Jean s’aperçut qu’il ne voyait vraiment plus personne, depuis longtemps, que la ville devenait un terrain miné pour lui, ses amours et son courage s’affaissant. Sa vie consistait à se rendre aux soirées auxquelles il était invité, dans l’espoir aminci, de trouver une quatre mois, redoutant les reproches plausibles. Comme le relevait Ariane, personne ne lui pouvait vraiment rien reprocher, le scandale qui faillit le frapper n’atteint aucun sommet, la fille se rétracta d’elle-même et Jean, connût pour être espiègle, ne dégageait pour aucune sorte des virilités, mêmes secrètes, qui font régner menace et terreur. Ce que la fille elle-même dût admettre en décrivant très exactement les faits et, par le récit, se rendît compte qu’elle enrageait, plus amoureuse même que déçue et certainement pas violée.
La ville était peuplée de connaissances, il n’y avait pas d’amis, par choix, parce que la pente qu’il se choisît, ce retrait systématique lorsque les choses devenaient intenses et risquées. Comme il en fut avec Sarah, émanation de Marcella. Les deux seules femmes de sa vie. Les deux qu’il déçut. Sarah parce qu’il n’osa ni partir après avoir épuisé son philtre magique, ni rester après pour en distiller, ensemble, un autre. Il laissa mourir, statique, sa relation avec Sarah, soumise à tous les déchirements de l’immobilité.
Marcella, parce qu’il ne peut y penser, sans se souvenir qu’à ce moment là il foira et, plus encore se foira. Sa première vraie relation. Marcella. Sarah, écho lointain, point le plus bas de sa voix exténuée, de son être post-calculs. Il appela J., qu’il laissait en vu depuis longtemps, chaque fois qu’il passait à Paris.
J., qui achetait sans faire gaffe divers titres de presse en faillite, pour les faire fructifier et n’y parvenait jamais. L’origine de sa fortune demeurait mystérieuse à tous et ne découlait pas de son sens aléatoire des affaires, ses investissements toujours à rebours de n’importe quel marché, s’embourbant dans les dettes, les polémiques et les retards de paiement. Sa dernière folie en date, l’achat d’un vignoble dans le Languedoc, aux raisins tourmentés à cause de l’alternance des pluies ravageuses au printemps et du soleil d’incendie en été, ne laissant à la disposition des fouleurs que quelques minces grappes sèches comme des dattes. La vision de J., ne le menait pas à transformer ce gâchis en geste artistique, ce vin en alcool précieux parce que rare, manquant à la fois d’imagination et de sens des affaires, il coulait à peu près tout et couvrait de fissures la moindre de ses acquisitions. Il excellait pour fabriquer des ruines, accélérer les processus de délitement, ses investissements étaient des baisers de la mort et n’importe quel actionnaire majoritaire, voyant J. se pencher sur son affaire, devrait commanditer un rapide audit ou vendre à découvert sa compagnie.
J. traitait tout ceci à la fête et affirmait la réussite prochaine, son grand soir, en attendant, que tout brûle et brûlait dans les boîtes de nuit, les bougies incendiaires, sparklers et cierges magiques, figeant dans le clair-obscur, comme sous la poudre d’argent des premiers appareils photos, les visages passagers.
Un investisseur, qui se trouva là avec regret, visita le domaine en écarquillant les yeux, les pieds de vigne grillant sur place, dans l’inquiétant silence de la nature. Désabusé, calculant déjà sa perte, prêt, à l’endurer immédiatement pour ne pas demeurer une seconde de plus sur ce territoire et dans cette relation. Mais J. charmait, escroc involontaire derrière ses éternelles lunettes noires, faites sur mesure prétendait-il, auprès du meilleur lunetier, le dernier qui fait encore ça à la pince. Seigneur féodal de moindre importance, ses armes, aussi, eurent été forgées par le dernier et plus mythique forgeron. Il aurait trompé un roi.
