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boudi's blog

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19 juin 2026

Fantômes.

Comment vont-ils les camarades, ceux le poignard brisé à force de lutter en pourquoi face à d’inaltérables murs, enfonçant la lame, la très vaine lame, sa rouille et sa croûte, ce qu’on appelle passé. 

 

Le jeune amoureux avec sa badine lui traverse toutes les routes, à la rencontre de la prochaine belle, lui veuf éternel, qui, comme le phénix engendrant sa propre combustion, crée tout autour de lui son deuil permanent, un baiser, un adieu, une éplorée et pourtant c’est lui l’inconsolé, lui pourchassant encore l’amour par quoi, l’amour, toujours il se sent le dupé, c’est lui pourtant qui laisse aux larmes toute la foule de celles qu’il presse contre lui, comme il presse et relâche l’étreinte, effrayé, comme si — et c’est le cas — il tenait entre ses mains fines, aux veines apparentes — à pleurer j’ai usé l’épaisseur de ma peau — un cadavre. Il hurle, adieu, adieu et l’autre, la femme, l’aimante puisque pas l’aimée, la regrettée puisque à ses yeux à lui une dépouille, l’autre croit à un jeu, une de ses facéties pour lesquelles elle doit l’avouer il l’agaçait d’abord, lui plut ensuite, la rendit folle d’amour et de désir, par laquelle elle périt. 

 

Triste pour un bouffon, quel plus grave affront et ce bouffon semant sa destruction de grelots, rires, cirques partout, une de plus, une de plus trapèze, cerceau, qui a bondi à travers le feu sous son commandement, un jeu croyait-elle, lui, assistait à son agonie à elle, la pleurait d’avance, la voyait dépérir, le matin, ses yeux clos lui le hoquet de douleur, une autre façon de dire je t’aime.


S’il reçoit d’elle, de la cohorte des elles, les lettres d’insultes ou le ronronnement douloureux des rumeurs, il tremble et prie, le voilà visité par des fantômes, il se demande quoi faire alors, s’il doit recourir aux anciens talismans - ce vice est de famille et pères et mères transmettent savoirs et exorcismes - ou convoquer le secours plus ancestral des fois consacrées, le viatique catholique ou la danse enivrée des derviches. 

 

Le voilà injurié par l’une d’elles dans la rue, elle se rue vers lui, postillonne, il ne sent pas le crachat il le prend pour l’eau glacée du fleuve amnésique, il déplore à nouveau et, tout en larmes, ses propres larmes, il lui tend son visage dans l’espoir de la sauver. 

 

sa joue rougit. 

 

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6 juin 2026

P

Épuisement quand se lève une fortune de soif, un souffle joyeux monte, d’une très belle cime, elle chatoie, porte les couleurs de ce moment très précis, celui exactement, où ta bouche formait l’ovale juste avant que tu ne noircisses tes cils - le gauche, puis le droit, toujours dans cet ordre, si tu y déroges, par inadvertance prétendrais-tu, je sais avec la plus absolue des certitudes qu’un évènement fâcheux ou heureux te survînt, que tu me dissimules par gêne ou un de ces autres étranges sentiments qui t’habitent, nous distinguent – dans cet écart, là, tout l’amour, celui de la surprise, de la différence, de deux chemins entrelacés, parcourus ensemble, avec pause dans les broussailles, brouillard levé tôt, bien avant le soleil, mais tu te trouves bien, étendue, à la place attendue, quand le bras tendu, à travers la brume forcément je te touche. Le miracle de te retrouver survenu après la peur panique, la même, si semblable à ces réveils de cauchemar où un instant nous ignorons le lieu qui nous cerne, la compagnie ou plus tragiquement l’absence de compagnie, le monde alors ressemble à une grande étendue d’eau gelée, profonde et glacée jusqu’à sa vase, sa terre, toute sa vie immobile, rien ne bouge, de petites bulles emprisonnées de toute la faune lacustre étouffée, ce monde, celui éperdu, dont j’attends alors le dégel, que je trouve ce dégel, dans la boue de mes cheveux, la sueur sur le front, les épaules, dans les creux partout du corps, sillons des muscles et du gras, chose nouvelle mon corps à ce point couvert de gras, nouveaux espaces de surgélation.
Les départs remplissent cet office, fabriquer l’autre avec les bribes qu’il laisse, cette traîne, les parfums, le linge qui sèche, la lessive inhabituelle, comme si ton ombre se parait d’une autre peinture, changeait cette fois de maquillage pour vernir les ongles, teindre les cils. L’absence sert à ceci, accroitre en soi l’autre. L’accroître à sa propre guise, selon son caprice, sa peur, son amour, lui laisser de la place, tout débarrasser une bonne fois pour toute tout en semant en soi de nouveaux désordres, pour voir se promener le souvenir, dans son habit inhabituel, s’heurter aux murs, os, mémoire ou tragiquement parfois, les duretés, les traumatismes.

Que l’autre, en sa forme absente, errant comme une aveugle, doive se voir guidée par la main utile, enfin utile, utile comme aux temps des premières caresses, des sinus massés délicieusement, un pouce puis l’autre ou les deux ensemble, formant, au contact des deux mains, un pouls. Anticiper cette absence, se préparer au désert de quelques jours, la traversée aride, les mirages, boire à même le sable – c’est une eau de rêve, un présent offert par la chaleur, l’espace distordu, eau-sable, espace poétique, amoureux, excessivement privé, la seule propriété, en dernier terme dont personne ne peut donner congé. 

Organiser, dès maintenant, par avance, les pensées à venir, les gestes, le quotidien, installer le climatiseur ou pas, ranger le frigo dans quel ordre, surtout la parole, le grand silence qui se fera, cette nuit brutale et polaire, dont personne jamais ne dit toute l’épaisseur, une épaisseur de ouate et de pierre, une matière qui tranche la gorge.

La redécouverte de ce territoire si inquiétant pour moi, la périphérie de moi-même, habiter l’espace – donc l’obstacle – de ma voix seule, de mes pas uniques, compter tous les sons absents, tu en dois en produire une dizaine de milliers par jour sans compter ceux discrets lorsque je dors ou que je m’absente. Ces sons, ailleurs, singuliers, pour le bord de mer – la mer, encore, l’espace qui te ressemble, qui ne s’arrête pas, bouge, coloré, si plein de vie, de sel. 



 

 Mais il faut revenir.

 

18 mai 2026

Santiago de nulle part

Santiago patiente au feu, il ne traverse que lorsque le feu est rouge et que le pictogramme l’est aussi. Il aime l’impression de risque que ça provoque, l’accident à deux doigts de surgir et la superposition des couleurs, le rouge sur le rouge, la vie qu’il aime fonctionne ainsi : dangereuse et coïncidente. Tout au bord de l’erreur funeste, au point de contact des fantômes — rouges eux aussi — et des aïeux. Il pourchasse le risque partout où il le peut mais sa témérité n’est pas suicide, il ne se jette pas en travers des voies rapides, sans balise, dans le noir. Il aime le point de friction du danger, en amour, au travail, en art ; il refuse le lieu de la mort ou l’enfer tout fait. Vivre dangereusement mais, surtout-d’abord, vivre.

 

Santiago évite les passages piétons sans feux et évite les feux que l’on peut influencer d’une pression sur un bouton passage demandé. Il peut parcourir de longues distances dans la ville, accomplir de véritables détours pour se maintenir dans sa règle, dans son danger, la stimulation de son sens primitif dont il sait que par là il entretient une vitalité supérieure.

 

Pour lui, une vie sans les dangers les plus modestes vaut pour les minables, les attentifs aux vils plaisirs, aux sentimentaux ratés. Il entraîne ses sens, garde en éveil son aptitude à aimer, à sentir son sang passer dans chacune de ses veines comme il conserve dans sa chair la marque de toutes ses anciennes passions, de tous ses désirs à venir. Il condense et réserve des millions de vies, rien ne se perd, pour lui, tout prolifère.

 

Santiago se raconte des mythes d’enfant, il traverse sans regarder ni à droite ni à gauche, dans la poche intérieure de sa veste, une fiole remplie à raz-bord d’alcool, si on le surprend avec, il tremble — tremblement réel parce que joué — parce que c’est de la nitroglycérine. Le liquide tressaute dans sa poche, lui halète, quel vacarme contient-il, dans le liquide instable, comme le sang dans ses veines, l’affluent du cerveau, du coeur, cette irrigation menaçante, viciée. 

 

Il court, Santiago, aujourd’hui que tout change, sur la route nationale, le danger des peupliers et des somnolences. La vie revêche feuille à feuille dont il se départit, couche à couche, que se passe-t-il pour l’entraîner vite, plus vite, instable. Le médecin qui agite contre la plaque lumineuse les tirages noirs et translucides de son cerveau, lui son refus, il court, s’éloigne du centre de radiologie, saute les obstacles, peut-il semer la mort, l’annonce de la mort, dépasser la vitesse du son de l’annonce du médecin, dépasser la vitesse de la lumière qui découpe sur les deux tirages translucides, les masses mortelles, que l’interne désigne avec son stylet, comme s’il fallait garder à distance, par risque de contagion, l’image de la mort loin de son doigt de médecin. Il court déjà, Santiago. 

 

Il se souvient de sa vie toujours jouée, le coeur qu’il se représente en cube à six faces, roulant, pariant, avant toute décision, il en jette l’image mentale sur une surface parfaitement lisse, six faces qui aujourd’hui toutes disent la mort, six fois la mort, roule le coeur à toute vitesse, amasse sur le tapis tous les hasards d’avant et ces hasards déjà graines et ferments de la mort. Plus vite Santiago, deviens le vent, Santiago, hurle, cache toi, déguise ton cri, animal nocturne, rapace aux serres argileuses, confonds la mort qui déblaie la route jusqu’à toi, l’irrésistible traction de son coeur, un trou noir, si tu hurles en bête sauvage toi l’homme plus homme que le dernier des hommes, si tu ralentis ton pas maintenant, recroquevillé, sous tes lentes écailles…est-ce que ? 

 

Santiago relève la tête, arrache ses cheveux, s’il faut les perdre alors que ses mains y pourvoient, les mèches et les touffes, qu’il répand sur la route qu’il traverse toujours, la rue Lebon, il traverse au feu vert cette fois à l’intérieur de la mort. Il dépose ses cheveux pour conjurer la mort, la tromper, voilà son cadavre, alors pourquoi la mort vraie viendrait le chercher, à sa place, par anticipation il en accomplît le terrible rituel, il lui facilite la tâche, à la mort, en lui offrant plus que son reste.

 

Santiago retourne à l’hôpital pour commencer le traitement mais avant de le commencer, le professeur se présente à lui, gêné et ravi, les précédents résultats venaient d’un dysfonctionnement de la machine, d’une erreur de manipulation ou, gêne accrue encore, d’une confusion avec un autre patient. Santiago sait bien la confusion, le mort-malade se disperse sur le passage piéton de la rue Lebon, mort, dans son tombeau de vent, d’air, de peupliers, dispersée sa mort. Jusqu’à la prochaine fois que coïncideront deux lumières, deux couleurs contre le stylet du médecin, les phares d’une voiture..

9 mai 2026

Ecriture automatique

La couleur Vichy, les taches de sang répandus, une nuit inconnue, quel drame, quelle joie, balance en lente scansion, le fanal de l’inquisiteur, venu de plus au Nord, encore, que maintenant. Sa peau brûlée, la poussière collante d’anciennes victimes, les pécheurs convaincus de se tourner vers la cendre, leur matière première, plus viscérale que la glaise des ancêtres ; côtes et falaises.

 

Au bassin des ridules, dans le plein retourné du visage, ces taches de rousseur, tous crimes commis, tous bûchers allumés, le visage grêlé, les très longues nuits d’amour, les sexes profanés, l’âcre odeur de la chair brûlée pour le bien.

 

A son passage, l’espace se ride, comme s’il portait en lui, dans son geste, dans sa robe, les centaines de milliers de degré du feu infernal. Autour de lui ce halo saint du meurtre, une croix réduite en poussière toujours redevenant poussière, s’il porte autour du cou le signe de sa foi, le juif crucifié, elle tient dans une fiole de verre, transparente, recueillant, grain à grain, le sable fossile. 

 

Que deviendra-t-il après, par-delà sa propre brûlure, quant à son tour la chaleur le pétrifiera, qu’il atteindra, enfin, l’ascension ? L’existence fixe et figée des statues tranchées à même la lave ? 

 

Il ne pense pas, l’inquisiteur, à l’après, tout à sa tâche d’artisan à l’établi attablé, il découpe dans l’air, les autres, six ou sept milliards d’autres, l’harassant effort, les poumons et le coeur tous deux pareillement noirs. Une colonie fumante, de pas davantage, y demeure. Pour toujours. Pour toujours, il soulèvera, fécond de meurtre, le passant de sa bure, mais il cache dans son soulier droit, une minuscule souris, petite, blanche, aux yeux rouges, il la cache, sa créature. 

6 avril 2026

Jean, J, Marine, Marcella

Jean s’aperçut qu’il ne voyait vraiment plus personne, depuis longtemps, que la ville devenait un terrain miné pour lui, ses amours et son courage s’affaissant. Sa vie consistait à se rendre aux soirées auxquelles il était invité, dans l’espoir aminci, de trouver une quatre mois, redoutant les reproches plausibles. Comme le relevait Ariane, personne ne lui pouvait vraiment rien reprocher, le scandale qui faillit le frapper n’atteint aucun sommet, la fille se rétracta d’elle-même et Jean, connût pour être espiègle, ne dégageait pour aucune sorte des virilités, mêmes secrètes, qui font régner menace et terreur. Ce que la fille elle-même dût admettre en décrivant très exactement les faits et, par le récit, se rendît compte qu’elle enrageait, plus amoureuse même que déçue et certainement pas violée. 

 

La ville était peuplée de connaissances, il n’y avait pas d’amis, par choix, parce que la pente qu’il se choisît, ce retrait systématique lorsque les choses devenaient intenses et risquées. Comme il en fut avec Sarah, émanation de Marcella. Les deux seules femmes de sa vie. Les deux qu’il déçut. Sarah parce qu’il n’osa ni partir après avoir épuisé son philtre magique, ni rester après pour en distiller, ensemble, un autre. Il laissa mourir, statique, sa relation avec Sarah, soumise à tous les déchirements de l’immobilité. 

 

Marcella, parce qu’il ne peut y penser, sans se souvenir qu’à ce moment là il foira et, plus encore se foira. Sa première vraie relation. Marcella. Sarah, écho lointain, point le plus bas de sa voix exténuée, de son être post-calculs. Il appela J., qu’il laissait en vu depuis longtemps, chaque fois qu’il passait à Paris. 

 

J., qui achetait sans faire gaffe divers titres de presse en faillite, pour les faire fructifier et n’y parvenait jamais. L’origine de sa fortune demeurait mystérieuse à tous et ne découlait pas de son sens aléatoire des affaires, ses investissements toujours à rebours de n’importe quel marché, s’embourbant dans les dettes, les polémiques et les retards de paiement. Sa dernière folie en date, l’achat d’un vignoble dans le Languedoc, aux raisins tourmentés à cause de l’alternance des pluies ravageuses au printemps et du soleil d’incendie en été, ne laissant à la disposition des fouleurs que quelques minces grappes sèches comme des dattes. La vision de J., ne le menait pas à transformer ce gâchis en geste artistique, ce vin en alcool précieux parce que rare, manquant à la fois d’imagination et de sens des affaires, il coulait à peu près tout et couvrait de fissures la moindre de ses acquisitions. Il excellait pour fabriquer des ruines, accélérer les processus de délitement, ses investissements étaient des baisers de la mort et n’importe quel actionnaire majoritaire, voyant J. se pencher sur son affaire, devrait commanditer un rapide audit ou vendre à découvert sa compagnie. 

 

 

J. traitait tout ceci à la fête et affirmait la réussite prochaine, son grand soir, en attendant, que tout brûle et brûlait dans les boîtes de nuit, les bougies incendiaires, sparklers et cierges magiques, figeant dans le clair-obscur, comme sous la poudre d’argent des premiers appareils photos, les visages passagers. 

 

Un investisseur, qui se trouva là avec regret, visita le domaine en écarquillant les yeux, les pieds de vigne grillant sur place, dans l’inquiétant silence de la nature. Désabusé, calculant déjà sa perte, prêt, à l’endurer immédiatement pour ne pas demeurer une seconde de plus sur ce territoire et dans cette relation. Mais J. charmait, escroc involontaire derrière ses éternelles lunettes noires, faites sur mesure prétendait-il, auprès du meilleur lunetier, le dernier qui fait encore ça à la pince. Seigneur féodal de moindre importance, ses armes, aussi, eurent été forgées par le dernier et plus mythique forgeron. Il aurait trompé un roi.

 

La réputation de J., lui permettait toutefois de ferrer quelques types, naïfs, à la fortune tout aussi incertaine et qui rêvait, cette fois, de prendre la revanche sur tous ceux qui ne crurent pas en moi. Sur eux le répertoire magazines, vignoble, fête, fonctionnait à plein et expliquait, au moins en partie, les traites de cavalerie que J. signait ainsi que son rythme de vie dispendieux. Jean, ne comptait pas parmi ses investisseurs, il l’avait connu, plus jeune, lorsque tous deux jeunes hommes sortaient et séduisaient, menés ici chacun selon leur trajectoire. A cette époque J., fréquentait une jeune fille, Lia, qui publia dans la revue de Jean et qui tînt absolument à mener J., à sa lecture. J., accepta, fou de désir pour cette femme dont il ne voyait que les contours, très indifférent au contenu de ses paroles ou à ses exigences et, de la même façon que J. toute sa vie charma, Jean le charma et il lui plût, entra dans son amitié sans lui demander son avis, J. s’impose puis, à sa guise, selon les vagues de son désir, demeure et varie. La fille, depuis fort longtemps oubliée par Jean et par J., les lia pourtant, s’effaça de leur mémoire. Le poème de Lia, la fille oubliée, n’était ni bon ni mauvais.

course du pur sang à travers le bois,

les chemins vicinaux et soyeux

poil de la bête, robes et yeux

mêmes senteurs, alors bois

lui intimais-je, sa crinière 

secouée, main lanière 

tombe à son mors

 

 

J. le lût par amour, lorsque Lia rayonnante, lui apporta la revue et siffla d’admiration même si tout poème égalait pour lui tout autre poème et tout poème égalait toute brève de presse. Il crût bon d’ajouter les autres c’est de la merde ce qui ravît Lia qui n’en pensait pas moins. Régulièrement, peu important les compagnies, lors des triomphes collectifs, nombreux sont ceux qui veulent, en dépit de tout, se distinguer du lot. Rêve très ordinaire, touchant à tous les champs, de l’amour ou nous souhaitons toujours avoir été le plus aimé, à la course à pieds où nous souhaitons être le premier. Lia, s’inscrivait dans cette lignée et donc dans l’humanité. 

 

Lia, pendant la soirée de lancement, lût la première et resta, par politesse, au premier rang des auditeurs. J., se tenait en retrait, près de la porte cherchait des yeux quelque chose à boire, s’absenta en faisant grincer la porte de la librairie qui les accueillait pour acheter du Jack Daniel’s sans penser à prendre des gobelets. Il bût à la bouteille avant de pénétrer à nouveau, sans la faire grincer cette fois, la porte. Lia ne le regardait pas, Jean si. J. aurait pensé qu’est ce qu’il me veut celui-ci, mais il s’agissait de Jean, jeune alors, au teint pâle, à l’ovale parfaite du visage et les yeux déjà, quoi que moins habilement, noircis de khôl. La jeunesse peut se permettre les impertinences et les imperfections que cette même jeunesse aussitôt efface ; de petits cristaux noirs se formaient dans les yeux de Jean, à cause du mascara étalé plutôt que déposé, ça ressemblait à des larmes de sang caillé.

 

A cette soirée se trouvait aussi, Le Chien. Sa présence du Chien ne passait pas inaperçue, avec sa grande taille et les épaules roulantes, il récita son texte sans le lire, la voix grave, lente et lyrique. Aouh-Aouh. Il partît aussitôt après avoir lu. Présence peu durable. Encore tout agi par son sens du spectacle d’alors, ce dédain qu’il imaginait formateur du prestige. Ce jour-là, chacun, débutant obsédé par son début, ne s’occupait que de sa propre gloire et chaque applaudissement se destinait, avant tout, à soi-même. Le Chien, s’épargna cette comédie mais tremblait d’excitation, il écrivît sur la conversation de groupe, sur messenger, à ses amis. Merville le félicita et lorsqu’il lui proposa de lui offrir la revue, Merville l’en remercia et ne l’ouvrît jamais. 


Lorsque la dernière lecture s’acheva, Lia présenta J. à Jean, après les formalités d’usage, c’était comment, j’étais pas trop ceci ou cela. Jean reprit à l’adresse de J. ça t’intéresse pas trop la poésie hein Lia, oui, je l’ai traîné de force ici et le poème parle un peu de lui J. oui, je suis un animal et il tenta d’hennir, Lia mais non enfin ! J. elle dit ça parce que je suis jockey. J., bien entendu, n’était pas jockey, au-delà de son mètre quatre-vingt-cinq tout à fait inapproprié pour l’exercice, il lui arrivait de monter à cheval dans la propriété de ses parents et, de là sa prétention et sa réputation, concouru une fois à une course de charité qui coûta probablement plus cher à organiser qu’elle ne permît de récolter de fonds. On trouve facilement, encore aujourd’hui, en ligne des photos de l’évènement. 

 

Il confia à Jean, après que Lia, s’engouffra dans les discussions avec le reste de ses collègues poètes, que son cheval s’appelait Maxime, qu’il pouvait ainsi monter et cravacher à l’envi, cette bête nommée d’après son ennemi le plus intime. C’est à dire, à cet âge et en ces temps, un meilleur ami prétendu et vrai rival en la seule chose d’importance pour eux, en amour. 

 

La librairie fermait à 22 heures et Jean proposa aux participants de prendre un dernier verre dans le bar d’à côté sans vous inviter, tout l’argent de la revue passe dans l’organisation de la soirée. Et tout le monde, trop ravi de fourbir son nom au sommaire d’une revue, se proposait de lui offrir un verre. Peu importe le prestige d’une revue ou d’une maison d’édition, de façon étrange, tous les jeunes auteurs en tirent un triomphe de Nobel. 

 

La soirée qui suivit les lectures n’aurait eu un intérêt plus que limité sans Marcella et J. Au fur et à mesure de son avancée et des verres bus, ne restèrent attablés que Marcella, J., Jean et Lia qui commençait à fatiguer et refusait par avance ce qu’elle savait que J. lui proposerait. Elle tînt bon. Tout de même. Ils parlèrent ensemble, aisément, l’alcool aidait, les conversations semaient le désordre, les voix des garçons grimpaient haut, les deux filles apprenaient à se connaître et se félicitaient mutuellement de leurs écrits. Quoi que Lia, assez ivre, avoua finalement à Marcella qu’elle n’avait rien compris à son poème, Marcella, fumant, une cigarette, plutôt que de lui expliquer ce qu’elle voulait infliger au langage, d’écartèlement, comme dans Finnegan’s Wake, lui dit que c’est parce que je suis étrangère, le français ce n’est pas facile pour moi Lia se satisfît de cette réponse pourtant incohérente et ajouta, pour la flatter, pourtant tu parles parfaitement français. Les deux garçons, projetaient déjà la suite de la soirée, quoi que Jean précisait, aussi, qu’il était éreinté. Entendant ça, Lia se tourna vers Jean pour le prévenir, il va te filer de la C. J., en rît, sortît, à cause de la lenteur — véritable — du serveur à les resservir, la bouteille de Jack. Le serveur, au plateau toujours vide, voulût s’en saisir mais J., manifestement habitué et agile quoi que ivre, s’en empara avant lui. Avant que le serveur n’eût pu dérouler toutes ses remontrances, J., confia à Jean la bouteille de Jack je te la confie, puis sortît un billet de cent euros qu’il donna au serveur. Comme ça c’est bon pour le droit de bouchon ? Le serveur en resta coi, mît l’argent dans la poche de son veston, se retourna avant de rejoindre son comptoir, un peu incrédule devant ce curieux évènement, ne s’occupa plus du tout de cette table étrange, indépendante, régie par d’autres conventions. Il avait cent balles en poche, tant mieux.

 

Jean, amoureux des apparences, comme depuis toujours, en siffla intérieurement d’admiration, tous continuèrent la conversation sans y faire référence. Marcella détestait voir Jean admirer le fait de ce fat, son admiration pour Jean décroissait, ce qu’elle trouvait chic chez lui, se tenant à la limite du vulgaire, basculait lentement — pour ceci et d’autres choses — vers le superficiel. La revue, encore, le retenait du bon côté, à bout de bras. Le courage d’éditer.

 

Marcella, lui demeurait reconnaissante d’avoir créé cette revue pour elle, fut-ce après lui avoir menti, prétendant qu’elle existait déjà. C’était ce geste d’un romantisme absolu, qui maintenait encore leur relation à flot, le souvenir perpétuel de ce qu’un jeune homme pas riche, par amour et désir, puisse mettre en marche tous les métiers que réclame l’édition et en assurer tous les coûts.

 

Elle le trouvait beau, ce soir-là, bien avant de boire, elle buvait bien moins que les autres en ce moment parce qu’elle s’occupait de sa santé mentale, redoutait les effets dépressogènes de l’alcool et détestait sa difficulté à jouir quand elle avait trop bu. Elle désirait Jean, tout le temps, ça aussi, ça le gardait du bon côté. Pour de mauvais motifs. Mais du bon côté. 

 

Joli garçon bien coiffé, portant ce soir un costume à la mode de Chicago quand triomphait partout — y compris chez J. qui admirait ça pareil — le blue-jean ou le costume slim. Elle l’aimait bien, elle l’aimait d’autant mieux qu’elle le mesurait aux autres y compris Le Chien impressionnant, bourru, féminin jusqu’au bout de sa maladresse et se plaisant à jouer l’homme, ce qui répugne. J., vulgaire tout à fait, 100% vulgaire, au point d’une vulgarité qui de ne chercher à se dissimuler, possédait un fond d’élégance royale. Mais, là, à xx ans, ça ne suffisait pas. Elle allait partir. 

 

Jean refusait de clarifier leur relation, gardant celle-ci dans un état d’amour, je t’aime, par sa haute naissance, rend scandaleuse toute définition. Se servant des imprécis devoirs de l’amour, Jean-sans-faute, se permettait ce qu’il voulait. 

 

Les transports amoureux et les amantes transportées. 

 

Marcella attendait un geste de Jean, pas l’un de ces nombreux gestes interchangeables avec d’autres, un geste pour elle, à elle. Elle ne souhaitait pas se marier et comprenait ici, alors, dans sa situation, le bien que ça devait faire d’échanger l’anneau de fiançailles. Regarder son doigt et savoir que ça voulait dire quelque chose en dehors des mots troubles et brouillés dont il faut démêler le sens et ce sens, s’il peut s’atteindre, à peine atteint est déjà caduc, un autre code établi, une nouvelle clé de déchiffrement. 

 

Pour Marcella c’était sa cinquième année en France, elle sortait avec Jean depuis un an et demi, possédant toutes les qualités de sa copine, sans se sentir sa femme. Il avait fait, pour elle, plus que n’importe qui d’autre, ce dont, plus tard, elle lui sera reconnaissante, à l’aune de quoi elle comparera les autres, mais il aurait fallu que ce soit plus, plus à eux, plus pour eux. Il veillait sur son sommeil, apprenait l’espagnol, relut, corrigea son sujet de thèse, s’intéressa à son sujet au point d’en développer une connaissance suffisante pour y contribuer positivement par des observations ou des commentaires. Il la rassurait, l’écoutait intensément, elle pouvait tout lui dire, il accueillait et retenait sa parole, ce qu’elle disait, défendait était toujours important et intelligent. Il lui donnait confiance en elle.

