J'ai écrit ce texte en vue d'un appel lancé par la revue estuaire, qui, revue de poésie et revue québécoise, me donne l'imagination d'un texte bariolé, excessif, dispersé. Que, surtout et aussi, je voulais rendre grâce à l'une de mes lectures les plus importantes de ces derniers temps : Wittig.
W.ictoire - Pensée penchée.
une falaise à l’a-plomb sacré
s’élèveront les très saintes statues de grès,
le vent taillade, m’ex-cave.
O
tu trouves ta place dans l’espace creux, que tu rem-
plis, tu en occupes l’étendue, ton bassin se confond avec la fonte des neiges, toi lacustre, toi triton en parure de trillions, la peau lamée, ta mue amphibie, ta naissance que j’assiste, maïeuticien et matrone. Souffle retenu, face à ta forme nouvelle et redoutable, je crains cette beauté que je sais ta beauté, toi en pleine gestation, je crains la beauté et j’ignore pourtant la forme que tu choisiras.
Trouverai-je en moi quelque éclat à ta hauteur ?
la peur
Tu bondis hors du lac, tes cuisses jeunes et puissantes te propulsent hors de l’eau,
tu pénètres, la vie, en perçant cette surface, la membrane du risque.
Tu franchis la haie et la herse. Affranchie tu me dépasses, ta course te mène plusieurs centaines de mètres devant moi. Je peine à suivre quand, progressivement, tu montes dans l’air, mes mains se tendent vers le ciel, mes épaules se démettent, chaque articulation se disloque, j’entends en moi, dans le coeur paniqué, un coffre d’acier qu’on force.
Ton envol interrompt la poursuite.
Je ne t’atteins pas
encore.
demeurent en moi d’autres gestes
tu ne me connais pas.
+
tes muscles inexpérimentés se crispent à l’approche
de mes membres,
tes muscles sont des pythons aux écailles drues, ils étranglent l’étrangère, le colon, le petit-garçon, la vie, prise dans leurs contractions, se cyanose. A ton contact mes vaisseaux sanguins éclatent, hypoderme teinté, turquoise, nous sommes faix de ciel.
Tu me comprimes violemment, ma poitrine, mon sexe, mon cou deviennent toustes ensemble lisses et plat.s
neufveuve à mon tour, ma voix attend de se former, elle patiente, la voix, régressive, tu me renvoies à la première puberté, à l’embranchement, tu dis à partir de là. Oracle halluciné, Choisis. Un syllabaire, notre tableau périodique +, s’amoncellent lèvres, grêle, baisers, triomphes etc.
Le silence défait ton emprise, tu me rends peu à peu le maniement de mes muscles. Déchirés, leur force tarde à me revenir. Mes muscles jouent un air de harpe, tu les admires fines cordes raides, sans vie, une seule note s’élève, rare, ni si, ni fa : Je. Tu ris de ma vigueur de louveteau. Mon appétit endolori, qui de la survie des bêtes ne connait que la lutte filiale, le lait léché sur le museau humide de sa soeur, la louvetelle.
je prémédite le meurtre
D’autres — puinés — se joignent à moi qui toustes se prétendent aînesses.
nous formons un faible cortège, une meute fragile. Nous cherchons, nous cherchons la poche tiède et lourde, l’aréole biseautée, les quatre trayons prêts à rompre. Je mordrai pour mêler au lait qui gicle un peu de ton sang, beaucoup de ton cri.
à l’amble
tes jambes d'un même côté se meuvent, chaque foulée laboure la terre, de petites mottes s’en séparent qui retombent, silencieuses, sur notre procession.
Nos corps, oints, pour le rituel funéraire, nos corps, planches clouées, grincent. La mort loge en nous, le fusil en bandoulière se balance, elle voudrait faire feu, en pleine mue elle aussi.
Nous demandons pardon, que noustes soyons puni•es de tes fautes. Que Dieu nous maudisse, qu’il nous jette en enfer s’il te préserve de l’enfer. A cette condition seule j’accepte-rai ton absence.