La réputation de J., lui permettait toutefois de ferrer quelques types, naïfs, à la fortune tout aussi incertaine et qui rêvait, cette fois, de prendre la revanche sur tous ceux qui ne crurent pas en moi. Sur eux le répertoire magazines, vignoble, fête, fonctionnait à plein et expliquait, au moins en partie, les traites de cavalerie que J. signait ainsi que son rythme de vie dispendieux. Jean, ne comptait pas parmi ses investisseurs, il l’avait connu, plus jeune, lorsque tous deux jeunes hommes sortaient et séduisaient, menés ici chacun selon leur trajectoire. A cette époque J., fréquentait une jeune fille, Lia, qui publia dans la revue de Jean et qui tînt absolument à mener J., à sa lecture. J., accepta, fou de désir pour cette femme dont il ne voyait que les contours, très indifférent au contenu de ses paroles ou à ses exigences et, de la même façon que J. toute sa vie charma, Jean le charma et il lui plût, entra dans son amitié sans lui demander son avis, J. s’impose puis, à sa guise, selon les vagues de son désir, demeure et varie. La fille, depuis fort longtemps oubliée par Jean et par J., les lia pourtant, s’effaça de leur mémoire. Le poème de Lia, la fille oubliée, n’était ni bon ni mauvais.
course du pur sang à travers le bois,
les chemins vicinaux et soyeux
poil de la bête, robes et yeux
mêmes senteurs, alors bois
lui intimais-je, sa crinière
secouée, main lanière
tombe à son mors
J. le lût par amour, lorsque Lia rayonnante, lui apporta la revue et siffla d’admiration même si tout poème égalait pour lui tout autre poème et tout poème égalait toute brève de presse. Il crût bon d’ajouter les autres c’est de la merde ce qui ravît Lia qui n’en pensait pas moins. Régulièrement, peu important les compagnies, lors des triomphes collectifs, nombreux sont ceux qui veulent, en dépit de tout, se distinguer du lot. Rêve très ordinaire, touchant à tous les champs, de l’amour ou nous souhaitons toujours avoir été le plus aimé, à la course à pieds où nous souhaitons être le premier. Lia, s’inscrivait dans cette lignée et donc dans l’humanité.
Lia, pendant la soirée de lancement, lût la première et resta, par politesse, au premier rang des auditeurs. J., se tenait en retrait, près de la porte cherchait des yeux quelque chose à boire, s’absenta en faisant grincer la porte de la librairie qui les accueillait pour acheter du Jack Daniel’s sans penser à prendre des gobelets. Il bût à la bouteille avant de pénétrer à nouveau, sans la faire grincer cette fois, la porte. Lia ne le regardait pas, Jean si. J. aurait pensé qu’est ce qu’il me veut celui-ci, mais il s’agissait de Jean, jeune alors, au teint pâle, à l’ovale parfaite du visage et les yeux déjà, quoi que moins habilement, noircis de khôl. La jeunesse peut se permettre les impertinences et les imperfections que cette même jeunesse aussitôt efface ; de petits cristaux noirs se formaient dans les yeux de Jean, à cause du mascara étalé plutôt que déposé, ça ressemblait à des larmes de sang caillé.
A cette soirée se trouvait aussi, Le Chien. Sa présence du Chien ne passait pas inaperçue, avec sa grande taille et les épaules roulantes, il récita son texte sans le lire, la voix grave, lente et lyrique. Aouh-Aouh. Il partît aussitôt après avoir lu. Présence peu durable. Encore tout agi par son sens du spectacle d’alors, ce dédain qu’il imaginait formateur du prestige. Ce jour-là, chacun, débutant obsédé par son début, ne s’occupait que de sa propre gloire et chaque applaudissement se destinait, avant tout, à soi-même. Le Chien, s’épargna cette comédie mais tremblait d’excitation, il écrivît sur la conversation de groupe, sur messenger, à ses amis. Merville le félicita et lorsqu’il lui proposa de lui offrir la revue, Merville l’en remercia et ne l’ouvrît jamais.
Lorsque la dernière lecture s’acheva, Lia présenta J. à Jean, après les formalités d’usage, c’était comment, j’étais pas trop ceci ou cela. Jean reprit à l’adresse de J. ça t’intéresse pas trop la poésie hein Lia, oui, je l’ai traîné de force ici et le poème parle un peu de lui J. oui, je suis un animal et il tenta d’hennir, Lia mais non enfin ! J. elle dit ça parce que je suis jockey. J., bien entendu, n’était pas jockey, au-delà de son mètre quatre-vingt-cinq tout à fait inapproprié pour l’exercice, il lui arrivait de monter à cheval dans la propriété de ses parents et, de là sa prétention et sa réputation, concouru une fois à une course de charité qui coûta probablement plus cher à organiser qu’elle ne permît de récolter de fonds. On trouve facilement, encore aujourd’hui, en ligne des photos de l’évènement.