 

Sauf qu’il la trompait, tout le temps. Elle l’ignorait plutôt, parce qu’il trompait d’une bizarre façon, n’ayant jamais pris l’engagement de la fidélité, se faufilant dans les silences, en lui répondant de façon bizarre certaines nuits et mettant ça sur le compte de l’alcool et ne répondant jamais à il y en a une autre ? parce qu’il y avait toutes les autres. Ca l’humiliait, ça l’humiliait au profond d’elle, d’où elle venait c’était plus grave parce que la famille, le principe de famille importait davantage. Les hommes n’en trompaient pas moins, n’en étaient pas moins violents, n’en étaient pas moins machistes, mais ils prenaient, malgré tout, un engagement moral. 

 

Et ça, ça jouait sur ses envies de partir. On lui proposait un contrat doctoral chez elle, après avoir vécu cinq ans en France, chez elle lui manquait, on lui en proposait aussi un en France. Elle attendait un geste de Jean. Elle ne parvenait pas à le quitter. Alors, sans geste, elle partirait. Elle partît.

 

J. leur proposa de sortir, tous ensemble. Ils acceptèrent. J. héla un taxi, les mena au Silencio, ouvert depuis si peu de temps, où il avait déjà ses habitudes et la carte de membre. Jean savait le privilège attaché à cette carte, réservée à quelques happy fews sollicités directement par les directeurs, elle coûtait, en plus de ça 4700 euros.

 

Il le glissa à Marcella. Elle connaissait le Silencio mais ne s’intéressait pas au monde de la nuit. Jean rayonnait d’entrer là-dedans et le regard de Marcella se voilait en l’observant. Elle sentait qu’il s’éloignait, qu’elle l’éloignait mais elle voulait assister à cette soirée jusqu’au bout, voir comment, dans quelle laideur ça se terminerait. La nuit qui s’annonçait effaçait tout ce que la soirée avait été.

 

Au Silencio, tous les gens chics, riches et beaux de Paris et d’ailleurs, venant spécifiquement pour ici, se montraient, se séduisaient, échangeaient leurs contacts, un bout de leur nuit, quelques tapins y traînaient selon l’organisateur de la soirée. David Lynch en avait conçu l’esthétique, reprenant le cabaret de son film Mullholand drive, Marcella remarquait, surprise, la couleur dorée des murs, J., le remarqua et précisa de l’or ! elle de l’or ?? Lia, de la feuille d’or. Après l’entrée, la présentation par J. de sa carte et le ils sont avec moi au physio, il fallait descendre un escalier tapissé de couleur léopard, avant d’atteindre le bar, beau comme celui des grands hôtels, le comptoir brillant, les arrêtes (blabla, demander description).

 

semblable au bar d’un grand hôtel. Quelques tables étaient semées ci et là. Puis, après le bar, derrière des rideaux toujours ouverts, s’épuisaient les danseurs. 

 

Jean, qui n’avait pas encore été au Silencio, demanda à J., y a un cinéma à l’intérieur non ? — Oui, mais à cette heure-ci je crois pas qu’il soit ouvert. Il désigna l’endroit où on projetait habituellement les films. Jean, enregistra l’information. 

 

Marcella s’assît au bar et les regarda faire. J., paya tout, en avisa la compagnie puis serveur qui le connaissait mets ça sur ma note. Jean, parlait, dansait, se sentait chez lui, si loin de Marcella, pensait-elle, si loin, plus il dansait plus elle sentait la distance entre elle et l’Argentine se contracter, la proximité de Buenos Aires si semblable, à sa façon, à Paris, les fumeurs de cigarette aux terrasses, buvant lentement leurs bières remplies de mousse, parlant de politique, le Clarin sur la table, déplié aux pages sport, l’auréole du verre sur le papier journal. 

 

Elle regardait Jean parler avec J., il était tôt et la boîte de nuit ne vacillait pas encore tout à fait dans la nuit. 

 

Marcella ne pouvait entendre ce qu’ils se disaient, trop loin, pas assez intéressée. Lia vînt la voir je suis fatiguée et lui proposer de danser avant que tout le monde se ramène, Marcella répondit après, quand j’aurai fini mon verre Lia qu’est-ce que tu bois ? Un pisco sour, pour lui rappeler le Chili voisin, déjà, pensant au Chili elle dit voisin, mais déjà Lia était partie. Marcella regarde faire le barman, l’oeuf battu en neige sous ses yeux au lieu d’utiliser une préparation industrielle, la mousse blanche qui se forme à la surface du verre, les gouttes d’angostoura qui colorent cette mousse, deux taches rouge-orange, deux trous de canine.

 

En même temps, qu’elle obtient son verre, une jeune fille essaie de lui expliquer le sens du tatouage qu’elle porte dans le cou. Un triangle pour représenter l’éternel féminin. 

Marcella, qui sent son pays natal lui serrer le coeur répond oui, oui à cette fille en même temps qu’elle cherche Jean des yeux.

Une ombre s’efface et se confond dans une autre ombre, deux ombres imprécises, elle en reconnaît une, elle sent qu’à ses côtés, un jour, elle aussi partageait l’obscurité. 

 

Temps des facilités pour Jean, il lui suffisait de se laisser faire, Marcella en rît d’abord, tu es vraiment l’homme couvert de femmes, avant que ça ne l’amuse plus du tout, quand elle jugeait contradictoires ses déclarations sentimentales je t’aime, je n’aime que toi et la réalité, supposée ou tout à fait admise, du reste de ses émois, qui, eux aussi se passaient, certes en des intensités moindres, en mots tendres et j’espère te revoir vite. Marcella refusait d’être une parmi les autres mais, en réalité, elle ne supportait pas d’être avec d’autres. Sa seule supériorité ne pouvait venir que de son exclusivité. 

 

Jean, pouvait bien se défendre, jamais je n’engage, ce qui, en effet, n’était pas à proprement parler un mensonge. Il parlait aux filles comme il parlait aux garçons, délicieux, flatteur, avec toujours un mot juste, agréable, sans oublier jamais le prénom. Alors ça arrivait. 

 

Lia revînt voir marcella, je vais pas tarder…je suis crevée…ah oui et Jean vient de se tirer avec la DA du Silencio ils se sont engouffrés dans la salle de cinéma. 

 

Marcella se souvient, elle partît peu de temps après, refusant ses appels, sans qu’il n’insista longtemps. Aujourd’hui, elle ne lui en veut pas. Sa vie n’a plus rien à voir avec la fête, avec Paris, ni avec les hommes. Elle devrait lui écrire plus souvent, se dit-elle quinze ans plus tard, en corrigeant avec désespoir la copie d’un étudiant français en échange international à l’université de Caracas où elle enseigne maintenant. C’était la fin de l’été. Ici, à Caracas, c’est le xx. Elle devine, sur la copie anonymisée, l’origine de l’étudiant, dans cet espagnol plein de mots français, de références françaises à ce devoir portant sur

 

« Peut‑on définir la littérature argentine comme un régime sémiotique de la mémoire historique ? », 

Elle attendait les travaux de Veron et Sarlo, il citait Barthes et son. Il citait l’empire des Signes, le livre préféré de Jean. Pour noter, elle commença par tracer un zéro, puis elle le fît précéder d’un 2. C’était comme un dernier baiser, qu’elle seule saurait.

 

Pour Jean, une vie se concluait, le premier embranchement qu’il ne choisît pas, à quoi il cessa de penser bien trop tôt pour faire quelque chose, de lui, d’autres joies s’avançaient pour lui, dirigées vers le plaire et le plaisir. 

 

Il sympathisa au cours des années suivantes avec tout ce qui formera la pierre de touche de ses soirées, de ses amours de quatre mois et des parenthèses. Les soirées mondaines, sérieuses, dans les ambassades ou les remises de prix, bien aidé par J., qui vivait de moins en moins souvent à Paris mais l’introduisit partout. C’est par J., étonnamment, qu’il revît le chien pour la première fois, où Le Chien recevait un prix à xx, il n’était pas le sujet central de la fête, son texte était xxx et yyy. Mais ils se reconnurent, échangèrent un peu, tu écris toujours ? il demandait à Jean, je n’ai jamais vraiment écrit, maintenant j’enseigne. 

 

Avant que la conversation, ne pût prendre un plus grand essor, J., vînt, demanda à ce qu’on les présente, en disant je te connais toi. Ils s’étaient vus, en effet, des années auparavant. J., voulût parler business avec Le Chien, il faisait toujours ça, mais Le Chien peut réceptif et souhaitant abréger la conversation, voulût rejoindre xx. J., lui dît d’attendre, cracha dans son verre, le lui tendît, le verre de l’amitié. 

 

Il prît Jean par le bras pour le conduire avec lui, ailleurs. ce fils de pute baisait Lia. Ce qui n’était pas le cas, mais lui vînt comme une idée pour divaguer. J., était sobre, comme presque toujours. 

 

entraîné par la sueur et le parfum de J., un être aromatique dont Jean comprît vite que, tout à fait sobre, il s’amusait à jouer au divaguant, au fou. J., est toujours sobre et avoua, un jour, à Jean, parfois je suis fatigué d’être J., révélant cet endroit fragile, d’ennui, d’épuisement, de vanité. Vingt-ans après, J. appelle Jean, pour lui dire, qu’est ce que tu fais, je suis à Paris. Ca tombe bien. 

 

Avec Marine, Jean ne poursuivit pas de relation amoureuse, ils maintinrent la sensualité et se découvrirent des voisinages intérieurs, paradoxalement cette relation qu’il découplait de ses habituelles tactiques, qu’il dépourvissait — citant ce néologisme du Chien mêlant pourrir et dépourvu —  d’amour dès a priori, s’approchait le plus de l’amour — et, assurément, ni pour l’un ni pour l’autre n’en était. Marine s’indifférait certes des règles sociales et du ban, dans son monde, de plus en plus marqué pour les écarts d’âge dans les relations hommes femmes, mais elle ne souhaitait pas s’encombrer des remarques pénibles de ses amis alors qu’elle devait à la fois achever son mémoire et préparer son projet de thèse. Avant tout, ils se présentaient comme des ami·es, que Marine prononçait, appuyant nettement sur le point médian. Jean n’essayait pas de draguer les amies de Marine, mais les amies de Marine, si.

 

Marine fut un vent frais, un renouveau d’envie, Jean se remit à sentir de la même façon qu’à l’arrêt de certains médicaments ou à la fin de certaines relations, le monde nous réapparaît. Le monde réapparaissait, il le sentait. 

Jean se rendait compte, qu’en plus d’avoir abandonné tout lien social en dehors des bonjours, saluts de circonstances, des rapports instrumentaux qui le menaient du lever au couchage et du tailleur au barbier, il avait aussi délaissé la lecture. Il demanda à Marine, qu’est ce que tu lis et par là il voulait dire, en même temps, qu’est ce que l’époque lit. Marine le comprît, bien entendu, et comprît aussi bien qu’il parlait moins des auteurs à la mode, y compris publiés dans de prestigieuses maisons, que de ce qui remuait l’époque. Elle lui parla de Wittig, qui existait en écho dans sa mémoire parler, à cause de…j’arrive pas à me souvenir du titre, quelque chose de compliqué que lisait Marcella. - L’oppoponax - ce n’est pas un excellent souvenir…une ex. Pourquoi ? - Enfin je ne l’ai pas lu. Ce n’est pas ce que je préfère chez elle. Ah oui quoi ? Le corps lesbien sacré titre les guerillères, ça s’eppelle gueri-llè-res - Ah Virgile, Non, je sais « sacré titre » et son ouvrage théorique, la pensée Straight. Qu’est ce que je me sens vieux. Pourtant tu viens écouter Le Chien. C’est vrai il se disait aussi ce c’est vrai à lui-même, mais la poésie c’est différent - pourtant c’est réputé plus difficile - ça va vite, tout seul. Enfin des auteurices « à la mode » comme tu penses « à la mode » y en a plein en vrai. C’est déjà pas mal là. Tu veux que je te les prête. Non, je déteste emprunter les livres, je donne, j’achète. Oui, Solène m’a dit que tu lui avais offert un livre, la dernière fois, et me dis pas qui c’est Solène, bien sûr que non, je vois, elle est bretonne, elle récitait Pessoa au quartier libre de la Maison de la Poésie, elle faisait penser à un garçon qui fait son intéressant, de mon temps, dis pas de mon temps t’es pas si vieux à t’entendre t’as vécu chez les gallo-romains, tu te rends pas compte de la vitesse du changement et je dis pas ça juste parce que je suis vieux. C’est mieux pour vous ? Nous ? Oui, vous les femmes. Ahah, si tu veux le croire…oui c’est un peu mieux sauf que vu d’où ça partait et c’est loin mais très, très loin d’être acquis l’égalité. J’y connais rien…Oui, en effet, t’y connais rien. Je voulais pas t’énerver. J’ai l’habitude mais c’est quand même chiant. Enfin, j’ai une de mes copines qui monte un spectacle, qu’elle appelle Zone Grise, Jean ne dit rien, c’est en rapport avec la Zone Grise, du consentement qui si tu veux tout à fait mon avis est pas du tout grise, mais pas du tout, du tout grise. Peut-être que, et la voix de Jean meurt, de la même façon qu’il calculait et pondérait les amours, le désir, le risque et les gains, il calcule ici la dispute, l’intensité et, surtout, le fait qu’il s’en fout, si ça lui fait du bien de dire ça. Marine, lui demande ce qu’il fait ce week-end, il dit qu’il a une soirée, peut-être, elle lui dit, mimant l’aspiration par la narine, oui, c’est chez J., je crois pas que tu l’aimeras beaucoup. Faut que j’aille toucher. Il devait voir Islam, son dealer, du XXème arrondissement de Paris, à la Banane. 

(note de bas de page) 3. L'AOC Fitou : Chronique d'une disparition annoncée ?

Doyenne des appellations du Languedoc, l'AOC Fitou affronte aujourd'hui un défi existentiel : le dérèglement climatique transforme ses terres de schistes en fournaise. Sur le littoral audois, la sécheresse historique des années 2024-2026 a fait chuter les rendements sous le seuil de rentabilité, avec des récoltes divisées par deux. Le stress hydrique extrême bloque la maturation du Carignan, brûlant les raisins avant qu'ils n'atteignent l'équilibre parfait entre sucre et fraîcheur. Sans accès massif à l'irrigation et face à la montée de la salinité des sols, le modèle économique des domaines familiaux vacille. Si la vigne ne disparaîtra pas totalement en dix ans, le visage du Fitou tel qu'on le connaît — puissant mais équilibré — risque de s'effacer au profit de cépages étrangers plus résilients ou d'un abandon pur et simple des parcelles de plaine les plus exposées.

 

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8 mars 2026

Chapitre (?) Merville Ex-Voto et Sikhs

Chapitre Merville pardon Ex Voto - les six : 

 

Merville immobile depuis tant de siècles, il décomptait les temps immobiles en siècles — d’autres peuples plus lointains dans l’Histoire et les siècles, les massacres et les territoires, dénombraient le temps en lunes ou en crues des fleuves — voulût tout à coup tous les métiers à condition qu’ils appartinssent, justement, à tous les siècles perdus et engloutis. Tous ces métiers arrachés à l’emploi à l’apparition des avenues, de l’eau courante et des produits périssables. 

 

Merville rêvait à des mots sans usage, rémouleur, chiffonnier, juge des platanes et des itinérances, et de tous ceux là il fouillait et prélevait ce qu’il nomma leur double-fond, redoutant de devoir vraiment les exercer, faire coller à sa clameur, l’emploi ; c’est à dire rémouleur d’affuter vraiment les lames, puisqu’après tout les bouchers emploieraient un excellent artisan — solidarité des petits commerces ; chiffonnier parce que la charité réclamant autant d’effort que pour lui mourir, de biens nombreux se débarrasseraient dans une autre forme de bonne action, des vêtements trop grands, petits ou passés de mode et juge…eh bien le juge

 

Il redessina un plan de ces fonctions.
Le rémouleur affutera en public les mots savants et souples, on lui proposerait un mot et il en trouverait le synonyme tranchant, à usage de meurtre ou d’amour puisque le plat de la lame ou son fil peuvent servir l’un ou l’autre but ; en chiffonnier autrement, c’est avec la phrase qu’il jouera qu’on lui amène un propos n’importe lequel, de journal ou de comptoir, de littérature même, il l’habillera de la rime et, couseur public maintenant, il pourra rendre poétique n’importe quelles hésitations, pour juge eh bien reprenant le mythe des juges errants, troubadours et exécutant, de l’Irlande médiévale, il s’assied sous le tancarville et chantonne le sort à venir, voyant et devin, de ses justiciables. 


Que chacun donne ce qu’il veut, son métier qui les chapeaute tous, dit-il, c’est le plus glorieux de tous, mendiant. 

 

Vampire endolori, sans reflet depuis les siècles dits, dans sa caverne sarcophage, revenant à peu près à la lumière sous la caméra de l’ordinateur le filmant, son geste, sa main, épargnant son visage.
Il se regarde dans le miroir, premier pas vers la réunification de lui-même, ses deux Corées, le désarmement entre le passé et le maintenant.

Mais tout ceci demeurait mental. L’homme au tancarville ne réclamait la compagnie de personne, ascète sous son arbre, sa mort, le vent et son passé, son rôle l’autonomisait et le distinguait. Il en allait autrement pour ses métiers qui, pour s’exercer, nécessitait le couteau — fut-ce t-il des fictions et des rimes — les chiffons froissés — fussent-ils de papier et d’encre — et les justiciables — fussent-ils immunisés.

 

Après l’intervention d’Oumar, sa présence devînt dans la cité une singularité de plus, préférable de beaucoup aux pannes d’ascenseur ou aux éclats de voix. Elle ajoutait au pittoresque de l’endroit quoi qu’encore prudemment les habitants et les curieux lui rendaient visite. Ce commença par les habituels saluts rapides avant de retrouver son logis, de partir au travail ou à l’école, se mettre en position sur les murets pour siffler à l’approche des condés, deks, flics, policiers — excellence variété du vocabulaire, rémouleurs et chiffonniers eux aussi. Les choses s’accélèrent dans les joies collectives auxquels on lui intima de participer. Au printemps, four fêter la fin du ramadan — le lendemain de l’Aïd fêté en famille — les jeunes organisaient un barbecue, il durait la journée et toute la collectivité à sa façon participait. Quelques bougons, bien sûr, se plaignaient du bruit par avance et de tout ce frémissement humain, par bonheur ils comptaient pour peu. Tout le monde ne s’y invitait pas mais tout le monde passait. Une fête des voisins qui se déroulant trop festive, colorée et jeune irritait ceux qui n’y participaient pas — c’est à dire les étrangers. Les petits allaient chercher les charbons revenaient avec du charbon de bois ou du charbon à chichah tout étonné qu’il en exista d’autres, spécifiques à la cuisson de la viande. Pour les grilles où cuire la viande, on se débrouillait, quelqu’un s’improvisait cuisinier ou l’était vraiment et tentait de diriger sa brigade qui, trop dissipée toute à sa joie, agissait chaotiquement, poursuivant tant bien que mal la fin : cuire la viande et par comédie les légumes. C’était un de ces jours qu’on traîna Merville dont la présence rituelle s’accordait bien à ce rituel. S’il avait de son côté repris contact avec d’anciennes connaissances et que, fréquentant Internet et les réseaux sociaux, il se remettait à entretenir des relations virtuelles, il n’avait pas encore fait la bascule avec le monde concret. Voilà le premier moment, tiré de force, attiré irrésistiblement de l’extérieur en quoi et à quoi il n’eût jamais envisagé de participer, la timidité, l’étrangeté empêche toute projection, peut-être même ne se sentait-il pas digne des joies collectives. Aux temps d’avant, de ses quelques splendeurs, il rejetait tout ce qui sortait de la meute, du groupe étroit qu’il orientait — réfractaire aussi aux commandements. Ici, c’était pour tout le monde. Les jeunes filles traînaient entre elles, ne participaient à aucune des pratiques viriles que constituaient l’allumage du feu. Les hommes et les jeunes hommes, installaient une table et une nappe qu’ils couvraient de vodka, d’Oasis, quelques joints déjà roulés. Quelqu’un devait ramener des ballons. Ce qui amusait beaucoup Merville, les fêtes enfantines aussi comptent des ballons multicolores qui jouent dans leurs jeux le rôle d’étoiles fragiles — les préparant aux éclatements et aux élévations futurs —ici les ballons, le protoxite d’azote, visaient d’autres sommets, d’autres hauteurs et tout un tas d’imprudences, s’ajoutaient aux autres joies, non moins pures que celles d’enfance. Il n’y avait qu’à voir l’accueil joyeux lorsque les bonbonnes de gaz sortirent du coffre de la voiture, l’accueil en héros du dispensateur (autre mot ici à trouver). 

 

Merville participa à la fête, on lui servit de force un verre de Jack Daniel’s et, devant son refus absolu d’essayer les ballons, quelqu’un — le souvenir de ce moment, dans le brouhaha d’images, de paroles, de rires et de désordre ne s’inscrit que tordu dans sa mémoire — lui sortit une bouteille de Belvédère et la lui offrit ce qui, dans ce lieu, ce contexte, cet ordre moral, équivalait, ailleurs, dans ses anciennes habitudes, au don d’une bouteille de champagne, la même hauteur symbolique.

Il revît le moment comme une bousculade, une bousculade d’images. Ca continuait. Au hasard, il ne commettait aucune erreur, ce n’était pas lui en tant qu’individu mais pas non plus lui en tant que donnée statistique, c’était lui parce qu’il était humain à égalité avec les autres, que cet accueil lui était réservé, un autre signe, d’admission et d’échanges, d’inscription. Lui qui s’était effacé, dont la seule existence se réduisait à des signes mortels, presque épitaphe son nom sur la boîte aux lettres et les centaines de pages dans son logement. Il s’inscrivait tout chair, voix, autre et être.

Ce jour là, il rencontra Mouloud qui, ivre, brûlait de mille questions diverses. Il l’aborda aux côtés de sa soeur, Nour, ce qui voulait dire lumière précisa tout excité et chancelant Mouloud. Mouloud, se rasait de frais, portait une moustache, les cheveux bouclés mais courts, des bottes et un jean 501. Il fumait un joint, les yeux rougis par la beuh et l’alcool. Sa soeur lui ressemblait, un foulard lui couvrait les épaules, ce que Mouloud, feignit de déplorer en le désignant elle ne sait pas que ça se porte sur la tête. Nour ne parlait pas, présente sans intérêt réel, entraînée là par son frère sur lequel elle se sentait le devoir de veiller et ce qui l’emmerdait au plus haut point, qu’elle sentait en devoir forcé, devoir veiller sur son frère aîné.

Elle parlait peu et Mouloud, ajoutant à la fierté de son nom, lui dit qu’elle étudiait le droit et qu’elle sera son avocate quand il se retrouvera en taule, au hebs. Elle n’acquiesça pas et semblait lui rappeler que non, Mouloud, avec tes bottines et malgré ton air de chevrotine, personne ne te voit en bandit, tu pâlis encore du souvenir du vol des bonbons Pez au supermarché Leclerc, quand Maman te punît, en te montrant le martinet qu’elle gardait accroché au mur. Dont tu es convaincu qu’elle fit usage, convaincu encore aujourd’hui, mais il n’en était rien. Elle te l’avait montré et ce regard sévère de châtiment suffit à t’en marquer l’esprit bien plus que la chair. Elle gardait ses pensées pour elle mais elles affleuraient. Expirées tout d’un bloc, sans mots, intelligibles. 

Cet être de fausse réserve possédait un caractère de fer. Merville, hélas, ne le découvrit jamais. Cette interaction fut la seule, il n’entendit parler de Nour que par son frère et les bonjours polis qu’ils s’adressaient. Nour visait autre chose. Qu’elle atteignît peut-être. 

 

Mouloud rêvait beaucoup, il lui avoua plus tard, qu’il croyait que ses rêves se réalisaient, il prétendait ne savoir ni lire, ni écrire parce que ça le rapprochait, croyait-il de la sainteté, celle là-même que sa tante au Maroc, vivant recluse, dans une masure sans eau, entourée de chèvres paresseuses, illettrée ou ne lisant qu’un langage de symboles obscurs et obtus. Qu’il vît comme une sainte enfant comme il imaginait le martinet le blessant. Elle s’imprima identiquement dans son esprit, ses rêves en portent la marque définitive. 

Il voulait être comme elle ses bottes dans son milieu le différenciait autant qu’elle dans son retrait mondain et ses tatouages sur le visage, autant de lacérations laissées par le diable, lui raconta sa mère. Il voyait cette sainte comme si, dans la famille, quelqu’un, blessée par le mal, obstruait le mal, les protégeait eux en le recevant pour eux. Il voulait être saint, ancien bon élève, intelligent, il se prétendit sacré et donc ignorant. Il savait des ruses, travaillait avec vigueur quand le besoin d’argent se faisait sentir, n’hésitant pas à parcourir l’Europe, aux marges de la légalité, sans franchir jamais ce qui menaçait de reproduire l’ancienne sanction. 

 

Le jour de leur rencontre Mouloud lui demanda ce qu’il faisait sous ce putain de truc et pourquoi il venait tous les jours et comment il gérait les jours de pluie. avec ce papier qui pend et qu’est ce qui est écrit dessus — moment où il lui révéla qu’il ne savait pas lire. Alors ils parlèrent. Mouloud lui raconta qu’il chantait, une fois par mois au Zorba, à l’heure crédule, sans presque de public, occupé ailleurs, préparant leurs vêtements ou, par l’ivresse, leurs oreilles aux maladroites prestations à venir. Il s’en foutait.

Il lui servit de rabatteur, de son autorité de beau garçon, violent maniant depuis l’enfance ses poings comme des lames. Tout le monde disait faut pas emmerder Mouloud et personne ne l’emmerdait, double retiré Du Maire, autorité ne préservant que lui-même, n’ordonnant que sa solitude. Merville y vit une étendue glacée, un lac que la mort couvrît de baisers et se demanda s’il pouvait en faire à son tour un frère. Par contraste, le monde alentour, qui lui parût si festif, lui apparût tout teinté d’ennui, de rêves impossibles, de plaisirs poursuivis jour à jour en attendant de fonder une famille. Merville détesta la pente de sa pensée, le chemin superficiel qu’elle suivit parce qu’il suffît d’une fête païenne qui l’incluait pour donner à ce monde toutes les joies, l’arrachant à la réalité sociale et le brusque changement d’attitude, la dissipation du rêve par celui qui toujours rêvait autrement. Merville ne connaissait rien de lui, pourtant il perçut le monde aquatique, à nouveau. Encore un pas, sur la fine couche de glace. Il se rappelait du danger, danger imprécis, dont on ignore encore où il mène, si la glace se fendra ou si, animal longtemps prostré, sans muscle ni équilibre, il chutera, se fissurant un os, périssant dans l’eau glacée ou rampant, les doigts gourds, se traînant, terrassé par l’air brûlant du froid. Merville devait aussi se rendre à l’évidence, le passage bref et monosyllabique de Nour ressemblait à la présence fantomatique, cet après-midi de fête, des autres filles. Leur participation a la fête était plus que limitée et s’effondra totalement à la tombée de la nuit. 

 

Merville expliqua sans gêne ce qu’il faisait à Mouloud, ce qu’avait été sa vie, il le dit sans s’arrêter, la pulsation cardiaque de sa voix atteignait les dangereux sommets des crises mortelles, une parole retenue, une parole physiquement retenue, après le retour reflet, c’est à dire l’apparition plane et truqée de soi-même, il écoutait sa voix, volume invisible occupant l’espace de trois dimensions — quatre si on compte l’art et ses tentatives comme un monde par delà les sens. Il lui raconta tout et se racontait en lui-même pareil. Haché, courbaturé, ne se souvenant de son discours qu’en cette forme. 

 

 

mettre méditations intérieures de folie. 