Dieu, fatiguée.
O
brume
libérez-moi, je suis le
cerf axis -
ses cornes se brisent
ce sont
mes cornes -
sur la proie mâle
tu poses ton sabot
tu abaisses ton sabot
la pression de ta gigue
fend les bois ramifiés
légèrement
de la mâle destinée.
Tu nous mènes au point d’eau, tu te désaltères, ta peau luit, ton pelage, ton torse, tes épaules, ensemble nous aveuglent. Craquent ensemble les deux os rares, l’étrier, dans l’oreille moyenne gauche ; l’étrier, dans l’oreille moyenne droite, puis le vomer unique, lame verticale, crête choanale, qui maintient en place la beauté de tes traits. Le détail de ton corps éclairé.
Au-delà du point d’eau, c’est une clairière, au-delà de la clairière, un sous-bois, puis enfin la futaie. Nous ignorons le nom des fleurs et des fonges disposés de chaque côté du chemin.
L’obscurité, croyé-je, nous invite à la fête. Cérémonieuxses, le colvert et la pie, l’enfant de sept ans en chape rouge, le renardeau orphelin, à ce bal que la ténèbre donne, toutes débutant·es.
je marche dans ces forêts claires et denses, dans ces savanes rases
rongeur à l’accul, le masoprédateur me repousse, mulot piégé, l’abdomen déchiqueté sans trace de lutte, une destinée s’accomplit. Sur les parois du terrier, des taches de sang, présent versé aux préhistoriens futurs, elles ne traduisent ni aveu, ni faute. La vie s’y joue, sans vainqueur, sans défait, sans guerre. La vie.
Nous respirons difficilement, c’est l’échinococcose
le mal inspiré du renard
a l v é o n a i r e
tu refuses d’en obérer la prolifération
La vie la plus infime possède à tes yeux son droit à vaincre, tu nous offres, pourvu·es, de nos armes, à toustes le duel martial. Tu respectes à égalité l’enfant, l’adulte, le tellurique et le microscopique.
où-suis je ?
je sens l’urine et la cyprine et le sperme, je m’appelle Séminal∆e, je suis le jet courbe d’un arc-en-ciel
nue, sécrété.
Mes yeux collent, une croûte jaune les maintient mi-clos, mon regard ne s’attarde pas.
Je te renifle, je suis un chien, je suis le renard rusé, je suis le cerf abattu par la femelle en chaleur, par le désir, par sa jalousie, toute sa puYssance dérobée, arquée. Le survivant de la vénerie, l’épervier qui pousse à la faute le Drahthaar à poils durs, témoigne contre moi.
rebours-teux.
Me voilà faon, adulte immature et stérile, une méduse transparente rode ; vénéneuse, se prétend de l’ordre végétal, flotte bouquet déchiqueté, plante carnivore, rosier pervers.
mes organes sensoriels croissent sans fin,
l’épithélium -
le rhinarium se détend, se contracte, ton corps volatil se décompose c’est l’odeur oestral, ta toute majesté femelle, je me hérisse, mon ventre mutilé se dresse, tu le déclares universel, tu dédaignes la blessure, tu renies la plaie, tu mâches trois syllabes en une seule, sept sacrements en un geste. Me voilà fertile, tu le déclares, te voilà fertile, nous me cultiverons sur brûlis, sur le souvenir de celles.
-aient
(au passé, les charnières)
Vaincu·e par la vieille pudeur, je ne parviens à ta hauteur, la scène ancienne se rejoue, mes mains tendues, mes épaules déboitées, je n’ai pas pris un millimètre, malgré toute la douleur, la harpe rend une autre note, une agonie. Tu. Qu’aussitôt une autre corrige, elle y ajoute un e femelle et mortel.
-aient
Tu te pares de fruits, de branchages, ton pagne de palmes formé.