Il confia à Jean, après que Lia, s’engouffra dans les discussions avec le reste de ses collègues poètes, que son cheval s’appelait Maxime, qu’il pouvait ainsi monter et cravacher à l’envi, cette bête nommée d’après son ennemi le plus intime. C’est à dire, à cet âge et en ces temps, un meilleur ami prétendu et vrai rival en la seule chose d’importance pour eux, en amour.
La librairie fermait à 22 heures et Jean proposa aux participants de prendre un dernier verre dans le bar d’à côté sans vous inviter, tout l’argent de la revue passe dans l’organisation de la soirée. Et tout le monde, trop ravi de fourbir son nom au sommaire d’une revue, se proposait de lui offrir un verre. Peu importe le prestige d’une revue ou d’une maison d’édition, de façon étrange, tous les jeunes auteurs en tirent un triomphe de Nobel.
La soirée qui suivit les lectures n’aurait eu un intérêt plus que limité sans Marcella et J. Au fur et à mesure de son avancée et des verres bus, ne restèrent attablés que Marcella, J., Jean et Lia qui commençait à fatiguer et refusait par avance ce qu’elle savait que J. lui proposerait. Elle tînt bon. Tout de même. Ils parlèrent ensemble, aisément, l’alcool aidait, les conversations semaient le désordre, les voix des garçons grimpaient haut, les deux filles apprenaient à se connaître et se félicitaient mutuellement de leurs écrits. Quoi que Lia, assez ivre, avoua finalement à Marcella qu’elle n’avait rien compris à son poème, Marcella, fumant, une cigarette, plutôt que de lui expliquer ce qu’elle voulait infliger au langage, d’écartèlement, comme dans Finnegan’s Wake, lui dit que c’est parce que je suis étrangère, le français ce n’est pas facile pour moi Lia se satisfît de cette réponse pourtant incohérente et ajouta, pour la flatter, pourtant tu parles parfaitement français. Les deux garçons, projetaient déjà la suite de la soirée, quoi que Jean précisait, aussi, qu’il était éreinté. Entendant ça, Lia se tourna vers Jean pour le prévenir, il va te filer de la C. J., en rît, sortît, à cause de la lenteur — véritable — du serveur à les resservir, la bouteille de Jack. Le serveur, au plateau toujours vide, voulût s’en saisir mais J., manifestement habitué et agile quoi que ivre, s’en empara avant lui. Avant que le serveur n’eût pu dérouler toutes ses remontrances, J., confia à Jean la bouteille de Jack je te la confie, puis sortît un billet de cent euros qu’il donna au serveur. Comme ça c’est bon pour le droit de bouchon ? Le serveur en resta coi, mît l’argent dans la poche de son veston, se retourna avant de rejoindre son comptoir, un peu incrédule devant ce curieux évènement, ne s’occupa plus du tout de cette table étrange, indépendante, régie par d’autres conventions. Il avait cent balles en poche, tant mieux.
Jean, amoureux des apparences, comme depuis toujours, en siffla intérieurement d’admiration, tous continuèrent la conversation sans y faire référence. Marcella détestait voir Jean admirer le fait de ce fat, son admiration pour Jean décroissait, ce qu’elle trouvait chic chez lui, se tenant à la limite du vulgaire, basculait lentement — pour ceci et d’autres choses — vers le superficiel. La revue, encore, le retenait du bon côté, à bout de bras. Le courage d’éditer.
Marcella, lui demeurait reconnaissante d’avoir créé cette revue pour elle, fut-ce après lui avoir menti, prétendant qu’elle existait déjà. C’était ce geste d’un romantisme absolu, qui maintenait encore leur relation à flot, le souvenir perpétuel de ce qu’un jeune homme pas riche, par amour et désir, puisse mettre en marche tous les métiers que réclame l’édition et en assurer tous les coûts.
Elle le trouvait beau, ce soir-là, bien avant de boire, elle buvait bien moins que les autres en ce moment parce qu’elle s’occupait de sa santé mentale, redoutait les effets dépressogènes de l’alcool et détestait sa difficulté à jouir quand elle avait trop bu. Elle désirait Jean, tout le temps, ça aussi, ça le gardait du bon côté. Pour de mauvais motifs. Mais du bon côté.