 

Mouloud comprit

 

Sa volonté d’aiguiser les mots aléatoires tomba d’abord mal dans l’époque, l’irruption de ChatGPT permettait à chacun d’exciter une voix et de générer à l’infini tout écrit, ses métiers s’effondraient sur eux-mêmes, lui qui se les choisit désuets les voyait tomber en désuétude une seconde fois. Un instant il pensa tristement c’était bien trop tard. Mouloud vient en quelque sorte à son secours en lui demandant d’enfin exercer. Taille moi une pointe, il lui dit sans s’annoncer. Avant de décoder la demande. Il la précisa. Je suis amoureux mon gars. Taille moi une pointe. L’homme au…; dans un sourire Tancarville ; c’est où ? c’est une ville ? C’est ici. Alors, dis moi-tu veux quoi. Merville répugnait à utiliser l’argot local, pas parce qu’il le rejetait par principe ou y voyait un appauvrissement de la langue, il le rejetait par manque d’aisance parce qu’au contraire, il le trouvait chantant, un patois heureux. Comment elle s’appelle ? Tu veux la chopper ? Faut bien que j’ai de la matière ? Estelle Ah c’est une française Aha oui mon gars Tu l’as rencontrée où ? Place de l’Opéra Ah ? Oui, j’aime bien me poser là-bas pour Tu vas voir de l’Opéra ? Non, je me pose juste sur la place et je regarde. J’y vais vers neuf heures, bottes et 501 tu connais, ray-ban tous les jours, et je regarde dans la foule, je guette les rroms, les baqueux en civils, les voleurs et j’attends qu’ils se fassent tabasser t’as capté. J’aime pas quand vous dites t’as capté ? Ah ouais ? Ma soeur c’est pareil, quand je dis carré Ouais c’est comme si t’avais commis un blasphème je sais. Breef, un type prend le sac d’une touriste, elle mangeait un croissant, elle a rien vu, aucun flic dans le quartier. C’était juste à côté de moi et la fille, un avion de chasse. Alors j’ai choppé le mec. je lui ai dit tu fais quoi. Elle comprenait pasc e qui se passait, je l’interpelle en anglais Miss, a pickpocket je sors mon meilleur accent elle se recule un peu, inquiète, je lui dis, il vous a pris ça. Je le bouscule, il trébuche, casse-toi fils de pute. Désolé. Mais Estelle c’est français ? Non, non c’est une suisse, elle étudie ici. Tu veux que je taille quoi comme pointe. Non, c’est bon, parler ça a suffi. Mais comment tu as pu aller plus loin ? Je t’explique je lui dis il faut porter plainte, elle un peu sous le choc, hésite, je lui dis écoutez, faut aller porter plainte, je prends votre numéro comme ça je serai témoin. Ca se trouve il a pris des papiers, là il était déjà loin. J’ai gratté son numéro. Puis je lui ai écrit. Tiens, j’ai deux places pour l’Opéra ça vous dit. Elle a dit oui. On a pris un verre au xxxx, que des putes russes, mauvais choix, jai payé, tu sais c’est comment. Je lui ai proposé de la raccompagner, elle a dit non, on s’est quand même galoche, maintenant je veux la revoir, je suis amoureux. Attends tu l’as vu une seule fois ? Deux, deux ? oui enfin la première c’était pas vraiment…C’est le moment où je suis tombé amoureux ; Ouais, vous les mecs des cités, les caïds, y a pas plus fleur bleue. Dis pas ça aux autres, ils t’étripent. Enfin pointe pas pointe. Tu sais ce que tu devrais faire ? Tu devrais streamer ce que tu fais là. Ca attirerait les petits.

Il installa en effet un trépied, son téléphone, trois batteries de rechange. Et le public vînt devant cet écheveau augmenté, la curiosité battait enfin la prudence. La caméra construit une scène et tous les enfants se rêvent des succès d’acteurs.

 

Il rémoulait, chiffonait, jugeait et ne condamnait jamais. Comme toute pratique publique, il adaptait sa scénographie aux demandes implicites du public et de la performance. Rester debout ou s’asseoir dans l’herbe interrompait la fluidité de la scène. 

Pour y parer il avait demandé à emprunter deux chaises aux dealers qui se posaient sur ces chaises de camping décathlon. Ils lui ont donné, quand il a voulu les rendre on lui a dit que c’était pour lui. Les remonter et les redescendre à chaque performance l’épuiserait, il les remisa sous un porche, pour les garder à l’abri de sa fatigue et de la pluie. 

Il occupait une sorte de rôle de psychanalyste on venait discuter avec lui, de tout, de rien, il taillait dans le langage, discutait des problèmes scolaires des gamins avec les parents, on lui demandait quelques secours, le tancarville faisait office de divan, avec ses feuilles flottantes comme les talismans silencieux suspendus aux arbres bouddhiques. L’inconscient collectif y vibrait, dans ses mots à lui, comme s’il avait été écrit, là-dessus, en écrivant toute sa mort, toute la vie. 

 

Feuilles toutes couverts de caractères mystiques. Il basculait dans le registre de la magie, sous l’oeil soupçonneux des religieux qui virent en lui un concurrent autant que, d’abord, les dealers virent en lui un obstacle. Sa vie, mais la vie de façon générale, consiste à dissiper les soupçons des autres, à lutter contre eux pour s’affirmer, ou bien se dissimuler. Lui, choisît une autre piste, insister, naturellement, à force ils s’habitueront. Oumar lui demanda, de retour de la mosquée, si c’était pas une diablerie, une sheitanerie ; à la mosquée quelqu’un proposa une Roqya, un exorcisme musulman, l’imam s’informa brièvement de la situation et n’y vit aucun vrai péril. Il craignait bien davantage les grincements radicaux de certains qui le conduisait à diriger ses discours moins vers la religion, le sacré et le spirituel que vers les aspects pratiques et pragmatiques, vers le social et le socialisé de la même façon que les profs, à cause de leurs classes surchargées sont conduits à sauver le minimum et assurer l’ordre plutôt que la transmission du savoir. 

 

Mouloud, discutait régulièrement avec lui, son histoire avec Estelle périclita aussi vite qu’elle naquît, rapidement ils ne trouvèrent rien à se dire, jamais elle ne vînt à la cité, jamais il n’alla chez elle. Reste de sexisme, il trouvait humiliant d’aller chez la meuf, avec l’argent gagné lors de ses absences qui se comptaient en semaines et en t’inquiètes il l’emmenait à l’hôtel, au tel-ho. Lieux-impasses des amours non-adolescentes. Mouloud, après tout, à 29 ans vivait encore chez ses parents et ne comptait pas les quitter pour une femme. 

 

 

Merville avait un ami. Depuis combien de temps ça ne lui était pas arrivé. Ne pas se projeter, il sait la fragilité des relations et l’ennui qu’elles lui causent rapidement. Il se sent joyeux et triste. Joyeux parce quelqu’un le mène à quelque chose, le conduit. Triste parce qu’il sera difficile de s’en défaire. C’est un voisin. Un voisin c’est aussi une malédiction. A un moment. Merville pense qu’il sera parti avant le temps de malédictions. Tiens, vivre, c’est se détacher de cet endroit. On ne s’enracine jamais. Parce que sa présence ici traduit aussi son échec antérieur. Les lieux qu’on occupe nous déterminent, nos points d’arrivée, les endroits de nos pauses, la place même de notre tombe, tous autant illustrent un soi. Il y vînt et vécut en étudiant international — espérait-il — de passage avant de retrouver son véritable home. 

 

 

En même temps qu’il s’élevait à ces carrières, il pensa à ce qu’il nomma ses fautes pour lesquelles il voulût se contrire, être d’excès il poussa le pardon jusqu’au vice, entrant dans chaque lieu de culte pour du culte concerné choisir les châtiments les plus stricts, des vignes rugueuses se fouetter, des fouets chiites, (chercher liste). C’est alors, un peu plus tard, dans le seul temple sikh de la région parisienne, à Bobigny, dans une odeur d’épices et d’amour, qu’il rencontra Amina. Il ne vînt pas là tout à fait par hasard, si on n’avait excité son sens de l’orientation en sa direction, il n’eût jamais pensé à la communauté sikh. Mouloud n’y était pour rien. 

 

Deux types avaient débarqué à la cité, semblables à des fakirs, saluant les guetteurs. Jean les prit pour des clients, quoi que surpris par leur apparence, chaussures sans semelle, plante des pieds à même le sol. La drogue attire toutes sortes d’originaux et Jean se remît à son ouvrage du moment. Mais ces deux apparitions, au lieu de se diriger vers le hall B, se dirigèrent droit vers lui. Alors qu’il allait les dédire de la méprise, parce qu’après tout, un si singulier personnage que lui pouvait participer au trafic général, accueil oblique de la cité, dirigeant les clients selon l’expression de leurs besoins, ajoutant aux manoeuvres de la police une étape de plus, une distraction supplémentaire, c’est à dire une couche d’illisible. Ces deux-là se relayèrent quand le premier le salua, le second, sans laisser le salut s’éteindre, ni recevoir de réponse Tu veux connaître ton avenir ? 

De près ils ressemblaient à des jumeaux, de plus près encore, leur maquillage seul les rendait jumeaux. Même fausse couleur tannée, même déguisements, bref, de bizarres fraudes qu’il voulût claquemurer en leur proposant, entrant dans cette fraternité en membre triplé, Vous voulez connaître leur avenir et de s’éxécuter tirant une feuille de son tancarville, arbre sacré de quarante sous. Il se mît à lire, incantatoire, théâtralisant comme il ne le fait jamais, sa nerveuse écriture d’antan. Avec cette voix timbrée depuis l’enfer, ces mots zigzaguants et l’effroyable mort qui y rôdaient la rokya, assisté de tous les autres exorcistes, eût été réclamé immédiatement par tout être au contact de Dieu. Ils le regardèrent comme ils se regardaient eux-memes en fou et en saint. Puis, ils éclatèrent de rire et se présentèrent, vraiment. Malick, ma tante vit ici —cousin de Mouloud — et Martin le meilleur ami de Malick. Ils sont venus parce que, comédiens, ils jouent bientôt leur spectacle au théâtre des Amandiers à quoi, dix minutes d’ici tiens, un lieu de mortel ennui, j’aurais pu en faire le parcours pour mon feuillet des morts, et ils rendaient visite à la famille de Malick pour offrir des invitations. Aujourd’hui, ils se reposaient avant le dernier filage et voulaient se ressourcer en famille, cette ambiance connue, aimante, ces sons les mêmes dans toutes les cités à peu près, le rassuraient et Martin se coulait, curieux, dans l’apaisement de son ami. 

 

Puis en quittant la famille on t’a vu. Mouloud, je te cache pas m’avait parlé de toi, sans insister, t’étais sur un snap, on croyait un clochard, puis Mouloud m’a expliqué que t’étais un genre de poète, C’était original dans une cité, un poète public, assis dans l’herbe avec son séchoir. Un tancarville il le corrige. Martin le reprend à son tour, non pas du tout, un tancarville ça a la forme…D’un tancarville, une sorte de pont suspendu. Toi c’est un étendoir à la limite. c’est un tancarville Je suis l’homme au tancarville,. La logomachie n’en valant pas la peine, les deux jeunes hommes, agréèrent Merville. Je suis aussi rémouleur, chiffonnier et juge, mais il ne prononça pas ses mots. 

 

En tout cas si tu veux venir voir le spectacle. Qu’est ce que c’est ? Brecht. Brecht ? Pourquoi vous êtes habillés comme ça ? haha dit Martin, Tu connais Brecht reprend Malick ? bien sûr qu’il connait Brecht. Oui, bien entendu, mais pourquoi, Brecht est allemand ils ne ressemblent pas à des…indiens. Et là encore on est pas dans tout le vêtement, on a de grandes tuniques et des bandeaux sur la tête. Je comprends pas trop l’intention, mais je vous écoute. En fait le metteur en scène a voulu mettre en scène les soldats comme s’ils étaient des sikhs, parce que ce sont des gens qui refusent de tuer et qui se trouvent souvent pris entre plusieurs feux. Est-ce qu’ils tueront ? Les Sikhs ne tuent pas. C’est à dire ? Tout est trop sacré. 

(continuer à écrire le rapprochement)

 

Enfin, viens voir la pièce ça peut te plaire. On peut te laisser une invitation à l’accueil. On laisse à quoi ? A l’homme au tancarville. 

 

Merville ne se rendit pas à la pièce. Mais il alla au temple sikh. C’était leur faire justice, se dit-il. La spiritualité sikh l’intéressait moins que leurs expiations. Il tomba sur un monde qu’il ignorait. Il tomba aussi sur Amina. Son vice ne l’avait pas abandonné, il lui donnait une autre forme. On ne se départît pas de son premier habit, la couleur que la naissance nous donna, gris, mauve ou zébré de rouge. Il était zébré de rouge, il porterait différemment le même vêtement remisé longtemps. Il a du temps. Pour une fois, il se dit, qu’il a du temps pour tout en laissant en suspens le but. Tous les buts. Amina ressemblait à son vice. Il pouvait tomber amoureux. C’est à dire, pour lui, vouloir. Merville se massa le coeur pour y faire circuler à nouveau toutes les énergies dispersées, les faire affluer au même endroit à nouveau, les tendre. Que le monde se tienne prêt. Mais il y a encore loin. 

 

 

6 mars 2026

Chapitre (?) Amina

Chapitre (?) : Amina 

Amina changea tout pour toutes. Pour tous.

 

Il lui fallait des fleurs et du ravage. Elle réclamait fleurs et ravages. Et les hommes la haïssaient chaque fois qu’ils lui cédaient et toujours cédaient à cette femme brutale, amante et amant, qui ne connaît de limites que les récifs lointains et se prétend de toutes les forces minérales, frottant nue sa peau aux falaises normandes, imprimant sa peau couverte de peinture noire contre le blanc calcaire, son corps élancé, lancé avec violence contre ces olibrius de pierre. J’existe depuis avant eux. Une oeuvre-monde, Amina sans biographie, ni passé, ni rien d’humain. Elle débarqua, descendit du vent, d’un astre ou d’une pierre stellaire, les jours de rayon vert ou ceux prétendus tels elle dit maman, à la couleur rare et imprévue fendant le ciel. Voilà Amina comme elle se dit, chaque été, où la mer et le vent usent la roche elle ajoute aux éléments, Amina qui érode et répare. Sans histoire, elle peut tout être, princesse de Sabah ou sorcière des sabbats, crue sur parole parce que son être, devant ces vérités proférées, élève l’instrument de tous les bourreaux et qui veut son étreinte ne veut la vierge de fer.

Son passé remue dans un jeu de probabilités, des particules d’hypothèses jetées dans un ciel sans étoile, peint et rubicond, elle lie et rature toutes ces données. C’est Amina qui entre dans le monde imprévisible et cruelle pour ne rien laisser intact.

Amina dort parfois pour préparer dit-elle le prochain drame à quoi il faut se faire, sa peau noire qu’elle dit sainte ou maudite. 

les allers retours entre le pays natal les cales des bateaux ouuuuh ouuuuh les chaînes de ceux qui n’en revinrent pas et qui hantent tout l’acier du monde. Elle dit quand le vent s’engouffre dans la Tour Eiffel que plaignent là ceux qui poètes et chamans s’évadèrent avant même de débarquer en enfer, ne rejoignirent pas les esclavagistes terriens ni les marrons des ambres et des loques ni leurs soeurs cadavres dévorées par le sel et les requins et des loques. Ils rejoignirent bien le vent et les palinodies.

Ceux-là, noms imprononçables qu’elle écrit d’une écriture fraiche et blanche, en trempant la plume dans sa gorge, écrire les noms avec la bile, ne reproduisant jamais un même nom, lisibles, dit-elle, ces noms pour le vent seul. 

Vous les connaissez tous ceux que je rapporte, ils ne laissent de répit ni aux mines aurifères ni aux mineurs déguisés comme eux dans les sous-sols noyés, par le suif et la misère. Des moins que nègres, elle dit. Puis l’électricité, l’eau courante, l’épuisement des étoiles exorcisèrent la plupart de ceux-là. Les fantômes aussi meurent de vieillesse. Amina, dit-elle, les héberge, libres ils bougent en elle. Ca meugle.

 

Ne me croyez pas sorcière, elles maudites, cantatrices à la voix fausse, percez leurs ventres, une bête maligne en jaillit, rampante et gluante. Celles qui périrent aussi, sous l’enclume et le feu se détournent rougissantes de ces femmes poudrées de fausses cendres, cul-terreuses du sortilège, campagnarde provinciale de la magie, elles ignorent le coût du sang et pire ignorance, son goût. 

 

 

 

 

 

6 mars 2026

Chapitre (?) - Marine et Jean - Nuit

Jean se trouve chez Marine. Elle l’a pris au dépourvu en lui proposant d’aller chez elle. Il a eu beau lui dire, je vis rue Quincampoix, juste à côté, elle n’en a pas vacillé. Lui a chancelé. Il s’est décidé en un instant, il sait qu’en matière de séduction toute hésitation se paie de façon irréparable. Tout est affaire de secondes. Il est amer, tout de même, de son faible pouvoir ici-là. Il s’inquiète toujours du déclin de ses facultés, de l’effort surabondant qu’il doit fournir à cause du passage des ans. Certes, il s’entretient d’esprit et de corps et se convainc de n’aimer que les jeunes filles intellectuelles et frivoles. En réalité, pour les femmes de trente ans, son jeu ne tient pas la cadence, pour une nuit, bien entendu avec n’importe qui, en étant roué, lui peut parvenir à ses fins.

Un coup d’éventail bien placé peut adouber n’importe quelle nuit. Mais la durée l’éconduirait parce qu’elle le révélerait or, que peut-il proposer qu’une femme vraiment voudrait. 

Il se trouvera éconduit or il ne supporte pas l’humiliation ou le rejet, il ne se voit que maître du temps et l’amère défaite de Sarah le hante, un endroit de lui vraiment blessé et cette blessure ne sert à rien. 


Il n’a pas dormi de la nuit, après avoir couché avec Marine, combien de fois, il ne saurait même pas dire. Beaucoup. Il ne partira pas avant son réveil puisque Jean devine ici un ligament d’amour. A condition de jouer serré. Comment l’a-t-elle mené là ? Il l’imaginait jeune crédule et timide, enthousiasmée d’un rien, étudiante en tote-bag sautillante. Rien de plus simple que les clichés, le registre bien connu, le répertoire exact de gestes, des années d’expérience pour exceller et abattre d’un coup sûr, à bout portant, pile dans le coeur.
Le coup du AirPods a un peu trop bien marché, crût-il d’abord — avant de nommer sa folie à elle, l’enchaînement des évènements.


Dans son organisation habituelle, il aurait du la laisser à ce moment, prendre ses coordonnées, son Instagram, il n’ose pas encore faire franchir à ses lèvres le mot snap. Parce qu’il ne comprend pas bien s’il risque de se disqualifier par là. Or, il ne faut pas se tromper. Son jeu c’est son élégance distancée, moderne patine. Mais Marine, après avoir écouté Howl, quelque chose dans son regard a penché vers le sombre, Jean en a été troublé, jusqu’à ce point là, dans la brièveté de leur échange, les yeux étaient bleus et la fille blonde. Or, d’un rien, la voilà métamorphosée, il redoute les énergies imprécises et irrésistibles. Il préfère les écluses aux crues, il voit le danger dans ces types de mystiques qui confinent toujours à la folie, la maladie mentale, le traitement à ne pas oublier ; parce que rodent en elle les incantations des sorcières, celles réelles chamanes qui troublent l’ordre social plus, bien plus que ces invocatrices nocturnes, de la lune et autres fadaises. Jean évite toujours ces faiseuses de miracles et préfèrent laisser à d’autres les découvertes inopinées des puits d’eau en plein désert, ses amours il les veut plus modestes parce que, à l’intérieur d’eux, il paraît d’autant plus grand, d’autant plus justifié et, donc, vivant. 

 


 

Il aurait du se barrer. Mais ça le fait quand même bander. 

Elle a bougé avec son AirPod toujours dans les oreilles, en direction de la rue elle lui a dit tu viens ? en même temps qu’elle quittait le passage.

il lui a répondu : tu ne voulais pas voir Le Chien
J’irai le voir demain
Et si c’est complet ?
J’irai sur youtube. 

 

Comment l’a-t-elle mené là ? 

Elle continue.
Viens, et c’est lui qui se trouve emporté, lui qui devient caillou dans la vague, transporté jusqu’à une rive inconnue, où des vents invoqués peuvent le remuer et le défigurer. Mais il bande. Il ne fait pas plus confiance que ça à son instinct primitif de ruminant renégat — aimant la viande, sauf que là, il bande et il ne bande pas si souvent de ce désir si atrocement douloureux qu’il rappelle les premières tentatives de se branler, adolescent, sans y parvenir ou aboutissant trop vite à la giclée, ne satisfaisant jamais, la vie douloureuse comme la couture du pantalon contre laquelle les premières érections butent et rebutent. Il revivait ça. Ca-Rah.

Les voilà tous les deux installés au café, elle a toujours l’AirPod dans les oreilles, ça paraît à Jean une incongruité poétique dont il aimerait qu’elle ne se déparasse pas, un bijou inconvenant et vulgaire. Elle déçoit vite son fantasme. Merde. Il débande. Elle pose l’AirPod sur la table, prestement il le range dans le boîtier et n’y pensera plus. Tu bois quelque chose ? Elle demande. Avant qu’il ne réponde elle interpelle grossièrement un serveur que Jean connaît bien, c’est à dire dans ses termes, de vue. Au serveur :  Comment tu t’appelles ? Avant qu’il ne réponde encore. Une pinte de ta bière la plus forte et…Elle presse Jean du regard…Une coupe de champagne. Qu’est ce qu’il se sent pathétique, faible, dominée par une jeune fille de deux fois moins que son âge, comme si à son tour adolescent elle le traînait de part en part de son désir débutant. Il aimerait partir, maintenant, comme si tout était perdu, que marin se croyant intrépide il tomba sur le mythique Kraken qui brise les navires d’un las appétit. Je rentre juste après, je suis juste à côté rue Quincampoix, précision d’un aucazou, si elle son abnégation la mène jusqu’au dénuement sans effort, la chute du vêtement et les actes mécaniques — dont il sait qu’avec elle, avec celle qu’il voit maintenant rien de mécanique n’en sortira — qui durent une partie de la nuit.
Elle demande. T’as dit quoi ?

Demain je me lève tôt

Et alors ? 

Alors euh Il se met à la haïr de ce qu’elle porte à la bafouille et cette haine jeune insémine son envie, c’est à son tour de faire changer la couleur de se yeux, ce vert attendri mâtiné d’un jaune fou. Si elle se croit la seule lycanthrope à changer d’attitude et de rage au gré des humeurs, je vais vite te détromper ma petite. 

Alors, vous avez raison ! Nous n’avons pas commencé à nous parler d’amour. 

Les verres arrivent. Tous les deux Merci. Elle on est vite servis ici.
Tauromachie, il détache le foulard qu’il nouait en cravate sur sa chemise blanche. Il détache du col les deux épingles qui le tiennent et lui demande son avis, à elle, en tendant le foulard jaune, la femme de goût sur le parfum.
Qu’en pensez-vous ?
J’aime beaucoup qu’est ce que c’est

Oh, je combine plusieurs parfums, je vous montrerai la prochaine fois, comme on fait de la bonne poésie, en surprenant l’image, en tendant un guet-apens à l’odeur. Santé ! 

Pourquoi tu me dis vous ?
Vous m’avez intimidé avec vos audaces, je me suis dit qu’il fallait vous laisser davantage de place, me faire plus petit, vous apaiser avec le parfum à la poudre de riz, l’odeur de vacances, de menthe et de silence. 

C’était Jean Genet tout à l’heure ? J’ai cru le reconnaître ?
Tout à l’heure ? Mais enfin ! C’était Le Chien !

Elle rit

Mais non, ce que vous…ce que tu as dit.
Santé ?
Tu le fais exprès, elle lui touche le bras
Nous n’avons pas fini de nous parler d’amour, il dit Genet, c’est à ceci que vous faites référence ?
Tu peux me tutoyer enfin j’ai l’impression d’être une vieille bourge. 

 
Curieux jeune être fait d’embardées, de retour arrière, elle prend les devant puis si je suis son rythme, ralentit brusquement par manque d’endurance ou défaut de profondeur peut-être. Je ne sais.


Or, à 7 heures du matin, il est dans son lit. Il a joui deux fois entre deux heures du matin et cinq heures du matin. Elle lui a demandé s’il avait une capote. Il a sorti un préservatif de la poche de sa veste en même temps qu’il faisait tomber son stylo mont blanc. Eh bah, elle le ramasse et lui rend. Oui, haha. Comme souvent, il ne peut tout à fait se dire si elle est belle ou non. Elle correspond à un endroit de son désir, elle franchit le seuil à partir de quoi il considère une femme, elle entre dans le possible, cette nuit, une nuit parmi d’autres, en principe, normalement. Pour l’instant il doit s’apaiser, perturbé par les va et viens de la nuit, les huées, les poussées ces questions d’envers et d’endroits qu’elle n’a cessé de remuer dans la nuit, la vitesse impudique des étreintes, son aisance à bondir hors du lit à trois heures et demi pour lui proposer un thé, elle nue et lui tout gêné de sa nudité, son corps trop vieux qui le trahirait. Marine, s’en indifférerait, elle a couché avec lui parce qu’elle le voulait, qu’elle riait et qu’il la faisait rire. Elle n’a pas détaillé longtemps son corps, interrogé son âge ou ses mensurations, un coup de dés parmi d’autres, dans une éreintante semaine où elle dut composer dans une salle surveillée puis proposer à son directeur de mémoire un plan pour celui-ci. Jean, venait entailler l’ennui, il ponçait cette matière collante à la peau et la vie des étudiants contraints. Jean, voilà la partie qu’il ne comprend pas, ce qu’il y a dans sa tête à elle, le lieu de son désir à elle, l’endroit où planter son pieu puis ensorceler. Il a fait trop peu, laissé trop peu de lui se sédimenter. L’amour pour croître comme Jean veut, suivant le tuteur qui mène à l’abandon des femmes, réclame du temps et quelques soins — et surtout le soin de l’attente. Abandonner à l’imagination de l’autre tout le travail d’amour ; bêcher, semer puis soi-même en récolter le doux fruit rouge, les joues empourprées, l’impatience et les affreuses, affreuses douleurs du silence. 

 

Marine interrompt la machine, court-circuite le moteur, fait tomber la grêle sur le champ fleurissant, empêche les bourgeons de s’ouvrir, favorise la mauvaise herbe, les rampants herbacés, les allergènes des potagers. En une nuit, elle perturbe le cycle, ce programme calibré pour durer quatre mois, avec ses temps de chauffe et de refroidissement. En une nuit elle a mis ceci à sac et, tandis qu’elle dort, comment fait elle pour dormir si sereine auprès de cet inconnu de deux fois son âge, ah oui, elle lui a dit, je prends des cachets pour dormir en même temps qu’elle les avalait. Lui bonne nuit. Elle dormait. 

 

7 heures du matin, il ne partira pas comme il n’est pas parti au bar alors qu’il en sentait l’urgence s’il devait s’en tenir à lui-même, à ce mince ego, cette feuille de papier froissable à l’infini, reprenant sa forme avec le temps pour une prochaine esbroufe. Quelque chose d’une envie de se venger, d’un défi lancé, d’un gant ramassé et si tôt que ces pensées le traversent, il se déteste de les avoir, de se laisser prendre à un jeu qu’il joue solitaire, comme lui lâcha Sarah avant de le quitter pour toujours c’est comme si tu te branlais dans des coeurs de femmes. 

Il en a souri, au moment de recevoir la flèche, flatté qu’un tel trait d’esprit le visasse. 