Je découvre le feuillage complexe de ta roche, la pegmatite et le mica et le quartz et le feldspath ombrageux, une veine noire traverse, en ligne droite, la pierre, c’est une sombre averse, qu’un animal véloce engloutit avant moi. J’aimerais que mon regard lui crevasse les yeux, j’aimerais toute une voltige de haine, un jet de féroces cannibales lui extorquant mon dû. Voilà qui je suis, celui du refus, celle qui déteste le feu qui monte, celui qui prend en horreur la pierre tombale.
Tu tiens dans ta main une roche, je suis la fluorite que tu effrites, la poudre blanche, les cristaux rayés entre tes doigts, qui me serrent. Tu refermes tes phalanges contre ta paume, m’exilant, prisonnière du bagne.
Tu ne m’abandonnes pas. Je sens ton étreinte. Tu me tiens là, bien près. Etouffante, au pays des jungles et des orpailleurses.
Tu passes tes incisives sur chacun de mes os, tu possèdes le savoir exact des botanistes, les professionnels du démembrement.
En cruauté tu égales ce thanatopracteur, R., qui insufflait dans le corps froid et soulagé, un nouveau souffle de vie, une nouvelle douleur.
J’explore ton corps, la lumière faiblit, je perçois pourtant nettement chacune de tes cellules
je suis phosphorescence, ma nature minérale me sert, partout je te vois, les contours de mon corps t’illuminent et te réfléchissent.
mes molaires veulent
extraire la moelle de tes os, ma langue lécher tes follicules pileux - le contact rêche de ma bouche t’horripile, tes poils nombreux se dressent, mes incisives s’enfoncent. Tu cries.
Ma morsure t’évide, ton plasma, ton sang, ta lymphe, je t’éventre doux coquillage, au goût de sel et de fer, d’algues et de noyade.
Le tissu conjonctif du buccin se déchire, voile de mariée, sa
coque crênelée sous ma dent cède.
Aussitôt, pris·e d’une feinte horreur, je couvre de ma bouche la blessure, au sillon de sang ma salive se mêle. Nous ne faisons qu’un·e.
tu coules en moi, je me fais profonde pour t’accueillir, pour éclairer les recoins me voilà effritée,
la poudre de phosphate, blé pillé au silo, semé, s’enflamme,
je te guide
en assassin
dans l’incendie je trompe
mes récifs te fendent
les ongles, les dents, la pomme d’adam —ce qui en demeure.
Je suis un géant, une ogresse, je te soulève, je te secoue, tu t’écoules, décoction, en moi, jalouxse, un titre de propriété émis sur toute ta surface, tandis qu’enfin tu te reposes, j’appose des scellés tout autour de toi, une poudre de diatomée, cercle rituel, asséchant les mille impétrant.es.
De vils individus se mettent à mon service, je m’allie aux robustes pillards, de notre équipée toi le butin. Le monde doit m’être cédé, j’en exige le tribut, voilà ton prix, à ce qu’on raconte, voilà ton prix, l’étendue qui t’était due, je te la donne après sa prise. Soumis soumettant.
Tu redeviens une forme de vie ancienne, déesse sylvestre, tu exiges de nous les rites sacrés en leur plus rigoureuse cérémonie, les vestales, les rameaux, les brindilles, tu dis de moi Asterales, tu dis de moi Rosaceae, blême, m’approchant, il me semble que je porte comme un mendiant, ma tête roulée entre mes bras.
Une poignée de pihis s’envolent, ils viennent eux aussi, te demander grâce, leur aile unique te supplie, tu formes dans ta salive de jeunes oisillons, leurs compagnes d’eau et de feu.
ton coeur grossit, ton coeur ressemble maintenant à un fruit mûr prêt à éclater.
ton coeur, une lourde statue de bronze que je traîne avec peine
je ne sollicite aucune aide de crainte maintenant
que les conjurés ne te dérobent à moi
je pends les alliés
traîtres en attente
Je pille à ta gloire les mausolées de la Mésopotamie, je brise les masques dorés des pharaons, les reines guérillères, leur héritage, leur livre, le matrimoine acquis de haute lutte, les tissus brodés, la voix enrouée d’un chant mystique, ces reines dont tu dis qu’elles chassèrent à l’arc court les hommes, une maladie vénérienne et velue.
