G.
Je voulais ce qui scandalisa Geoffroy, sept ans tout comme moi, puis toute sa famille bourgeoise.
Adultes disproportionnés dont je ne me souviens la taille des vêtements
ni s’ils priaient ni s’ils croyaient et s’ils priaient et croyaient, ils exécutaient, à mes yeux, des gestes hérétiques, passibles des enfers.
Le signe de croix me terrifiait, il appelait, pour moi, le diable et le porc, je ne dissociais, comme nombre d’enfants musulmans alors, le mal du jambon.
L’enfer, pour moi, se confondait avec une porcherie, une cave de salaison, le sang caillé noir et le diable, jarret suspendu, frotté au gros sel.
Mes gestes sacrés, miens, enseignés par mes parents, transmis par mes grands-parents, tempérés par mon oncle, me venaient évidents. Je les considérais avec sérieux et les exécutais sans prudence, habité, moi, par ce respect religieux que les saints, toute leur vie ensuite, s’exercent à retrouver, que les inquisiteurs, eux aussi, dans chaque bûcher élevé, ce sacrifice dissimulé, souhaitent redécouvrir. Pour l’enfant, les exercices spirituels consistent à exister.
Geoffroy habitait une maison en bord de Seine, par les fenêtres nous voyions le fleuve, la surface secouée par le chalut des péniches, les poissons dont j’ignorais l’absence d’écailles, le ventre couvert de mucus vert et la chair blanche, comestible, dont je sus, plus tard, qu’on les nommait silures, qu’on les haïssait comme on haït leurs frères de dégoût, les rats remuant sur les berges.
Seuls aux poissons des tréfonds nous concédons, admiratifs, la laideur, ceux des surfaces, appartenant au monde du visible, subissent mépris et peur. Nous les rejetons hors de nos représentations, miséreux en haillons, punks à chien dont la moustache frissonnante vaut le dogue mal léché.
Je me souviens les péniches, elles tiraient, bêtes de somme bientôt dépassées, leur chargement de charbon, de pierres effritées, de poussière, elles brâmaient sur le fleuve, cygnes poussant un dernier cri. Aujourd’hui, les péniches demeurent, immobiles le plus souvent, la voix changée. Muettes la journée nous les entendons parfois la nuit, reconverties, réhabilitées, en lieux de fête ou de sociabilité.
Je m’y amusai beaucoup dans l’ancien temps, ce n’est pas rien de voir le jour se lever sur la Seine.
Le brâme fluvial se déporte de l’autre côté de la ville, à Suresnes un quai de pierre, l’affichage par diodes des temps de passage, le rail et le sifflement du tramway. Voilà la barge d’enfance remplacée et son chargement aussi. Un jour, moi qui prenais le tramway, me rendant fier à mon premier emploi, ma serviette de cuir marron achetée d’occasion sur leboncoin, marque Texier je crois, j’entendis, nous interpellant tous sans désigner personne, un mendiant se moquer de nous, de notre condition servile. Nous, inertes comme la pierre meuble, l’ancien faix des navires qu’aucune étincelle de désir ne semblait, les paupières défoncées par les nuits courtes, animer. Je me suis souvenu longtemps de ce rire heureux proféré par qui tous nous plaign(i)ons. Je m’en souviens encore, aujourd’hui, la pierre stérile à la pierre stérile provoque le premier feu, le premier incendie, le premier déluge.
Enfants, nous ne comprenions guère les adultes, nous prenions pour un mensonge leur obsession du temps qui passerait trop vite, temps qui nous accablait pourtant, dont chaque seconde décomptée de l’horloge de la salle de classe nous vrillait le coeur. Eux, adultes, sanctionnaient toujours leur énoncé d’un vous verrez.
A l’heure de contester la prophétie, l’âge enfin légal de la protestation, le temps nous saisit nous surprend et avant de finir l’objection, je suis vieux.
Trente-sept ans, un battement d’ailes, nous aussi à l’agonie, nous aussi barges échoués, épaves festives, nous aussi et encore, parés des mêmes haillons.
Les enfants nous perçoivent-ils aussi comme des impies, prêtres défroqués dont les seuls maîtres, cruautés et égoïsmes, luttent pour savoir lequel possédera de l’empire la plus scélérate des parts ?
Que croyaient-ils les parents de Geoffroy ? Géants dont la voix me revient comme le grondement d’une vallée. Masses incompréhensibles, dotées d’une sagesse dont, à regarder l’état du monde, je conçois aujourd’hui la fausseté.
