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22 août 2024

G.

Je voulais ce qui scandalisa Geoffroy, sept ans tout comme moi, puis toute sa famille bourgeoise.
Adultes disproportionnés dont je ne me souviens la taille des vêtements
ni s’ils priaient ni s’ils croyaient et s’ils priaient et croyaient, ils exécutaient, à mes yeux, des gestes hérétiques, passibles des enfers.
 
Le signe de croix me terrifiait, il appelait, pour moi, le diable et le porc, je ne dissociais, comme nombre d’enfants musulmans alors, le mal du jambon.
L’enfer, pour moi, se confondait avec une porcherie, une cave de salaison, le sang caillé noir et le diable, jarret suspendu, frotté au gros sel.

Mes gestes sacrés, miens, enseignés par mes parents, transmis par mes grands-parents, tempérés par mon oncle, me venaient évidents. Je les considérais avec sérieux et les exécutais sans prudence, habité, moi, par ce respect religieux que les saints, toute leur vie ensuite, s’exercent à retrouver, que les inquisiteurs, eux aussi, dans chaque bûcher élevé, ce sacrifice dissimulé, souhaitent redécouvrir. Pour l’enfant, les exercices spirituels consistent à exister.

Geoffroy habitait une maison en bord de Seine, par les fenêtres nous voyions le fleuve, la surface secouée par le chalut des péniches, les poissons dont j’ignorais l’absence d’écailles, le ventre couvert de mucus vert et la chair blanche, comestible, dont je sus, plus tard, qu’on les nommait silures, qu’on les haïssait comme on haït leurs frères de dégoût, les rats remuant sur les berges.

Seuls aux poissons des tréfonds nous concédons, admiratifs, la laideur, ceux des surfaces, appartenant au monde du visible, subissent mépris et peur. Nous les rejetons hors de nos représentations, miséreux en haillons, punks à chien dont la moustache frissonnante vaut le dogue mal léché.

Je me souviens les péniches, elles tiraient, bêtes de somme bientôt dépassées, leur chargement de charbon, de pierres effritées, de poussière, elles brâmaient sur le fleuve, cygnes poussant un dernier cri. Aujourd’hui, les péniches demeurent, immobiles le plus souvent, la voix changée. Muettes la journée nous les entendons parfois la nuit, reconverties, réhabilitées, en lieux de fête ou de sociabilité.

Je m’y amusai beaucoup dans l’ancien temps, ce n’est pas rien de voir le jour se lever sur la Seine.

Le brâme fluvial se déporte de l’autre côté de la ville, à Suresnes un quai de pierre, l’affichage par diodes des temps de passage, le rail et le sifflement du tramway. Voilà la barge d’enfance remplacée et son chargement aussi. Un jour, moi qui prenais le tramway, me rendant fier à mon premier emploi, ma serviette de cuir marron achetée d’occasion sur leboncoin, marque Texier je crois, j’entendis, nous interpellant tous sans désigner personne, un mendiant se moquer de nous, de notre condition servile. Nous, inertes comme la pierre meuble, l’ancien faix des navires qu’aucune étincelle de désir ne semblait, les paupières défoncées par les nuits courtes, animer. Je me suis souvenu longtemps de ce rire heureux proféré par qui tous nous plaign(i)ons. Je m’en souviens encore, aujourd’hui, la pierre stérile à la pierre stérile provoque le premier feu, le premier incendie, le premier déluge.

Enfants, nous ne comprenions guère les adultes, nous prenions pour un mensonge leur obsession du temps qui passerait trop vite, temps qui nous accablait pourtant, dont chaque seconde décomptée de l’horloge de la salle de classe nous vrillait le coeur. Eux, adultes, sanctionnaient toujours leur énoncé d’un vous verrez.
A l’heure de contester la prophétie, l’âge enfin légal de la protestation, le temps nous saisit nous surprend et avant de finir l’objection, je suis vieux.
Trente-sept ans, un battement d’ailes, nous aussi à l’agonie, nous aussi barges échoués, épaves festives, nous aussi et encore, parés des mêmes haillons.
Les enfants nous perçoivent-ils aussi comme des impies, prêtres défroqués dont les seuls maîtres, cruautés et égoïsmes, luttent pour savoir lequel possédera de l’empire la plus scélérate des parts ?
 