Ils nous ont volé notre Histoire,
gravait notre aïeule te léguant la force démesurée, la victoire, la vibration des chasseuses Mongoles.
Tu reprends et corriges, ici, ta voix devient celle double des possédées, elle parle, elles, toutes tu veux dire, parlent :
Il a inventé ton Histoire
avant
que
je
(le liquide)
la voix hantée s’estompe
…le paradis est à l’ombre des épées
Je presse tes akènes, fruits de ta beauté, les grains de ta rousseur un à un se détachent, il faut les déplacer lentement avant de les déposer en moi, un à un, prudemment, dans ce corps, le mien, que ton amour en soc retourne.
Fertile, tu me déclarais, fertile j’accueille ton sang, ta peau blessée d’une ronce noire. Fertile, j’engendre, l’arbre entêté, la fougue raidie du pin, grelottant, gardant en dépit du froid, les aiguilles acérées comme je te garde, épine et blessure, à mon flanc.
une eau pure dégorge de ta peau, de petites étoiles de gel s’y forment, diadèmes pour que ce soir moi je t’égale, diadème pour, en ton absence, face au miroir, jouer à toi. Tu trouveras plus tard le miroir couvert de traces de mains, son verre rongé par le désir, usé plus vite que ma peau frottée à ta peau.
Que personne n’approche d’entre nous•tes, je vocifère, que nul0 n’os.e te sentir, j’aiguise ma jalousie depuis si longtemps qu’elle tranche d’avance.
écrase le serpent
J’approche sans honte, mes mains se veinent et durcissent, mains barbares, impudiques-renonçant à la pudeur-e la violence monte en moi, elle monte la violence, charge sabre au clair, rien ne l’arrêtera ja-Mais tu pousses un cri, un cri pri•mal, il me projette, face contre terre, je cache mon visage dans mes bras, croyant que la foudre redoutable me frappera.
Ta lumière écrasante me piétine, je supplie, maintiens ton feu, nourris le de mes os, embrase ma peau qu’elle se contracte chair fossile. Arthropode, scorpion au dard baissé, les armes rendues, le mille-pattes rampant, laissant derrière lui sa trainée de bave, son interminable baiser.
sous tes
De larmes, je baigne les bourgeons que je noie avant terme, mon amour trop nombreux avorte, perd les os, il attendrit les pointes, je ne me blesse plus à ton contact, la tige, la fleur se confondent avec tes vertèbres, ton épine dorsale.
p i e d s
Je ne peux dire ce qui m’arrive, ce passé d’avant toi, le long cauchemar moi, l’esclave libéré
e
Saccage, tes pas saccadent,
la pente raide mène au volcan, aux organes de feu, j’évite l’âcre fumée, j’écarte le brouillard épais, la crainte qu’il ne te dissimule à ma vue. Je fends le nuage noir, une course folle, tes jeunes jambes deviennent mes jeunes jambes, jument férale, chaque crin coupe-ra. Ton enseignement mis en pratique, bête de trait chevauchant le vent, millimètres par millimètres, mon corps gagne l’espace. hors de terre, je remonte dans l’air une invisible pente.
Tu te tiens au sommet du massif, la lave t’enserre, je rue à ta rencontre pour t’arracher aux braises. Mais le feu t’est inoffensif. Cette lave qui t’entoure te forme et te modèle, tu évolues dans cette chaleur qui ronge la pierre dure. Tu es d’une autre dureté. Ton corps lisse, sans angles, sort du feu, sinueuse, une salamandre me guide jusqu’à toi.
mes mains ploient sous ton poids, soumises à ta puissance, mes mains se rendent paumes pointées vers le ciel, foule-les, daigne leur accorder l’humiliation, le sacre des vaincus, le celte traîné par le char du tyran, déformé par les huées, il pèse de son ancienne gloire, et les silex stériles s’abattent sur lui. Accorde moi les coups, accorde moi les baisers, identique nature du feu pur-gé.
