Chapitre 6 - Merville
Le Chien, s’il remonte sa généalogie pour trouver ses germinateurs, tombe, immanquablement, peu importe le chemin choisi sur Merville. Merville, qui se choisît ce nom de scène et noyade, comme il le dit, pour faire fourcher la littérature – sans monter sur aucune scène. Merville habitait un monde aquatique, ce qui plût certainement au Chien, révélé à leur premières rencontre. Lui-même, Le Chien se sentait possédé par l’eau, celle, lors de sa première naïveté des dryades, des nymphes, des naïades, de tout le premier vocabulaire poétique, qui tient, comme le comprendra Le Chien plus tard, davantage de la science scolaire, que de la poésie.
Merville, la première fois qu’il aborda, en présence Du Chien, l’aspect naval de son écriture, le fit par un mot qui marqua durablement Le Chien matéri-eau. Il ignore comment-encore, il entendit, alors que le mot s’avouait oralement, comment il en perçut la graphie. Merville marqua une pause, celle du point médian à l’oral, dans satisfait·es. Il noya le mot dans cette pause. C’était leur première rencontre, le meilleur ami de Merville étudiait le droit avec Le Chien. Rencontre ordinaire de jeunes gens bruyants, s’offrant mutuellement des verres, beaucoup d’espoirs et infiniment plus d’un langage enlevé, prêt à la révolte, qui hélas, feuillage soumis, s’effondrera aux premiers vents adultes. Matéri·eau.
Le Chien grandît à Colmar, une ville d’eau, une de ces nombreuses fausses petites Venises (Venise verte, Venise rouge, Venise fausse surtout-toujours) qui grèvent l’Europe, de villes qui ne se trouvant aucune justification intérieure, font de leurs canaux et de leurs marais – lagunes pour les plus chanceuses – des mélèzes, chênes, aulnes, pins, épicéas et ormes. Au lieu du Titien, les écoles des fausses Venises font éclore les moustiques à fièvres molles, à démangeaisons et quelques algues immobiles, comme de la vase et engendrent semblables êtres.
Le Chien, à Colmar, connaissait les triomphes habituels du beau garçon aérien et viril, ses goûts naïfs – dryades, nymphes, Daphné et Viviane le plaçaient au-dessus de ses contemporains locaux, puisque des goûts, déjà, il possédait.
Lycéen soucieux de ses amours et de ses apparences il n’éprouvait pourtant que peu d’attirance pour la vie et plongeait mal dans les autres. Il vivait en surface de là sûrement naquît ou s’accrût, son obsession hydrique. L’auteur le plus fameux, qui le bouleversait alors – pour lequel il simulait des transes parce que pour lui la transe était la condition de l’art - était Albert Camus. Il s’en prévalût longtemps sans peine ni préjudice, y compris lors de ses premières années parisiennes. Il le citait sans cesse et se sentait affermi, loyal à la littérature, à chaque citation apprise et restituée de Camus, chaque livre plus confidentiel de l’auteur que les autres.
Merville brisa Camus. Vers 2 heures du matin, après la fermeture des bars de contrescarpe, et le dégoût, qui changea pour eux plus tard, des boîtes de nuit, Le Chien, voulût inviter la petite compagnie, ils devaient être cinq, chez lui, dans ce studio de la rue Descartes, dont il tirait fierté. Il payait un loyer deux fois inférieur à celui du marché, parce qu’il avait su charmer la propriétaire, une femme de deux fois son âge, d’alors (il avait 22 ans). Très belle. Il l’avait rencontrée en visitant un autre appartement, qu’elle possédait aussi, d’un loyer égal et d’une surface deux fois inférieure à celui qu’il occupe désormais. Il ne sait pourquoi, ce jour, sa première pointe vraiment poétique, le conduisît à lui dire, vous avez les sourcils tristes. Elle, qui n’était pas triste, spontanément, lui proposa cet autre appartement, lorsqu’elle le lui décrivît, d’abord, il se concentra sur la surface et sans besoin de calculer il sût que ce n’était pas dans ses moyens, elle le rassura immédiatement sur ce point. Devant cette femme, très belle qu’il imagina alors lubrique, il crût que quelque chose de with benefits, s’amorçait pour elle, que la contrepartie qu’elle souhaitait se voir versé, ne serait pas que pécuniaire. Il se trompait. Le