III.
Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger
:«",.:/+—'!?-"»
si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.
TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE ET ALPHABETIQUE
III
Brièvement, Mehdi ne peut retenir son regard jeté, son regard, derrière lui, par delà son épaule, après la parole en l’air, prétendue en l’air, de Denis, qui flotte, il semble s’être passé une révolution en eux, tous, sans la prévoir, une mise en branle.
Lui, Denis, étranger à la rixe verbale jouée, intervenant parfois, rappelant qu’il demeurait le maître des lieux, par brèves intrusions qui n’en étaient pas moins autant de tentatives de se lier. Pressentiment, le sien, pressentiment de Denis de pouvoir se faire trembler lui-même, d’où l’aveu, la brutalité de l’aveu qui le dépasse, il devra vivre en ses parages, sous son ombre ou sa lumière. Le regard vers Mehdi, qu’il a remarqué depuis bien longtemps, Mehdi, assis dans l’ombre, pareil à un poème. Il saisit le désir qui le saisît, il partage, entre, à rebours, dans le dialogue, un peu plus avant dans le dialogue, le désir partagé, entre eux trois, dont lui, le reste, lui pourtant, selon les usages, là, le seul à ne pas être débiteur. Denis, ne peut noter sur un registre de quelque sorte les dettes établies, il diminuerait se faisant, le grand en gestation. En lui, un germe, un nom, qu’il doit se trouver, un nom transitoire, un pont à enjamber, le désir brûle en lui, le désir le tord, enroule ses intestins douloureusement, si fort et étroit, qu’il sent une barre de métal dans son ventre, il sent les replis, le détail fragmentaire de sa biologie, le sang pulsé qui traverse la paroi gardienne, tout se divise et se sublime dans sa tête. Un mot, un mot, retenu depuis tant d’années qui semblaient les années agglutinées ainsi, toute une vie en attente.
Il retrouve la faim, par là, il pense, surtout la peur, les deux qui depuis petit en son esprit se mélangent, ne forment qu’un. La faim qui enfant l’horrifiait devant les images télévisées, les ventres gonflés des enfants noirs et poussiéreux, les diptères énormes qui leur tournaient autour, qui se posaient sur leurs visages, sans qu’ils, les enfants, ne les balaient, il ignorait pourquoi, et personne ne répondait à la question de Denis. Pourquoi les enfants noirs et poussiéreux admettaient aussi passivement l’obsédant bourdonnement ? Seuls, pour lui, les ruminants se laissaient ainsi déranger sans protester, seuls, les animaux, soumis ou idiots, il ne se souvient de ses pensées d’alors, admettent le vol rébarbatif.
Denis doit d’être entré dans les métiers de la restauration, pour s’assurer de ne jamais avoir faim, de ne jamais, se retrouver le ventre gonflé par la mort, une mort prête à rompre le ventre, à sortir, que les enfants là-bas, devaient vêler la mort. Il y repense, Denis, maintenant, sans saisir pourquoi il se trouve saisit. Or, il l’est, il l’est intensément, un petit nombre d’ombres flotte dans le bar, il sort son téléphone portable pour vérifier l’heure, l’heure de fermeture se trouve loin. Mais il ferme quand il le veut. Son désir, règne, il ne transigera pas, moins toujours aujourd’hui, d’entre son désir et le monde. Alors il leur dit, à tous, de quitter les lieux, de débarrasser son bar et vite. Maintenant il se prend de goût pour la vitesse. Il regrette de les avoir laissé filer les deux tout à l’heure, il aimerait les rattraper, il aimerait faire vrombir le moteur de sa moto, remisée, la moto, au fond du garage, à réparer, le à toujours signe vers le non-agir. Denis Sisyphe, il se désigne ainsi, en virant de son bar les tardifs buveurs, leurs visages de grisailles l’insupportent, tout désormais lui paraît insupportable, il tourne Denis agît par le verbe jailli d’un baiser, au début était le baiser, il voudrait utiliser la joie nouvelle, la joie dissimulée longtemps en lui-même, dans l’Atlantide intime, Denis Noyé, il ne parvient pas à tenir sur un nom, sur une identité, il se divise un imbroglio d’organes, sans fin. Putain, je suis pédé. Il le dit à haute voix, il s’indiffère du départ des traînards, personne ne prête attention à son exploit verbal, qu’il juge exploit verbal. Denis Exploit. De l’oeil de petites larmes se forment, elles gonflent, sans que la rage ou la frustration ne les emplisse, elles se gorgent de lui, à la fois sève et intrants, lui même s’élevant. Mehdi et Sylvie, il se souvient, Denis Noyé, leurs deux noms, il retrouve, par le noyé, bien involontairement, dans les parages de leurs bavardages, leurs brumes règnent maîtresses, autour de lui, ne l’inféodent à rien, le libèrent, les deux noms, des vapeurs. Pourquoi, le pourquoi envers quoi il élevait sa protestation pensant à son gamin. Pourquoi ? Pourquoi, il les traque, il se demande s’ils ne laissèrent pas le moindre relief d’eux, n’importe quoi qui lui permettraient de remonter une piste ou de se donner l’illusion de le pouvoir, lui, sans quoi, sans quoi Denis Noyé, son aveu, toute sa vie tenue dans les deux mots, dans les deux larmes, sera pour rien rayée nette à la tombée du rideau métallique…Il ne peut se le permettre, il sait qu’il ne peut se le permettre. Il rue dehors, il rue puis se ravise, il sort de son jean le badge magnétique qui lui permet de fermer rapidement le bar, malgré la révolution intérieure il redoute les voleurs, il pèse toujours, il le déplore, d’un merde, sifflé entre les dents, sa vie matérielle, l’après, il n’est pas jeune homme de vingt ans ou de seize qui jetterait présent et futur au feu pour la gloire de sa vie. Le rideau au lourd tombé s’abat, lenteur d’un bourreau aux paupières liées de sommeil, Denis Noyé perd là de son influx en perdant la spontanéité du geste, en brisant la fluidité d’un mouvement. Par là, la honte entre, elle entre et son entrée est violente, elle ne laisse pas en paix, ne propose nulle amnistie. Il regrette Denis Noyé, quand le rideau déroulé jusqu’en bas heurte le sol. Le voilà démuni, si près de quelle proximité il ne le sait et voilà bien tout l’enjeu, tout le problème. Dépité. Il se trouve dépité. Il dit à haute-voix, pitoyable, puis la voix haute s’éteint, qu’imaginais-tu, que toute ta vie trouverait là sa métamorphose ? Il le dit avec d’autres mots que les mots rédigés, mots qui traduisent sa pensée, elle, la pensée, retraduite, hors Atlantide.
Il se perd.