Les autres, je te promets, je les tuerai, jalouxse. Par précaution, je les tuerai toustes, non-nés, foetaux, je les tuerai, tuerai, tuerai, je noierai dans le fleuve les jeunes enfants, quarante nuits et quarante jours, d’apnée, qu’ils verdissent dans le fleuve, leur ventre gonflé de leur propre fantôme. Ma cruauté me fait honte, mon amour, jamais.
Le magma me réduit à ma plus simple expression, amour pur de deux-centimètres et demi-e-s, habitant les ronces, 40 drupéoles, je roule — baie sauvage, esclave des sylves — sous tes molaires, qu’elles me broient, qu’elles me brisent, je supplie l’ébranlement de ta mâchoire, le Rombo dont la vibration compte en milliards ses victimes.
Je roule dans ta gorge, je cogne contre les dents, la glotte vibre, c’est un carillon alors les peuples du fleuve Amazone, les tigres du Bengale, les fauves en cage, les rapaces endormis, les guerrillères et leurs épouxses, s’éveillent. La flèche, le maillet du juge, la chute du frêne tronçonné, tout rentre dans l’ordre, le silence précédant la fête.
Une jeune fille de douze ans monte à la Bimah, devant une assemblée de femmes la jeune fille de douze ans déchiffre un parchemin. Le parchemin couvert de générations de doigts enfantins, et adultes, tous mâles, une transmission héréditaire et occulte. La jeune fille de douze ans, montée à la Bimah, se saisit du parchemin, avec la jeune fille de douze ans. La jeune fille de douze ans soulève le parchemin couvert d’autres doigt. Toutes les femmes rassemblées devant la jeune fille de douze ans en sentent le poids et le sens, toute cette histoire dissimulée, ce poids perçu les allège. La jeune fille de douze ans parcourt, muette une première fois, le long rouleau cryptique. A la Bimah, elle parle, un mélange d’araméen, de perse et d’hébreu. Les hommes, debout, au dernier rang, presque rejetés au-dehors, se taisent, curieux de cette place nouvelle, certains se révoltent, veulent parler d’exil. Le père sourit, les lèvres cousues, le père calme d’un geste tendre, appris la veille, auprès de sa propre mère, les autres hommes. Ce geste succède à la hachure, un lien.
ma vie d’avant toi cesse, tu saisis une paire de ciseaux, tu coupes l’ombilic, ver invisible, lien d’avec mon ancienne naissance, cette malédiction du premier paraître, de la première pâture, le vieil appétit. La plaie fibreuse.
il t’a faite esclave
A mon tour de geais puissante
j.e sectionne de mon bec ton cordon, la cicatrice natale, j.e te marque, symétriquement à ma marque : moi sacrilège qui engendre qui m’engendre.
j.e conserve dans mes mains des poignées de tes cheveux, tu ne me fuis pas, te voilà alanguie, j’ai peur de cette force qui me vient, j’ai peur de mes muscles tendus, j’ai peur de ma voix grave, j’ai peur et ma brutalité ne t’effraie pas. Ma voix gèle, violente, comme un poing rond, une plaque de verglas au milieu du cou.
Ma voix franchit les lèvres, ma langue déroule à la tendresse, son tapis rose et blanc.
dans ton nombril j’enfonce ma langue, ma langue remue, je plonge ma langue dans ton nombril lorsque je retire ma langue la bave brille, se fige et durcit, une pierre se forme en dans le creux. J’enfonce maintenant le doigt, je ne le retire pas, ainsi liées à ton nombril, l’anneau des fiançailles.
Une colonie sacrifie sa vie, l’antophilia meliferia, le nom glorieux de l’abeille domestique, défend ta cellule royale, ton trône d’or.
Ma vie se mesure — ma vie — à ta veine battante, je suis ta sueur·e, les gouttes tièdes et âcres qui collent par mèches tes cheveux entre eux. Tu rues riante fuyarde loin des baisers agiles. Le baiser roule, sphère ricochant, que tu esquives, tu joues une partie de balle au prisonnier avec mon amour. Allègre et féline je ne te touche que si tu le décides.
