Sainte Therese
Les gestes recommencent à peu ou mal m’appartenir, je me faufile dans moi-même comme dans l’appartement avec ses obstacles augmentés dès lors que nous sommes plus de quatre. Je m’installe, pour le déjeuner, au café dalloyau pour profiter d’un peu de lumière tout en me préservant du froid des bancs publics que, depuis des années et des années, j’affectionne pour la tranquillité qu’ils offrent, l’agrément de leur distribution le long des avenues ou des rues aux trottoirs larges.
Je m’encombre moi-même de moi-même, mon manque de muscles alourdit chacun de mes gestes, j’agis, saccadé et maladroit, trébuchant partout, y compris contre l’air où d’autres invisibles entraves s’étendent ; le monde se tisse maintenant de pièges muets, je me rattrape de justesse, me rattrape à moi-même, les lanières de mes sacs s’enroulent comme des boas autour de mes membres et il me faut un grand effort pour me défaire de leur étreinte.
Lorsque mon corps me dérange de la sorte, ma parole se fait toute pareille, elle sort lente et en grumeaux (grumeaux, je me dis, si Jeanne lisait ce texte elle y découvrirait avec horreur ce mot, certains mots lui semblent antinomiques avec l’écriture) de ma bouche, je préfère éviter toute forme de conflits ou même d’interactions y compris les plus simples.
Hier, je me trouvais, par manque de sommeil et trop longue journée de travail, dans un état similaire, nous nous disputions, de pas grand chose avec Jeanne, une de ces disputes due à la fatigue et à de mauvaises habitudes prises et je ne parvenais pas à m’exprimer, à former ma pensée de façon convenable ni à me défendre très vaillamment. Pourtant, tous deux, nous tînmes bon, aujourd’hui, après cette année d’une difficulté inouïe, nous tinrent, dans cette horreur, en dépit de tout, nous sûmes nous rattraper et je crois qu’il importe plus, dans le déluge, de savoir sur le chavirement sauver sans cesse, chacun son tour, l’autre la noyade, que savoir naviguer assez bien pour s’épargner cyclones et folles marées, c’est que le déluge, lui, vient de forces toutes puissantes qu’aucune agilité n'évite.
je n’en peux plus de ceux-là portant avec leur veste et leur chemise des baskets y compris les Sneakers « Jordan 4 » ou peu importe que la valeur excède le prix des Church’s que je désire. Une détresse m’envahit lorsque les gens discutent « affaires ». Là j’entends une conversation d’un commerçant « épicerie et frais » qui reçoit, de la part de Monoprix ou de leur centrale d’achat, des produits à commercialiser et rapporte à son interlocuteur des problèmes de DLC. Il déplore de devoir surveiller sans cesse ses livraisons — tiens ici réflexe curieux de ma part, vouloir augmenter le son de la conversation comme s’il s’agissait d’un podcast — à cause de ces dates qui mettraient en péril son commerce puisqu’un client s’avisant d’une DLC dépassée ou tout juste échue se scandaliserait de ce qu’il supposerait sa mise en danger. Son interlocuteur observe qu’il bénéficie d’une « surmarque inconnue » l’inverse du « vol » catégorisé en « démarque inconnue » puisque son fournisseur ne lui facture pas ces produits qu’il peut pourtant revendre à plein tarif ou à -50% en cas d’urgence. Il se trouve devoir souffrir d’un travail supplémentaire de vigilance et d’étiquetage.
L’interlocuteur a ouvert « deux monoprix ». J’attends que le terme de « rationnalisation » et de « process » jaillisse. L’interlocuteur ne possède pas ces Monoprix, il souhaite recruter Monsieur DLC pour l’ouverture d’un carrefour à Gare du Nord, surface totale 700m2 dont 300m2 de surface commerciale (limite légale,c omme il le précise). Monsieur DLC gère actuellement le Monop’Daily de la gare Saint-Lazare et se plait dans cet environnement par là entendre le calme, l’absence de la banlieue ou celle essentiellement policée de l’ouest parisien. L’interlocuteur essaie de le rassurer, il tient absolument à l’avoir, je souhaitais rester jusqu’à ce que la question de la rémunération se pose mais, avant son arrivée, dut-elle arriver, je dois retourner au travail. Vous devez travailler pour nous il dit, je ne me rappelle plus l’expression exacte, je vous forcerai bien. Je m’étonne des réticences de Monsieur Monop daily et m’étonne surtout de ce qu’il soit tellement désirable pour que l’autre, presque le supplie et je me demande si la supplique se traduit en euros.
J’aime ici, dans ce café Dalloyau (expresso à 3 euros) le traitement discret du service, le bienvenue enjoué des serveurs, deux autour du comptoir qui me prient de m’installer. La facilité d’enchaîner, ici, nos gestes aux gestes suivants, à ne se sentir pas ou peu interrompu dans notre continuité sensible.
Ecrire, retrouver ceci, écrire.
Les endroits, la fourmi excepté à cause de son campari à prix néant, sans chic m’horrifient. Avec Léah, après notre verre au rendez-vous des artistes, nous devions assister à un choeur de pleureuses que je manquai, devant satisfaire à mon besoin de traîner, de découper l’existence en séquences distinctes, c’est à dire remonter chez moi pour me verser un verre d’alcool fort et son mixer — je dis mixer comme crâneur au lieu de dire mot abhorré qui rappelle , avant de reprendre la route, de me renouer. Puis, nous devions nous rejoindre dans un bar, près de château rouge, au nom enchanteur dont je ne me souviens guère et que je n’aimais pas. Le Gin-Tonic à 6 euros ne me consola pas, il me faisait me souvenir, le verre dans lequel il était servi, ceux qui ressemblent à des tubes dans lesquels tombent un mélangeur en plastique, de ce long-island bu avec Jeanne, dans un bar-tabac d’Etretat ou de Trouville, je ne me souviens pas avec certitude.
Ces lieux, en dernier terme, m’horrifient autant que m’horrifient leurs semblables, plus laids encore de hipsters, ces zombies cafés où parfois nous pouvons nous délecter de boissons chaudes et bonnes et haïssables pourtant parce que chères et fausses.
Rien ne dure
Dieu seul demeure