 

Il s’aperçoit que Marine n’est qu’à peine jolie, endormie, image sage, sa beauté et son charme viennent de ce qui en elle vacille-fait-vaciller, elle appartient au genre des femmes charmantes, leur beauté ne s’anime que parcourue (au passage ?) d’un courant électrique. Elle frissonne dans son sommeil. Il la trouve belle et la décompte autrement qu’avant la promesse de l’étreinte. Elle a de belles pommettes et mon dieu qu’elle est jeune. 


S’il dormait son âge, malgré le repos et la discipline qu’il s’impose, le frapperait de toute ses douleurs lombaires, yeux jaunis, l’éveil maintenu retarde d’autant — mais pour les inscrire plus longtemps — ces scories. Toutes les pensées parasites impossibles à chasser maintiennent en éveil ce triste être perdu, une pensée inachevée aboutissant à une autre réflexion inaboutie. Marine dort et il veille ; il ne veille pas sur son sommeil, loin du bel amoureux romantique, redoutant que quelques esprits malins voulussent se saisir de la belle aimée, c’est un amour tourné, aigre s’il devait être question d’amour.
Pour Jean aussi quelque chose bouge, un disque immobile se met en mouvement, par le court accident de cette jeune fille qui le brusque, le brusquera un peu. Aucune parenthèse ne s’ouvre ici, ni sourire carnassier, une proie des évènements, les fauves vieillis vaincus par d’autres fauves mais qui eût pu croire que le fauve le temps mélangée aux assauts d’une jeune fille, une à peine née, sa mâchoire grince ce qui lui fait craindre de la réveiller. Crainte bien inutile mais tout fait peur à ce moment de prise de conscience, à ce moment autre qu’un de ces jours de jeûn purificateur. A son tour jouet d’être joué. Et puis Jean ne fut jamais tout à fait prédateur, bête sauvage et incarnat des muscles autres déchirés, être de traverse, qui tenta et, devant son échec et ses ralentissements, au lieu de s’obstiner se trouva une autre voie, une pauvre petite voie. Les hommes n’aident pas, en cas cas, leur sourire jaloux, leurs mots durs en représailles dans lesquels encore il sent l’envie. Lui, tentateur, il jubilait. Pendant ces heures de si grande solitude, lui qui sait souvent ces amantes incapables de dormir en pensant à lui, leur coeur fertile qu’il abonde de toutes fleurs et parfums synthétiques et singuliers. Cuir tanné de Guerlain, odeurs rares qui s’impriment pour toujours-longtemps. Ni cette fille, ni vraiment ce moment.

Marine n’était qu’un signe, un signe plus lisible du péril qu’il faisait courir à son âme. L’extrême limite après laquelle il risquait de ne plus pouvoir devenir. Alors pendant que Marine dormait il se mît à raconter. 

 

 

Maintenant petit con tu vas te saisir, t’as beau te prendre le temps un jour par mois de tes han-han tises, tu dois changer, un moment tu as vécu non ? tu as parcouru quelques étendues, connus des possibilités, un autre chose que cette chasse inutile, sans chiens, sans proies, sans rivaux. Tu dois te remettre d’aplomb, retrouver ce fil et même dans le délire, quitter l’habit froid et mortuaire dont tu te pares et qui ne te sert qu’à tuer, tu crois mettre ton habit de deuil et tu ne fais qu’endeuiller, il va falloir y mettre fin, je ne te demande pas de présenter tes excuses, tu as aussi fait ce que tu as pu de ce côté là, tu partais de nulle part, tu as cru et tu as détourné toi-même ton cours d’eau pour te jeter dans ces minables affections, ton trop grand amour de toi-même, ce soin extrême de coquet, ta parade qui prend toujours à la surprise et à la haine générale. Tu as le droit. Tu as le droit et maintenant tu vas le saisir, assez des petites satisfactions et des accablements. Maintenant tu vas faire. 

Marine dormait, quelques phrases lui restèrent en tête. Elle croyait rêver de lui, ils marchaient ensemble dans la lande, elle lui montrait sa maison à Versailles, où elle avait grandi et l’internat de Ginette qu’elle détesta parce qu’elle voulait écrire, à ce moment là, et qu’elle se retrouvait contrainte. Elle entendait les injonctions de Jean, qu’elle mêlait à son désir, le sommeil filtrait la pierre de cette parole qui devenait semis et engrais. Quand elle se réveilla, deux heures après, avec ce rêve qui se renouvela, vague après vague, avec son limon et les reflets changés du soleil. Comme toute une après midi de vacances. Elle ressentit un profond sentiment de gratitude à l’endroit de Jean, qui ne s’était pas rhabillé, fumait sans avoir ouvert les fenêtres, par délicatesse envers son sommeil ou indiffférence envers les conventions, les deux hypothèses — toutes deux justes — lui plaisaient. Dans la fumée il semblait encore appartenir aux contours flous du rêve, elle comprît qu’il avait vraiment parlé et que son cerveau recomposa son propos, le mît en scène dans des paysages connus. Jean ne s’aperçut pas qu’elle était réveillée. Il se sentait bien, sans honte, lui qui n’aime jamais révéler son corps en pleine lumière, il le préfère aux ombres jetées, courtoises, qui le strient, la trace superficielle des carreaux de nuit, son corps entraîné qu’il n’aime exposer que sous les deux clartés du vêtement et de la pénombre. Il se sentait jeune en se sentant tout à fait de son âge. Quand il perçut qu’elle était réveillée. Il lui dit. J’ai 45 ans. Elle répondit. Tu peux me passer mes cachets sur la petite étagère de la cuisine, le Lamictal, c’est pour ma bipolarité. 

Marine pense à Amina. 

 

5 mars 2026

Chapitre (?) Merville 3

Merville continue son feuillet des morts dont il filme maintenant l’écriture sans jamais faire apparaître à l’écran son écrit ni son visage, seule sa main traçant les lettres sur la feuille est visible. Il ressemble à un étudiant appliqué, composant un devoir. Personne — et personne n’assiste de toutes façons à ses lives — ne se douterait qu’il s’agit d’un homme aux prises avec sa vie, certains documentent leur maladie ou leur rémission, tiennent un journal de leur péril, lui, ce faisant, rédige sa survie. J’en démorts. 

 

Il poursuivit cette activité longtemps (deux ans, à voir comment ça s’inscrit dans la temporalité générale), à raison de deux à trois sorties par semaine, tout élevé par le retour du faire, par le recommencement du geste, par son inscription, à nouveau, dans un acte hors de lui, hors de la mise en scène muette et obscure, de son effondrement. 

 

Retour du Père Lachaise 11 minutes, 

écriture sur ordinateur — caméra coupée : 

 

Mon gros tu vivras tu verras longtemps que tu bats contre rien à affronter les perruches imaginaires, les oiseaux, les moustiques, à les regarder fendre le ciel tu aurais du rêver à les rejoindre, toi envol vivant, toi fantasme de toutes les hauteurs, gratte toi le ventre jusqu’au sang aujourd’hui ou demain, peu importe quel sillon, quelle tranchée, par quels moyens, par quelles dépenses ou par quelles ruines, tu dois t’avancer dans le péril sourd, sous les bombes de cette paix, quelles herses, quelles illusions, vois de quoi tu te cernes aujourd’hui, une fatigue éternelle, rien que la fatigue ensommeillée elle aussi, sème aujourd’hui, sème, récolte, à ton tour, ouvre le premier livre de ta bilblitohèque,lequel n’importe lequel s’il te plaît ou non, s’il t’ennuie ou pas, sa difficulté ou son enfer tu le prends et tu le liras, tombe d’un sommeil autrement difficile, voyage pour l’instant voyage par là, sans choisir le risque prétexte, tu t’aventures, jette toi. Oui, il me faut partir à l’assaut de moi-même, cesser, casser les vieilles manoeuvres, ce renoncement vivant, avec la carcasse toujours debout, triomphante eh bien puisque je ne sais mourir je vais tenter de vivre, j’entends les champs semés, la pousse des épis et le chant des grillons, je devine, loin là-bas, au-delà des songes, l’épandage, les toux folles et malades de tant de rhéteurs qui se rompent en dialogue avec les haches, les arbres, les écorces, les taches de sang, de sueur, les baiseurs printaniers au cours d’une halte dans les Vosges, dans la vase d’un lac que disputent aux marcheurs, les moustiques, bavant de leur désir à eux, le sanglant désir eh bien moi aussi je vais sangler, moi aussi je me mets à ruer, qui sur mon chemin osera quelque défi, que je vise entre les yeux, que ma vengeance me monte, moi son destrier fidèle, que des éperons me rentrent dans le ventre, réveillent ma sourde douleur, la haine la plus pure, le nom longtemps donné à mon coeur, le lyrisme obstiné qui me fait, que j’ai voulu rejeter, comme si l’on pouvait renoncer à sa race, se dépeindre la figure de sa couleur natale, oublier le premier langage, le fond des âges, ma primitive saveur, retrouver le goût des veines caves, la sensation de la pomme d’adam roulant en pleine digestion d’un homme de mon âge qui me défia en amour se perdît en tendresse, le sperme collé dans ses poils, une odeur de merde et de feutrine dans l’air, l’envie du rasoir des brûlures de cigarettes, des tortures brutales. Ce qui fait bander, ce qui me fait bander, ce qui te fait bander. Toi-moi affluent et confluent se réunissant enfin, quelle longue séparation de nous deux, quelle difficulté suspendue à ne savoir qui devait se jeter dans l’autre, alors toi-moi demeurant en réserve, suspendus, une cascade gelée qui fond de l’intérieur, d’une petite pierre chauffée à l’intérieur, un métal de forge ma voix rougie, cognée, tordue, redressée contre l’enclume. Ma vie. Ma vie. A quoi je dis bonjour, salut. Les tranchées rebouchées, il m’en aura fallu du temps pour parvenir à remuer la terre, la glaise, la boue, à m’obstiner les mains crades, dégoulinantes, le temps de mettre la main dans la matière meuble, ahaha, j’ai séché une première fois, toute nature morte, quarante quatre secondes haletantes, il reste le temps bref de la reprise, avant qu’un autre coup de savate ne s’abatte sur le silence. Plus jamais le silence, ce vieux cet inutile silence, mon comprometteur lui qui me tua presque, qu’à l’instant je vaincs. 

 

 

Ce fut sa dernière feuille complétée ainsi, la dernière feuille exclusive. Il concluait là une première phase, après s’être retrouvé à l’état le plus infinétisimal il opérait une mue, une mue dépourvue d’ambition, de but ou de forme. Le mouvement seul comptait et ce mouvement qu’il plongeait dans un bain réactif qu’il nomme travail et effort. Lui qui se moquait, jadis du Chien, l’appelant, paysan à lunettes, parce qu’il trouvait son travail un travail de farfouilleur de la terre, se moquait de l’espoir agraire, de semer ce qui germera et celui, plus honteux, de voir sa pioche ou son soc heurter quelque trésor. Lui, Merville, alors, croyait qu’il lui suffirait toujours de jeter en l’air de la poussière pour récolter les fruits des forêts luxuriantes et des rivières d’Arkansas, toute pourvues d’or. j’avais le ciel pour tamis. Il croyait. 

 

Merville tend maintenant à autre chose, il n’a jamais voulu faire carrière dans la littérature et n’a jamais pour autant dédaigné celle-ci, il moquait seuls les littérateurs, pourtant il en fallut bien quelques dizaines de millions pour peupler les bibliothèques et son imaginaire. Les griots, forme d’art qu’il respectait le plus, ne transmettant qu’un parler frugal et des contes fragiles. 

Il est difficile de ne pas railler ceux qui deux fois désespérés parlent suants, malades, pauvre petit rhume leur art, de ce qu’ils écrivent, de ce statut précaire, instable ou tout droit tiré des purs enfers : poètes et écrivains et leur désespoir second, se faire éditer et vendre, les voilà à l’assaut moins des mots maintenant ou des furies du dedans que des acheteurs, leur vrai métier, comptable et épicier, vendeur à la criée, Merville préfère les poètes itinérants, les brâmeurs des PMU, qui d’un mot font éclore en lui plus d’imagination que les poètes lyriques, Merville déteste pourtant le goût de l’anis. 

 

Avant de retourner à l’écriture, avant de s’y consacrer vraiment, il lui fallut suivre un parcours, noué d’instinct. Encore, dépourvu de but. 

 

Merville ne replie jamais le Tancarville où sèche le peu des vêtements qu’il possède et consent à laver. Il s’est habitué à en faire le tour pour passer du lit de son studio à son bureau sur lequel repose le plus souvent son ordinateur portable, branché à un écran externe de 27 pouces. 

 

Lorsqu’il a acheté ce Tancarville sur Internet, il le trouva insuffisamment pratique et, retournant sur leboncoin après l’avoir observé, en acheta immédiatement un autre. Le premier Tancarville il le trouvait laid, blanc, grossier, avec ses roues bleues avec, et y accrocher des chemises des chevilles bleues claires, comme des legos palis à la Javel. Il le haït. Il lui restait encore de féroces haines. 

 
Le second, celui qu’il emploie aujourd’hui, plus sobre, gris métallisé, les roues noires se fond dans l’appartement, il appartient au mobilier permanent, avec la bibliothèque, il se peuple et se dépeuple de vêtements comme la bibliothèque de livres.
Sans s’étonner d’un tel sentiment, il l’aime. Il aime l’espace qu’il occupe, sa présence rassurante et brillante. Personne ne lui rend visite alors il s’accorde cette compagnie que tous prendraient autrement pour un signe d’une grave maladie mentale. Par bonheur pour lui, la maladie mentale se constate avant tout par l’ennui que l’on inflige aux autres. (pas sûr de cette phrase, garder par bonheur pour lui, trouver une autre chute) 

Avec deux tancarvilles et une horreur de la vie extérieure il s’en trouvait un de trop. Il ne se décida ni à revendre, ni à jeter le tancarville surnuméraire. En le pliant de force, donc le tordant, sans suivre le mode d’emploi plutôt naturel, il parvint à le dissimuler sous son lit. 

 

:


En concluant sa dernière J’en Démorts.

 

Retour du Père Lachaise 11 minutes, 

écriture sur ordinateur — caméra coupée

 

il inclina son siège de bureau, dirigea son regard vers le lit et vit le tancarville aimé et, à travers lui, se souvînt de l’autre tancarville et lui vînt une idée toute confuse et incertaine, qui devait changer plusieurs fois avant de trouver sa forme stabilisée. Pour qui compte ses anciennes habitudes, il est long le temps de quitter sans douleur l’ancienne paresse, chaque mouvement mental coûte encore, tout plein d’escarres nous laissons dans l’air un peu de notre esprit rétrécit. Dans son cas sa première idée, vite jugée stérile, visait à promener le tancarville cloîtré, lui rendre sa liberté, chien avide d’air, de vent et de jeux extérieurs. Seulement, la vision de lui promenant en laisse son Tancarville, lui donna immédiatement la vision d’un homme tout à fait perdu pour la raison et éviter ce genre de jugements motiva, aussi, son choix de réclusion. L’idée qu’il développa avant de la mettre en oeuvre ne l’éloignerait pourtant pas, en regardant la situation avec des yeux neutres, de cette crainte. Il ne s’en souciait pas, à la haine du jugement subi il substitua sa féconde envie. Le Tancarville claustré demeurait au centre de son idée. Il lui fallait d’abord récolter touts les feuilles de mort qu’il rédigea à chaque retour de ses non-suicides et puisque dessus sèche un sang qui n’a pas coulé, il les suspendra à un tancarville dépourvu d’usage. La cité, construite en arc de cercle, a, pour espace extérieur, un ensemble de béton et un petit ilôt central, d’herbe et de feuilles folles, rarement occupé, sans qu’aucune pelouse interdite n’y soit plantée. Merville y élût le domicile de celui qui allait devenir, devenait déjà, l’homme au Tancarville. Retrouver toutes ses feuilles ne présenta pas une difficulté extrême malgré le chaos organisé dans lequel il vivait, son absence d’à peu près tout et la pauvreté de son mobilier aidèrent. Si aucune de ses feuilles ne reposait avec soin dans une pochette dédiée ou une étagère affectée, il savait qu’aucune n’avait rejoint la poubelle, il entretenait avec les objets cet attachement négligé, un refus d’en prendre soin explicitement doublé d’un sens de la conservation obstiné. En une demie après midi, il les trouva toutes, la plupart par paquet et quelques unes solitaires, certaines même, sous le lit, prises déjà dans les barreaux métalliques du tancarville. Un sourire satisfait, devant l’épaisseur de la récolte, passa sur son visage, devant la matérialité de son faire en désordre, de ces deux dernières années. Un poids retrouvé, un point sur une carte de deux ans qui menèrent au moins à ça. A cette ramette entière de papier de cette écriture manuscrite, il retrouvait un organe.   


La première performance ne suscita pas l’enthousiasme des habitants. Ceux-ci ne le connaissaient pas, il n’appartenait au régime d’aucune des solidarités habituelles, se tenait en deçà même de celui bizarre, qui occupe souvent les espaces collectifs, qu’on laisse tranquille en raison de sa différence noyée sous la répétition.


Il n’était personne, inconnu du gardien et de ses voisins immédiats. Il surgît comme un fantôme ou un nouvel habitant ; c’est à dire un intrus. Installa son tancarville sur la pelouse cernée de béton. Le premier jour, donc, la performance fut accueillie froidement. Merville n’en attendait rien, se tenant près du Tancarville, la liasse de feuilles posées dans l’herbe, une grosse pierre pour empêcher au vent de les disperser. Il accrocha quelques feuilles avec des pinces noires et regretta aussitôt l’austérité de celles-ci, pour le lendemain il passera à la droguerie trouver d’autres couleurs. Puis il resta là un certain temps, il ne compta pas, ignora s’il était demeuré là longtemps ou pas. Puis il rentra. 

 

Il ignorait quel sens donner à son geste, il aimait la modularité, le tancarville peut prendre des formes variées, se transporter d’un lieu à l’autre avec peu d’effort, les feuilles de papier s’accrocher à peu près partout, et, même, le tancarville peut recueillir ce qu’il veut du monde extérieur. Jusqu’à rompre sous les poids imprévus. Sa pensée accélérait devant les possibilités ouvertes et ralentissait aussitôt lorsqu’il percevait ceci avec froideur, en tant que le fou qu’il redoutait de devenir. Cette nuit-là, il la passa à lutter, cet épisode le rongeait comme une fièvre exotique, une maladie inconnue, ressemblant à ce qui reste d’amour quand la haine a enfin toute passée. Il se trouve ridicule en se souvenant de sa joie devant la ramette de papier couverte de ses mots, heureusement personne ne l’a vu se rengorger observant avec une telle joie deux ans de sa vie. Deux ans pendant lesquels d’autres eh bien s’enrichissent font faillite engendrent avortent et lui…non, lui puisqu’il partait de si loin, que la mousse des forêts le voyant ainsi immobile le prenaient pour l’un des leurs, eh bien, non, ce n’est pas rien, cette épaisseur de papier. Ainsi, il passa la nuit à penser ainsi, à alterner entre les pensées raisonnables, les atermoiements, les défenses passionnées et les accusations qui l’étaient autant. Au matin, tout était calme. Il avait dormi jusqu’à midi, certain qu’il devait continuer. 

 

pauvre type tu crois avoir changé une bulle d’air remonte de l’eau morte de là tu te dis que tu vas vivre à nouveau que tu mérites encore d’être au monde tu te vois là dans tes loques de vêtements ton visage usé que tu n’as pas regardé depuis combien de millénaires, à quel point de distance du big bang et d’ici. Mais je ne suis pas encore mort. 

 

 

Dans son quartier de La Banane, à force de recommencer son occupation de l’espace, il finît par agacer à cause de sa présence visible et centrale. Ces cités, bruyantes et en désordre apparent, avec les allées et venues des clients, vendeurs, enfants et des familles, fonctionnent selon un ordonnancement réglé. Toute perturbation risque de perturber le trafic, les fous qui ne se sont pas déclarés risquent quelque chose. L’étrange, l’inconnu sent à leurs yeux le flic, le juge, l’hostile. Personne ne se plaignît au gardien, d’autres autorités ici régissent l’ordre social. Et si l’on reproche aux inquiétantes présences de déranger les mamans, êtres sacralisés, celles-là ne sont que prétexte à la défense de la seule chose vraiment sacré, le trafic. Sa bizarrerie attira sûrement une remarque auprès de quelque autorité et cristallisa une détestation qui ne devait pas venir sans conséquence. Toute entreprise compte dans ses rangs, dans cet immense open space de la cité, ses zélés exécutants. Mais, dans le cas de Merville, c’est par le danger qu’il pût assumer plus sereinement sa place, donner un sens plus clair à son projet. 

 

Les petits, envoyés ou agissant en toute autonomie, vinrent le voir, secouèrent son tancarville, le bousculèrent et le menacèrent. Ils ne détruisirent rien, laissèrent en suspens son activité, l’avertissant que la prochaine fois et Merville comprenait qu’il n’y aurait pas de prochaine fois, que d’une manière ou d’une autre, il ne pouvait y avoir de prochaine fois. Les petits effectuent souvent les sales besognes qui exigent le déferlement d’une violence physique. On les donne au massacre parce que, inconscients de la mort, se déchaînent inconscients, ne concevant pas la mort, ils ne perçoivent ni les confins du bien, ni le début du mal. Pourtant, eux-mêmes, se continrent, quelque chose de Merville attirait pitié et inquiétude. Et ça semblait vraiment mal de l’abîmer. 

 

Ils n’en sentent pas la mince bouche froide comme la surface d’un lac gelé. (merville à propos des petits)

Merville, se préparait à partir, il n’était pas encore l’heure qu’il s’était fixé pour son départ, il attendait que la nuit et le jour se séparent, il attendait la formation de cette ligne pour retourner chez lui, en décrochant soigneusement chaque feuille. Il n’avait pas encore plu depuis qu’il avait commencé son affaire et ignorait comment il réagirait à ce moment là. Comme sur le reste, il improvisera, ailleurs, puisque c’était la dernière fois. 

 

Mais, les petits, agissant en harceleurs autonomes plus qu’en policiers missionnés, se firent sermonner par Oumar qui assista à la scène, amusé d’abord. Remarquant que quelqu’un avait fini par s’intéresser à ce type inconnu à qui il voulait parler mais dont il repoussait le moment. Oumar tenait le four et légiférait sur la violence permise et les circonstances de son exercice ; lutte pour le territoire, mauvais payeur ou trafic non autorisé par lui. La violence n’existe qu’en proportion de ce type d’évènements. 

 

Merville n’entrait de toute évidence dans aucune de ces catégories et Oumar n’allait pas tolérer que l’on brutalise ce certes perturbateur. Oumar hurla en direction de Merville et des petits, une voix grave, menaçante, une voix de méchant de films se dît Merville qui se demanda si elle avait été travaillée pour comporter ce filtre, Merville n’écouta pas, accéléra ses rangements croyant que le cri pouvait lui être destiné et…il ne préférait pas fâcher une telle vocifération. Eh, vous, vous les petits bougez pas. leur intima Oumar. Ils se figèrent, coi, tête basse, en quelques foulées il était près d’eux. Dans un chaos de voix aigu, indiscernable du chant des perruches à collier, ils voulurent parler. Oumar exigea le silence et s’excusa auprès de Merville en même temps qu’il exigeait des petits qu’ils s’excusassent.  

Oumar lui demanda s’il voulait fumer quelque chose, les petits blâmaient en chuchotant celui des leurs qu’ils estimaient responsables de cette pénible situation. 

Merville lui dit une clope. Oumar, pas autre chose ?  Juste une clope. Moi c’est Oumar, moi c’est Merville. Bizarre ton blaze. C’est…mon nom d’artiste. Ah ouais t’es un artiste. Une canette tu veux une canette ? Et, et, il interpelle les petits, allez lui chercher un oasis et un paquet de garot…Tu lui dis que c’est moi qui t’envoies. Eh posez pas trop de questions Il hausse la voix, tu demandes le Hall B, tu lui dis que c’est moi qui demande. Wallah je vais vous enculer Faut leur parler comme ça. 

Ca va ? Sinon ? Quand même on te voit en bizarre ici. Non, non t’inquiète. Ca vient d’où ? Euh d’ici. Tu vis à la Banane ? Oui depuis cinq ans ? Cinq ans ? On t’a jamais vu. T’es sûr tu mens pas le reuf ? Non, non. Et si on t’embrouille tu dis que tu connais Le Maire. devant son regard vide, Oumar ajoute. C’est moi Le Maire mon gars. Oumar met rapidement fin à l’échange. Faudra qu’on reparle toi et moi.  

Les petits reviennent avec un paquet de cigarettes, essoufflés, ont manifestement couru pour rentrer dans les bonnes grâces du Maire qu’ils cherchent du regard en arrivant. Merville leur dit il est parti Merville leur demande et l’oasis, et Monsieur désolé, il nous a pas donné de thunes Le Maire. La nuit tombe. Merville replie son tancarville. Les petits proposent de l’aider. Il leur demande vous connaissez la poésie ? Ils murmurent entre eux…eh chelou le ieuv. Il leur demande de les suivre avec le tancarville, il garde sur lui les feuilles. Désolé monsieur hein. Il leur fait un peu peur, maintenant, avec son attitude étrange et taiseuse et l’ombre sévère du Maire qui les le garde.

Merville pense à toutes les tentatives de médiation culturelle qui flottent dans l’époque, au cinéma Le Melliès qu’il connût à Grenoble adossé à la pire cité de la ville, les théâtres de la banlieue parisienne, qu’investissent acteurs, actrices et parisiens. Dépourvus de tous les administrés locaux. Il se dit que tiens, son tancarville, ici, sa place, il est comme une MJC. Pour l’instant il n’a rien à proposer d’autres que son même acte, son même geste, dont il conçoit un peu mieux que la création, cette production symbolique, doit toucher physiquement, un public et de là naît une réaction chimique. Encore un pas de plus, se dit-il ce soir là. Un pas de plus. 

 

4 mars 2026

Chapitre 8 - Le Chien Ariane - Brouillon v2

Chapitre 8 Le Chien Ariane - Brouillon V2

 

 

Le Chien doit retrouver La Fil, qui oscille entre ce pseudonyme et son prénom, Ariane. Elle s’est choisie ce nom pour plusieurs raisons, dont l’une très évidente, en référence à l’une des perdantes des mythologies, elle se l’est choisie aussi, par volonté de se dégenrer. Je me déhanche, comme elle soutient, dans ces noms. La Fil, fils, fille etc. Introuvable.

 

Ariane , ancienne élève des Beaux Arts, a, dit-elle, cinquante ans, quand elle en a évidemment, aujourd’hui encore, vingt de moins. Depuis qu’il la connaît, depuis que tout le monde la connaît, elle a cinquante ans, coquetterie inversée ; coquetterie quand même.

 

Elle cherche, comme tous ses contemporains, à sortir l’art de l’ennui et de l’illisibilité gratuite. A chaque lecture publique d’un poème elle observe livide 

la terrible torpeur qui saisît l’audience et à laquelle son dégoût seul lui permet de résister. La nausée stimule autant que la caféine. Un poète, dont elle appréciait l’écriture, se sentit le dernier des rebelles en entrant dans une galerie et proférant, ça a déjà été fait, tournant infiniment sur lui-même. Or, oui, ça avait déjà été fait. Dans un autre sens que celui qu’il imaginait, lui qui, railleur, ne commentait que les oeuvres exposées sans se prendre lui-même comme sujet de l’observation et voir, qu’avant tout, il était l’inculte objet de sa saillie. 