Puis nous changeons, me voilà marelle, j’accueille ton saut, une jambe ou les deux, successivement ou jointes, je te rêve une foule de jambes, un feu roulant de pieds, que droite et gauche soient droite et gauche d’autres jambes droites et gauches, toujours les tiennes, huit fois la pieuvre octopode.
Tandis que ta fuite fauche les frêles fleurs, je me tords, jalouxse des pétales décimés. Que ne suis-je le chardon bleu, les fleurs minuscules et leurs fruits immatures, les baies jeunes que saisissent les colibris. Tu es pareille à eux, ils se jettent sans pitié sur les insectes, ils n’en font qu’une bouchée, dédaignant le reste. Moi réséda-el.
Tes pas me fauchent, tu as l’appétit des moissons, me voilà scille à deux feuilles que la faucille vainc. La jeune Jeanne de France, ignoreuse de son destin, vacille à notre rencontre, sombre, la plante de ses pieds, elle foule depuis ce matin le vignoble de Bourgogne, les plants brûlés de soleil et de fer, tu l’accompagnes parce qu’en sainteté, tu la précèdes et la prolonges. Vous êtes belles toutes deux, vous emplissez vos bouches de raisins noirs, ils éclatent, vos gencives se colorent du jus sombre comme le sang hérétique. Je les découvre sur une photographie, vous souriez ensemble, avant la grêle de feu. J’ai prié pour cet incendie comme on prie en temps de sécheresse pour l’averse. J’ai prié pour le bûcher comme on appelle le sauveur.
Je ne suis le fruit que de la serre, le tubercule honteux des sous-sols gelés, je perce avec douleur l’écorce du monde, je t’atteins bien après les autres, bien après la vie, un voyage qui se compte en années-lumière. Arrivé/e à maturité, tu me désignes le soleil vrai, je ne comprends le sens secret de ton geste. Je m’incline. Tu voulais dire nous.
Tu me rappelles l’ortie de mon enfance. La plante brûlante saisie à pleines mains, preuve de mon manque de sagesse, je connaissais bien l’amour et ses tourments. J’enfonce l’ortie brûlante
L'ortie est riche en flavonoïdes, en fer,
en calcium, en potassium, en magnésium
ainsi qu'en vitamine A et C.
Les racines contiennent des phytostérols.
son poison seul m’importe,
il se diffuse en moi, une méduse intranquille remue sa flagelle, frappe, frappe encore, je ne recrache pas l’ortie, une perle en moi sessile sous-marine, bijou noir et maudit, gonfle au niveau de la trachée.
Tu chevauches et me sèmes, tu fractionnes ta course que tu divises en galops et en haltes, sans jamais te retourner, je te suis sans repos. quand la distance se fait trop grande
tu me demandes de m’accrocher à toi, sans attendre ma réponse, tu t’élances, tes cheveux se détachent dès l’élan, l’élastique qui les liait glisse dans mes mains, je le conserve dans ma chute — qui dure aujourd’hui encore, à l’aplomb de toi, je vis à mi-pente.
Mes paumes sont contre tes paumes
— un détail
Je m’agrippe où je peux, le tactel se déchire sous mes ongles, je sens ta peau filer, se coincer sous la pliure des phalanges,
tu es d’un métal tendre
mon sang te corrode.
Ton système nerveux central me commande
digestion, respiration, les actions mécaniques et vitales t’appartiennent, jusqu’au plus infime de moi tu régis.
A ce degré d’intime. Tu peux faire ce que tu veux.
Mon foie, rouge sombre, sa parure d’oraison, t’engloutirait dans sa funeste prémisse, il me le promet, si tu te montrais indigne des vendanges promises, la fête du feu.
Tu sens le danger.
Tu refuses, tu te cabres, tu reprends ton pouvoir, moi la vague étalée sur la grève, chef.fe de marée qu’une vague menace. déjà.
