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Épuisement quand se lève une fortune de soif, un souffle joyeux monte, d’une très belle cime, elle chatoie, porte les couleurs de ce moment très précis, celui exactement, où ta bouche formait l’ovale juste avant que tu ne noircisses tes cils - le gauche, puis le droit, toujours dans cet ordre, si tu y déroges, par inadvertance prétendrais-tu, je sais avec la plus absolue des certitudes qu’un évènement fâcheux ou heureux te survînt, que tu me dissimules par gêne ou un de ces autres étranges sentiments qui t’habitent, nous distinguent – dans cet écart, là, tout l’amour, celui de la surprise, de la différence, de deux chemins entrelacés, parcourus ensemble, avec pause dans les broussailles, brouillard levé tôt, bien avant le soleil, mais tu te trouves bien, étendue, à la place attendue, quand le bras tendu, à travers la brume forcément je te touche. Le miracle de te retrouver survenu après la peur panique, la même, si semblable à ces réveils de cauchemar où un instant nous ignorons le lieu qui nous cerne, la compagnie ou plus tragiquement l’absence de compagnie, le monde alors ressemble à une grande étendue d’eau gelée, profonde et glacée jusqu’à sa vase, sa terre, toute sa vie immobile, rien ne bouge, de petites bulles emprisonnées de toute la faune lacustre étouffée, ce monde, celui éperdu, dont j’attends alors le dégel, que je trouve ce dégel, dans la boue de mes cheveux, la sueur sur le front, les épaules, dans les creux partout du corps, sillons des muscles et du gras, chose nouvelle mon corps à ce point couvert de gras, nouveaux espaces de surgélation.
Les départs remplissent cet office, fabriquer l’autre avec les bribes qu’il laisse, cette traîne, les parfums, le linge qui sèche, la lessive inhabituelle, comme si ton ombre se parait d’une autre peinture, changeait cette fois de maquillage pour vernir les ongles, teindre les cils. L’absence sert à ceci, accroitre en soi l’autre. L’accroître à sa propre guise, selon son caprice, sa peur, son amour, lui laisser de la place, tout débarrasser une bonne fois pour toute tout en semant en soi de nouveaux désordres, pour voir se promener le souvenir, dans son habit inhabituel, s’heurter aux murs, os, mémoire ou tragiquement parfois, les duretés, les traumatismes.
Que l’autre, en sa forme absente, errant comme une aveugle, doive se voir guidée par la main utile, enfin utile, utile comme aux temps des premières caresses, des sinus massés délicieusement, un pouce puis l’autre ou les deux ensemble, formant, au contact des deux mains, un pouls. Anticiper cette absence, se préparer au désert de quelques jours, la traversée aride, les mirages, boire à même le sable – c’est une eau de rêve, un présent offert par la chaleur, l’espace distordu, eau-sable, espace poétique, amoureux, excessivement privé, la seule propriété, en dernier terme dont personne ne peut donner congé.
Organiser, dès maintenant, par avance, les pensées à venir, les gestes, le quotidien, installer le climatiseur ou pas, ranger le frigo dans quel ordre, surtout la parole, le grand silence qui se fera, cette nuit brutale et polaire, dont personne jamais ne dit toute l’épaisseur, une épaisseur de ouate et de pierre, une matière qui tranche la gorge.
La redécouverte de ce territoire si inquiétant pour moi, la périphérie de moi-même, habiter l’espace – donc l’obstacle – de ma voix seule, de mes pas uniques, compter tous les sons absents, tu en dois en produire une dizaine de milliers par jour sans compter ceux discrets lorsque je dors ou que je m’absente. Ces sons, ailleurs, singuliers, pour le bord de mer – la mer, encore, l’espace qui te ressemble, qui ne s’arrête pas, bouge, coloré, si plein de vie, de sel.
Mais il faut revenir.