, maintenant, sans saisir pourquoi il se trouve saisit. Or, il l’est, il l’est intensément, un petit nombre d’ombres flotte dans le bar, il sort son téléphone portable pour vérifier l’heure, l’heure de fermeture se trouve loin. Mais il ferme quand il le veut. Son désir, règne, il ne transigera pas, moins toujours aujourd’hui, d’entre son désir et le monde. Alors il leur dit, à tous, de quitter les lieux, de débarrasser son bar et vite. Maintenant il se prend de goût pour la vitesse. Il regrette de les avoir laissé filer les deux tout à l’heure, il aimerait les rattraper, il aimerait faire vrombir le moteur de sa moto, remisée, la moto, au fond du garage, à réparer, le à toujours signe vers le non-agir. Denis Sisyphe, il se désigne ainsi, en virant de son bar les tardifs buveurs, leurs visages de grisailles l’insupportent, tout désormais lui paraît insupportable, il tourne Denis agît par le verbe jailli d’un baiser, au début était le baiser, il voudrait utiliser la joie nouvelle, la joie dissimulée longtemps en lui-même, dans l’Atlantide intime, Denis Noyé, il ne parvient pas à tenir sur un nom, sur une identité, il se divise un imbroglio d’organes, sans fin. Putain, je suis pédé. Il le dit à haute voix, il s’indiffère du départ des traînards, personne ne prête attention à son exploit verbal, qu’il juge exploit verbal. Denis Exploit. De l’oeil de petites larmes se forment, elles gonflent, sans que la rage ou la frustration ne les emplisse, elles se gorgent de lui, à la fois sève et intrants, lui même s’élevant. Mehdi et Sylvie, il se souvient, Denis Noyé, leurs deux noms, il retrouve, par le noyé, bien involontairement, dans les parages de leurs bavardages, leurs brumes règnent maîtresses, autour de lui, ne l’inféodent à rien, le libèrent, les deux noms, des vapeurs. Pourquoi, le pourquoi envers quoi il élevait sa protestation pensant à son gamin. Pourquoi ? Pourquoi, il les traque, il se demande s’ils ne laissèrent pas le moindre relief d’eux, n’importe quoi qui lui permettraient de remonter une piste ou de se donner l’illusion de le pouvoir, lui, sans quoi, sans quoi Denis Noyé, son aveu, toute sa vie tenue dans les deux mots, dans les deux larmes, sera pour rien rayée nette à la tombée du rideau métallique…Il ne peut se le permettre, il sait qu’il ne peut se le permettre. Il rue dehors, il rue puis se ravise, il sort de son jean le badge magnétique qui lui permet de fermer rapidement le bar, malgré la révolution intérieure il redoute les voleurs, il pèse toujours, il le déplore, d’un merde, sifflé entre les dents, sa vie matérielle, l’après, il n’est pas jeune homme de vingt ans ou de seize qui jetterait présent et futur au feu pour la gloire de sa vie. Le rideau au lourd tombé s’abat, lenteur d’un bourreau aux paupières liées de sommeil, Denis Noyé perd là de son influx en perdant la spontanéité du geste, en brisant la fluidité d’un mouvement. Par là, la honte entre, elle entre et son entrée est violente, elle ne laisse pas en paix, ne propose nulle amnistie. Il regrette Denis Noyé, quand le rideau déroulé jusqu’en bas heurte le sol. Le voilà démuni, si près de quelle proximité il ne le sait et voilà bien tout l’enjeu, tout le problème. Dépité. Il se trouve dépité. Il dit à haute-voix, pitoyable, puis la voix haute s’éteint, qu’imaginais-tu, que toute ta vie trouverait là sa métamorphose ? Il le dit avec d’autres mots que les mots rédigés, mots qui traduisent sa pensée, elle, la pensée, retraduite, hors Atlantide. 


Il se perd.

 

IV

Couillon, l’autre quelle bizarrerie, en sollicitant sa langue pour articuler cette phrase à Sylvie qui, Sylvie, trouve à son interlocuteur un charme brisé, en son milieu : une fente, une plaie qu’elle ne nomme pas ou seulement après quelques circonvolutions qui ne touchent jamais le nom, ne parviennent jamais après le surnom. Il, lui, projeté, silence brutal, Sylvie s’étonne, ainsi muette, marquée par cette aphonie.

Crains-moi, voilà qu’il parle comme ça, ça lui échappe, elle ne saisit pourquoi, cette phrase qu’il prononce, sous laquelle il s’efface, comme la proie traquée, parmi la fuite efface ses traces, comme la bête blessée, crée une fausse piste pour égarer le chasseur. C’est elle la chasseuse, titre qu’elle elle aime et qui l’angoisse,a la responsabilité qu’il implique. Comment, ce titre, la change, comment elle bascule, Sylvie, au coeur, en force, comme on entre, cette puissance, en religion, baptisée, sous la crosse vacillante que le prêtre agite en même temps que l’encensoir. Elle sent, Sylvie, la messe et la noyée, cette eau sainte mélangée à l’eau pleurale. 