Or, je me souviens, enfoncé·e dans le sable, la gorge arrondie par la vie d’avant hantée, encore, toujours ce fruit. Tu plonges ta main dans ma bouche pour y prélever le mal fruit, tu plonges avec des poignées d’un sable fin, blond, blés rasés de trop frais.
Mâle, nous sommes une occlusion.
Tu venais pour noustes et moi-même je m’élisais.
Tu m’évadais de ma prison, ce cloaque où moi, plant pourri, attendais la grêle, les ravages, une mauvaise récolte d’homme. Ils passaient parfois, la bouche fendue, dure veinée cruelle.
Mon coeur bat à dépasser la vitesse du son, tu enjambes les obstacles, tu es un centaure, ta queue d’animal balaie la forêt, je distingue ton prénom dans la cavalcade, ta moitié bestiale rugit quand l’eau retenue par le frêne s’abat, un cri, sur ton crin animal.
Une brûlure s’étend, elle est une tache prolixe, je m’écoule à nouveau, j’éclate, je suis la vigne vendangée, le fils du massacre, la cicatrice brûle, ortie enfantine. Les leucocytes triomphants comptent leurs morts. Une procession blanche s’écoule, purulente ou séminale.
Reviennent en mémoire les terres désolées d’avant toi, l’obsédante démangeaison dont je sus plus tard, qu’elle signifiait ton absence, mon passé, mon histoire, ce prurit ma vie avant toi, une vaine contrée peuplée d’errants nus, voûtés, immobiles, ils tendaient leurs mains vieilles et vertes sous le ciel incolore, sans espoir, mûs par l’habitude : le néant, je suivais la coutume, je tendais mes mains vieilles et vertes sans pouvoir dire je, moi qui ne portais aucun nom avant que ta bouche ne détruise le silence qui m’unissait au monde. De toi, je suis né%e tant de fois.
Noustes étions la défaite même.
le plus vieux d’entre nous, ses cheveux rares et blancs, raide plutôt que droit, se plantait là, son corps une hampe où se nouait le drapeau blanc. Porte-faix de notre ha(ha)courage.
Tu brisas le mât sans attenter à l’homme. Ce malgré-lui, tu l’épargnais, ainsi tu nommais tous les hommes. Puis tu passais leurs corps à la chaux, effaçant le malgré, créant le luit.
Tu épandis une poussière d’étoiles qui elles-même répandaient d’autres étoiles, toutes glorieuses. Le clairon de ta présence. A ta suite, Noustes renonçâmes à notre sexe.
eau bénite la chaux.
Je demeure incrédule, ton geste
me tira du néant,
sans effort.
Ce passé n’est pas un
cauchemar, ni ce
présent un rêve.
Noustes, aux main·tes, vert·es, les haillons, nous fai·e en restes humains, reliques de riens sacrés, nous, reliefs d’un repas bafoué par des dieux mineurs, eux,
dieux déchus de ne t’avoir connu·e.
Je te poursuis, je m’accroche à ta croupe, cavalière amazone à cru, les pins s’écartent solennels, le saule est un chêne millénaire qui pour toi mît genou à terre, la forêt ploie à ton approche, j’imite le rite sylvestre, la sévère vérité des frênes ancestraux, l’éternelle jeunesse de l’acacia, je sens le bois, les forêts, je sens les animaux somnambules, les rapaces nocturnes, la reptation des rongeurs, campagnols agrestes et genette violente. Toute la vie autour de toi te célèbre, toi ma toute lumière, le halo de la sainte, seule Raison valable.
Dans le champ que tu parcours désormais, tu me vois au coeur des graminées, c’est moi à l’aisselle des feuilles, moi dans les talles creuses, je foisonne. Comme promis, je deviens tout ce que tu pourras fouler, piétiner, dérober. Frotte ma peau qu’elle t’exauce, use ma peau, qui tranche et taille, toujours aiguisée, ruminants et bipèdes.
tu vis en moi bien après ta mort, mes mains te conserveront bien nette et bien pure, mon amour, après ma propre mort te gardera intacte, mon amour te transmettra.