garçon lui plût et l’appartement tenait un peu du taudis. Elle lui précisa, que c’était très sombre, puis, en riant, que c’était l’ancien hangar à vélo et avant, sûrement, une écurie où les ânes bêlaient, enfin, peu importe si les ânes bêlent ou aboient après tout. Très sombre, aussi, parce que l’appartement, au rez-de-chaussée donnait sur une cour exposée nord et que, de l’autre côté, l’appartement était construit contre les anciennes murailles de Paris. Que l’appartement nécessitait des travaux de la part de l’occupant. Qu’il semblait assez débrouillard, avec ses gestes vifs malgré sa grande taille – elle pensa la seconde partie sans l’exprimer. Le Chien, ne l’écoutait pas, elle le berçait, le berçait d’autre chose que cette promesse d’un appartement à 500 euros, de 40m2 près du Panthéon, ce qui aurait pu bercer tout étudiant. Il aimait regarder cette femme et détestait la sentir s’éloigner de son désir, s’être mentalement embarqué dans l’étreinte et la commune confusion des sensations. Alors, il fit une approche, lui proposa de boire un verre pour la remercier, qu’il prenait l’appartement sans le visiter si elle voulait. Ce qui comptait, pour lui, c’était de se présenter sous un jour heureux. Il avait l’appartement. Puis eu la femme. Avec laquelle il entretînt un tendre rapport, sans retard de loyer, ni pénalité affective. Le Chien, pense à cette femme, la remercie, de ce bizarre rapport il se dit que, de tout ce qu’il vécut jeune homme, cela s’approchait le plus de l’amour.
Lorsque la bande se retrouva dans cet appartement de la rue Descartes, ils interrompirent la conversation, impressionné par l’appartement, décoré non sans goût ni élégance. Le Chien tenait ça de sa mère, les étoffes, les rideaux, les tapis, les lampes anciennes et de dixième main. La conversation abandonna vite les grandes luttes politiques pour se concentrer, à nouveau, sur le sujet qui les obsédait tous alors, tous s’espérant un destin littéraire de quasi-Rimbaud. Toi, tu aimes Camus, c’est ça, lui demanda Merville. Le Chien répondit par l’affirmative, pût commencer à formuler l’éloge qu’il connaissait par cœur, commençant par la fin de son œuvre, tellement triste, il est pas parvenu à la solution, à l’amour, fauché par une voiture. Il admirait déjà Merville et espérait, par-là, sans paraître trop fanfaron, obtenir une réciproque. Pendant, qu’il parlait Merville balayait des yeux les étagères de la bibliothèque, Le Chien, très organisé, classait ses livres par ordre alphabétique, Merville trouva facilement Camus. Se saisit de Noces. Ne prononça aucun mot. Sortit de son sac un stylo plume à encore noire. Il réécrivit le titre Noces devenant Neauces. Puis déchira les pages, une à une, patiemment. Ne laissant intacte que la couverture. Le Chien ne défendit rien ni ne se défendit. Il se laissait bercer par sa violence, envoûté par les gestes brusques et assurés de Merville, des gestes qu’il ne connaissait, en lui, qu’exclusivement dans leur principe, dont il savait la théorie sans parvenir à l’exercer vraiment . Publiquement il savait dissimuler, cette incertitude, la démotivation de son geste, l’écart entre le geste réalisé, extravagué et l’intention, elle, somnolente, angoissée. Le Chien connaissait cette propriété de lui-même. Merville la perçut immédiatement, à leur première rencontre, à sa façon de se faire intéressant par poses et imitations.
Le Chien ne lût plus jamais Camus. Pas immédiatement, par orgueil, par défense de ce qu’il sent, par le devoir envers soi-même, son passé. Avant d’atteindre notre présent balbutiement, nous résistons un temps, maintenons notre croyance défaite pour feindre d’avoir changé par nous-mêmes.
Mais Le Chien ne revendiqua Camus plus que rarement, calculant le moment de tout à fait l’abjurer.
Aujourd’hui, si l’occasion se présente, Le Chien, prend la parole contre Camus. Sans se référer à Merville, il a acquis une détestation réelle pour le Camus politique, partout politique, le Camus raciste, que dénonce Kateb Yacine.
Il a déplacé la justification mais l’origine, la graine première vient de ce jour-là.