Que croyaient-ils les parents de Geoffroy ? Géants dont la voix me revient comme le grondement d’une vallée. Masses incompréhensibles, dotées d’une sagesse dont, à regarder l’état du monde, je conçois aujourd’hui la fausseté.
La réussite, ce terme vague par quoi mes parents désignaient la famille de Geoffroy et dont ils espéraient qu’un jour elle me recouvre, me laissait dubitatif, pour moi, sa seule matérialisation, la batmobile de Geoffroy, la playstation de Julien, les Nikes de Mehdi, ne suffisaient guère à me les rendre tout à fait autres, tout à fait désirables. La seule altérité que je pouvais leur reconnaître, englobant ici enfants et adultes, concernait la race, cette nationalité, qu’en titre pourtant je partageais avec eux, de français, comme les désignaient mes parents. Ce français recouvrait une réalité double, celle d’une autorité supérieure, nous faisant nous les étrangers, nous conseillant d’adhérer à cette pratique ou donnant à certains actes ou certaines propriétés, comme la politesse, par exemple, ou le poivre vert, une valeur supérieure, mais aussi — plus souvent même — une forme dégradée d’humanité, la saleté des français, le mauvais goût des français, l’égoïsme des français. L’injure suprême, celle qui nous sortait, nous, enfant de l’humanité, à cause de la trahison, vous agissez comme des français, comme, si, ici, étrangers dissimulés, nous ne devions, sauf à être des harkis, nous confondre avec ceux d’ici.

Où suis-je moi maintenant, quelles coordonnées dans la géogropahie de ces enfants, de ces moi réduits, ancestraux, occupé-je ?
Les adultes, toujours, peuples de l’erreur, nous la lèguent comme nous léguerons, héritage éternel, à ceux et celles qui nous suivront, une erreur, la religion inflexible.

Mais croyaient-ils ses parents ? Croyaient-ils ces gens alentours, ces géants dont je ne me souviens aucun mot. Je peux rapporter, de mes lèvres se pliant dans l’enfante façon, les mots de mes camarades, tous de jeux, n’entrenant, enfant, avec les autres enfant, de rapports qu’exclusivement ludiques, les gestes, celui de Lorianne qui serre à mon poignet ma montre pendue— voulais-je en ce temps condamner le temps ? sachant ce que le temps corromprait et qu’il corrompît. Savoir d’enfant jamais détrompé.

Les adultes, eux, se réduisaient à l’état d’autorité, enseignants et parents, les adolescents ou les jeunes adultes infécondés, elles et eux, étaient autre chose, des promesses de nous à venir, nous pouvions les envisager comme notre propre agrandissement. Les adultes, eux, semblaient d’une autre nature comme en témoignaient leur gravité, leurs rituels, leurs disputes. Des adultes me reviennent aussi les cris rauques, la peur, la menace. J’aimerais être un adulte qui, aux enfants au moins, ne renverra jamais ce visage, ne jamais envers eux prendre cette voix. Je me suis fixé, au fur et à mesure que je vieillissais, cette règle ne pas oublier, ne pas oublier que moi, enfant, je souffris de l’incompréhension, du rejet par principe de mes raisons, de ce que mes désirs, jamais pris au sérieux, n’étaient pas de bêtes frivolités. Mes sentiments, intenses, méprisés comme une passade, n’en demeuraient pas moins réels, qu’importe qu’ils passent, je n’en regrette aucun. Voilà pourquoi, aussi, je me refuse à brûler mes vieilles idoles, les folles passions, un autre moi, une manifestation parfaite du moi, exerçant son conatus je crois que dirait Jeanne. Je tiens à mon passé

Pourtant, je le sais, je le renvoie tout de même. Je voulais rassurer Pauline, Camille et Mathilda, un jour que leurs parents, ivres, se comportaient avec les défaillances verbales de leur fatigue et de leur alcoolémie, c’est à dire de leur soudain égoïsme, je leur parlais, à ces trois enfants, presqu’adolescentes, qui, Pauline me le raconta plus tard, ne me croyaient guère, m’associant aux adultes, à l’ivresse, donc à l’instabilité. Les adultes, ici, trahissent leur nature, la seule qui vaut que l’on se soumette de bon gré à leur autorité, de tenir bon.