Joli garçon bien coiffé, portant ce soir un costume à la mode de Chicago quand triomphait partout — y compris chez J. qui admirait ça pareil — le blue-jean ou le costume slim. Elle l’aimait bien, elle l’aimait d’autant mieux qu’elle le mesurait aux autres y compris Le Chien impressionnant, bourru, féminin jusqu’au bout de sa maladresse et se plaisant à jouer l’homme, ce qui répugne. J., vulgaire tout à fait, 100% vulgaire, au point d’une vulgarité qui de ne chercher à se dissimuler, possédait un fond d’élégance royale. Mais, là, à xx ans, ça ne suffisait pas. Elle allait partir.
Jean refusait de clarifier leur relation, gardant celle-ci dans un état d’amour, je t’aime, par sa haute naissance, rend scandaleuse toute définition. Se servant des imprécis devoirs de l’amour, Jean-sans-faute, se permettait ce qu’il voulait.
Les transports amoureux et les amantes transportées.
Marcella attendait un geste de Jean, pas l’un de ces nombreux gestes interchangeables avec d’autres, un geste pour elle, à elle. Elle ne souhaitait pas se marier et comprenait ici, alors, dans sa situation, le bien que ça devait faire d’échanger l’anneau de fiançailles. Regarder son doigt et savoir que ça voulait dire quelque chose en dehors des mots troubles et brouillés dont il faut démêler le sens et ce sens, s’il peut s’atteindre, à peine atteint est déjà caduc, un autre code établi, une nouvelle clé de déchiffrement.
Pour Marcella c’était sa cinquième année en France, elle sortait avec Jean depuis un an et demi, possédant toutes les qualités de sa copine, sans se sentir sa femme. Il avait fait, pour elle, plus que n’importe qui d’autre, ce dont, plus tard, elle lui sera reconnaissante, à l’aune de quoi elle comparera les autres, mais il aurait fallu que ce soit plus, plus à eux, plus pour eux. Il veillait sur son sommeil, apprenait l’espagnol, relut, corrigea son sujet de thèse, s’intéressa à son sujet au point d’en développer une connaissance suffisante pour y contribuer positivement par des observations ou des commentaires. Il la rassurait, l’écoutait intensément, elle pouvait tout lui dire, il accueillait et retenait sa parole, ce qu’elle disait, défendait était toujours important et intelligent. Il lui donnait confiance en elle.
Sauf qu’il la trompait, tout le temps. Elle l’ignorait plutôt, parce qu’il trompait d’une bizarre façon, n’ayant jamais pris l’engagement de la fidélité, se faufilant dans les silences, en lui répondant de façon bizarre certaines nuits et mettant ça sur le compte de l’alcool et ne répondant jamais à il y en a une autre ? parce qu’il y avait toutes les autres. Ca l’humiliait, ça l’humiliait au profond d’elle, d’où elle venait c’était plus grave parce que la famille, le principe de famille importait davantage. Les hommes n’en trompaient pas moins, n’en étaient pas moins violents, n’en étaient pas moins machistes, mais ils prenaient, malgré tout, un engagement moral.
Et ça, ça jouait sur ses envies de partir. On lui proposait un contrat doctoral chez elle, après avoir vécu cinq ans en France, chez elle lui manquait, on lui en proposait aussi un en France. Elle attendait un geste de Jean. Elle ne parvenait pas à le quitter. Alors, sans geste, elle partirait. Elle partît.
J. leur proposa de sortir, tous ensemble. Ils acceptèrent. J. héla un taxi, les mena au Silencio, ouvert depuis si peu de temps, où il avait déjà ses habitudes et la carte de membre. Jean savait le privilège attaché à cette carte, réservée à quelques happy fews sollicités directement par les directeurs, elle coûtait, en plus de ça 4700 euros.
Il le glissa à Marcella. Elle connaissait le Silencio mais ne s’intéressait pas au monde de la nuit. Jean rayonnait d’entrer là-dedans et le regard de Marcella se voilait en l’observant. Elle sentait qu’il s’éloignait, qu’elle l’éloignait mais elle voulait assister à cette soirée jusqu’au bout, voir comment, dans quelle laideur ça se terminerait. La nuit qui s’annonçait effaçait tout ce que la soirée avait été.