La réussite, ce terme vague par quoi mes parents désignaient la famille de Geoffroy et dont ils espéraient qu’un jour elle me recouvre, me laissait dubitatif, pour moi, sa seule matérialisation, la batmobile de Geoffroy, la playstation de Julien, les Nikes de Mehdi, ne suffisaient guère à me les rendre tout à fait autres, tout à fait désirables. La seule altérité que je pouvais leur reconnaître, englobant ici enfants et adultes, concernait la race, cette nationalité, qu’en titre pourtant je partageais avec eux, de français, comme les désignaient mes parents. Ce français recouvrait une réalité double, celle d’une autorité supérieure, nous faisant nous les étrangers, nous conseillant d’adhérer à cette pratique ou donnant à certains actes ou certaines propriétés, comme la politesse, par exemple, ou le poivre vert, une valeur supérieure, mais aussi — plus souvent même — une forme dégradée d’humanité, la saleté des français, le mauvais goût des français, l’égoïsme des français. L’injure suprême, celle qui nous sortait, nous, enfant de l’humanité, à cause de la trahison, vous agissez comme des français, comme, si, ici, étrangers dissimulés, nous ne devions, sauf à être des harkis, nous confondre avec ceux d’ici.
Où suis-je moi maintenant, quelles coordonnées dans la géogropahie de ces enfants, de ces moi réduits, ancestraux, occupé-je ?
Les adultes, toujours, peuples de l’erreur, nous la lèguent comme nous léguerons, héritage éternel, à ceux et celles qui nous suivront, une erreur, la religion inflexible.
Mais croyaient-ils ses parents ? Croyaient-ils ces gens alentours, ces géants dont je ne me souviens aucun mot. Je peux rapporter, de mes lèvres se pliant dans l’enfante façon, les mots de mes camarades, tous de jeux, n’entrenant, enfant, avec les autres enfant, de rapports qu’exclusivement ludiques, les gestes, celui de Lorianne qui serre à mon poignet ma montre pendue— voulais-je en ce temps condamner le temps ? sachant ce que le temps corromprait et qu’il corrompît. Savoir d’enfant jamais détrompé.
Les adultes, eux, se réduisaient à l’état d’autorité, enseignants et parents, les adolescents ou les jeunes adultes infécondés, elles et eux, étaient autre chose, des promesses de nous à venir, nous pouvions les envisager comme notre propre agrandissement. Les adultes, eux, semblaient d’une autre nature comme en témoignaient leur gravité, leurs rituels, leurs disputes. Des adultes me reviennent aussi les cris rauques, la peur, la menace. J’aimerais être un adulte qui, aux enfants au moins, ne renverra jamais ce visage, ne jamais envers eux prendre cette voix. Je me suis fixé, au fur et à mesure que je vieillissais, cette règle ne pas oublier, ne pas oublier que moi, enfant, je souffris de l’incompréhension, du rejet par principe de mes raisons, de ce que mes désirs, jamais pris au sérieux, n’étaient pas de bêtes frivolités. Mes sentiments, intenses, méprisés comme une passade, n’en demeuraient pas moins réels, qu’importe qu’ils passent, je n’en regrette aucun. Voilà pourquoi, aussi, je me refuse à brûler mes vieilles idoles, les folles passions, un autre moi, une manifestation parfaite du moi, exerçant son conatus je crois que dirait Jeanne. Je tiens à mon passé
Pourtant, je le sais, je le renvoie tout de même. Je voulais rassurer Pauline, Camille et Mathilda, un jour que leurs parents, ivres, se comportaient avec les défaillances verbales de leur fatigue et de leur alcoolémie, c’est à dire de leur soudain égoïsme, je leur parlais, à ces trois enfants, presqu’adolescentes, qui, Pauline me le raconta plus tard, ne me croyaient guère, m’associant aux adultes, à l’ivresse, donc à l’instabilité. Les adultes, ici, trahissent leur nature, la seule qui vaut que l’on se soumette de bon gré à leur autorité, de tenir bon.
Les adultes exigeaient toujours du respect, nous les percevions, spectraux, douaniers mécaniques, à l’autorisation de laquelle nous nous trouvions toujours soumis, feignant, le respect exigé pour obtenir notre dû qu’ils nous concédaient, de leur pouvoir abusif, comme une faveur dont nous serions, nous à qui ils imposèrent la vie, redevables souvent.
Ils erraient, spectraux, chauffeurs, distributeurs, agissaient à la façon de tourniquets, de barrières ou de frontières. Ils faisaient franchir ou non les espaces, ouvraient les portes ou les fermaient, ils conditionnaient les mises en relation sans offrir aucun rapport. Leurs voix, sûrement, tombant de trop haut sans, pour autant, venir d’assez haut, de plus sacré.
Enfant, déjà, je méprisais les adultes, tout ce qui m’excédait en taille et en âge, que je ne perdis jamais, vouant, plus encore que les autres, les vieux que, jadis, j’ignorais être des boommers, avec tout le tragique à quoi je peux les associer.
De quoi me souviens-je encore de ce jadis, de Geoffroy qui changea de classe parce que ses parents redoutaient, à mon côté qu’il n’occupe la première place du classement, sa maison dont je mesure aujourd’hui seulement la folle valeur. Puis, le grand âge. Les planètes disparues, leur compte changé depuis les premiers apprentissages, comme si la terre redevenait plate.