Les adultes exigeaient toujours du respect, nous les percevions, spectraux, douaniers mécaniques, à l’autorisation de laquelle nous nous trouvions toujours soumis, feignant, le respect exigé pour obtenir notre dû qu’ils nous concédaient, de leur pouvoir abusif, comme une faveur dont nous serions, nous à qui ils imposèrent la vie, redevables souvent.

Ils erraient, spectraux, chauffeurs, distributeurs, agissaient à la façon de tourniquets, de barrières ou de frontières. Ils faisaient franchir ou non les espaces, ouvraient les portes ou les fermaient, ils conditionnaient les mises en relation sans offrir aucun rapport. Leurs voix, sûrement, tombant de trop haut sans, pour autant, venir d’assez haut, de plus sacré.
Enfant, déjà, je méprisais les adultes, tout ce qui m’excédait en taille et en âge, que je ne perdis jamais, vouant, plus encore que les autres, les vieux que, jadis, j’ignorais être des boommers, avec tout le tragique à quoi je peux les associer.

De quoi me souviens-je encore de ce jadis, de Geoffroy qui changea de classe parce que ses parents redoutaient, à mon côté qu’il n’occupe la première place du classement, sa maison dont je mesure aujourd’hui seulement la folle valeur. Puis, le grand âge. Les planètes disparues, leur compte changé depuis les premiers apprentissages, comme si la terre redevenait plate.
 

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11 août 2024

L'écrivain, le culturiste et la fumeuse

Ecrivain pour moi, le mot, son sens progressivement se vida de son sens. D’abord, la gloire et le prestige le composaient. Il se concevait comme un titre et, moi, qui m’en pensait le titulaire par principe, le dédaignerait, geste souverain, lorsque l’on m’en ceindra.

Ecrivain a changé. Breton, jadis, disait émonder la littérature, d’autres, avant lui, employèrent semblable expression. Aujourd’hui l’atteinte touche à l’écrivain, sa fonction, sa position sociale, sa rétribution matérielle et symbolique.

Probablement que moi, aussi, comme d’autres de mon époque fut affecté par cette taille, la balle qui traversa l’écrivain et lui arracha son immortalité.
Soudain, écrivain, ne signifiait plus pour moi voyant, au-dessus de la mêlée, doté d’une âme ou quelque supplément d’être. L’écrivain, devenait, à l’égal du journaliste, un simple chroniqueur du réel, se plaçant, seulement, à une strate plus intime, ne se distinguant que par l’échelle comme la presse locale se différencie de la presse nationale par son périmètre.

Mehdi, plus tôt dans la vie, parce que frustré de ses écrits, déclara mais que vais-je faire si je n’écris pas et moi, des années plus tard, lui rappelant cette phrase tandis qu’il rédigeait sa thèse, tu vois, finalement tu écris, je voulais dire, évidemment, professionnellement, il répondit, sans frustration ni nostalgie non, ce n’était pas pareil. Or, pour moi c’est la même chose.

Je retrouve ce texte non publié, vieux de plusieurs mois : 

Alors, à la suite de mon dernier article — comme je déteste cette terminologie générique et connotée article ; article indéfini — quant à l’écriture anthropologique que Mehdi dispense en séminaire j’ai lu, à défaut, blessure, de n’avoir assisté à sa soutenance — écriture-parole — je trouve un article qu’il écrivît ici : https://journals.openedition.org/cy/7181 qui, de fait, semble mise en oeuvre de l’écriture anthropologique, donc, exemple disponible dont, hélas, je ne peux consulter que le résultat, c’est à dire à quoi ressemble un texte construit selon la méthodologie (formulée en soi ou non, précédant la formalisation détaillée qu’implique un cours) enseignée. 


Lorsque je compris ceci je mettais aussi à mort le poète en moi, à qu(o)i je tenais bien plus qu’au reste puisque le poète, à l’inverse de l’écrivain, signifiait pour moi tout en même temps la jeunesse, qu’alors je plaçais au-dessus de tout, et le corps éthéré, seule dignité charnelle. Le poète disparut tranquillement, sans convulsions, enterré sans faste, jeté dans la benne de tous les kitsch, dans la décharge il se trouve au côté du faux vase Ming en Stuck, du Minitel, de la chaise ridicule de Guermantes et d’une grande armoire sans miroir — au poète refusé même le reflet.