 

Symétriquement, les artistes emploient la littérature, nouent des mots entre eux, prennent le geste artistique d’écrire pour le contenu textuel qui en résulte. Alors ils associent à un objet plastique un texte ridicule d’outrance et d’emphase, elle pense à ce long texte de Hyper Violet, artiste novateur, jouant avec le spectre de la lumière et la fréquence du son, pour perturber les sens de chacun et, par le mélange des deux spectres, perturber à ce point le spectateur, qu’il expérimente le prologue de la synesthésie. Cet artiste, hélas, voulût ajouter la littérature, le poème à son oeuvre. Il en ressortit ce triste et naïf effort, qui convainquit un peu plus Ariane de la nécessité d’une autre recherche. L’artiste d’un côté, croît absolument à la puissance de son geste et croît qu’écrire n’est qu’un geste, une activité pratique et manuelle, que la poésie suivra, naturellement, comme dans un moule où l’on verse un métal fondu. Mais leur maîtrise du geste artistique ne présume de rien d’autre que de celui-ci. A l’inverse, les écrivains, parce qu’ils lisent et écrivent, croient dominer toutes les formes symboliques et toutes les manifestations physiques, qu’il ne s’agirait, alors, plus que de mettre en chair. 

 

Ces deux groupes ne communiquent pas, s’ignorent tout à fait, par crainte du métissage ils choisissent la fin de la race plutôt que la perte de la particule. 

 

Leur seul point de contact, pour l’instant, tout insuffisant, se tient sur la scène des théâtres, le dramaturge et le metteur en scène fonctionnant, eux, en un espèce de binôme qui rapproche le texte d’un faire ; le geste d’un dire. Le théâtre essaie de se tenir en même temps du côté de la performance et du texte…mais le théâtre finit trop souvent par traiter l’hors texte comme son accessoire, comme le costume des acteurs ou leur micro.

 

Il y eût dans l’histoire de ces moments de foudre et de violence, le cri Karawane dont elle voudrait porter comme une eau précieuse, venue d’un puits tari — mais eau capable de foisonnantes récoltes — le son jusqu’à nous, jusqu’à eux. 

 

Si elle voulût connaître Le Chien — le rencontra il y a quatre ans — ce tînt au double motif d’un pseudonyme aussi étonnant et de sa diction-dédiction, dont elle lut sous la plume de A.R (dont elle ignorait alors qu’il se confondait avec Le Chien) la théorisation, dans la revue Matéri-eau, distribuée par lui-même aux Beaux-Arts. A.R concluait son article par cette phrase provocatrice : Goebbels aussi écrivait de la poésie qu’accompagnait une note de bas de page avec quelques vers du poète 

 

Il reprochait aux écrivains leur panne créative, leur obsession du livre en Codex et de sa publication au lieu d’informer leurs livres de ce que d’autres scènes peuvent et font. Il détaillait, dans l’un des plus longs paragraphes de la revue, une « représentation poétique » qui se voulait feu et volcan et n’était la cendre d’aucun feu, la fumée d’aucune éruption. Dix jeunes filles assises dans l’herbe lisait de la poésie, simulait le rite païen de la naissance du Printemps. Certaines dansaient. D’autres s’appuyaient incantatoires sur un texte programmatique, la puissance des femmes, nous sorcières, le bûcher, mères et faiseuses d’anges.
Et ce n’était pas bon, méconnaissait les performances érotiques et violentes de Fluxus et trahissait Isadora Duncan à laquelle, implicitement et trop explicitement, elles se référaient.
Mais, en lisant la conclusion de l’article Ariane comprit qu’il visait, symétriquement, les artistes qui s’occupaient de littérature. D’où, la conclusion : Goebbels aussi écrivait de la poésie.

Je suis cet esprit qui nie,
Grand Prêtre des profanes, Prince des mensonges.
Votre maison est fondée sur mon roc ;
La vérité chante ; désormais je renie mon coq.
Mâle de cette marche, je rejette tout,
Dépouillant mon Pierre pour habiller Paul.

 

Elle trouva ensuite le petit traité qu’il rédigea à ce sujet, s’amusa de sa pompe et aussi de sa pertinence. Le Chien, alors, ne défendait pas la poésie-pratique et pratique de la poésie. Lorsqu’il mettait en compétition le silence scolaire et sa poésie participative. Il concentrait sa théorie sur la domination du bruit blanc, projeté par d’énormes enceintes. Il y décrivait une de ses tentatives Une pluie de feuilles blanches tombe du plafond. Au contact de la chaleur des mains, elle révèle le poème de René Char. 

 

Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, 

exaltaient sa puissance contenue.

Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes,

 puis, fatalement, il parlerait.

J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance.


Pas mal, s’est dit Ariane en lisant tout ça.

 

Ils ont eu leurs accrocs. Après avoir assisté à sa perf l’an dernier « Rage-istan » pendant le printemps des poètes, elle se précipita vers lui. Le Chien, la voit arriver au stand qu’il tient, avec son air d’altesse, bien malgré lui pris, à force de s’asseoir sur des trônes, elle lui dit, on joue le prince ? Elle le félicite d’abord, comme si pour s’approcher et qu’il ne s’effraie pas elle lui devait quelques ruses, puis se saisit de son col de chemise et commence à grincer des dents tu crois pas que y a un problème ? Il lui répond calmement Dis-moi, pas tellement étonné de cet esclandre, il la connaît, après tout, il met ça sur le compte de l’alcool, de l’insomnie ou de n’importe quelle tragédie qu’elle vécût ou s’infligea, en forcenée, la veille. Je suis pas ivre, pour éliminer son soupçon. Parfaitement lucide. Parfaitement lucide, il répond. Oh, je t’en prie garde ton esprit pour quand tu feras salon. Il dit Tu peux lâcher ma chemise…des gamins nous regardent. Oui, voilà, des gamins. On me l’avait déjà dit, je l’avais déjà remarqué, ça se sentait partout en toi, il n’y a jamais de gamines. Il y a toujours chez toi ce truc masculin, tu te rends pas compte, tu inclines tout ça vers les symboles virils. Les gants de boxe. Lui Et quoi ? mes deux mètres ? haha ? Les fleurs, c’est viril ça ? ; Tu sais très bien que je ne parle pas de ça. Il y a un truc masculin dans ta façon de faire, un truc de mise en spectacle d’un corps de mec. On a jamais entendu, je sais pas, Theodora, on a jamais entendu Angele. Tu sais pourquoi ? Parce que tes gamins même s’ils écoutaient ça, jamais ils oseraient le montrer à leurs potes, jamais ils oseraient le lire. C’est ton rôle. de choisir pour eux. Et surtout de les inviter elles. 

Oh, t’en fais pas, j’ai demandé à quoi ressemblaient tes précédentes interventions, on m’a dit qu’il y avait zéro fille sur scène. Elle prend le stylo qui sert à la dédicace, elle prend un de ses livres, elle dessine un zéro avec la pointe du stylo bille, jusqu’a percer la couverture cartonnée. Ca lui rappelle Merville, ça lui rappelle Merville auquel il n’avait pas pensé depuis…

 

Il se demande ce qu’il devient. Il se sent coupable envers Ariane de penser à un autre ici. Comme vagabonde, coupable, la pensée d’un époux qui pense à une autre, à une autrefois. 

 

Il devient quoi ? il dit ça à haute voix. Ariane arrête son geste, les curieux commençaient à s’agglutiner et elle ne se sentait pas d’humeur scénique. Son incise tombe à pic. Et les curieux quittent le lieu qui ferme. Seuls les artistes demeurent.

Qu’est-ce que tu racontes ? 
Je pensais à un mec
Qui ? 

Un type…un sale type je crois…on est toujours un peu redevables à des sales 

types non ?


Tu veux lancer une femme qui a grandi entre les années 2000 et maintenant sur ce sujet ? Tu veux lui parler du bien que nous ont fait les sales types ?
Excuse-moi…Je pensais pas à ce genre de sales types.
Tu ne sais pas le genre de sales types dont on parle.

En parlant de sale type…Ariane voit Jean dans un coin de la salle en train de discuter avec une jeune fille. Le Chien suit la direction de son regard. 

Ah oui, lui…je l’avais rencontré quand j’ai publié mon premier texte. J’ai jamais été très proche. Y a eu des rumeurs. S’il est encore là c’est que…


Non, t’inquiète, il est pas à ce point. Disons que quelqu’un qui me ressemble en tout point sauf sur l’âge l’a fréquenté, elle avait dix ans de moins que lui. T’impatiente pas. Non, il lui a rien fait de grave. Il lui a parlé, sans être lourd, sans être insistant. Il a fait un truc super baroque. Puis c’était un beau mec. D’ailleurs il a l’air toujours pas mal ce fils de pute. Genre casser une cigarette et me demander si je pensais qu’on pouvait faire du feu comme ça. J’étais toute seule, dans mon coin les mecs m’ennuyaient. Oui, je dis je, écoute, fais pas toute une affaire.
Lui il a débarqué avec son geste, son assurance. Il savait par coeur ces magouilles. Ca a pris. Je me suis laissé glisser, j’ai fondu, ça faisait du bien même. Il m’a fait du bien au début. Il m’a donné beaucoup de confiance en moi. Ca a duré trois mois, quatre peut-être, les derniers sont confus, acharnés, j’ai insisté. Puis ça c’est arrêté d’un coup. Je m’en rappelle. Ca m’énerve de me souvenir d’un truc pareil, pour un loser pareil. Ca sert à rien de s’appesantir. S’il n’y avait eu que moi…Tu traînes ensuite dans les bars, les boîtes les lieux de fête et de rêves. Tu le vois toujours avec une jolie fille et t’as toujours une copine qui te raconte à peu près la même histoire. Puis tu te rends compte que pendant que tu vivais ce truc avec lui, t’étais pas la seule au même moment. Je sais pas si tu comprends ça, toi. Pas le pire des sales types. J’ai connu bien pire, quelque part, si on en prenait la température objective et légale. Tellement pire. Pourtant, c’est par lui que je me sens la plus abusée. Y a eu des rumeurs oui. Une fille a voulu porter plainte contre lui pour viol. Le viol c’était de ne pas l’avoir rappelée, d’avoir trompé son consentement le jour où il a dit je t’aime sans penser qu’il aimait. Qu’elle a accepté des choses qu’elle aurait pas accepté sinon. Je sais pas trop quoi en penser d’ailleurs, toi t’es un mec tu trouves ça complètement débile comme façon de penser. Moi je suis pas sûre que ce soit si débile. Une femme que tu sautes parce que tu lui as promis le mariage et finalement tu la répudies. C’est pas un viol ? Je crois que si. 

Puis il est con. Y a quelque chose de profondément stupide en lui. Chaque fois que je le croise je me le dis. Il apporte rien ce mec, une fois qu’il a réalisé son tour, que tu digères l’affaire…et tu sais pourquoi ça prend du temps d’oublier un connard pareil ? Parce que les autres que t’as après sont quelque part pires, avec des défauts à peu près similaires. Bon, au moins, ils ont le même âge. Sauf qu’au lieu de te donner confiance en toi, de te donner au moins trois mois de valeur, ils te sapent, t’as l’impression qu’il n’y a pas pour eux plus grand plaisir que de blesser et se nourrir du sang éreinté qu’ils font couler. Des cons eux aussi, des blessures d’aiguille, ça démange, ça fait chier. 


Et c’est pas parce qu’on parle de lui que je t’oublie toi hein ! Va falloir qu’on discute de ton rapport aux femmes. Pas au pieu. Mais là sur ta scène. D’ailleurs, j’ai pas beaucoup entendu parler de toi au pieu.

Quoi ? tu veux qu’on essaie, il lui dit en riant.

Tu sais très bien que je suis gouine.

faut le dire vite. Pas plus tard que…enfin y a pas longtemps, tu te tapais Emmanuel dans mon pieu. Alors ton lesbianisme…oui ton les-bia-nis-me politique il t’a pas rendu allergique à la bite.

Mais qu’est-ce-que t’es con parfois…


Je sais pas c’est toi qui dis toujours le sexe est politique blablabla

 

Oui, écoute, on devient pas éthique aussi facilement. Pour toi c’est facile, dès le départ tu aimais…plutôt tu désirais du bon côté. C’est comme un religieux, c’est plus facile de naître dans la religion déjà, moi…il a fallu faire tout le chemin du baptême, qu’est ce que c’est chiant. Et puis parfois…C’est trop politique. Surtout au festival Han-Clume à Saint-Denis, un exemple comme un autre, on va pas disserter, je parle déjà longtemps comme un mec. Je pourrais te faire une carte, comme une carte de météo avec les couleurs du vent, bleu vert jaune rouge, selon le degré d’aridité politique et sexuelle là bas. C’est pas un problème de radicalité, si tu me disais, maintenant coupons tout rapports avec les hommes, j’accepterais, nous nous dirions d’émouvants adieux, puis baste. Non, c’est affaire d’arguties, de minuscules détails, d’épuisantes surveillances. L’impression d’être filmée par des mouches à merde.

Ecoute, je suis épuisé, vraiment épuisé…Il faut que je prenne en compte ce que tu viens de me balancer. Ca a été lourd, beaucoup et quand même sacrément désordonné. Tu as parlé comme les mots montaient en toi et ne me fais pas ta leçon de moi je ne suis pas écrivaine. Tu passes la moitié du temps à débattre ou à prendre la parole en public, tu excelles bien plus que moi dans ce maniement là. Bien sûr que j’y ai déjà pensé à l’absence des filles sur scène en me donnant des raisons, tu me fais prendre conscience qu’essentiellement c’étaient de fausses raisons, la peur de voir une fille se faire moquer, les injures sexistes. Tu as raison, je n’ai jamais pensé à les orienter vers les textes d’une chanteuse, une de celles que t’as citées ou à la moitié du chemin. J’aurais pu diffuser Casey. 

 

Oui j’avoue qu’a l’écoute de ton titre

J’ai chopé la courante et pété une durite

T’as beau dire que c’est un hit

Mais là faut qu’tu arrête

J’étouffe, j’ai l’impression d’avoir bouffé une arête

Les minettes du R’N’B avec leurs amourettes

Je l’aime, il m’aime et il m’a conté fleurette dans les pâquerettes

Autant m’ouvrir les veines, me faire sauter la tête

 

 

Aujourd’hui Le Chein doit la retrouver parce qu’elle tient absolument à le voir pour un projet à venir. Le Chien aime La Fil autant qu’il s’en méfie, il la trouve brutale, brusque et essaie de se convaincre que cette radicalité sert la création, qu’elle évite à celle-ci de s’embourber. Il ne s’en convainc jamais tout à fait et se reproche d’être déjà vieux lorsqu’elle l’irrite. Au moins elle bosse. La pardonne-t-elle après qu’elle l’a empêché de dormir toute une nuit de bad trip. Une fois par mois. Mon hygiène. 

 

Lorsqu’il la retrouve au Café de la Mairie, parce qu’elle adore voir Saint-Sulpice battre en neige ses oeufs (pour ce que ça signifie, se dit Le Chien, quelque chose autour des nuages entre les tours de Saint-Sulpice, il n’écoutait pas quand elle lui expliqua), elle fume et cendre dans une boîte cartonnée où brillent cinq oeufs. Elle cendre dans le trou vide et manipule le sixième oeuf comme une balle anti-stress dont on s’étonne qu’il ne se fendisse pas.

Attrape, elle lui lance, pendant qu’il s’assied à ses côtés. Il s’écarte pour éviter que ne s’écrasant il le salisse. L’oeuf s’élève va se briser. Retombe. Ne se brise pas. 

 

Plus vrai que nature hein ! lui crie-t-elle.
Je suis juste là…crie pas. 

C’est un cadeau pour toi ! ramasse-le. 


L’oeuf est toujours par terre, elle a reproduit au laser, gravant plutôt que d’imprimer, les mentions de date de ponte, de provenance ainsi que le mot PLUME. Lui donnant ainsi de près et de loin l’air exact d’un oeuf comestible.

 

Elle parle, il n’écoute pas. 


A ce moment Le Chien, la voit comme le yum, un igname violet, un tubercule d’apparence banal qui, quand on le fend, révèle une couleur mauve et étouffante. Il ne la voit pas toujours comme ça, seulement les jours où elle le provoque, comme aujourd’hui, qu’elle joue avec ses nerfs et la pâle lenteur de ses réactions tant il rêve éveillé.
Elle l’observe et ses longs cils à lui explorent et tâtonnent, elle adore le voir fureter dans le monde, par battements de paupières, elle aime imaginer le sens particulier qui capture le réel, à ce moment là, et l’image assemblée dans le cerveau qui en résulte. Elle l’aime vraiment bien.

 

A quoi je te fais penser alors aujourd’hui ? elle lui demande

A du lilas
Mytho ! Avoue que jamais je te fais penser à de jolies petites fleurs. Quand tu écris sur moi ou enfin sur ce qui est une sorte de moi, c’est toujours plutôt de la mauvaise herbe, des racines, de l’écorce quand t’es méchant. Alors, aujourd’hui à quoi ?
Le lilas je t’ai dit !

 

Et devant son insistance à n’y pas croire, il se met à la voir ainsi fleurir, la couleur du yum s’écoule au soleil, le torréfie en gouache et éclôt en autre végétal. Un tournesol mauve et jaune, une grande fleur giratoire qui s’incline, le tourbillon d’air et d’or né. 

 

Pendant, le bref moment de sa pensée, l’oeuf chancelle toujours par terre.
Alors tu le ramasses ? Elle lui demande
Il pense avoir dit tournesol à voix haute et tout honteux de cet aveu, n’écoute pas ce qu’elle lui dit. Il n’a rien dit. Alors il dit ce qu’il a cru dire, honte bue.
Un Tournesol.
Un tournesol ? T’as rien trouvé de plus extraordinaire ?
Mauve et Jaune et incliné. 

Inclinée ? Comme une soumise ?
Non…différente. Rah, pas différente comme on dit différent…ah me lance pas, non, sur le validisme ou je sais pas quoi. Et je suis perdu avec tes…tes. 

Oui, oui, elle se baisse, ramasse, l’oeuf. On a vu ma culotte tu crois ? Bon. Tu me crois beaucoup plus chiante que je ne suis quand même. Bon. T’en penses quoi ?
Certains artistes se prennent pour Dieu, toi pour une poule pondeuse. Chacun son ambition !
Dit Le Chien. 

C’est quoi le but ? Une métaphore de la femme-pondeuse. Le ventre dur comme de la pierre mais…ça résiste ? 

Alors, tu sais quand je crée c’est pas toujours politique d’une part et parfois encore moins intentionnel. Comme toute la clique surréaliste que tu adores. oui, adorais peu importe. Hier à l’atelier on avait une sorte de pâte qui se solidifiait dès qu’on lui donnait une forme. Y avait aussi le laser tu sais celui avec lequel on grave les bijoux par exemple. Et Je pensais à notre rendez-vous d’aujourd’hui. Crois pas que je pense toujours à toi non plus. Les Blancs En Neige. J’ai été acheté une boite d’oeufs et j’ai fait ce que tu vois maintenant. J’ai formé, peint, gravé. Ca a été aussi simple que ça. Maintenant j’offre. 

 

Enfin, bref, je te voyais pas pour ça. Et avec ton retard, il faut déjà qu’on parte. Amina nous attend chez moi. 

3 mars 2026

Chapitre 7 : Retour des enfers


 

Chapitre 7 : Retour des Enfers. 

 

Merville, hante sa propre vie comme si, déjà pendu, il habitait l’espace de son corps — le poumon sacrifié étendu jusqu’à tout son corps — sous sa forme de buée et de tué. Personne ne sait de quoi il vit et ainsi reclus personne ne s’intéresse guère à son sort. Il a réduit ses besoins aux plus primitifs des besoins. Personne ne sait de quoi il vit sinon qu’il vit à Paris, dans le XXème, rue des Amandiers, dans un HLM que la Mairie lui concède pour un loyer de cent euros. Plus personne ne le voit et plus personne ne saurait aujourd’hui dire s’il a été abandonné ou s’il les a abandonnés. Il n’a pas d’amour connu, ni d’amants ni d’amantes. Lui qui désirait tant semble avoir vu son désir se résorber, liquidé en même temps que son poumon. Lui-même a bien cru qu’il ne s’en sortirait pas, le jour où il décida de mourir, de mourir sérieusement, parce que ce jour advînt. Il laissa une note sur son bureau, pour que les questions que posent toujours les morts éparpillés de leur propre chef, ne s’empourprent pas de doute. Un mot laconique. 

 

C’était marrant. 

 

Il ne s’est pas tué, finalement, parce qu’il trouvait la manoeuvre trop difficile et risquée, personne ne sait la difficulté réelle à mettre en pratique son souhait de mort et son exaucement. Il crût que c’était son tour dans le long déambulement des bûchers, crémations et sacrifices. Ca ne l’était pas. La mort le rata, le bourreau tomba en panne d’essence. Il vécût.

Et la mort ne lui trouvait aucun pis-aller.
Il possédait une santé de fer, de loin, l’on eût pu croire qu’il se souciait de celle-ci au vu de la quantité de bilans sanguins, qu’il se faisait prescrire et qu’il effectuait. Son médecin traitant, qui le suivait depuis peu de temps, le prenait pour un hypocondriaque et lui disait c’est bien de prendre soin de sa santé…mais faut pas tomber malade de prendre soin !
A défaut de s’infliger la mort, il espérait la promesse de celle-ci dans la préface de l’aiguille, du sang retenu — pourquoi pas cinq litres aspirés, définitivement, se demandait-il — dans la cartouche du prélèvement, il espérait l’air contrit du médecin auquel ils étaient télétransmis, son nous allons procéder à des examens complémentaires, qui contenait, un début de condamnation, une bulle fulminée pour l’écarter de la vie. Et le médecin de ne répéter que c’est bien de prendre soin de sa santé…mais faut pas tomber malade de prendre soin !
La mort ne venait pas, son diabète, son cholestérol, ses globules blancs résistaient à toute invasion, tout autre côté. Encore jeune, lui, aussi. Mais trop intact.

 

Fermement ancré ici, à ne servir aucun but, à ne prolonger aucune phrase, devenu un éternel bégaiement, coincé à la première onomatopée, sans cris, premier caractère de l’alphabet. A répété en boucle. Ah et la suite ne venait pas. Finis ton assiette, pense à ceux qui meurent de faim. Cette phrase lui revenait lorsqu’il pensait à tous ceux qui mouraient sans le vouloir, de maladies ou du reste. Qui criaient dans les hôpitaux ne se résignant jamais, expirant eux aussi dans un Ah convulsif Il ne pouvait échanger sa place avec eux. C’était sa place. Il parlait le langage des agonisants. Et il ne mourait pas.

 

Cette stase dura longtemps. Il pourrissait. Pendant deux ans sa vie ne ressembla à rien qu’à un minimum. Parfois Merville lisait, la plupart du temps, il ne s’occupait à rien, chassait de sa tête, comme de bruyantes mouches, les phrases qui lui venaient. Son suicide avait achevé sa vie civile, pensait-il. Au moins quelque chose est mort. Puis, le souvenir de son premier échec s’évanouissant et l’inutilité de sa vie le gagnant à nouveau, irrémédiablement, il se décida à mourir encore. La feuille de papier sur laquelle il avait inscrit, en le datant, sont mot c’était marrant. Qu’il juge pathétique et juste en même temps. Aura donc une suite. Il la trouve sans peine, elle n’a pas bougé du bureau où il l’avait laissée. Et putain de difficile, ajoute-t-il à son mot. Sans discerner lui-même s’il qualifiait ce qu’avait été sa vie ou jugeait sa tentative d’y mettre fin. Il ne mourût pas. Ne tenta pas de mourir. Il sortît de chez lui, certain de ne pas mourir, il se promena au Père-Lachaise, lorsqu’il revînt, le papier toujours sur le bureau. Il ajouta un point d’interrogation, de dix fois la taille des deux phrases. Qui les interrogeait elles ensembles. C’est comme ça que l’écriture lui revient. Après ce point interrogatif. 

La création littéraire, comme un corps noyé trouve dans quelques plantes de surface, un reste d’oxygène, le remonta à la surface. Le mena vers quelque chose. Il entrebâilla la vie. D’abord, il prît prétexte de ses envies de mourir, pour continuer le mot mais il dut bien admettre qu’il ne souhaitait pas à ce point mourir et qu’il désirait pourtant fort écrire. Il lui fallait concilier ces deux impératifs. Garder un lien de ce mot avec la mort et lui permettre, tout de même, d’écrire. Il fixa une nouvelle règle, établit un dispositif qui faisait voisiner les règles sa death note.  

 

Lui qui ne sortait que par nécessité, se mit à s’aventurer dehors quotidiennement. Ses sorties se rapprochaient à mesure que l’envie d’écrire s’étendait. Il se décida à ajouter une quantité d’écriture à chacun de ses suicides, comptée par rapport à la distance qui séparait son logement du cimetière qu’il allait visiter. Onze minutes d’écriture du 4 rue des Amandiers à l’entrée du Père Lachaise. Une heure trente trois pour le Cimetière du Montparnasse s’il s’y rendait à pieds ou 39 minutes s’il prenait la Ligne 3 à Père-Lachaise, descendait à Réaumur-Sebastopol, marchait dans les couloirs du métro, rejoignait la ligne 4 s’arrêtait à Raspail, marchait jusqu’à l’entrée du cimetière. C’était son mètre.
Il pratiquait ceci sans en dévier. Lançait le chronomètre après le franchissement du hall d’entrée et le stoppait devant les barrières du cimetière. Il ne comptait pas le temps du retour dans le temps qu’il s’impartissait, ce temps, plutôt de retour à la vie, préfigurait l’écriture à venir, maturait la vie en lui. Après une sortie, la feuille remplie recto-verso, avant de décider de la suite, il titra le papier Ma Vie. Il ne pensait plus à la mort. 

 

On ne peut bien comprendre ce qui mena Merville à une telle embardée dans la vie. Comment, ces quinze dernières années, le menèrent à de paresseuses gloires, à des amours triomphants, à cet en deça de lui mais tout de même à flot. Sa vie se décomposa, filandreuse, vide, décroissant légèrement, sans pentes vives, mais toujours en direction du rien. Il avait alors déjà perdu nombre de gens, sort ordinaire des vies que les succès, les échecs, les silences écartent.

 

Puis il y eût un drame. 


Son passé, son passé antérieur, de sa pleine petite gloire d’alors, lui revînt à la figure, son temps de saletés, comme il le désignera, des actes légaux mais répugnants. Une triste aventure, il y a quinze ans, dans un hôtel avec une jeune fille, dont il se moqua épérdument. Après cette nuit à l’hôtel, par forfanterie et haine, il lui déclara, tu n’es qu’une chose.
Il n’aboutît à rien de criminel. Elle ne lui pardonna pas le rire bavard qui fut le sien à ce moment, la roue de feu, comme il le disait de toutes les anciennes bravades, le défi à l’ordre moral, cette provocation haineuse envers tout ce qu’il ne choisissait pas et, elle, s’il l’élut c’était bien pour en faire cette charpie de mots. Il laissait intacte l’humaine et mettait en miettes le prénom. A ce moment de l’histoire humaine, on autorisait ces cruautés. Ordinaires, elles peuplaient les déceptions amoureuses. D’autres barbaries remplacèrent l’ancien ordre. Comme chaque fois, des mêmes racines germent d’autres fruits. 

 

Elle n’oublia pas et lorsqu’à défaut de la loi, la morale fut prête à sévir, elle le frappa. Il ne le vécut pas plus mal que ça, cela acheva seulement un désarroi, le continua au point de silence et d’exclusion. Elle le poussa dans une autre vallée. Il serait parvenu, plus tard, à ce même ravin, il n’en doutait pas. Au moins, il peut maintenant donner une date.
Ce n’était ni grave, ni bien, ni mal. Advenu, il considérait sa navigation à travers ceci. Rien de plus. Or, radeau déjà bien désabusé, rondins de bois si mal attachés, qu’il accepta de s’échouer plus définitivement. A ce moment là, la plupart de ses anciennes affections s’étaient déjà disloquées, Le Chien, ne lui parlait plus qu’une fois par an, dans une de ces amitiés de faire-part qui, de plus en plus anonymes, finissent par ne porter plus qu’une signature photocopiée. Le reste de sa bande se décomposait autrement sans qu’il ne soit besoin de s’appesantir. Seul Le Chien s’en sortît. Le plus mauvais de tous. 