Au Silencio, tous les gens chics, riches et beaux de Paris et d’ailleurs, venant spécifiquement pour ici, se montraient, se séduisaient, échangeaient leurs contacts, un bout de leur nuit, quelques tapins y traînaient selon l’organisateur de la soirée. David Lynch en avait conçu l’esthétique, reprenant le cabaret de son film Mullholand drive, Marcella remarquait, surprise, la couleur dorée des murs, J., le remarqua et précisa de l’or ! elle de l’or ?? Lia, de la feuille d’or. Après l’entrée, la présentation par J. de sa carte et le ils sont avec moi au physio, il fallait descendre un escalier tapissé de couleur léopard, avant d’atteindre le bar, beau comme celui des grands hôtels, le comptoir brillant, les arrêtes (blabla, demander description).
semblable au bar d’un grand hôtel. Quelques tables étaient semées ci et là. Puis, après le bar, derrière des rideaux toujours ouverts, s’épuisaient les danseurs.
Jean, qui n’avait pas encore été au Silencio, demanda à J., y a un cinéma à l’intérieur non ? — Oui, mais à cette heure-ci je crois pas qu’il soit ouvert. Il désigna l’endroit où on projetait habituellement les films. Jean, enregistra l’information.
Marcella s’assît au bar et les regarda faire. J., paya tout, en avisa la compagnie puis serveur qui le connaissait mets ça sur ma note. Jean, parlait, dansait, se sentait chez lui, si loin de Marcella, pensait-elle, si loin, plus il dansait plus elle sentait la distance entre elle et l’Argentine se contracter, la proximité de Buenos Aires si semblable, à sa façon, à Paris, les fumeurs de cigarette aux terrasses, buvant lentement leurs bières remplies de mousse, parlant de politique, le Clarin sur la table, déplié aux pages sport, l’auréole du verre sur le papier journal.
Elle regardait Jean parler avec J., il était tôt et la boîte de nuit ne vacillait pas encore tout à fait dans la nuit.
Marcella ne pouvait entendre ce qu’ils se disaient, trop loin, pas assez intéressée. Lia vînt la voir je suis fatiguée et lui proposer de danser avant que tout le monde se ramène, Marcella répondit après, quand j’aurai fini mon verre Lia qu’est-ce que tu bois ? Un pisco sour, pour lui rappeler le Chili voisin, déjà, pensant au Chili elle dit voisin, mais déjà Lia était partie. Marcella regarde faire le barman, l’oeuf battu en neige sous ses yeux au lieu d’utiliser une préparation industrielle, la mousse blanche qui se forme à la surface du verre, les gouttes d’angostoura qui colorent cette mousse, deux taches rouge-orange, deux trous de canine.
En même temps, qu’elle obtient son verre, une jeune fille essaie de lui expliquer le sens du tatouage qu’elle porte dans le cou. Un triangle pour représenter l’éternel féminin.
Marcella, qui sent son pays natal lui serrer le coeur répond oui, oui à cette fille en même temps qu’elle cherche Jean des yeux.
Une ombre s’efface et se confond dans une autre ombre, deux ombres imprécises, elle en reconnaît une, elle sent qu’à ses côtés, un jour, elle aussi partageait l’obscurité.
Temps des facilités pour Jean, il lui suffisait de se laisser faire, Marcella en rît d’abord, tu es vraiment l’homme couvert de femmes, avant que ça ne l’amuse plus du tout, quand elle jugeait contradictoires ses déclarations sentimentales je t’aime, je n’aime que toi et la réalité, supposée ou tout à fait admise, du reste de ses émois, qui, eux aussi se passaient, certes en des intensités moindres, en mots tendres et j’espère te revoir vite. Marcella refusait d’être une parmi les autres mais, en réalité, elle ne supportait pas d’être avec d’autres. Sa seule supériorité ne pouvait venir que de son exclusivité.
Jean, pouvait bien se défendre, jamais je n’engage, ce qui, en effet, n’était pas à proprement parler un mensonge. Il parlait aux filles comme il parlait aux garçons, délicieux, flatteur, avec toujours un mot juste, agréable, sans oublier jamais le prénom. Alors ça arrivait.
Lia revînt voir marcella, je vais pas tarder…je suis crevée…ah oui et Jean vient de se tirer avec la DA du Silencio ils se sont engouffrés dans la salle de cinéma.
