Chapitre (?) Merville Ex-Voto et Sikhs
Chapitre Merville pardon Ex Voto - les six :
Merville immobile depuis tant de siècles, il décomptait les temps immobiles en siècles — d’autres peuples plus lointains dans l’Histoire et les siècles, les massacres et les territoires, dénombraient le temps en lunes ou en crues des fleuves — voulût tout à coup tous les métiers à condition qu’ils appartinssent, justement, à tous les siècles perdus et engloutis. Tous ces métiers arrachés à l’emploi à l’apparition des avenues, de l’eau courante et des produits périssables.
Merville rêvait à des mots sans usage, rémouleur, chiffonnier, juge des platanes et des itinérances, et de tous ceux là il fouillait et prélevait ce qu’il nomma leur double-fond, redoutant de devoir vraiment les exercer, faire coller à sa clameur, l’emploi ; c’est à dire rémouleur d’affuter vraiment les lames, puisqu’après tout les bouchers emploieraient un excellent artisan — solidarité des petits commerces ; chiffonnier parce que la charité réclamant autant d’effort que pour lui mourir, de biens nombreux se débarrasseraient dans une autre forme de bonne action, des vêtements trop grands, petits ou passés de mode et juge…eh bien le juge
Il redessina un plan de ces fonctions.
Le rémouleur affutera en public les mots savants et souples, on lui proposerait un mot et il en trouverait le synonyme tranchant, à usage de meurtre ou d’amour puisque le plat de la lame ou son fil peuvent servir l’un ou l’autre but ; en chiffonnier autrement, c’est avec la phrase qu’il jouera qu’on lui amène un propos n’importe lequel, de journal ou de comptoir, de littérature même, il l’habillera de la rime et, couseur public maintenant, il pourra rendre poétique n’importe quelles hésitations, pour juge eh bien reprenant le mythe des juges errants, troubadours et exécutant, de l’Irlande médiévale, il s’assied sous le tancarville et chantonne le sort à venir, voyant et devin, de ses justiciables.
Que chacun donne ce qu’il veut, son métier qui les chapeaute tous, dit-il, c’est le plus glorieux de tous, mendiant.
Vampire endolori, sans reflet depuis les siècles dits, dans sa caverne sarcophage, revenant à peu près à la lumière sous la caméra de l’ordinateur le filmant, son geste, sa main, épargnant son visage.
Il se regarde dans le miroir, premier pas vers la réunification de lui-même, ses deux Corées, le désarmement entre le passé et le maintenant.
Mais tout ceci demeurait mental. L’homme au tancarville ne réclamait la compagnie de personne, ascète sous son arbre, sa mort, le vent et son passé, son rôle l’autonomisait et le distinguait. Il en allait autrement pour ses métiers qui, pour s’exercer, nécessitait le couteau — fut-ce t-il des fictions et des rimes — les chiffons froissés — fussent-ils de papier et d’encre — et les justiciables — fussent-ils immunisés.
Après l’intervention d’Oumar, sa présence devînt dans la cité une singularité de plus, préférable de beaucoup aux pannes d’ascenseur ou aux éclats de voix. Elle ajoutait au pittoresque de l’endroit quoi qu’encore prudemment les habitants et les curieux lui rendaient visite. Ce commença par les habituels saluts rapides avant de retrouver son logis, de partir au travail ou à l’école, se mettre en position sur les murets pour siffler à l’approche des condés, deks, flics, policiers — excellence variété du vocabulaire, rémouleurs et chiffonniers eux aussi. Les choses s’accélèrent dans les joies collectives auxquels on lui intima de participer. Au printemps, four fêter la fin du ramadan — le lendemain de l’Aïd fêté en famille — les jeunes organisaient un barbecue, il durait la journée et toute la collectivité à sa façon participait. Quelques bougons, bien sûr, se plaignaient du bruit par avance et de tout ce frémissement humain, par bonheur ils comptaient pour peu. Tout le monde ne s’y invitait pas mais tout le monde passait. Une fête des voisins qui se déroulant trop festive, colorée et jeune irritait ceux qui n’y participaient pas — c’est à dire les étrangers. Les petits allaient chercher les charbons revenaient avec du charbon de bois ou du charbon à chichah tout étonné qu’il en exista d’autres, spécifiques à la cuisson de la viande. Pour les grilles où cuire la viande, on se débrouillait, quelqu’un s’improvisait cuisinier ou l’était vraiment et tentait de diriger sa brigade qui, trop dissipée toute à sa joie, agissait chaotiquement, poursuivant tant bien que mal la fin : cuire la viande et par comédie les légumes. C’était un de ces jours qu’on traîna Merville dont la présence rituelle s’accordait bien à ce rituel. S’il avait de son côté repris contact avec d’anciennes connaissances et que, fréquentant Internet et les réseaux sociaux, il se remettait à entretenir des relations virtuelles, il n’avait pas encore fait la bascule avec le monde concret. Voilà le premier moment, tiré de force, attiré irrésistiblement de l’extérieur en quoi et à quoi il n’eût jamais envisagé de participer, la timidité, l’étrangeté empêche toute projection, peut-être même ne se sentait-il pas digne des joies collectives. Aux temps d’avant, de ses quelques splendeurs, il rejetait tout ce qui sortait de la meute, du groupe étroit qu’il orientait — réfractaire aussi aux commandements. Ici, c’était pour tout le monde. Les jeunes filles traînaient entre elles, ne participaient à aucune des pratiques viriles que constituaient l’allumage du feu. Les hommes et les jeunes hommes, installaient une table et une nappe qu’ils couvraient de vodka, d’Oasis, quelques joints déjà roulés. Quelqu’un devait ramener des ballons. Ce qui amusait beaucoup Merville, les fêtes enfantines aussi comptent des ballons multicolores qui jouent dans leurs jeux le rôle d’étoiles fragiles — les préparant aux éclatements et aux élévations futurs —ici les ballons, le protoxite d’azote, visaient d’autres sommets, d’autres hauteurs et tout un tas d’imprudences, s’ajoutaient aux autres joies, non moins pures que celles d’enfance. Il n’y avait qu’à voir l’accueil joyeux lorsque les bonbonnes de gaz sortirent du coffre de la voiture, l’accueil en héros du dispensateur (autre mot ici à trouver).