Lorsqu’il se prend à contester Camus, il revoit Merville s’acharner sur le livre, déformer le stylo plume, l’abandonnant, ensuite chez lui, la plume défoncée, les deux bords métalliques séparés, la pointe recourbée en bec d’aigle. Lors de ses performances, il lui arriva d’emprunter, puis de voler ces actes, celui-ci précisément, puis l’idée génératrice de celle-ci. Les gants de boxe en bois vernis en viennent en partie, en partie nourris par ces actes. La plume brisée ne devînt pas une relique, il s’en débarrassa peu de temps après l’esclandre. Merville aurait sûrement aimé qu’il la conserva pour se moquer de son fétichisme. Ensuite. Le Chien empêcha la prise.
Le Chien oublie Merville, le repousse loin, dans sa mémoire, dernière vaguelette de la pierre déchirant l’ondée. Merville, pierre certaine, dont l’écho meurt aussi. Meurt encore.
Il le délaisse puis l’oublie parce que Merville ne se montra pas à la hauteur, il décrût, une sècheresse envahit l’espace, puis tout brûla. Le Chien ne pardonne pas. Comme il abandonna Camus, il abandonna Merville. Il est plus difficile de quitter un corps physique, un souvenir réel. Il y parvînt. Le Chien ne serait pas devenu le Chien sans Merville. Si Merville avait été une femme, il aurait pu écrire un livre Sans Merville. Nous écrivons difficilement sur autre chose que les veuvages amoureux. A l’admiration et la jalousie manquait le désir, la pulsion sexuelle, l’inoubliable torture de l’obsession physique, nue.
Merville pense aussi au chien, il pense au mépris qu’il ressentait et comme ce mépris avec les années, le mouvement de cette roue, inversa les termes, comme ces calendriers sculptés dans des pierres rondes, qui changent l’envers pour l’endroit.
l’effort de chacun se déplaça, les termes s’inversèrent. Merville en conçut une brève amertume et une courte haine. Tout ça ne dura pas, convaincu de quelque chose, en lui, d’une foi et d’une force inébranlable. Maintenant, il se sentait devoir lui prouver quelque chose, prouver quelque chose par orgueil blessé, d’abord. Puis, cette motivation changea, la pointe se dirigea autrement, elle devenait reconnaissance, direction. S’il voulait d’abord devenir pour se venger, il le voulait maintenant pour retrouver une sensation, un temps d’herbes, de soleils, de longues promenades, toutes les autres choses de la jeunesse, tous ces ébruitements, passés dans le vacarme d’un train de marchandise et de bétail.
Merville, plus souvent malin qu’intelligent, souffrit des limites que la malice porte à la création, que les détours, un jour, se paient parce que, c’est sur la longue et âpre route de l’effort que les artistes récoltent fleurs, fruits et pensées. A force de ruses, il ne parvenait aux termes des promenades que las, ricaneur et déformé.
Ce qui sauvait Merville, au-delà de la lucidité quant à son état, venait de son génie, qui se mesurait à une intuition se démentant peu, une capacité à combiner, avec peu d’éléments – diminués de son atonie et de sa paresse – des formes. Il perçait. Les années passant, le génie seul, la faculté à créer à partir de peu, ne provoquait plus de fortes impressions auprès des autres. Mais Merville ne pensait pas, alors, aux autres, il pensait à lui, à tourner contre et vers lui ce génie, à en concentrer les ondes dans une sorte de travail, d’épreuves. Il savait, il sentait que cet ouvrage s’approchait, il en sentait le souffle, l’oxygène regagnant sa rive humide. La sécheresse finira un jour.
Pour renaître Merville prétendît à la perte d’un poumon que du vide ici laissé, poetrinaire comme on mourait aux temps d’avant potrinaire, il sculpte un lieu, bouge et bordel de la poésie. La première tentative échoua. Ce lieu intérieur se dessécha, l’esprit rejeta cette prothèse. Il revenait au désert. Dans un acte ultime de bravoure Merville fit publier au JO la liquidation judiciaire de son poumon. Il s’y reprit à trois fois avant que, distrait ou convaincu par l’insistante - répéter un acte lui donne à balancer entre le harcèlement et l’amour - demande, un fonctionnaire s’en acquitta. Il avait liquidé une deuxième fois son poumon et, en ceci, plus martyr que le poumon de Christ pleural, pleura.
Merville désespéra-t-il jamais hésitant entre la ligne et la corde. Ne choisissant pas et donc ne vivant pas. Il se tient, au moment du récit à l’endroit de son inaptitude.