Marcella se souvient, elle partît peu de temps après, refusant ses appels, sans qu’il n’insista longtemps. Aujourd’hui, elle ne lui en veut pas. Sa vie n’a plus rien à voir avec la fête, avec Paris, ni avec les hommes. Elle devrait lui écrire plus souvent, se dit-elle quinze ans plus tard, en corrigeant avec désespoir la copie d’un étudiant français en échange international à l’université de Caracas où elle enseigne maintenant. C’était la fin de l’été. Ici, à Caracas, c’est le xx. Elle devine, sur la copie anonymisée, l’origine de l’étudiant, dans cet espagnol plein de mots français, de références françaises à ce devoir portant sur
« Peut‑on définir la littérature argentine comme un régime sémiotique de la mémoire historique ? »,
Elle attendait les travaux de Veron et Sarlo, il citait Barthes et son. Il citait l’empire des Signes, le livre préféré de Jean. Pour noter, elle commença par tracer un zéro, puis elle le fît précéder d’un 2. C’était comme un dernier baiser, qu’elle seule saurait.
Pour Jean, une vie se concluait, le premier embranchement qu’il ne choisît pas, à quoi il cessa de penser bien trop tôt pour faire quelque chose, de lui, d’autres joies s’avançaient pour lui, dirigées vers le plaire et le plaisir.
Il sympathisa au cours des années suivantes avec tout ce qui formera la pierre de touche de ses soirées, de ses amours de quatre mois et des parenthèses. Les soirées mondaines, sérieuses, dans les ambassades ou les remises de prix, bien aidé par J., qui vivait de moins en moins souvent à Paris mais l’introduisit partout. C’est par J., étonnamment, qu’il revît le chien pour la première fois, où Le Chien recevait un prix à xx, il n’était pas le sujet central de la fête, son texte était xxx et yyy. Mais ils se reconnurent, échangèrent un peu, tu écris toujours ? il demandait à Jean, je n’ai jamais vraiment écrit, maintenant j’enseigne.
Avant que la conversation, ne pût prendre un plus grand essor, J., vînt, demanda à ce qu’on les présente, en disant je te connais toi. Ils s’étaient vus, en effet, des années auparavant. J., voulût parler business avec Le Chien, il faisait toujours ça, mais Le Chien peut réceptif et souhaitant abréger la conversation, voulût rejoindre xx. J., lui dît d’attendre, cracha dans son verre, le lui tendît, le verre de l’amitié.
Il prît Jean par le bras pour le conduire avec lui, ailleurs. ce fils de pute baisait Lia. Ce qui n’était pas le cas, mais lui vînt comme une idée pour divaguer. J., était sobre, comme presque toujours.
entraîné par la sueur et le parfum de J., un être aromatique dont Jean comprît vite que, tout à fait sobre, il s’amusait à jouer au divaguant, au fou. J., est toujours sobre et avoua, un jour, à Jean, parfois je suis fatigué d’être J., révélant cet endroit fragile, d’ennui, d’épuisement, de vanité. Vingt-ans après, J. appelle Jean, pour lui dire, qu’est ce que tu fais, je suis à Paris. Ca tombe bien.
Avec Marine, Jean ne poursuivit pas de relation amoureuse, ils maintinrent la sensualité et se découvrirent des voisinages intérieurs, paradoxalement cette relation qu’il découplait de ses habituelles tactiques, qu’il dépourvissait — citant ce néologisme du Chien mêlant pourrir et dépourvu — d’amour dès a priori, s’approchait le plus de l’amour — et, assurément, ni pour l’un ni pour l’autre n’en était. Marine s’indifférait certes des règles sociales et du ban, dans son monde, de plus en plus marqué pour les écarts d’âge dans les relations hommes femmes, mais elle ne souhaitait pas s’encombrer des remarques pénibles de ses amis alors qu’elle devait à la fois achever son mémoire et préparer son projet de thèse. Avant tout, ils se présentaient comme des ami·es, que Marine prononçait, appuyant nettement sur le point médian. Jean n’essayait pas de draguer les amies de Marine, mais les amies de Marine, si.
Marine fut un vent frais, un renouveau d’envie, Jean se remit à sentir de la même façon qu’à l’arrêt de certains médicaments ou à la fin de certaines relations, le monde nous réapparaît. Le monde réapparaissait, il le sentait.