Aujourd’hui, je me fiche de cette qualité d’écrivain.
Bien entendu, lorsque quelqu’un remarque mes écrits, m’en félicite ou s’en émerveille j’éprouve de la joie, sans que celle-ci ne m’importe plus que quelques grisantes minutes. D’autres préoccupations aussitôt s’y substituent.
Et je préfère attraper de justesse mon métro que de recevoir dix éloges. Les critiques, quant à elles, me pèsent peu, si elles durent mon ennui ou mon agacement tiennent bien davantage au temps perdu qu’à la nature du commentaire. Sans attachement, je me débarrasse de la chose jugée, pomme pourrie sur l’étal je jette tout l’étal. Racines arrachées, ni fleurs ni mauvaises herbes ne germeront.

Est-ce à dire que toute ambition littéraire m’a quitté si elle exista jamais ? Je ne pense pas, une recherche continue, oulipienne, numérique, balbutiante, ne s’excipant pas d’une place à trouver dans les pratiques contemporaines, avec arrogance et rage parfois puisque me permettant de disqualifier ce que d’autres peuvent commettre.
Hier près de Hervé-Gabriel, qui par ailleurs écrit bien, je soutenais que, pour moi, aussi bien qu’il écrive, s’il refusait de considérer la profusion technique à notre disposition et les tentatives de nos contemporains, il se contenterait d’écrire de jolies histoires, dans un joli style, avec une jolie syntaxe. Que, donc, ça ne présentait aucun intérêt autre que la distraction, noble objectif à condition d’être celui poursuivi. Pourquoi ? Parce que les écrivains, d’une part, se soucient peu de la pratique des autres arts et particulièrement de celles des plasticiens qui, techniquement et discursivement, leur mettent dix ans, et ce sont des années-lumière, dans les dents.
Or les pratiques artistiques peuvent s’informer mutuellement que l’étanchéité se formant entre les pratiques dévitalise l’art. Ainsi, lorsque les artistes nourrissent de poésie leurs oeuvres, ils l’écrivent naïve et emphatiques, à l’inverse, lorsque écrivains et poètes s’adonnent à des formes plastiques, elles manquent de tenue, de profondeur en somme, dans les deux cas, de culture.
Pour les écrivains, nos bibliothèques ploient déjà sous les textes, sous les mots, que croyant faire croître l’héritage ces écrivains le dévalorisent ajoutant le métal ordinaire ou le plastique coloré au métal précieux.

Pierre Cormary pense, par exemple, que son livre (il prononce livre avec une gravité amusante que ne dépasse que la gravité du possessif mon livre ou, défini, presque Coran, le livre) deviendra meilleur de l’expurger des risques juridiques parce qu’il travaillera davantage or il appelle ici travail ce temps-durée — qui mûrit mais qui aussi pourrit — et cette sécurité.

Il existe, groupe connu, des écrivains ratés selon moi Pierre, original comme en tout, crée la catégorie des grands écrivains ratés. Ne prenant pas la mesure de ce qu’il peut et, même, de ce qu’il fait, sa pratique entière, dès lors qu’il ne la réfléchit pas, c’est à dire dès lors qu’il ne la confronte pas à son idée préétablie de la littérature, transforme, réinvente, bouscule. Hélas, à un certain moment ce doit être un livre, le livre, son livre. Là où commence la banalité.

Voilà ceux aujourd’hui qui sacrifient tout à la littérature qui la pensent leur vie, occupant emploi salarié de semi-oisiveté pour se ménager du temps d’écriture incapables d’affronter la littérature au-delà des mots. Ceux qui prétendent que toute bonne littérature choque, qu’elle échappe à la morale, refusent de la confronter toute entière à la règle. La loi n’étant qu’une morale armée.

Revenant à moi-même, l’écriture constitue encore pour moi un jeu et une joie.
l’inverse d’un supplice ou d’un devoir. S’il existe en moi la nécessité de l’écriture elle ne répond à aucun impératif extérieur à moi-même, ne rend compte à personne. Demeure en moi cette fraction de poète, puisque aussi, j’écris malgré moi, comme le culturiste ou la fumeuse ne peuvent se passer de leur art. Quelque chose encore me dépasse, ni âme, ni talent ; simple agréable habitude. 


 

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  • une fleur qui a poussé d'entre les lézardes du béton, un sourire qui ressemble à une brèche. Des pétales disloqués sur les pavés à 6 sous. J'entends la criée, et le baluchon qu'on brûle. Myself dans un monde de yourself.
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