 

Sylvie, elle lui trouve toujours encore, le charme brisé, en son milieu une fente, sa part féminine, qu’elle retient — l’énonciation — sans prononcer, craignant que lui se vexe, elle, Sylvie, connaît, ou soupçonne, la susceptibilité propre aux hommes, cette longue cicatrice sineuse qui couvre leurs corps, qui commence à l’érection ou à son échec.
Lui, une plaie au milieu, une plaie, qu’elle nommerait bien souvenir si il pouvait y agréer, passé commun, involontaire, un mythe lu il y a longtemps sans s’apercevoir alors, qu’il les racontait, biographisée par le sable ancestral et par lui éparpillé, jusqu’à la.
Quelque chose s’ouvre entre eux, elle s’en assure, grâce au langage muet, celui facile pour elle à lire, grâce au pouvoir hérité, toute une généalogie, une chute générationnelle, elle recueille maintenant le sort, legs le plus précieux, celui qui lui permet, cette effraction sans haine, sans violence, sans meurtre.
Elle se vit — se vît — écartelée, comme si une brasse puissante la séparait en son centre, toujours, ce centre, mobile, lui ses bras l’ouvrant, une noix entre ses crocs acérés et brillants.
Pourtant. « »
Elle bute Sylvie, sur le silence épaissi, le nom, son nom à lui, qu’elle pensait, Sylvie, chérir, maintenant puis, longtemps, qu’elle appareillait au stupre, ce mot coupable comme une hostie mouillée par le sang projeté par l’animal rituellement égorgé, son sang clapote, le sang animal, son sang, à lui, inhumain et veau. En stupre, nouveau nom, pivoté par le mouvement, celui, le mouvement, une bille, circulaire, elle roule à l’intérieur et s’épaissit à chaque centimètre parcouru, amasse, la bille, toute sa vie à quoi s’ajouterait peut-être la sienne, En Stupre. Jeanne, c’est Jeanne l’ami celle, une autre vie, un antan qui conspuait ce mot lorsque J., le lointain J., l’imprécis J., l’incontinué ici sevré, l’employait pour elle qu’elle voyait, comme pourcelle, contre elle, qu’elle voyait le mot humiliant, rejetant le plaisir, cette forme que trouve le plaisir lorsqu’il alanguit les êtres, qu’ils sentent le sperme, la glotte, le vomi.
Elle, Sylvie, pense à nouveau à lui, le prénom, son prénom cabré, pris par l’aphasie, après, pourtant ce mélange presque-séminal, un enfant prêt à naître, sautant, enfant né par leurs lèvres, la fente qui sépare et rassemble.
Alors pourquoi, l’abstinence subite, une petite mort avant la petite mort usuelle et officielle, la petite mort ahanante, sa sueur, les larmes, toute une vie, une vallée gorgée jusqu’à…jusqu’à elle ne peut mesurer. Pourtant, ici, tout semble s’arrêter, tout semble s’arrêter, avant, juste avant, au point imminent, nommera-t-elle ainsi la relation naissante à ce point interrompu ? Pourtant, ça monte, ça continue, malgré le nom entré en brume, cette stase semblable à la peur, oui, voilà, c’est bien la peur, qu’elle commence, elle, avec son pouvoir nouveau, son titre, elle chasseuse, noblesse oblige, mener la battue. Pour lui le retrouver, lui qui prît la fuite, son nom, à lui, qui prît la fuite, parce que Sylvie se tourne vers sa gauche, elle le trouve, encore là, le visage mat, l’oeil certain, en lui aussi brille une antiquité, un pouvoir muet qu’elle saura, elle en est sûre, tout à l’heure ou bientôt, l’origine et le territoire. 

 

V

 

Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger

:«",.:/+—'!?-"» 

si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.

 

POUR LIRE LE TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE

 

 

V

 

D. L’alcool, D., s’y consolait quand la disparition, donc, quand faillir, gagnait sur lui. Ici, ça gagnait, par lui failli. Tout fait disparition, qu’il pourrait, comptabilisant, souffrir tout à fait. S., qu’il voudrait, S. ici. S. qui voudrait M. ici. M. aux souhaits inconnus.
Alors…
Un fait tout clair, M.-S. disparus, vivants puis aussitôt mis à la croix. Ils, M-S volant loin, hors-lui. Lui, tout mû par la conjugaison d’antan, il avait appris avant l’oubli, avant…Tout pour lui…avant.
M-S. Lui, D., autant. Loin, division.
Ca pointait dans D., ça pontait tout grand dans D., un truc tout à fait scandalisant. Un truc qui allait au mourir, au lac profond du mourir nourri.

Alors.
Au crucifix D. vissait M.
D. vissait M. au crucifix criant par là, profusion du cri, son souhait jamais tout à fait satisfait, du nourrir.