 

Merville voulût d’abord se venger, compta ses forces et plutôt que de s’embarquer dans une équipée perdue d’avance ou à quel prix, il renonça, se retira en se demandant, tout de même, si assez prêt et assez fort, il ne fera pas payer l’injustice — la part injuste — qu’il vécût. Il pense que si. Pour l’instant, dans son oubli personne ne se mêle de lui. On le croit perdu et, en effet, on accentua par là son souhait de mort, on ne le provoqua pas. Quelques uns lui reprochèrent un chantage au suicide, il, pourtant, confirmait seulement une nature profonde. Quelque chose, en remontant le fil de ses nerfs, de toujours présent. Il tomba amoureux, plus jeune même, d’une fille qu’il sentît en sa même communauté, elle s’appelait Margot, sauta du 9ème étage à neuf ans, atterrit sur la terrasse des voisins, dissimulée à ses yeux. Cette fille, elle aussi, vivait tuée. Comme lui, déjà, depuis sa naissance. Aussi. Il pense à sa mère qui devant son manque d’appétit rappelle qu’il naquît pesant à peine deux kilos six cents. A peine valable, entend-il, par là. Quand de plus petits tiennent, plus longtemps, placés en couveuse. 

 

Il croyait ou pu plutôt se plaisait à le croire que sa vie était finie, sans besoin de l’horodater dans quelques parages de quelque échec, douleur ou mépris. Se plaisait à croire qu’il ne vivait aujourd’hui plus que dans autrefois, que pour tout présent seuls demeuraient ses souvenirs, son anéantissement. 

 

Avec l’irruption de Ma Vie
Merville commençait à changer, à considérer maintenant qu’il existait d’autres débuts dans une vie, même menée chaotiquement comme la sienne. Lorsque ces idées, puisqu’elles ne le saisissaient pas ici pour la première fois, survinrent autrefois, il les chassait au motif que c’était trop tard. Or, maintenant se dit-il, il n’est jamais trop tard. Il pense à Maurice Fourré, qui publia à 73 ans son premier ouvrage, la nuit du Rose-Hôtel. Merville, tomba dessus par la citation de Butor « La confiserie que nous tend Fourré est semblable à celle que fabriquent les Mexicains pour leur carnaval, tout entière de sucre scintillant mais ayant la forme d’un crâne. ». Le livre n’est pas si bon se désole Merville ; certes il ouvrit (et la clôturera, elle ne comptera qu’un ouvrage) la collection Révélation, d’André Breton. Il pourtant se reprend, puisque ce souvenir ranime surtout son envie à lui, son courage à lui, ce monde de possibles qui engloutissent et dissolvent le néant. 

 

Merville ne se laissera plus tuer, mais il y a loin avant de revenir des enfers. 

 

 

 

2 mars 2026

Théorème de la Diction-Dediction - Concept du Chien

Théorie de la Diction-Dédiction : Pour une Poétique de l'Abandon Vocal

Définition liminaire :


La diction-dédiction désigne un régime particulier de la voix poétique où l'acte de proférer le verbe (la diction) est simultanément vécu et signifié comme un acte de déréliction. C'est l'art de parler depuis le fond de son propre abandon, une élocution qui puise sa force et sa mélodie dans la conscience aiguë de sa précarité et de son isolement. Ce n'est pas le silence du renoncement, mais une parole qui fait de son propre naufrage la condition de son émission.

 

  1. Archéologie d'un concept : L'entre-deux du Verbe

 

La diction-dédiction trouve son origine dans une faille ontologique du langage. Si la rhétorique classique pense la diction comme l'achèvement du discours (actio et pronuntiatio), la diction-dédiction en est la version négative et tragique.

Elle naît de l'impossibilité d'une coïncidence parfaite entre le moi profond et le langage social. Le poète en diction-dédiction est celui qui, ne pouvant habiter pleinement la langue (car elle est toujours, en partie, celle de l'Autre), l'investit d'une présence fantomatique. Dire, pour lui, c'est d'emblée se dé-dire, se retirer de ce qui est dit.

On pourrait y voir une forme de "malédiction de la diction" : plus la formulation est belle, plus la diction est nette, plus elle creuse l'écart entre l'expérience intérieure (chaotique, dérélicte) et sa manifestation extérieure (ordonnée, esthétique). La délectation que procure le poème au lecteur (ou à l'auditeur) naît alors de cette tension même : la beauté formelle est le tombeau sonore d'une douleur muette.

 

2. Le Manifeste de la Diction-Dédiction : Une esthétique de la ruine

 

La diction-dédiction obéit à quatre principes fondamentaux :

Le Principe de l'Abbé Raté (A.R) (détourné) : "Le soupir est le commencement de la parole." La diction-dédiction commence là où le cri (la déréliction pure, indicible) rencontre le langage articulé. Elle est la forme supérieure du soupir. Elle ne cherche pas à exprimer l'abandon, mais à être l'abandon en train de se vocaliser.

L'Anamorphose Phonique : La souffrance n'est pas le sujet du poème, mais sa texture sonore. Les assonances sombres, les rythmes brisés, les hiatus volontaires ne sont pas des ornements ; ils sont les stigmates acoustiques d'une psyché en déshérence. La voix du poète est une voix qui porte les marques de l'abandon, comme une vieille photo porte les marques du temps.

Le Paradoxe de la Présence : Plus la voix est présente sur scène (dans la diction théâtrale ou la lecture publique), plus elle doit signifier l'absence ontologique de celui qui parle. Le poète est un revenant de lui-même. Il parle, mais il est déjà ailleurs, dans les limbes de la déréliction. Sa présence physique exacerbe le sentiment de son absence intérieure.

La Délectation Morose (réhabilitée) : La jouissance esthétique procurée par ce type de poésie n'est pas une joie simple. C'est une délectation paradoxale qui consiste à goûter la beauté douce-amère d'une chute sans fin. Le lecteur/auditeur est invité à une communion dans l'inconfort, une reconnaissance de la précarité universelle à travers le filtre du beau.

 

3. Figures et modes de la Diction-Dédiction

 

On peut en distinguer plusieurs manifestations :

La Diction Clystérique (ou le cri contenu) : La voix est au bord de la rupture, tenue par une discipline de fer. C'est la diction tragique par excellence. La force de l'émotion est décuplée par la rigueur formelle qui la contient.

La Diction Elliptique (ou le silence habité) : Le poète dit peu, ou dit par fragments. Les blancs, les suspensions, les vers non finis sont les véritables vecteurs de la déréliction. La diction se retire pour laisser entendre le bruit de fond de l'abandon. C'est la poésie de la rature et du non-dit.

La Diction Palimpseste (ou la voix hantée) : En parlant, le poète laisse entendre qu'il cite une autre voix, perdue, antérieure. Il parle à travers un fantôme. La diction devient alors un acte de deuil perpétuel, où chaque mot est une relique vocale.

4. La critique comme acte de Dédiction

 

Lire un poème en régime de diction-dédiction, c'est pratiquer une lecture-déliction. Le critique ne doit pas chercher le "sens" caché, mais se laisser imprégner par cette qualité particulière de la voix textuelle. Il s'agit d'entendre, sous la mélodie de la phrase, la vibration sourde de la perte.

La diction-dédiction est ainsi une éthique de la parole : elle nous rappelle que toute énonciation est un acte risqué, une traversée du vide, et que la plus haute élégance du langage est peut-être de savoir faire entendre, dans son propre tissu, la déchirure de son origine.

 

Conclusion :

La diction-dédiction n'est pas un genre poétique mineur, mais la condition secrète de toute grande poésie. "la communication est le langage de la déchirure". Elle est cette voix unique qui, au sommet de son art, murmure : "Je parle, donc je m'abandonne."

 

 

1 mars 2026

Jean - Chapitre 6

intégral ici (en version plus définitive) : INTEGRALITE

 

Chapitre 6

Une fille passera, très vite, il dit une fille, précipitamment dans sa tête, il la poursuivra en pensées, quand elle entrera passage Molière. Elle, pour l’instant nommée une Peut-être, Quelques Heures, L’Attente. Jamais, espoir, durée ou cérémonie. Elle passera. Tout son amour tient dans ce moment, toute arrivée le réduira à l’état utilitaire et pratique.

Il ne baise ni par désir, ni par nécessité biologique de se répandre des flaques et de s’amoindrir. Il ne baise même pas par amour, il baise par malédiction, parce que sa vie, autrement, partout rate. Il couche pour se donner la sensation de la durée et justifier de demeurer. 

 

Il conçoit très bien ce que l’on dit à son propos, le double langage porté sur cette façon de vivre. Les prédateurs, passés de mode, certes, rejetés, exercent toujours, secrètement, dans le fin fond des organes génitaux masculins, une irrésistible attraction masculine. 


Pour sauver ces admirables forfanteurs, au lieu de : prédateur, de : sauvage, ceux-là parlent de vieux garçon ou d’éternel célibataire. Le titre de séducteur, commence, lui aussi, à souffrir de malaise, infecté par son temps et ses pairs. Ceux qui se proclamèrent séducteurs et dont on apprend, sans surprise réelle, qu’ils appartenaient au genre des brusqueurs. Jean négocie entre ces termes et ses amitiés, un espace de repos et de vie. De chacun, peu. Il plaît encore comme, l’on dit d’un homme de 40 ans, il est encore jeune et il est vieux de tout cet encore.

 

Jean conserve des amis, il ne se réduit pas au morne idiot à quoi lui-même se réduit parfois, dans ce qu’il imagine des instants de lucidité. Ces jours semblables à ceux de sobriété de Bukowski. Lorsque le poète américain vomissait toute la journée en débarrassant son plancher des canettes de Bud écrasés, tièdes, pleines de cendres, de fond de bière et de moucherons attirés par la décomposition de l’orge. Ces jours Jean, se promet autre chose, il se vomit, se souvient des persiflages de la dernière fête chez ce couple d’amis, leur grand appartement du douzième arrondissement de Paris (peuh, le douzième médisent quelques jaloux provinciaux, exilés de Paris après la naissance du premier enfant). Matthieu, le père, souffle assez fort à Cédric, une sorte de Cédric, un type au visage de Cédric - bois édulcoré pensé Jean - un mot dur et âpre à destination de Jean. Jamais personne ne s’accoutume à ces pointes malfaisantes. A force, Jean, malgré l’angoisse qui souvent le torture, les qualifie de représailles, le coût de la liberté. A quoi il ajoute, les jours de détresse, de méditation, de promesses ; de paresses. Parce que Jean ne revendique aucune excuse, ne se réclame d’aucune maladie mentale. Paresse, lubricité, cruauté. 

 

Jean, plutôt que changer, s’accable. Jette à bas ses croyances et ses justifications intérieures, il met à sac sa propre âme et l’avenir obvié, que seul un mortel couperet couperait, s’avançant, prêt à couic séparer l’homme de sa vie. Pour l’instant, pour les vingt dernières années, ça suffisait, ça maintenait.

Le reste du temps, vingt-neuf jours par mois, il prend, serrés, les virages, les poteaux, de ce jeu vain, répété, si bien qu’il n’amuse pas. Il vit d’une occupation.

Immanquablement une jeune fille apparaît et cette apparition, pour une seconde, se matérialise dans le vif éclat de l’espoir, cet autre nom du désir ; avant que le désir n’éviscère qui il éviscère. Une seconde, le monde de calculs s’effondre sur lui-même pour laisser place à une forme d’avenir. Hélas, se dit Jean à lui-même, les anges passent.  

 

 

Il vient à la rencontre de cette jeune fille, vingt deux ans, elle, Jean s’y croit, pour lui elle danse, dans ses yeux, se déroule ce petit cinéma de poche, cette actrice qui déambule, muette, pour lors, il se trouve cent cinq ans en arrière, elle débarque, il mâche dans le silence, cette fille essoufflée, expire son retard. Elle pénètre, hésitante, dans la cour du passage Molière, cherche des yeux la Maison de la Poésie qui se trouve pourtant, immédiatement après le portail. Elle jette un regard sur son téléphone pour s’assurer à nouveau de l’adresse. Elle lève la tête, regarde à sa gauche. Elle voit la Maison de la Poésie, elle ne voit pas Jean. Ses yeux semblent faire le point, s’ajuster à la réalité physique en quittant l’écran. C’est ici. Jean, chuchote, pour lui-même, c’est ici. Pour lui, ce murmure inaudible, parle surtout de sa vie, l’exploitation de son désir, le soupir soulagé d’une soirée qui ne sera pas perdue dans une vie qu’il rate avec constance.

Elle veut entrer dans le bâtiment. Hésite à nouveau, regarde à nouveau son téléphone, consulte l’heure actuelle, vérifie l’heure sur les billets. Merde, elle se dit. Se demandant pourquoi, par quel scrupule s’est-elle tout de même présentée ici. Elle alterne tous les signes de dénégation et d’incrédulité, agitée, la fine chaîne du collier à son coup tressaute.
Elle allume une cigarette, elle trépigne, hésite encore, s’asseoir sur le rebord du trottoir ou s’appuyer contre le mur, elle s’appuie, entre la porte et l’affiche qui annonce la performance qu’elle loupe. Jean la regarde sans insistance, il sait depuis longtemps observer et détailler, donner une note mentale, estimer ses chances et l’effort à produire. Il rate rarement son coup. Il a redouté, d’abord Jean, au moment du déferlement de la dernière vague féministe, de perdre ses atouts, que son adresse soit rendue inutile, inerte et répugnante. Il n’a eu besoin que de changer la couleur de ses cartes, se trouver un autre sourire, le carnassier est moins affaire de force que de souplesse. Périssent les brutes, il ne se compte pas à leur nombre. Son âge seul commence à faire obstacle. Par chance, pour lui, il ne le fait pas. Il entretient, depuis qu’il a eu vingt-neuf ans, sa peau. Ce capital que l’on possède jusqu’après la mort.

Son briquet tombe opportunément — et réellement — en panne de gaz. Jean demandera à la fille, Marine, mais pour l’instant une fille, les cheveux montés en chignon, un air pas réveillé, d’avant-veille, insomnie de révision de dernière minute ou cuite. Jean lui demande du feu, plus vieille dette du monde. 

La fumée, entre eux, servira, elle sert toujours, d’intermédiaire et de complice. A force du rejet institutionnel des fumeurs, une solidarité se noue entre eux — sauf pour le don de cigarettes.  

Marginaux, à deux doigts des salles de shoot.

Jean peut ouvrir une parenthèse ici, il le sent, un de ces jours où il sait, où tout joue pour lui. Le Chien sort tout suant de la Maison de la Poésie, il porte une chemise blanche, humide d’agitation, il tient son téléphone à la main, il filme et parle à vive allure, les mots se télescopent, incompréhensibles, puissamment projeté par sa voix puissante. Il associe des sons français, des syllabes qui n’appartiennent qu’à la langue française, des R rêches, des HA, au H aspiré. Il enchaîne sans s’arrêter, il court vers la fleuriste du Passage Molière, saisit un bouquet de sa main libre, se rue en sens inverse, continuant son cri noyé de sueur. S’interrompt en voyant Jean, le salue, prononce une phrase incompréhensible dont l’inflexion donne à croire qu’il s’avise de Comment ça va ? Puis retrouve le pas de sa course, le bruit épais de ses talons sur le pavé, la porte brusquement ouverte.    

 

Le Chien retrouve la course vers les coulisses, puis la scène, puis la lecture. 

Jean connaît à peu près le déroulé de la performance et s’attendait à quelque chose de cette nature. Le Chien improvise, il lui arrive d’occulter cette partie. Tout est affaire de décor et de flair. Aujourd’hui Le Chien, jouait pour lui, sans le savoir, il chavire un autre public, une autre émotion. Ce noeud de fumée commencé entre Jean et Marine.

Marine, étonnée, pose deux questions ensemble, qui se mêlent et s’embranchent. 

Vous connaissez Le Chien ? merde, le vouvoiement, Jean se dit Merde distance réduite ; Le Chien, distance accrue ; le Vous. 

Puis elle enchaîne : 

Je suis très en retard mais avec ça, enfin vous voyez, vous pensez que je peux entrer ? 

Jean répond non, enfin vous pouvez essayer.
Jean enrage, un peu, il emploie le vous en arme fatale, il l’envoie face au tutoiement, comme une mise à distance, non pas de l’autre, une mise à distance de tous les autres. Pour installer un étonnement rapport, un pouvoir parmi d’autres pouvoirs.
Il continue ça fait partie de la performance, vous pouvez demander à la jeune fille à l’accueil mais il reste à peine dix minutes. 

Zut, elle continue, je me suis bien trompée d’une heure, c’est bête. J’ai attendu une amie à la maison, elle avait les places, je ne me suis pas inquiétée, elle disait t’inquiète pas, puis elle s’est aperçue qu’en fait c’était une heure quinze plus tard, elle m’a dit ça, je lui ai demandé quand même la place, elle m’a dit qu’elle n’irait pas, que ça ne la dérangeait pas de me les envoyer. J’ai voulu voir quand même. Après ma semaine de partiels. Je voulais. Désolé, je parle trop. Ca m’a intimidé ça...lui

Oui, il est chamanique hein. 

Du coup vous le connaissez ?

 

 


Oui, on s’est connus, au lancement d’une revue.
Il attend la question, elle ne vient pas « Quelle revue » 

J’ai eu l’impression qu’il vous saluait

Il aimerait revenir sur cette question de revue, sa revue. 
Je prévoyais de boire un verre à la fin de la lecture avec Le Chien, je l’ai déjà entendu souvent. Là, on est plus là pour le bavardage, le vin, pas chaud (rires). Puis, par une sorte d’intutition, il se délecte mentalement, une autre séparation, un vous, Aouh-Ahouh, chantonne Jean. Le Chien, quand il passe à la télévision, grince de cette façon là. Aouh-Ahouh. Le Chien, lorsqu’on lui demande, ça arrive souvent et à cause de l’inutilité de la réponse personne ne retient, pourquoi cet aboiement. Il dit, un Canidage. Puis délaisse l’interrogation. Y compris si la question comportait plusieurs questions, confuses ou intéressantes. Aouh-Ahouh, clôture. Aouh-Ahouh, c’est en réalité le premier poème qu’il a écrit et publié. Dont il ignore s’il lui plaît encore ou pas. Qui lui sert d’hommage perpétuel à lui-même. Son Canidage.
Elle sourit.
J’adore ce poème, c’est mon poème préféré du Chien. Elle demande on dit bien : « Du Chien ». Enfin…voilà c’est le plus connu. Puis, c’est cool qu’il soit fait pour être dit ça…elle s’arrête d’un seul coup.

Celui par lequel il s’est fait connaître en tout cas ! Il vient dans la continuité de Howl de Ginsberg, dans la lecture, l’oralité, le scandale, Le Chien a voulu le reproduire en français, relocaliser la diction. Ce qu’il a fini par théoriser comme la Dédiction. D’ailleurs, tout a commencé par une faute…d’anglais. Il a cru que Howl, s’intitulait Owl, il s’en est fait toute une représentation d’un poème animal, hululant. 

 

 

le vent se lève et arrache les hirondelles aux fils.
tu ne sais l’heure ; ni si l’orage
poursuivra sa route vers Kirchberg ou dans la vallée du Hahnenbach — cela trouble à peine le cours

des heures restantes : rien ne revient. le chien repose
somnolent près de la chaise. parfois ses oreilles tressaillent,
la paupière se soulève sur le lait de la pupille, un muscle tremble

dans la patte arrière, puis tout rentre dans l’ordre. le vent retombe, l’orage
passe plus loin, à peine si un éclair a touché terre. les nuages sont
ce que furent tes yeux. ce que furent tes yeux — rien que des nuages.

 

La jeune fille balance sur ses jambes, Jean ne sait si elle s’ennuie là, s’il a débordé, ce n’est jamais facile de trouver l’exacte mesure, le moment où doit cesser de jouer le professeur. A quel point l’envoûtement, s’il a bien débuté, ne perd pas son pouvoir, où au rêve succède la somnolence.

Elle le rassure

Je ne connais pas du tout Ginsberg
Jean détourne la conversation de ces sujets intellectuels, il buterait bientôt sur les limites de son cerveau en bouillie, il le sait. Sa profondeur n’est qu’un dédoublement à l’infini de miroirs. Une illusion à laquelle il doit substituer une autre illusion ; l’ivresse à l’hôtel, bois ce que tu veux, lui qui commande le cocktail à la truffe blanche d’Alba, tout en se moquant qu’un cocktail se mêle de la truffe blanche d’Alba. Ou bien, il commande pour la fille. Peu importe ce qu’il commande, il dit je savais, tu ressemblais à cet alcool, en commun l’hésitation de la certitude, l’affirmation inquiète de soi et (une pause) le trouble (pose, profil droit) du marbre. Son discours varie mais se décline toujours sur le même modèle amphibologique de toutes divinations horoscopiques. 

Il joue ça sans risque, ne s’aventure pas dans les boissons trop amères, trop fumées, trop salées. De même pour les prédictions. Il choisit le sucré, la cerise, un peu du crépitement du sucre piquant parfois. Un équilibre amoureux. Quand ça marche, quand ça marche intensément, il oublie tous ces doutes, l’horrible remise en cause de lui, son envie de se jeter dans un feu pâle et neuf où se reprendre à zéro. Ah, le funambule. Il bande, les rares fois où il bande, quand ça tombe raide dans ses bras, quand ça résiste à dire je t’aime. Qu’il dit le premier, le prolongement du Vous enchanteur, la distinction, la séparation. Un temps.  

 

Je peux vous faire écouter, si vous voulez, attendez une seconde
Il tient enfin un lien, un contact physique, de la fumée à la main.
Il fait encore assez jour pour que la situation, soudain, ne la saisisse pas d’effroi, ne la confronte pas à l’étrangeté de discuter, là, dans le soir muet, de poésie. La nuit, selon le degré d’intimité enveloppe ou sépare ; rassure ou inquiète. Il la met à plus tard, la nuit. Il aimerait l’attendre avec elle. 

Il sort ses AirPods Pro de leur étui, change pour elle les embouts en plastique,
pour ce genre de rencontres il tient toujours à disposition ces gratuites élégances, comme le Zippo à flamme bleue et chaude — avant il utilisait les allumettes mais échouant parfois à enflammer le souffre il les abandonna —
Il lui glisse dans l’oreille droite en même temps qu’il lui demande s’il peut.
C’est un peu long, ici, il précise. Juste pour vous donner une idée, pour lier ça au moment, à l’endroit, au chien. 

 

28 février 2026

Chapitre 6 - Merville

Le Chien, s’il remonte sa généalogie pour trouver ses germinateurs, tombe, immanquablement, peu importe le chemin choisi sur Merville. Merville, qui se choisît ce nom de scène et noyade, comme il le dit, pour faire fourcher la littérature – sans monter sur aucune scène. Merville habitait un monde aquatique, ce qui plût certainement au Chien, révélé à leur premières rencontre. Lui-même, Le Chien se sentait possédé par l’eau, celle, lors de sa première naïveté des dryades, des nymphes, des naïades, de tout le premier vocabulaire poétique, qui tient, comme le comprendra Le Chien plus tard, davantage de la science scolaire, que de la poésie.

Merville, la première fois qu’il aborda, en présence Du Chien, l’aspect naval de son écriture, le fit par un mot qui marqua durablement Le Chien matéri-eau. Il ignore comment-encore, il entendit, alors que le mot s’avouait oralement, comment il en perçut la graphie. Merville marqua une pause, celle du point médian à l’oral, dans satisfait·es. Il noya le mot dans cette pause. C’était leur première rencontre, le meilleur ami de Merville étudiait le droit avec Le Chien. Rencontre ordinaire de jeunes gens bruyants, s’offrant mutuellement des verres, beaucoup d’espoirs et infiniment plus d’un langage enlevé, prêt à la révolte, qui hélas, feuillage soumis, s’effondrera aux premiers vents adultes. Matéri·eau.

Le Chien grandît à Colmar, une ville d’eau, une de ces nombreuses fausses petites Venises (Venise verte, Venise rouge, Venise fausse surtout-toujours) qui grèvent l’Europe, de villes qui ne se trouvant aucune justification intérieure, font de leurs canaux et de leurs marais – lagunes pour les plus chanceuses – des mélèzes, chênes, aulnes, pins, épicéas et ormes. Au lieu du Titien, les écoles des fausses Venises font éclore les moustiques à fièvres molles, à démangeaisons et quelques algues immobiles, comme de la vase et engendrent semblables êtres.

Le Chien, à Colmar, connaissait les triomphes habituels du beau garçon aérien et viril, ses goûts naïfs – dryades, nymphes, Daphné et Viviane le plaçaient au-dessus de ses contemporains locaux, puisque des goûts, déjà, il possédait. 
Lycéen soucieux de ses amours et de ses apparences il n’éprouvait pourtant que peu d’attirance pour la vie et plongeait mal dans les autres. Il vivait en surface de là sûrement naquît ou s’accrût, son obsession hydrique. L’auteur le plus fameux, qui le bouleversait alors – pour lequel il simulait des transes parce que pour lui la transe était la condition de l’art - était Albert Camus. Il s’en prévalût longtemps sans peine ni préjudice, y compris lors de ses premières années parisiennes. Il le citait sans cesse et se sentait affermi, loyal à la littérature, à chaque citation apprise et restituée de Camus, chaque livre plus confidentiel de l’auteur que les autres.

Merville brisa Camus. Vers 2 heures du matin, après la fermeture des bars de contrescarpe, et le dégoût, qui changea pour eux plus tard, des boîtes de nuit, Le Chien, voulût inviter la petite compagnie, ils devaient être cinq, chez lui, dans ce studio de la rue Descartes, dont il tirait fierté. Il payait un loyer deux fois inférieur à celui du marché, parce qu’il avait su charmer la propriétaire, une femme de deux fois son âge, d’alors (il avait 22 ans). Très belle. Il l’avait rencontrée en visitant un autre appartement, qu’elle possédait aussi, d’un loyer égal et d’une surface deux fois inférieure à celui qu’il occupe désormais. Il ne sait pourquoi, ce jour, sa première pointe vraiment poétique, le conduisît à lui dire, vous avez les sourcils tristes. Elle, qui n’était pas triste, spontanément, lui proposa cet autre appartement, lorsqu’elle le lui décrivît, d’abord, il se concentra sur la surface et sans besoin de calculer il sût que ce n’était pas dans ses moyens, elle le rassura immédiatement sur ce point. Devant cette femme, très belle qu’il imagina alors lubrique, il crût que quelque chose de with benefits, s’amorçait pour elle, que la contrepartie qu’elle souhaitait se voir versé, ne serait pas que pécuniaire. Il se trompait. Le garçon lui plût et l’appartement tenait un peu du taudis. Elle lui précisa, que c’était très sombre, puis, en riant, que c’était l’ancien hangar à vélo et avant, sûrement, une écurie où les ânes bêlaient, enfin, peu importe si les ânes bêlent ou aboient après tout. Très sombre, aussi, parce que l’appartement, au rez-de-chaussée donnait sur une cour exposée nord et que, de l’autre côté, l’appartement était construit contre les anciennes murailles de Paris. Que l’appartement nécessitait des travaux de la part de l’occupant. Qu’il semblait assez débrouillard, avec ses gestes vifs malgré sa grande taille – elle pensa la seconde partie sans l’exprimer. Le Chien, ne l’écoutait pas, elle le berçait, le berçait d’autre chose que cette promesse d’un appartement à 500 euros, de 40m2 près du Panthéon, ce qui aurait pu bercer tout étudiant. Il aimait regarder cette femme et détestait la sentir s’éloigner de son désir, s’être mentalement embarqué dans l’étreinte et la commune confusion des sensations. Alors, il fit une approche, lui proposa de boire un verre pour la remercier, qu’il prenait l’appartement sans le visiter si elle voulait. Ce qui comptait, pour lui, c’était de se présenter sous un jour heureux. Il avait l’appartement. Puis eu la femme. Avec laquelle il entretînt un tendre rapport, sans retard de loyer, ni pénalité affective. Le Chien, pense à cette femme, la remercie, de ce bizarre rapport il se dit que, de tout ce qu’il vécut jeune homme, cela s’approchait le plus de l’amour.

