I.
Une autre performance, un peu oulipienne, de rédiger
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si l'espace qui précède demeure vide de mots c'est qu'il résume la totalité de ce projet. Le lipogramme qui consiste à exclure une lettre de sa rédaction que je décris, n'employant que la ponctuation, par accumulation et agrégat. N'y inscrivant que les caractères invariables, c'est à dire ceux de la ponctuation. Le texte croîtra.
Lorsque je dois convoquer les mots pour l'intituler ce sera sleeve.
TEXTE ENTIER CHRONOLOGIQUE - ALPHABETIQUE
Sleeve —
I
Elle se nomme Point de Côté, Sylvie, depuis le premier jour de son essoufflement, suite et conséquence du liquide entré en ses poumons. Le jour du décès de V., elle se souvient nettement du flux liquide qui mordit l’oxygène sur le point de pénétrer son corps. Depuis, elle ne respire plus communément, du moins, elle sent qu’elle respire singulièrement, d’une vie tiers-menée, veuve de lui, respirer ne signifie plus l’identique des voisins.
Sylvie, elle, se sent mutilée, depuis ce déclin de son souffle, ses prises d’un oxygène vicié, tel qu’elle le soutient, le défend, le déplore. Voilà qu’elle pleure, Sylvie, de ses yeux décrépis et creusés, elle qui, des temps perdus, les siens, ceux qu’on nomme de nécessité jeunesse, promît de ne pleurer pour rien, pour nulle, surtout celle sienne, existence, que toutes tristesses, futures ou révolues, ne tiennent que pour lui. V. Elle ne pût tenir ce serment. Ce qui rôde, qui emplit ses poumons se déverse et l’essouffle. Elle, Sylvie, pleure souvent en même temps qu’elle souffle, écourtée, d’une présence vieille.
Elle se nomme elle-même, point de côté ou souffle écourté, Sylvie, qui se considère, elle, son entier, Sylvie, un membre-spectre, se sent, elle, Sylvie, en tous endroits observée, scrutée ; pour ses propres yeux tous les miroirs reflètent un être diminué, (cir)conscrite hors du désir. Elle, Sylvie, évite les rues colorées, celles où le soleil tonitrue, privilège des êtres de pleine lumière. Elle, Sylvie Point de Côté, ne se sent en vie que sur les gros fleuves de bitume encore tiède, ceux, poumons et cris des villes, ces étendues grises, peintes et striées, pleines du bruit des foules, ces individus, tous, projetés, le long des chemins bruts. Sylvie veut, ce soir, se perdre, elle ne choisit rien, espère peut-être — si peu — comme une chienne, le souffle dur, renifle, elle Sylvie, qui, Sylvie, se retrouve, ses pieds ont choisi pour elle, debout, elle, Sylvie, reprend le lien, rompu, celui qui s’étend de soi jusque soi. Le type derrière le comptoir interroge Sylvie. Sylvie hésite puis désigne, directement sur le menu, le double Moscow-Mule.
C’est ici, sur le comptoir de ce bouge, qu’elle fit rencontre de Mehdi, lui, comme elle, se décrit mutilé, il se sent revenu d’une guerre qui dure toujours, qui, guerre, le fît prisonnier et, il vît cette double condition —pour lui, pour ses perceptions — de prisonnier et de sous-officier. Sylvie l’écoute, Il postillone, debout, presque contre le comptoir du bouge, il dévore, Mehdi, sur le comptoir, une entrecôte. Elle, Sylvie, voit que les poils sous cette bouche — celle de Mehdi — brillent d’une curieuse lueur, le résidu des frites, de l’huile de cuisson, ce truc des hommes dépourvus de soin, ceux qui plongent leurs doigts dès lors qu’ils se nourrissent ou, plutôt, Sylvie lui dit tu te goinfres. Il s’étonne, Mehdi, qu’une si entière inconnue, se permettent ces réflexions, Mehdi, sous ses poils de goinfre, pense loger un être distingué, d’une politesse qu’il nomme lui-même exquise, expression qu’il n’emploie, bien entendu, que ivre-mort. Que le serveur-proprio — en dépit de son engouement des spiritueux — lui indique une porte, celle de service qui conduit vers les poubelles, vers les déchets. Il se retrouve, demi-mémoire le jour qui suit, demi-sommeil, voisin des produits pétrochimiques qui protègent cette bouffe industrielle venue de Métro que Régis, le chef, sert l’oeil lumineux, de celui qui n’ignore le bon coup, répété tous les jours, il s’en moque ; clientèle divisée entre les touristes, destinés pour l’oubli, et ceux fidèles, présents pour se bourrer le gosier, qui dévorent ce qu’ils trouvent.