Merville participa à la fête, on lui servit de force un verre de Jack Daniel’s et, devant son refus absolu d’essayer les ballons, quelqu’un — le souvenir de ce moment, dans le brouhaha d’images, de paroles, de rires et de désordre ne s’inscrit que tordu dans sa mémoire — lui sortit une bouteille de Belvédère et la lui offrit ce qui, dans ce lieu, ce contexte, cet ordre moral, équivalait, ailleurs, dans ses anciennes habitudes, au don d’une bouteille de champagne, la même hauteur symbolique.
Il revît le moment comme une bousculade, une bousculade d’images. Ca continuait. Au hasard, il ne commettait aucune erreur, ce n’était pas lui en tant qu’individu mais pas non plus lui en tant que donnée statistique, c’était lui parce qu’il était humain à égalité avec les autres, que cet accueil lui était réservé, un autre signe, d’admission et d’échanges, d’inscription. Lui qui s’était effacé, dont la seule existence se réduisait à des signes mortels, presque épitaphe son nom sur la boîte aux lettres et les centaines de pages dans son logement. Il s’inscrivait tout chair, voix, autre et être.
Ce jour là, il rencontra Mouloud qui, ivre, brûlait de mille questions diverses. Il l’aborda aux côtés de sa soeur, Nour, ce qui voulait dire lumière précisa tout excité et chancelant Mouloud. Mouloud, se rasait de frais, portait une moustache, les cheveux bouclés mais courts, des bottes et un jean 501. Il fumait un joint, les yeux rougis par la beuh et l’alcool. Sa soeur lui ressemblait, un foulard lui couvrait les épaules, ce que Mouloud, feignit de déplorer en le désignant elle ne sait pas que ça se porte sur la tête. Nour ne parlait pas, présente sans intérêt réel, entraînée là par son frère sur lequel elle se sentait le devoir de veiller et ce qui l’emmerdait au plus haut point, qu’elle sentait en devoir forcé, devoir veiller sur son frère aîné.
Elle parlait peu et Mouloud, ajoutant à la fierté de son nom, lui dit qu’elle étudiait le droit et qu’elle sera son avocate quand il se retrouvera en taule, au hebs. Elle n’acquiesça pas et semblait lui rappeler que non, Mouloud, avec tes bottines et malgré ton air de chevrotine, personne ne te voit en bandit, tu pâlis encore du souvenir du vol des bonbons Pez au supermarché Leclerc, quand Maman te punît, en te montrant le martinet qu’elle gardait accroché au mur. Dont tu es convaincu qu’elle fit usage, convaincu encore aujourd’hui, mais il n’en était rien. Elle te l’avait montré et ce regard sévère de châtiment suffit à t’en marquer l’esprit bien plus que la chair. Elle gardait ses pensées pour elle mais elles affleuraient. Expirées tout d’un bloc, sans mots, intelligibles.
Cet être de fausse réserve possédait un caractère de fer. Merville, hélas, ne le découvrit jamais. Cette interaction fut la seule, il n’entendit parler de Nour que par son frère et les bonjours polis qu’ils s’adressaient. Nour visait autre chose. Qu’elle atteignît peut-être.
Mouloud rêvait beaucoup, il lui avoua plus tard, qu’il croyait que ses rêves se réalisaient, il prétendait ne savoir ni lire, ni écrire parce que ça le rapprochait, croyait-il de la sainteté, celle là-même que sa tante au Maroc, vivant recluse, dans une masure sans eau, entourée de chèvres paresseuses, illettrée ou ne lisant qu’un langage de symboles obscurs et obtus. Qu’il vît comme une sainte enfant comme il imaginait le martinet le blessant. Elle s’imprima identiquement dans son esprit, ses rêves en portent la marque définitive.