Lorsque la bande se retrouva dans cet appartement de la rue Descartes, ils interrompirent la conversation, impressionné par l’appartement, décoré non sans goût ni élégance. Le Chien tenait ça de sa mère, les étoffes, les rideaux, les tapis, les lampes anciennes et de dixième main. La conversation abandonna vite les grandes luttes politiques pour se concentrer, à nouveau, sur le sujet qui les obsédait tous alors, tous s’espérant un destin littéraire de quasi-Rimbaud. Toi, tu aimes Camus, c’est ça, lui demanda Merville. Le Chien répondit par l’affirmative, pût commencer à formuler l’éloge qu’il connaissait par cœur, commençant par la fin de son œuvre, tellement triste, il est pas parvenu à la solution, à l’amour, fauché par une voiture. Il admirait déjà Merville et espérait, par-là, sans paraître trop fanfaron, obtenir une réciproque. Pendant, qu’il parlait Merville balayait des yeux les étagères de la bibliothèque, Le Chien, très organisé, classait ses livres par ordre alphabétique, Merville trouva facilement Camus. Se saisit de Noces. Ne prononça aucun mot. Sortit de son sac un stylo plume à encore noire. Il réécrivit le titre Noces devenant Neauces. Puis déchira les pages, une à une, patiemment. Ne laissant intacte que la couverture. Le Chien ne défendit rien ni ne se défendit. Il se laissait bercer par sa violence, envoûté par les gestes brusques et assurés de Merville, des gestes qu’il ne connaissait, en lui, qu’exclusivement dans leur principe, dont il savait la théorie sans parvenir à l’exercer vraiment . Publiquement il savait dissimuler, cette incertitude, la démotivation de son geste, l’écart entre le geste réalisé, extravagué et l’intention, elle, somnolente, angoissée. Le Chien connaissait cette propriété de lui-même. Merville la perçut immédiatement, à leur première rencontre, à sa façon de se faire intéressant par poses et imitations.

Le Chien ne lût plus jamais Camus. Pas immédiatement, par orgueil, par défense de ce qu’il sent, par le devoir envers soi-même, son passé. Avant d’atteindre notre présent balbutiement, nous résistons un temps, maintenons notre croyance défaite pour feindre d’avoir changé par nous-mêmes.

Mais Le Chien ne revendiqua Camus plus que rarement, calculant le moment de tout à fait l’abjurer.
Aujourd’hui, si l’occasion se présente, Le Chien, prend la parole contre Camus. Sans se référer à Merville, il a acquis une détestation réelle pour le Camus politique, partout politique, le Camus raciste, que dénonce Kateb Yacine.
Il a déplacé la justification mais l’origine, la graine première vient de ce jour-là.
Lorsqu’il se prend à contester Camus, il revoit Merville s’acharner sur le livre, déformer le stylo plume, l’abandonnant, ensuite chez lui, la plume défoncée, les deux bords métalliques séparés, la pointe recourbée en bec d’aigle. Lors de ses performances, il lui arriva d’emprunter, puis de voler ces actes, celui-ci précisément, puis l’idée génératrice de celle-ci. Les gants de boxe en bois vernis en viennent en partie, en partie nourris par ces actes. La plume brisée ne devînt pas une relique, il s’en débarrassa peu de temps après l’esclandre. Merville aurait sûrement aimé qu’il la conserva pour se moquer de son fétichisme. Ensuite. Le Chien empêcha la prise.

Le Chien oublie Merville, le repousse loin, dans sa mémoire, dernière vaguelette de la pierre déchirant l’ondée. Merville, pierre certaine, dont l’écho meurt aussi. Meurt encore.

Il le délaisse puis l’oublie parce que Merville ne se montra pas à la hauteur, il décrût, une sècheresse envahit l’espace, puis tout brûla. Le Chien ne pardonne pas. Comme il abandonna Camus, il abandonna Merville. Il est plus difficile de quitter un corps physique, un souvenir réel. Il y parvînt. Le Chien ne serait pas devenu le Chien sans Merville. Si Merville avait été une femme, il aurait pu écrire un livre Sans Merville. Nous écrivons difficilement sur autre chose que les veuvages amoureux. A l’admiration et la jalousie manquait le désir, la pulsion sexuelle, l’inoubliable torture de l’obsession physique, nue.

Merville pense aussi au chien, il pense au mépris qu’il ressentait et comme ce mépris avec les années, le mouvement de cette roue, inversa les termes, comme ces calendriers sculptés dans des pierres rondes, qui changent l’envers pour l’endroit.
l’effort de chacun se déplaça, les termes s’inversèrent. Merville en conçut une brève amertume et une courte haine. Tout ça ne dura pas, convaincu de quelque chose, en lui, d’une foi et d’une force inébranlable. Maintenant, il se sentait devoir lui prouver quelque chose, prouver quelque chose par orgueil blessé, d’abord. Puis, cette motivation changea, la pointe se dirigea autrement, elle devenait reconnaissance, direction. S’il voulait d’abord devenir pour se venger, il le voulait maintenant pour retrouver une sensation, un temps d’herbes, de soleils, de longues promenades, toutes les autres choses de la jeunesse, tous ces ébruitements, passés dans le vacarme d’un train de marchandise et de bétail.

Merville, plus souvent malin qu’intelligent, souffrit des limites que la malice porte à la création, que les détours, un jour, se paient parce que, c’est sur la longue et âpre route de l’effort que les artistes récoltent fleurs, fruits et pensées. A force de ruses, il ne parvenait aux termes des promenades que las, ricaneur et déformé.
Ce qui sauvait Merville, au-delà de la lucidité quant à son état, venait de son génie, qui se mesurait à une intuition se démentant peu, une capacité à combiner, avec peu d’éléments – diminués de son atonie et de sa paresse – des formes. Il perçait. Les années passant, le génie seul, la faculté à créer à partir de peu, ne provoquait plus de fortes impressions auprès des autres. Mais Merville ne pensait pas, alors, aux autres, il pensait à lui, à tourner contre et vers lui ce génie, à en concentrer les ondes dans une sorte de travail, d’épreuves. Il savait, il sentait que cet ouvrage s’approchait, il en sentait le souffle, l’oxygène regagnant sa rive humide. La sécheresse finira un jour.

Pour renaître Merville prétendît à la perte d’un poumon que du vide ici laissé, poetrinaire comme on mourait  aux temps d’avant potrinaire, il sculpte un lieu, bouge et bordel de la poésie. La première tentative échoua. Ce lieu intérieur se dessécha, l’esprit rejeta cette prothèse. Il revenait au désert. Dans un acte ultime de bravoure Merville fit publier au JO la liquidation judiciaire de son poumon. Il s’y reprit à trois fois avant que, distrait ou convaincu par l’insistante - répéter un acte lui donne à balancer entre le harcèlement et l’amour - demande, un fonctionnaire s’en acquitta. Il avait liquidé une deuxième fois son poumon et, en ceci, plus martyr que le poumon de Christ pleural, pleura. 

Merville désespéra-t-il jamais hésitant entre la ligne et la corde. Ne choisissant pas et donc ne vivant pas. Il se tient, au moment du récit à l’endroit de son inaptitude.

 

22 février 2026

Jean - Chapitre 4

 

T’es une bite, il se dit à lui-même, t’es une bite, une bite, pas une bite, un phallus, dressé, mou, ver de terre bâton de réglisse mastiqué jusqu’à l’absence de suc, un manche, une bite, un con, crétin, imbécile, qu’as tu fait et comment tu t’obstines vers ce rien, pas grand chose, l’éternel inutile désir, la complexification extrême de ton code ADN, au Han-Han aurait du succéder le Ouin-Ouin, lâche, tu tournes te détournes, afin de hululer tes penchants si ordinaires, t’es une bite si au moins tu prenais le courage que sais-je, une croix de Saint-André, un coup de fouet, la bite trempée toute la journée dans la cire chaude qui fait mal sans blesser, toi tu vas du han-han, le pantalon sur les chevilles, le caleçon, tu n’es même pas sûr qu’il s’agit d’un autre que la veille, tes airs, t’es une bite, tu peux bien serrer ton poing, cogner, cogner, cogner, tu rends un son bien vide, rond, creux, voilà ton empire, tes mains vieillissent, tu devines les premières taches de ton âge, tu les devines en formation, pour l’instant à l’état d’embryon, leur état ouin-ouin qui s’amorce, tu ne peux pas couper court, aspirer ou bien si tu peux à quel prix, par quoi…t’es une bite. Tu devrais saisir un canif, te l’enfoncer dans le coeur, même ça tu ne peux pas, même dans l’imagination de ton meurtre tu te choisis le petit instrument, la lame prudente, même mourir tu t’y jettes sans amour.
 

Pourtant, il a aimé.

21 février 2026

Jean - Le Chien V2

Ce soir, Le Chien, un pseudonyme, donne la sixième lecture de ses poèmes, qu’il appelle analogie, rétrospection. Jean connaît Le Chien, de loin et depuis longtemps, leur rencontre remonte à 2007, presque vingt ans. A ses débuts, leurs débuts, aimerait défendre Jean. Seulement Jean ne continua pas. Il noua avec lui, Le Chien comme avec beaucoup d’autres, une relation distante et muette, de  présence permanente et effacée. A force de répétition, de lieux partagés, des je revois les mêmes têtes, il parvînt à entretenir une familiarité, forme reconnue des intimités mondaines, telles qu’elles existent depuis probablement que les tribus d’hommes croisent d’autres tribus d’hommes, autour du premier feu, des restes éclatés de silex et de siècles.

 

Depuis toutes ces époques, ce langage se compose d’une combinaison limitée de signes, salut, ça va ? à bientôt ou, si la voix ne porte pas, c’est à dire le plus souvent, d’un sourire distant ou d’une main levée, d’un assentiment général à l’autre. Leur relation tient dans l’absence de rejet. 

 

Le Chien est résident à la maison de la poésie, c’est à dire qu’elle le rémunère et, qu’en échange, une fois par mois, au moins, il lit de la poésie, échange son temps et sa culture contre un peu, enfin, de stabilité économique. Tout le monde n’a pas les Médicis, lui dit Gleb chaque fois qu’il quitte son appartement Moscovite pour Paris. Le Chien lui répond, qu’est ce que je t’offre à boire ? 

 

Pendant le Printemps des Poètes, Le Chien organise tous les évènements de la Maison, intervient, accueille le public scolaire peu familier de la poésie — comme la plupart des adolescents — tend à élaborer une poésie universelle, joyeuse et collective. Une poésie sans limite, dont le point de départ, pendant cette semaine, bien malgré lui, parce qu’il faut bien partir de quelque part, serait la Maison de la Poésie, que la poésie, à partir de cet endroit continuerait en droite infinie, germinée en paulownia éclatante blanche et mauve. 

 

Il y croit. 

 

Le Chien, parvient, le plus souvent à quelque chose, à dire et faire dire quelque chose. ll aère son oeuvre, par ces entailles, dans l’espace souvent clos, l’entre soi, le cénacle, toutes ces habitudes enthousiasmantes des rivalités et des congratulations qui tuent. Il signe tous les écrits élaborés au cours de cette semaine A.R.

 

La poésie, pense-t-il en lui-même, se définit toujours, par son écart avec le langage pratique qu’elle veut rendre le plus inutile possible, le plus arbitrairement étranger au parler civil et marchand. Au-delà de la moue qu’inspire cette définition, il remarque que tout entre-soi, finit par faire converger son langage, sa pose, son tour en une seule manière figée, commune, utile. Alors, il signe. A.R.

Il n’oublie pas, pendant qu’il est A.R, son oeuvre, son autre identité, déclinaison, déjà d’une encore-autre identité. A.R et Le Chien entretiennent un rapport de suffisance et de dépendance. Chacun contre-poids de l’autre, mémoire et charge. Premier segment de son analogie, rétrospection. Il ne se discontinue pas. 

 

Il ne pense pas cette aération comme un jeu badin, une facilité comptable, pour respirer entre sa vraie oeuvre et la vie, il conçoit ce moment comme une surface de travail et d’exigence poétique, un rappel, pour lui, de tout mêler à l’acte créatif, le personnel, ce chatoiement de sa biologie, le dépôt des expériences, rêves, lectures, et collectif, avec les individus, le quotidien, la vie des autres exprimée par eux-mêmes, autres dans leur totalité d’autre, leur langage total, surprenant et autre. 

 

Il se veut, cette semaine là, lier la poésie, une idée de celle-ci, à son point primitif, et changer le public en acteur. Il ne veut pas renouer le social brisé, ou servir de pont entre l’institution et la vie. Cette question du lien par l’art, posée du moins en ces termes, ne l’intéresse pas, il ne la théorise pas, il affirme une ligne à laquelle il croit et comme la vague que la mer engendre, il croit que ce qu’elle emportera, ramènera et rejettera d’alluvions, de dents de profondeurs, de sang et d’algues, vaudra quelque chose et pour quelque chose. Il laisse s’exercer une force qu’il active.

 

Ainsi, Le Chien, collabore au réel. Pas plus et certainement mieux que d’autres affichant leur programme révolutionnaire, social et franchement rébarbatif.
Il sait son jeune public contraint d’être là, qu’entre eux et lui la présence la plus institutionnelle est la leur. L’Etat, l’éducation Nationale, à travers eux, fait ses devoirs.

 

La Maison de la Poésie, pendant cinq jours accueille de 16 heures à 19 heures des élèves que leurs professeurs conduisent ici pour montrer la poésie en chair, rendre le cours vivant. Entre trois et cinq professionnels du livre se succèdent sur scène. Le Chien inaugure chaque séance, seul. Une centaine d’élèves participe à chaque séance, environ trois classes de lycéen, chahutant et silencieux. 

 

Chaque jour pendant une semaine, Le Chien interpelle, dans la salle de la maison de la poésie, construite comme un théâtre, l’élève le plus distrait, le plus volontairement, manifestement distrait. Le Chien fait confiance à son flair et son expérience pour toujours trouver, parmi ces cents celui qui permettra quelque chose, l’un de ceux qui permettra quelque chose. 

L’adolescent peut refuser, mais Le Chien, encore une fois, fait confiance à son flair. 

 

L’air bravache, toujours, cependant de l’adolescent, s’efface, il s’efface y compris chez celui qui bravache tenant sa bravoure en lys éclatants — ainsi que Le Chien voit les choses, il prête à chacun, dans ses mouvements, un bouquet de fleurs, il voit les êtres humains chair et fleurs — approche chancelant de l’estrade. 

 

Le Chien entend souvent entre les dents, je m’en tape, jamais va te faire enculer. Les lieux de culture comme ceux de justice, qui rendent la justice / qui rendent la culture intimident, ils affirment la supériorité d’un espace sur l’individu, s’enrichissent de symboles, estrade, scène, noms anciens, passage Molière, magistère de l’acteur. Autant d’apprêts nimbant l’exécution et la sentence.

 

L’adolescent devient enfant, s’étend en même temps qu’il rétrécit sous le poids de l’invitation. Cordiale, ferme. Le Chien mesure deux mètres, a la voix grave, la peau sombre et des costumes couleur épicéa. Au micro qui occupe le centre de la scène, il suspend des gants de boxe rouge, vernis dont on ignore l’usage. Les gants brillent sur la scène éclairée, gants factices, de bois vernis, pour peser de tout leur poids, de toute leur couleur peinte et doubler, en une autre matière, la solennité de l’instant. Scénographie minimale, le micro et les gants de boxe au milieu, à leur droite une table de jardin, ronde, blanche, rouillée en fer forgé, un vase rempli d’eau à moitié, un bouquet de fleurs du jour, de préférence jaunes, oranges sinon, une chaise à peu près neuve, au dossier noir et à l’assise molletonnée, grise. Tout ça, pense pourtant Le Chien y voyant un bric-à-brac, un ordonnancement bavard. 

 

L’adolescent ne sait pas comment se hisser sur la scène, s’il existe un accès simple ou s’il doit atteindre la scène depuis la salle et exposer son agilité à un possible échec. Le Chien n’y avait pas pensé, la première fois, maintenant qu’il le sait il attend de voir l’adolescent hésiter, il lui indique avant qu’il ne s’inquiète, le petit escalier, à l’extrême gauche de la scène, qui mène à ses côtés. L’adolescent, emprunté, l’emprunte, reconnaissant, sans percevoir même que déjà il joue est joué, et suit l’écriture du poète.

 

A peine l’invité monté sur la scène, Le Chien s’écarte, se rend dans la coulisse, l’adolescent se tient seul, ses pensées en bataille, il aimerait trouver un mot d’esprit, plus souvent que Le Chien n’imaginait d’abord, l’adolescent parvient à réagir d’un simple Wesh, il fait quoi ou, élaborant, Il a cru que j’étais son chien ?. La salle hue, complice, l’adolescent ou le poète, huée indiscernable, touchant la situation.

 

Tout ça ne dure qu’un instant, Le Chien revient rapidement, installe la chaise, beaucoup plus modeste que celle qui se trouve déjà autour de la table. Une chaise en bois, usée, avec la paille défoncée ce que la salle ne perçoit pas mais que l’adolescent voit très bien. Le Chien s’installe sur la chaise défoncée et invite l’adolescent à s’asseoir à son tour sur l’autre chaise. Celle qui était la sienne, auparavant. 

 

Le Chien demande, encore, tu as quelque chose à nous lire ? l’adolescent, même lorsque d’évidence son téléphone contient des chansons qu’il écrit ou des bribes de ses pensées, hausse les épaules puis dit rien. 

 

Alors je te propose.

 

Le Chien ne demande pas aux adolescents de lire un texte qui leur soit étranger, il demande à l’adolescent quel est son chanteur préféré, idéalement en français. Le Chien, s’il ne le connaît pas, ce qui survient rarement tant il veille sur l’actualité, cherche rapidement sur son ordinateur, projeté en miroir sur l’écran au fond de la salle, la chanson. Le public s’en aperçoit à l’instant, ce que le public trouve assez cool ou maladroit — puis totalement et uniquement cool. Il agit de la même manière s’il connait le texte.

 

Il se tourne vers l’écran passe cette chanson deux fois, si l’on peut dire. La première fois, parce qu’il dispose d’un logiciel programmé pour ceci, sans que l’on n’y entende les instruments. Seule la voix du chanteur envahit l’espace, coule en nappes sonores, enveloppe le public, voix nette et juste, texte pur, libéré et pesant de silence. Ceci à la surprise de tous, leur ébahissement et ce silence fait de chuchotements étonnés. Puis il passe la même chanson. Sans les paroles cette fois. L’adolescent, venu ici, sur place perd ses habitudes tout en demeurant dans des lieux connus, comme si, ayant inversé longitude et latitude, en gardant exactement leurs coordonnées, il se perdait dans un espace instable, le connu-inconnu à la fois le mystère et le danger, les félins défrichées de la jungle affamée.

 

https://soundcloud.com/jonathan-boudina/audio-vocals (PNL AU DD)

 

Cette fois, Le Chien, lui demande de se tourner à son tour vers l’écran et de lire les paroles, sans les chantonner, de les lire aussi fort que possible parce qu’il doit les lire sans micro, parce qu’il est dos à la salle et qu’il faut bien qu’il soit entendu. L’enfant l’ignore, mais il est filmé en même temps et projeté en direct, sur deux écrans latéraux, dirigés vers le public. Il ne sait qu’il est vu. Au milieu du texte, qui essouffle le jeune lecteur, Le Chien, ajoute depuis son ordinateur, des bribes de poèmes, des siens, d’autres classiques. Le geste technique, maîtrisé, se remarque à peine. Les passages apparaissent à l’écran, s’intègrent sans reliefs ni accroc au texte. 


Rimbaud J'ai horreur de tous les métiers, qui coule si bien dans ces chansons, Je suis assis, lépreux, dans toutes les chansons d’amour, de rage, de trap et d’électro tous les vices, colère, luxure, L’adolescent s’aperçoit le déraillé, - magnifique, la luxure le public, moins, mais pris par la sidération du moment, il intègre sans maudire les brûleurs d'herbes les plus ineptes ces passages hors sujet. L’expérience de lecture dure environ deux minutes trente qui lui parurent, à l’enfant, des heures.

 

Bats les couilles d'l'Himalaya

Bats les couilles, j'vise plus l'sommet

Mon cœur fait « oulalala"

horreur de tous les métiers,

Crime passionnel que j'commets

Sur ton cœur j'fais trou d'boulette

J'fais tâche de sang sur le pull

brûleurs d'herbes les plus ineptes

J'désire nullement vous connaitre

Ni toi, ni ces fils de putes

Je suis assis, lépreux

J'me tire d'ici si j'm'écoute

Sang corse mélangé bougnoule

La Lune, j'l'aime plus, j'vous la laisse

tous les vices, colère, luxure

J'm'endors sous doré, sous gnôle

J'suis ni chez moi ni d'chez vous

Elle veut la bise, elle veut qu'j'la baise

magnifique, la luxure

 

 

Le Chien s’enquiert de lui, le public applaudit, le public applaudit toujours, l’adolescent, lui répond que non, ça va, que c’était facile, il ajoute quand même que c’était bizarre à des moments, qu’il ne reconnaissait pas le texte. Le Chien le remercie, lui dit de regagner sa place, il la regagne sous les vivats du public, des camarades. On est toujours célébrés pour son courage. La scène fabrique maints héros. 

 

Le Chien leur dit alors que la poésie, pour lui, c’est ça, ce moment où la langue déraille, où nos habitudes défaillent, que la poésie c’est rater une marche dans un escalier, se rattraper quand même et passer cette journée hanté par cet espace qui cet espace devient une pensée et cette pensée une phrase ou un récit. Toi, tu viens de connaître ça. J’espère. Peut-être ton premier rapport, à cette façon de faire de la poésie, proche et lointaine de celle de tes cours de français. J’espère que cette découverte te hantera, plus qu’une marche manquée, c’est vrai. Ce qui serait déjà bien, n’est-ce pas ? Après tout ce que nous en avons dit. Tes camarades te voyaient, de très près réciter ceci, ils se moqueront peut-être bientôt, n’oublie pas que tu étais là, toi, que pour toujours tu auras été là, dans ce minuscule et intense moment, tu le sais, je sais que tu sais. Au centre, au coeur de la poésie, d’une certaine poésie, de ce que j’appelle poésie que tu appelleras poésie un jour, peut-être. Le travail de vos professeurs est difficile, ici, il n’y a que le luxe, le jeu. 

 

Il retire les fleurs du vase, il les secoue, ça laisse sur le sol ciré de la scène une trainée d’eau, des gouttes fécondes, comme il se dit. Il se déplace jusqu’à l’adolescent, il parcourt à son tour son tracé pour lui offrir le bouquet qu’il tire à peine du vase.

 

Tiens, les fleurs, elles sont pour toi. C’est un petit souvenir. Avec mon livre. Tu peux en faire ce que tu veux. Tiens, donne moi un chiffre entre 1 et (il regarde jusqu’à quel page son livre va) 87. Quand l’adolescent répond 25, Le Chien déchire la double-page 25-26, il en cerne les tiges humides des fleurs qui mouillent le papier transparenté. Ca vaut plus qu’une dédicace, si un jour je suis connu…enfin tu seras connu avant moi. La salle fait ce qu’elle veut, à ce moment, s’il se sent d’humeur il demande à d’autres élèves d’intervenir, il se désintéresse de la suite. D’autres intervenants qu’il a choisi lui succède, il quitte la salle. Par politesse, les premières fois, il s’asseyait parmi le public. En plus de l’ennuyer il remarquait l’agitation maintenue dans la salle à cause de sa présence. Le Chien quitte la salle, autre chose commence, qu’il a contribué à organiser, de loin. Il invite qui veut venir, pour un salaire dérisoire, qu’il ne détermine pas et au fond il s’en fiche. Les réunions ne l’intéressent pas, la sélection de ses collègues, la plupart du temps, il s’en fout. Parce qu’il se trouve trop souvent entouré de deux groupes difficiles à supporter et qui ne se supportent pas entre eux. Les Grands Poètes et les Pauvres Poètes. Deux postures politiques dont il conspue la radicalité affectée qu’il considère comme s’imitant, se défiant toujours l’une l’autre, se définissant, surtout l’une par l’autre.

 

Bien sûr, s’il se trouve à cette place c’est qu’il la doit à quelques-uns, il le reconnaît sans peine. Pour autant il ne supporte pas les Pauvres Poètes, s’il y réfléchit un instant de plus c’est avant tout parce qu’il trouve leurs écritures faciles, passives et satis-fates. Quant aux Grands Poètes, la détestation se justifie du titre même qu’il leur attache.

Les Pauvres Poètes écrivant au ras-du-sol sans étudier ni le ras, ni le sol et encore moins l’union des deux. Il tient en haute estime quelques écrivains, une bonne trentaine, tout de même, s’il doit les compter rapidement. Plus s’il y embarque ceux dont il estime la bravoure, les tentatives sans parvenir à apprécier le résultat.

 

Au cours de cette semaine, la Maison de la Poésie met en vente les ouvrages des participants. Il s’en vend peu. Parfois aucun.

Un jour, un élève, un de ceux sur scène, lui demanda s’il streamait sa poésie. Il y réfléchit. 

 

 

Pendant cette semaine, Le Chien, change un peu la vie, la poésie et la vie se confondent, la poésie cesse de se morfondre dit jalousement Jean à l’ouvreuse, qu’il répète inlassablement, comme son seul et plus précieux mot d’esprit.

Jean ressent le besoin de raconter les allées et venues du chien, à l’ouvreuse. 

 

Jean marmonne :

 

Il se présente : je suis Le Chien, immanquablement, quelqu’un aboie dans la salle, celui-ci il le repère, au cas où, rarement est-ce celui qu’il convoque, toutefois. Parce que cet aboiement ne raconte pas assez de l’attitude intérieure de chacun, de ces jeunes gens qui cherchent à s’impressionner mutuellement et dissiper l’ennui et le malaise de leur présence. 

18 février 2026

Jean - Suite Le Chien Brouillon 1

Le Chien - Brouillon 1

 

Ce soir, Le Chien, un pseudonyme, donne la sixième lecture de ses poèmes, qu’il appelle analogie, rétrospection. Jean connaît Le Chien, de loin et depuis longtemps, leur rencontre remonte à 2007. A ses débuts, leurs débuts, aimerait défendre Jean. Seulement Jean ne continua pas. Il noua avec lui, Le Chien comme avec beaucoup d’autres, une relation distante et muette, de  présence permanente et effacée. A force de répétition, de lieux partagés, des je revois les mêmes têtes, il parvînt à entretenir une familiarité, forme reconnue des intimités mondaines, telles qu’elles existent depuis probablement que les tribus d’hommes croisent d’autres tribus d’hommes, autour du premier feu, des restes éclatés de silex et de siècles.

Depuis toutes ces époques, ce langage se compose d’une combinaison limitée de signes, salut, ça va ? à bientôt ou, si la voix ne porte pas, c’est à dire le plus souvent, d’un sourire distant ou d’une main levée, d’un assentiment général à l’autre. Leur relation tient dans l’absence de rejet. 

 

Le Chien est résident à la maison de la poésie, c’est à dire qu’elle le rémunère et, qu’en échange, une fois par mois, au moins, il lit de la poésie, échange son temps et sa culture contre un peu, enfin, de stabilité économique. Tout le monde n’a pas les Médicis, lui dit Gleb chaque fois qu’il quitte son appartement Moscovite pour Paris. Le Chien lui répond, qu’est ce que je t’offre à boire ? 