Ce récit, Mehdi le déploie en dépit de lui, il s’écoule de son être, entre ce qu’il explicite entre ce qui se devine. Si Sylvie Point de Côté découvre Mehdi Prisonnier En Guerre, ce n’est exclusivement de ses énoncés, elle le découvre, emploi de toute son expérience de ces êtres disséminés, ses doubles, triples ; leurs tripes, leurs biologies communes. Mehdi, lui ne pense rien de Sylvie, y trouve-t-il une même, une prisonnière, comme lui ? Il ne pense rien, il ne se projette en elle, elle ne se réfléchit en lui, elle demeure, comme tous, une inconnue. Sylvie, le pressent, bien entendu, Sylvie, désire, creuser, ici, elle devine une rencontre, cette chose si peu fréquente qu’elle mérite d’interrompre y compris son surnom, celui, sur le point, du même poids infligé, de devenir tout elle. Ici, cet homme, les cheveux longs qui tombent et finissent pile entre les premières vertèbres du dos. Cet homme les ongles noirs de suie, longs de boeuf grillé. Cet homme, c’est près de ce mot, qu’elle, Sylvie, frémit. Un homme. Elle respire, première fois, elle ne compte plus, depuis longtemps elle ne tient plus le décompte devenu sordide, de l’étroitesse de ses poumons, cette douleur, presqu’un sentiment, de sentir le souffle broyé entre les deux poumons, eux irrésistiblement tirés, et de se confondre, l’un à un.
Mieux que le symbicort, ce tube stéroïdien, prescription de tous les médecins qui connurent son problème, qui crurent certes ses douleurs. Finis leur oeil soucieux, leur sourcil froncé, ceux qui toujours orientent vers les benzo, si une condition s’excipe de leurs superstitions, vieilles de dix piges de médecine, comme un jour, un vieux jour, le médecin, le doigt levé, presqu’un poing formé, l’en pétrît, dix piges, cette grossièreté, elle, trop jeune pour protester, désobéït toutefois, ne prît le remède, qu’elle juge truqué, qu’une fois, pour ses premiers rendus de thèse, intermèdes obligés, dont elle découvrît, pure forme, le vide d’enjeu. Elle se souvient, une colère molle monte, le jury, les notes du jury, le stylo du jury, le bruit qui crisse du stylo sur une feuille rose. Elle se souvient surtout des picotements nerveux, des pensées lentes et obscurcies, une difficulté d’expression si inconnue d’elle.
Elle ne permet plus qu’un médecin ne décide pour elle, prétende mieux qu’elle distinguer entre vérité de ses émotions, de ce qui constitue une psyché, et ses douleurs physiques.
Mehdi lui donne ce souvenir, d’un type qui lui, d’une périphérie, d’une route différente, sût, comme elle, ces pressions extérieures et intérieures, les compressions biologiques, les violences des sociétés et des ordres — docteurs d’Eglise ou de Médecine, tous identiques, en robe ou blouse, complices des bûchers.
Elle débrouille des poils de Mehdi les débris de son dîner, il, Mehdi, reste interdit, il s’étonne, la friture grêle, brumes des bières empilées plein le corps, lentement, de ces gestes tendres — presque tendre — d’une non-nommée. Elle, Sylvie, ne s’interroge, elle sourit, les yeux ronds, de plus en plus ronds, de Mehdi, ne l’interloquent guère. Elle s’obstine en ce geste qu’elle répète, qui devient, ce geste, une coquetterie, une volonté presque de tenir en son pouvoir, cet homme qui lui procure, en plein coeur des poumons, un souffle. Qu’il, ce souffle, ne dure, qu’il ce souffle, il fend ce qui ne se fend, ce souffle, qui descend, encore, qui descend pour eux deux. D’une vitesse distincte, en elle, brève vitesse, vitesse précise, lui, les doigts gourds, lui, pour lui bientôt, fente, bientôt extension. Sylvie précède la question,
Sylvie, elle s’excl!me, Viens, chère snob.