Jean se rendait compte, qu’en plus d’avoir abandonné tout lien social en dehors des bonjours, saluts de circonstances, des rapports instrumentaux qui le menaient du lever au couchage et du tailleur au barbier, il avait aussi délaissé la lecture. Il demanda à Marine, qu’est ce que tu lis et par là il voulait dire, en même temps, qu’est ce que l’époque lit. Marine le comprît, bien entendu, et comprît aussi bien qu’il parlait moins des auteurs à la mode, y compris publiés dans de prestigieuses maisons, que de ce qui remuait l’époque. Elle lui parla de Wittig, qui existait en écho dans sa mémoire parler, à cause de…j’arrive pas à me souvenir du titre, quelque chose de compliqué que lisait Marcella. - L’oppoponax - ce n’est pas un excellent souvenir…une ex. Pourquoi ? - Enfin je ne l’ai pas lu. Ce n’est pas ce que je préfère chez elle. Ah oui quoi ? Le corps lesbien sacré titre les guerillères, ça s’eppelle gueri-llè-res - Ah Virgile, Non, je sais « sacré titre » et son ouvrage théorique, la pensée Straight. Qu’est ce que je me sens vieux. Pourtant tu viens écouter Le Chien. C’est vrai il se disait aussi ce c’est vrai à lui-même, mais la poésie c’est différent - pourtant c’est réputé plus difficile - ça va vite, tout seul. Enfin des auteurices « à la mode » comme tu penses « à la mode » y en a plein en vrai. C’est déjà pas mal là. Tu veux que je te les prête. Non, je déteste emprunter les livres, je donne, j’achète. Oui, Solène m’a dit que tu lui avais offert un livre, la dernière fois, et me dis pas qui c’est Solène, bien sûr que non, je vois, elle est bretonne, elle récitait Pessoa au quartier libre de la Maison de la Poésie, elle faisait penser à un garçon qui fait son intéressant, de mon temps, dis pas de mon temps t’es pas si vieux à t’entendre t’as vécu chez les gallo-romains, tu te rends pas compte de la vitesse du changement et je dis pas ça juste parce que je suis vieux. C’est mieux pour vous ? Nous ? Oui, vous les femmes. Ahah, si tu veux le croire…oui c’est un peu mieux sauf que vu d’où ça partait et c’est loin mais très, très loin d’être acquis l’égalité. J’y connais rien…Oui, en effet, t’y connais rien. Je voulais pas t’énerver. J’ai l’habitude mais c’est quand même chiant. Enfin, j’ai une de mes copines qui monte un spectacle, qu’elle appelle Zone Grise, Jean ne dit rien, c’est en rapport avec la Zone Grise, du consentement qui si tu veux tout à fait mon avis est pas du tout grise, mais pas du tout, du tout grise. Peut-être que, et la voix de Jean meurt, de la même façon qu’il calculait et pondérait les amours, le désir, le risque et les gains, il calcule ici la dispute, l’intensité et, surtout, le fait qu’il s’en fout, si ça lui fait du bien de dire ça. Marine, lui demande ce qu’il fait ce week-end, il dit qu’il a une soirée, peut-être, elle lui dit, mimant l’aspiration par la narine, oui, c’est chez J., je crois pas que tu l’aimeras beaucoup. Faut que j’aille toucher. Il devait voir Islam, son dealer, du XXème arrondissement de Paris, à la Banane.
(note de bas de page) 3. L'AOC Fitou : Chronique d'une disparition annoncée ?
Doyenne des appellations du Languedoc, l'AOC Fitou affronte aujourd'hui un défi existentiel : le dérèglement climatique transforme ses terres de schistes en fournaise. Sur le littoral audois, la sécheresse historique des années 2024-2026 a fait chuter les rendements sous le seuil de rentabilité, avec des récoltes divisées par deux. Le stress hydrique extrême bloque la maturation du Carignan, brûlant les raisins avant qu'ils n'atteignent l'équilibre parfait entre sucre et fraîcheur. Sans accès massif à l'irrigation et face à la montée de la salinité des sols, le modèle économique des domaines familiaux vacille. Si la vigne ne disparaîtra pas totalement en dix ans, le visage du Fitou tel qu'on le connaît — puissant mais équilibré — risque de s'effacer au profit de cépages étrangers plus résilients ou d'un abandon pur et simple des parcelles de plaine les plus exposées.