 

Pendant le printemps des poètes, Le Chien organise tous les évènements de la Maison, intervient, accueille de jeunes gens peu familiers de la poésie — comme la plupart des adolescents — tend à élaborer une poésie universelle, croissante, joyeuse et collaborative. Une poésie sans limite, dont le point de départ, pendant cette semaine, bien malgré lui, parce qu’il faut bien qu’il se trouve lui, quelque part, serait la maison de la poésie, que la poésie, à partir de cet endroit continuerait en droite infinie, germinée, comme cette fleur, la paulownia blanche et mauve, connue pour éclater comme une grenade à sous munitions. 

 

Le Chien, parvient, le plus souvent à quelque chose, à dire et faire dire quelque chose. ll aère son oeuvre, par ces entailles, dans l’espace souvent clos, l’entre soi, le cénacle, toutes ces habitudes enthousiasmantes des rivalités et des congratulations, il s’aère. Il se déplace hors de la phraséologie commune, sans perdre le souvenir, la charge, le contre-poids, de son oeuvre ininterrompue « toute » analogie, rétrospection. Il continue d’être lui-même, ne se discontinue pas d’avec Le Chien Oeuvre. 

La poésie de l’entre-soi, cette rupture volontaire, assumée et proclamée avec le langage commun, en se renfermant dans le groupe restreint des sophistiqués, redevient un langage lisse, ordinaire. 

 

Le Chien tente d’échapper à ce marais, d’autres s’en sortent avec génie, il refuse ce risque. Il suffit de peu pour se réveiller un matin en poète-sénateur et mourir pareil. Des grands poètes se moquent de lui, pour eux, qui préfèrent eau d’égout et champagne, il est déjà sénatorial.

Il ne pense pas cette aération comme un jeu badin, une facilité comptable, pour respirer entre sa vraie oeuvre et la vie, il conçoit ce moment comme une surface de travail et d’exigence poétique, un rappel, pour lui, de tout mêler à l’acte créatif, le personnel, ce chatoiement de sa biologie, le dépôt des expériences, rêves, lectures, et collectif, avec les individus, le quotidien, la vie des autres exprimée par eux-mêmes, autres dans leur totalité d’autre, leur langage total, surprenant et autre. 

 

Il se veut, cette semaine là, lié, entre la poésie, une idée de celle-ci, à son point primitif, et son public. Il ne veut pas renouer le social brisé, ou servir de pont entre l’institution et la vie. Cette question du lien par l’art, posée du moins en ces termes, ne l’intéresse pas, il ne la théorise pas, il affirme une ligne artistique à laquelle il croit et comme la vague que la mer engendre, il croit que ce qu’elle emportera, ramènera et rejettera d’alluvions, de dents de profondeurs, de sang et d’algues, vaudra quelque chose et pour quelque chose. 

Ainsi, Le Chien, collabore au réel. Pas plus et certainement mieux que d’autres affichant leur programme révolutionnaire, social et franchement rébarbatif.

Il sait son jeune public contraint d’être là, qu’entre eux la présence la plus institutionnelle est la leur. L’Etat, l’éducation nationale, à travers eux fait ses devoirs.

 

Pendant cette semaine, chaque jour pendant une semaine, Le Chien interpelle, dans la salle de la maison de la poésie, construite comme un théâtre, l’élève le plus distrait, le plus volontairement, manifestement distrait. Le corps rejetant, la bouche prête à mordre, celui qui provoque et attend d’être provoqué.

Il l’invite sur la scène, il lui demande, d’abord s’il veut venir lire quelque chose, quelque chose de particulier, question de pure forme, il ne compte pas laisser le choix à l’adolescent de refuser. Les réactions, dans un intervalle prévisible, varient. L’ambiance de la salle ou la coquetterie de l’adolescent interpellé peuvent modifier l’approche du Chien. Il n’a jamais connu de refus et à peine quelques résistances.

 

L’air bravache, toujours, cependant de l’adolescent, s’efface, il s’efface y compris chez celui qui bravache tenant sa bravoure en lys éclatants - ainsi que Le Chien voit les choses, il prête à chacun, dans ses mouvements, un bouquet de fleurs, il voit les êtres humains chair et fleurs — approche chancelant de l’estrade. 

 

Bien entendu, Le Chien entend souvent entre les dents, je m’en tape, jamais va te faire enculer. Les lieux de culture comme ceux de justice, intimident, ils affirment la supériorité de l’espace sur l’individu, s’enrichissent de symboles, estrade, scène, noms anciens, passage Molière, magistère de l’acteur. Autant d’apprêts qui donnent le pouvoir au médiateur.

 

L’adolescent devient enfant, s’étend en même temps qu’il rétrécit sous le poids de l’invitation. Cordiale et ferme. Le Chien mesure deux mètres, a la voix grave, la peau sombre et des costumes couleur épicéa. Il suspend au micro des gants de boxe rouge, vernis dont on ignore s’il prévoit de les employer contre les enfants pas sages. Les gants brillent sur la scène éclairée, gants factices, de bois vernis, pour peser de tout leur poids, de toute leur couleur peinte et doubler, en une autre matière, la solennité de l’instant. La scénographie est minimale, le micro et les gants de boxe à droite d’une table de jardin, ronde, blanche, rouillée en fer forgé,, un vase rempli d’eau à moitié, un bouquet de fleurs du jour, de préférence jaune, orange sinon, une chaise en bon état, au dossier noir et à l’assise molletonnée. 

 

L’adolescent ne sait pas comment se hisser sur la scène, s’il existe un accès simple ou s’il doit atteindre la scène depuis la salle et exposer son agilité à un possible échec.. Le Chien n’y avait pas pensé, la première fois, maintenant qu’il le sait il attend de voir l’adolescent buter devant la tendre épreuve, il lui indique avant qu’il ne s’inquiète, le petit escalier, à l’extrême gauche de la scène, qui mène à ses côté. L’adolescent, emprunté, l’emprunte, reconnaissant, sans percevoir même que déjà il joue est joué, et suit l’écriture du poète.

 

A peine l’invité monté sur la scène, Le Chien s’écarte, se rend dans la coulisse, l’adolescent se tient seul, ses pensées en bataille, il aimerait trouver un mot d’esprit, plus souvent que Le Chien n’imaginait d’abord, l’adolescent parvient à réagir d’un simple Wesh, il fait quoi ou, élaborant, Il a cru que j’étais son chien ?. La salle hue, complice, l’adolescent ou le poète, huée indiscernable, visant la situation.

 

Tout ça ne dure qu’un instant, Le Chien revient rapidement, installe la chaise, beaucoup plus modeste que celle qui se trouve déjà autour de la table. Une chaise en bois, usée, avec la paille défoncée ce que la salle ne perçoit pas mais que l’adolescent voit très bien. Le Chien s’installe sur la chaise défoncée et invite l’adolescent à s’asseoir à son tour sur l’autre chaise. Celle qui était la sienne, auparavant. 

 

Le Chien demande, encore tu as quelque chose à nous lire ? l’adolescent, même lorsque d’évidence son téléphone contient des chansons qu’il écrit ou des bribes de ses pensées, hausse les épaules puis dit rien. 

 

Alors je te propose.

 

Le Chien ne demande pas aux adolescents de lire un texte qui leur soit étranger, il demande à l’adolescent quel est son chanteur préféré, idéalement en français. Le Chien, s’il ne le connaît pas, ce qui survient rarement, cherche rapidement sur son téléphone, projeté en miroir sur l’écran au fond de la salle, la chanson. Le public s’en aperçoit à l’instant, ce que le public trouve assez cool ou maladroit — puis totalement et uniquement cool. Il agit de la même manière s’il connait le texte.

 

Il se tourne vers l’écran, lit à haute voix les paroles de la chanson. Puis, passe cette chanson deux fois, si l’on peut dire. La première fois, parce qu’il dispose d’un logiciel programmé pour ceci, sans que l’on n’y entende les instruments. Seule la voix du chanteur envahit l’espace, coule en nappes sonores, enveloppe le public, voix nette et juste, texte pur, libéré et pesant de silence. Ceci à la surprise de tous, leur ébahissement et ce silence fait de chuchotements étonnés. Puis il passe la même chanson. Sans les paroles cette fois. L’adolescent, venu ici, sur place perd ses habitudes tout en demeurant dans des lieux connus, comme si, ayant inversé longitude et latitude, en gardant exactement leurs coordonnées, il se perdait dans un espace instable, le connu-inconnu à la fois le mystère et le danger, les félins défrichées de la jungle affamée.

 

https://soundcloud.com/jonathan-boudina/audio-vocals (PNL AU DD)

 

Cette fois, Le Chien, lui demande de se tourner à son tour vers l’écran et de lire les paroles, sans les chantonner, de les lire aussi fort que possible parce qu’il doit les lire sans micro, parce qu’il est dos à la salle et qu’il faut bien qu’il soit entendu. L’enfant l’ignore, mais il est filmé en même temps et projeté en direct, sur deux écrans latéraux, dirigés vers le public. Il ne sait qu’il est vu. Au milieu du texte, qui essouffle le jeune lecteur, Le Chien, ajoute depuis son ordinateur, des bribes de poèmes, des siens, d’autres classiques. Le geste technique, maîtrisé, se remarque à peine. Les passages apparaissent sans rien altérer. 


Il aime à insérer des morceaux de Mauvais Sang de Rimbaud J'ai horreur de tous les métiers, qui coule si bien dans ces chansons, Je suis assis, lépreux, dans toutes les chansons d’amour, de rage, de trap et d’électro tous les vices, colère, luxure, L’adolescent s’aperçoit le déraillé, - magnifique, la luxure le public, moins, mais pris par la sidération du moment, il intègre sans maudire les brûleurs d'herbes les plus ineptes ces passages hors sujet. L’expérience de lecture dure environ deux minutes trente qui lui parurent, à l’enfant, des heures.

 

Le Chien s’enquiert de lui, l’adolescent, mettons pour cette fois-ci Enrique, lui répond que non, ça va, que c’était facile, il ajoute quand même que c’était bizarre à des moments, qu’il ne reconnaissait pas. Le Chien le remercie. 

 

Le Chien leur dit alors que la poésie, pour lui, c’est ça, ce moment où la langue déraille, où nos habitudes défaillent, que la poésie c’est rater une marche dans un escalier, se rattraper quand même et passer cette journée hanté par cet espace qui cet espace devient une pensée et cette pensée une phrase ou un récit. Toi, jeune homme*, tu viens de connaître ça. J’espère. Peut-être ton premier rapport, à cette façon de faire de la poésie, proche et lointaine de celle de tes cours de français. J’espère que cette découverte te hantera, plus qu’une marche manquée, c’est vrai. Ce qui serait déjà bien, n’est-ce pas ? Après tout ce que nous en avons dit. Tes camarades te voyaient, de très près réciter ceci, ils se moqueront peut-être bientôt, n’oublie pas que tu étais là, toi, que pour toujours tu auras été là, dans ce minuscule et intense moment, tu le sais, je sais que tu sais. Au centre, au coeur de la poésie, d’une certaine poésie, de ce que j’appelle poésie que tu appelleras poésie un jour, peut-être. Le travail de vos professeurs est difficile, ici, il n’y a que le luxe, le jeu. 

 

Il retire les fleurs du vase, il les secoue, ça laisse sur le sol ciré de la scène une trainée d’eau, des gouttes fécondes, comme il se dit. Il les offre. 

 

Tiens, les fleurs, elles sont pour toi. C’est un petit souvenir. Avec mon livre. Tu peux en faire ce que tu veux. Tiens, donne moi un chiffre entre 1 et (il regarde jusqu’à quel page son livre va) 87. Quand l’adolescent répond 25, Le Chien déchire la double-page 25-26, il en cerne les tiges humides des fleurs qui mouillent le papier transparenté. Ca vaut plus qu’une dédicace, si un jour je suis connu…enfin tu seras connu avant moi. La salle fait ce qu’elle veut, à ce moment, s’il se sent d’humeur il demande à d’autres élèves d’intervenir, il se désintéresse de la suite. D’autres intervenants qu’il a choisi lui succède, il quitte la salle. Par politesse, les premières fois, il s’asseyait parmi le public. En plus de l’ennuyer il remarquait l’agitation maintenue dans la salle à cause de sa présence. Le Chien quitte la salle, autre chose commence, qu’il a contribué à organiser, de loin. Il invite qui veut venir, pour un salaire dérisoire, qu’il ne détermine pas et au fond il s’en fiche. Les réunions ne l’intéressent pas, la sélection de ses collègues, la plupart du temps, il s’en fout. Parce qu’il se trouve trop souvent entouré de deux groupes difficiles à supporter et qui ne se supportent pas entre eux. Les Grands Poètes et les Pauvres Poètes. Deux postures politiques dont il conspue la radicalité affectée qu’il considère comme s’imitant, se défiant toujours l’une l’autre. Bien sûr, s’il se trouve à cette place c’est qu’il la doit à quelques-uns, il le reconnaît sans peine. Pour autant il ne supporte pas les Pauvres Poètes, s’il y réfléchit un instant de plus c’est avant tout parce qu’il trouve leurs écritures faciles, passives et satis-fates. Quant aux Grands Poètes, la détestation se justifie d’elle-même. Les Pauvres Poètes écrivant au ras du sol sans étudier ni le ras, ni le sol et encore moins l’union des deux. Il tient en haute estime quelques écrivains, une bonne trentaine, tout de même. 

 

Dans les salons, Il lui arrive de vendre des livres, que la librairie de la Maison de la Poésie vende certains de ses livres. Ce n’est pas encore dans les usages, dans leurs usages. Un jour, un élève, un de ceux sur scène, lui demanda s’il streamait sa poésie. Il y réfléchit. 

 

Bien entendu, le protocole pourrait ne pas fonctionner. L’adolescent choisi pour monter sur scène se faire& écraser par le dispositif, Le Chien aura mal choisi le gamin qui swingue de la classe et du groupe.

 

Le Chien n’a pas besoin de trouver le plus adapté, saltimbanque de la bande, il lui faut assez d’assurance naturelle, et que lui, Le Chien, avec les différentes étapes de sa proposition, le mène jusqu’au point souhaité, l’entraîne dans la direction qu’il fabrique, ces rails qu’il fait suivre sans donner l’impression de guider.

Il part du principe, toujours valide, que la légitimité nourrit l’envie, que les félicitations et les compliments donnent du courage. Qu’ils sont rares ceux qui demeureront fermés, par détermination. Au contraire, le plus fermé du fait de sa détermination, sera sur scène le meilleur témoin de son succès. C’est autre chose qui peut rater. L’infatué. Celui-ci, quoi qu’il veuille, Le Chien le déteste. Il désespère de le détester, puis s’y fait. Aucun adolescent ne le fut encore. Le poète, aussi, contient ses haines, son injustice sauf…et aucun nom ne lui vient. 

 

*(n’importe quel prénom)

 

Pendant cette semaine, Le Chien, change un peu la vie, la poésie et la vie se confondent, la poésie cesse de se morfondre dit jalousement Jean à l’ouvreuse, qu’il répète inlassablement, comme son seul et plus précieux mot d’esprit.

Jean ressent le besoin de raconter les allées et venues du chien, à l’ouvreuse. 

 

Jean dit :

 

Il se présente : je suis Le Chien, immanquablement, quelqu’un aboie dans la salle, celui-ci il le repère, au cas où, rarement est-ce celui qu’il convoque, toutefois. Parce que cet aboiement ne raconte pas assez de l’attitude intérieure de chacun, de ces jeunes gens qui cherchent à s’impressionner mutuellement et dissiper l’ennui et le malaise de leur présence. 

17 février 2026

Hypothèse

Herbe flottante, vie fourrée, l’osier un bouquet d’os et de bois, un coussin blanc, du sang, sur l’assise, douze rayons partent du regard pour se réfléchir dans le miroir et revenir dans le regard qui se révolte à son tour et se déclare lui le miroir et le monde l’image première, miroir qui lui de tout garde muet l’intégralité des traces. 

 

Sa bouche toute pliée dans la main, le garçon aux mains toujours froides serre, toujours plus fort, ses bras, son dos le lancent, les coups défensifs, tus depuis quinze minutes, commencent à faire mal, après-pendant la mort, après les dernières décharges d’adrénaline. 

 

Une dépouille souffre, sait, anticipe. Ses gaz accumulés accumulent la douleur de ceux lui succédant dans les coups, dans la prévision de la mort. 

Echo des battus battant toujours, plainte amplifiée, rémanente, avant de choir, demeure, demeurera toujours, sous son permafrost, dans la vie toujours, en acouphènes ou cancer. 

 

La mort, inspirée, frappe aux côtés des bourreaux, elle le rue lui le garçon de coups qui eux brutes terrifiées s’écartent, laissent la mort seule frapper, la mort élargissant la mort de la blême victime. 

 

Le garçon ne bouge plus, plein de sable, il ne rêve plus aux vagues, la peau demeure étrangement blanche, les coups, linceuls, l’absolvent. Il devient un plus jamais. Dans le même temps, sa mort l’habille de blanc, s’étonne de le trouver sans bleus. Passe, la mort alors tomba ce jour un fracas, la foudre et son reflux, un grand pardon. 

 

Mort sur le coup de la mort marcheuse acharnée, lui, le gravier dispersé sous ses roues, un char acharnant l’écharpant. De lui ne reste rien que l’à venir, le crissement du prêtre priant, précipité là, haïssant la mort, parce qu’il doute depuis longtemps maintenant, du paradis pour les innocents et de l’enfer pour les coupables. Il pleurera, le prêtre, durant la cérémonie, d’une émotion incertaine, les ouailles endoutées retrouveront la foi devant la foi manifeste des larmes manifestes. Il faut bien que Dieu existe, disent-ils, pour que l’homme à ses ordres, vagisse. Il doit exister beaucoup sinon, sinon, rien ne compte. Au deuil endouté le prêtre confirma dix croyants, leur réservant une place dans l’hypothèse.

8 février 2026

Des J., partie 1.

A l’endroit où la barrière de fer forgé du passage Molière, qui donne sur la maison de la poésie, la fait ressembler à un coupe-gorge, Jean se tient. Il guette, il attend, il fume, il cherche ce qui lui donnera un air et l’air tout court. Dans la rue coupe-gorge à couper le souffle Jean rêve.

Avant de quitter son appartement de la rue Quincampoix, il réfléchit à ses poses futures, aux attributs que ce jour là il devra mettre en scène. Toujours, c’est à la même chose qu’il cède, sur le portant, en même temps qu’il fume à l’intérieur, fenêtre close, sa vogue, il n’éclate jamais la bille mentholée dissimulée sous la tige, il saisit son costume, deux pièces, noir, le pantalon à la bande satinée, la veste noire, brossée, les souliers en cuir de veau qui renvoient des reflets bleus et gris. Ils aiment à les décrire, les chaussures, boréales, attendant chaque fois l’effet précédant, par là, une question que nul n’imaginait.

 

Il dispose encore du sens du trucage, un tour qui ne s’abîme pas, les générations succédant aux générations, la masse humaine toujours reproduite, mouvante, accouchant. Marée à marais, il se débrouille, respirant dans ces sous-sols, ces sous-bois. Sa main jubile encore. Souvent, prétend-il, parfois, sait-il. 

 

Jean incline son miroir, il vit dans un studio de 20 m2, dont il tirait fierté à 25 ans, qu’il se forçait à aimer à 35, qu’il dévoile tout en justifications, euh et billes mentholées écrasées à 45. Il sait qu’il ne peut rêver plus haut, son revenu de professeur certifié ne lui permettrait pas de s’acquitter, confortablement, de plus. Il dispose, par ailleurs, d’un petit héritage obtenu à ses 32 ans, cinquante mille euros, qu’il utilise méticuleusement aux fins de sa conservation : le pressing, les vêtements de seconde main soigneusement triés, la lime à ongles, les sorties nocturnes, les premières seulement, fosse dans laquelle il jette la plus naïve, dont il joue entre ses doigts, ronde gomme à la surface sèche. Jean, doit calculer d’avance, dressant trop souvent mal l’équation, la forme de la relation, le moment de la rupture, pour les rendre folles. Jean souffre parfois d’amour qui, en réalité, a la proportion exacte de son désir. Il souffre de ne plus pouvoir convoyer ses mains sur la peau nue et blanche de Sarah qui l’aimante et qui elle, déjà, n’en peut plus-en-peut-encore. Avec Sarah il manque à sa loi, celle qui veut, qu’au fond de chaque bouteille de vin, demeurasse un fond, l’imbuvable lie. Lorsqu’il échoue, il accueille en sueur cette détresse, tend et rétracte sa main, ne se lie à aucune promesse. En dénombrant les autres, il s’en tire bien, lâchant juste à temps l’ivresse, ébahissant la jeune fille abandonnée, un au-revoir-adieu, toujours au même endroit, sous les arcades de la Place des Vosges, pour incruster un peu plus dans la mémoire de la délaissée son miracle, d’autres abandonnent en injures ou en diamants, lui le fait dans le tintement du verre de Chablis, offert. Symétriquement à la première rencontre, celle d’opulence. La relation, elle se passe en des termes plus médiocres, plus chiches, mais voilà, le souvenir qu’il laisse ces deux signes de parenthèses, ouvrante et fermante. Marie, Faustine, Erika, toutes, s’y (em)ploie-t-il, se souviendront de lui, se référeront à lui par cette ponctuation. Sarah, non. 

 


Il accélère ses préparatifs, pour se rassurer, il décrit l’extension des logements de ses amis, décrit leur nouvelle masse adipeuse qui, proportionnellement, croît à mesure que les mètres carrés de leur appartement s’accroissent, à moduler des enfants nés, source de bonheur intense et de diminution du plaisir quoi qu’ils en soient, au moins en partie, le fruit. 

 

Son orgueil se situe ailleurs, les femmes, toutes celles évoquées, défumées qui, moins qu’orgueil deviennent, demeurent, obsession, maladie. Les femmes embrouillamis indépétrâbles qui ne causent ni joie, ni peine. L’amour, un passe-temps pour qui, lui, ne fait plus rien.

 

Aujourd’hui, devant le passage Molière, appuyé contre le mur, il joue l’indifférent ayant étudié et répété toute sa vie, les 25 dernières années de sa vie au moins, cette indifférence soignée. Il ne change que peu le port, adapte légèrement ses discours, il habille d’autres intonations les mêmes manières celles qui chez les tricheurs existent, pareilles, depuis le goudron et les plumes de l’ouest sauvage américain. L’ouest d’après les massacres, les feux dans le désert, les chants guerriers mutilés mille fois par l’acier des fusils, les selles en cuir ou les bêtes montées à cru, charnier de Sioux, de bisons, de terres fertiles. Jean, malgré tout, constate que le temps a trop vite passé sur sa vie, il clôt les paupières, sent le khôl lui brûler l’oeil, il vient de lire, au musée de minéréalogie, la pierre qui entrait dans la composition originelle du khôl, il aimerait utiliser cette information, trouver un endroit où l’exprimer, entre deux bouffées de sa cigarette, négligeant, l’oeil rougi.

 

Jean, par répétition, noue des amitiés et des fidélités, assez distantes pour ne rien révéler de lui, assez fréquentes pour s’obtenir des faveurs et entretenir l’illusion. La maison de la poésie. 

23 janvier 2026

Très automatique

  • Une toile de jute, ton coeur dans une toile de jute, ton corps une toile de jute, une paillasson du mauvais chanvre, les restes, ce qui reste après le passage des journaliers, des mauvais voleurs, ton coeur ça réside là-dedans, dans ce chiffon 

 

  • Très beau chiffon, très beau d’être composé de restes, tu m’envies toi…eh bien oui, on a foutu dans moi les esclaves qu’on tuait, le sang coagulait dans ma toile, puis on s’en débarrassait, mon coeur garde le souvenir de ces meurtres, tu peux me dire le coeur noir, voilà sa négritude, mon coeur, alors, dis ce que tu veux, ma peau, très fier moi de cette toile. Toi, peu m’importe d’or, d’acier, de fil de soie, choisis tes nobles matériaux, ton tissu précieux, très cher

 

  • Ahah, l’arrogance voilà l’arrogance mais je n’achète pas moi je ne revendique pas, pas toile de jute, soie coton de percale, moi, à la limite le hasard, taillé par et dans le hasard, à la table de jeu, le velours vert où je mise ton âme déjà mise en gage, tu paieras toujours plus tard, tu t’endettes auprès de ta dette qui sévère t'observe.

 

  • Ton esprit rapetissé, rapiécé, cousu de toutes pièces, fils laids pelote évidée, un patchwork, ta vie passée à prendre ce qui passait, entre tes doigts, un toi factice, il y a de quoi être fier, te voilà ne ressemblant à personne, composé d’un peu tout le monde, te chercherions-nous un centre que nous ne parviendrions qu’au trou pur, à la division par zéro. Partout en te trouvant nous heurtons le vide, le mur épais du vide, atteint à la vitesse Mach 10
     
  • Il ne t’arrive pas, toi, de trouver dans ta mémoire les vies d’autres, les vies d’autres réels, historiques, anonymes auxquels tu es lié, au nom de famille chari-varisé par les chaînes, les charrues, les traversées, les captures, les déplacements forcés, la tête coupée du chef rebelle, sans nom, d’un village reculé, dix hommes armés avec lui, les femmes taillaient les pointes de flèches, les hommes tués, les femmes, tu sais bien ce qu’on leur fait, le viol, les enfants contraints, contrariés, aimés tout de même, des enfants de pute en pire, payé du salaire de la peur, leur vie à ce prix. Tu appelles ça le vide, tu appelles ce tissu toujours sur l’ouvrage, le papier effeuillé à toute vitesse, Mac 10, comme tu dis, le colon maquereau 10 fois marquera cent fois, moque si tu veux ces tentations généalogiques, l’envie de faire remonter à la surface, de draguer le fond d’une mémoire pas transmise, pas écrite, on ne connaît pas le nom des arrière grands parents les archives sont toutes brouillées, il faut marcher dans le sable, imaginer les anciennes bâtisses, les demeures des princes, trouver dans les tombes les parures des familles puissantes, les complices du crime et les premières assassinées, toutes cousines, toutes liées à toi, la même tombe, la même décharge, excepté le roi du Maroc, ce murmure fétide dans l’Histoire. 

 

  • Tu ne m’auras pas comme ça, pas comme ça justifiant ta fausseté par ta noblesse, toi pas comme nous, toi pas d’ici, pas du vide, toi du vrai, du profond, d’un trou dans l’histoire, tu combles, tu combles tu dis, tu remues la terre des cadavres ah oui tu fais sortir de tes terres tes zombies qui te mettent à l’aise, tu les mets à table pour quelques poèmes, une conférence mais mon pauvre tu n’as que toi comme public, des comme ça j’en compte à la pelle, pas plus tard qu’hier, dans le rétroviseur du chauffeur de bus, le 29, celui de Roubaud, qui va à la porte de Montempoivre, j’en comptais sept, moins celui qui mourait parce qu’il sentait, là, dans sa peau, que tu le tuais, tu exerçais l’affreux pouvoir d’attraction de ta belle morale, de ton beau sentiment, lui vivant, tu le mettais sur le dos de ton chameau historique, il devenait poussière, tu léchais la décomposition, une encre toute fraîche. Tes cadavres, des vivants sur qui tu tires. Tu tires. Là, aussi, encore tu tires. Jusqu’à quel point tu tireras sur tes ancêtres, chevaux de trait, hongres ahanant, le mors vissé au dent, les détaches-tu jamais ? 

 

  • Au moins, quelque chose, quelque chose, tu me décomptes, fil, révolutionnaire, esclave, des professions à la pelle pour moi, autant d’identités, me voilà très gré tout aussi gai. Confondu avec toi, mon cousin toi aussi, oui, toi aussi lié aux mêmes profondeurs, aux mêmes histoires effacées, le sable pillé, toute une vie forcée foraine, regarde le ciel.
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  • une fleur qui a poussé d'entre les lézardes du béton, un sourire qui ressemble à une brèche. Des pétales disloqués sur les pavés à 6 sous. J'entends la criée, et le baluchon qu'on brûle. Myself dans un monde de yourself.
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