D. parvînt, au jour dit, par la pulsion du Wisigoth qu’il cachait, un Wisigoth qu’il cachait dans son profond, à s’accomplir, du moins, s’accomplir par fraction. D. quittant pour l’occasion la dissimulation par quoi lui toujours pris, auparavant.
Voilà sa façon :
M. balançant, aux  points cardinaux d’un crucifix, s’atrophiait.
Dans son fil du soi, Il (D.) imaginait son (M.) poumon, poumon d’un M., palpitant, dans sa main à lui, D., son pouvoir total, sans compromis qu’il appliquait sur M., sur tout M. sur tout M. dans sa giga-profusion à lui M. D., appliquait son pouvoir.
. Alors…
Il miniaturisa M., plaça M., droit dans lui, droit, abandonnant là S - la S.
Abandonnant S. à sa disparition, là à son glouglou marin à quoi S. n'aura, luttant ou pas, nul choix, laissant S ou plus, plus ou plus privatif du oud, du fou.
D. du divin choix, parrain du vouloir, lui brisant, lui moulant, lui malaxant pour la formation du plaisir, du plus tard, un futur.
Il miniaturisa, donc, M. pour son plaisir, forant dans M. jusqu’à plus faim, jusqu’à plus soif.
Au bout, Jusqu’au bout, au boutoir, au bruit, au choc, quand ça cognait, quand ça cognait mais au futur. Son fond. Jusqu’à l’accul, jusqu’à l’hurlant, corps hurlant son corps hurlant où M. hurlant autant dira aussi un mot aimant, un mot qui l’aurait, ouï nourrisson, fait sauf.

Il conspua mal à son imagination, à la vision visant un M. aux bras vaincus, poils bruns du pubis, soumis sous son faix, son faix au puissant D. bandant dru, bandant dur.

D. bandait, jubilant, quand son imagination, au fil qu’aiguisait son whisky,, ouvrait M. à son mitan, divisait M., à partir du scrotum, M. pliant, D.coupant, M., pour parcourir son corps, corps signant toujours M., passant, son imagination, sa pulsion s’aiguisant, par la chair. Tout chair, ici, alors, la chair, puis son corps.
Puis, plus bas, sostiçant, un mont gras, un mont gras à l’aval du pubis, nombril voûtant son plaisir promis, un turban gras son nombril, dont il voulait couvrir, D., son occiput. Fascination, il priait, divinisant son nombril, il priait surpris voyant là un moignon d’amour, prouvant l’amour, un amour, jadis, qui unissait avant qu’il, l’amour, brisa chacun, laissant, pour son plaisir, son plaisir, D., il voit l’autour par son plaisir aujourd’hui, pour toujours, à l’instant, l’amour jadis pour qu’advînt son plaisir, pour un amas gras, dur.

Voilà qu’il, D., bandait, soumis, D., aux pulsations du flottant M. Pourtant, M., ignorait tout alors. Il, M., n’imaginait pas son corps jouant dans la prison où D. souhaitait jouir. Il poursuivait son allant, M., tout gai, sous S., il jouissait, M.,
La vision continuait, la vision, poursuivait son M.artyr, jusqu’au cou, avant la prononciation du mot jouir, jouir sans jouir, loin du slogan.
Il pourra. D., jouir, dans un pays plus tard. Il couvait, D., dans lui, un fard obscurci, pour l’attirail mis à disposition pour l’inquisition, il ignorait d’où il origina, d’où compliqua jusqu’au plus pur, son plaisir futur, pour lors tu.
Mal, du mal, il clamait du mal, il souhaitait un doigt, sacrifiant M., un doigt sacrifiant un doigt, un potlach-doigts, il voulait sanglant son rapport, il voulait ça dur, il voulait ça trop, il voulait mal, un mal couvrant sa chair qui sa chair ainsi lui offrirait, son soi vivant, son soi toujours s’immobilisant, à l’a-pic, brûlant qu’il voulût toujours saisir…toujours vain, son choix. Jusqu’à M, son apparition, l’apparition, M. qui vînt, foudroyant, cassant son travail, son installation dans son bocal qu’il nomma, abusant, tout durant tant. Il voudra, voilà son souhait, souhait qui naquît aujourd’hui, qui, plutôt, apparu aujourd’hui, qui brûlait pourtant, dans un coin jamais parcouru, dans nos bourgs, nos bourgs du-dans soi, mal ou jamais mis à l’habitat par son soi total, par son vouloir, son vouloir-vrai. Voilà son choix, aujourd’hui, D., voilà où il aura sa participation.

D.sir. Voilà, qu’il parvînt, à son nom figurant, son nom, son nom vrai, un nom sanglant, diront-ils, un nom canon, qui tonnant, supprima, tout son lointain avant, un avant où il vivait traquant, croyant lui traquant, toujours pourtant, lui, poursuivi. Voilà D.sir, claquant, lointain voisin, du lui d’antan. Il maudira son illusion, l’illusion du jadis, son faux plaisir, tirant son faux plaisir, d’un corps, toujours, abstrait, qu’il convoitait sans passion. Parfois, bornant son plaisir aux contours d’illusions, D., participait, distant, un bois sans loups, sans provisions, sans fruits. 
Il jouit, son maillot au corps, tout collant, blanc, gluant. D.sir. 

Qui tînt ou tinta sur un fin if.


 


 



 

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