Il voulait être comme elle ses bottes dans son milieu le différenciait autant qu’elle dans son retrait mondain et ses tatouages sur le visage, autant de lacérations laissées par le diable, lui raconta sa mère. Il voyait cette sainte comme si, dans la famille, quelqu’un, blessée par le mal, obstruait le mal, les protégeait eux en le recevant pour eux. Il voulait être saint, ancien bon élève, intelligent, il se prétendit sacré et donc ignorant. Il savait des ruses, travaillait avec vigueur quand le besoin d’argent se faisait sentir, n’hésitant pas à parcourir l’Europe, aux marges de la légalité, sans franchir jamais ce qui menaçait de reproduire l’ancienne sanction.
Le jour de leur rencontre Mouloud lui demanda ce qu’il faisait sous ce putain de truc et pourquoi il venait tous les jours et comment il gérait les jours de pluie. avec ce papier qui pend et qu’est ce qui est écrit dessus — moment où il lui révéla qu’il ne savait pas lire. Alors ils parlèrent. Mouloud lui raconta qu’il chantait, une fois par mois au Zorba, à l’heure crédule, sans presque de public, occupé ailleurs, préparant leurs vêtements ou, par l’ivresse, leurs oreilles aux maladroites prestations à venir. Il s’en foutait.
Il lui servit de rabatteur, de son autorité de beau garçon, violent maniant depuis l’enfance ses poings comme des lames. Tout le monde disait faut pas emmerder Mouloud et personne ne l’emmerdait, double retiré Du Maire, autorité ne préservant que lui-même, n’ordonnant que sa solitude. Merville y vit une étendue glacée, un lac que la mort couvrît de baisers et se demanda s’il pouvait en faire à son tour un frère. Par contraste, le monde alentour, qui lui parût si festif, lui apparût tout teinté d’ennui, de rêves impossibles, de plaisirs poursuivis jour à jour en attendant de fonder une famille. Merville détesta la pente de sa pensée, le chemin superficiel qu’elle suivit parce qu’il suffît d’une fête païenne qui l’incluait pour donner à ce monde toutes les joies, l’arrachant à la réalité sociale et le brusque changement d’attitude, la dissipation du rêve par celui qui toujours rêvait autrement. Merville ne connaissait rien de lui, pourtant il perçut le monde aquatique, à nouveau. Encore un pas, sur la fine couche de glace. Il se rappelait du danger, danger imprécis, dont on ignore encore où il mène, si la glace se fendra ou si, animal longtemps prostré, sans muscle ni équilibre, il chutera, se fissurant un os, périssant dans l’eau glacée ou rampant, les doigts gourds, se traînant, terrassé par l’air brûlant du froid. Merville devait aussi se rendre à l’évidence, le passage bref et monosyllabique de Nour ressemblait à la présence fantomatique, cet après-midi de fête, des autres filles. Leur participation a la fête était plus que limitée et s’effondra totalement à la tombée de la nuit.
Merville expliqua sans gêne ce qu’il faisait à Mouloud, ce qu’avait été sa vie, il le dit sans s’arrêter, la pulsation cardiaque de sa voix atteignait les dangereux sommets des crises mortelles, une parole retenue, une parole physiquement retenue, après le retour reflet, c’est à dire l’apparition plane et truqée de soi-même, il écoutait sa voix, volume invisible occupant l’espace de trois dimensions — quatre si on compte l’art et ses tentatives comme un monde par delà les sens. Il lui raconta tout et se racontait en lui-même pareil. Haché, courbaturé, ne se souvenant de son discours qu’en cette forme.
mettre méditations intérieures de folie.
Mouloud comprit
Sa volonté d’aiguiser les mots aléatoires tomba d’abord mal dans l’époque, l’irruption de ChatGPT permettait à chacun d’exciter une voix et de générer à l’infini tout écrit, ses métiers s’effondraient sur eux-mêmes, lui qui se les choisit désuets les voyait tomber en désuétude une seconde fois. Un instant il pensa tristement c’était bien trop tard. Mouloud vient en quelque sorte à son secours en lui demandant d’enfin exercer. Taille moi une pointe, il lui dit sans s’annoncer. Avant de décoder la demande. Il la précisa. Je suis amoureux mon gars. Taille moi une pointe. L’homme au…; dans un sourire Tancarville ; c’est où ? c’est une ville ? C’est ici. Alors, dis moi-tu veux quoi. Merville répugnait à utiliser l’argot local, pas parce qu’il le rejetait par principe ou y voyait un appauvrissement de la langue, il le rejetait par manque d’aisance parce qu’au contraire, il le trouvait chantant, un patois heureux. Comment elle s’appelle ? Tu veux la chopper ? Faut bien que j’ai de la matière ? Estelle Ah c’est une française Aha oui mon gars Tu l’as rencontrée où ? Place de l’Opéra Ah ? Oui, j’aime bien me poser là-bas pour Tu vas voir de l’Opéra ? Non, je me pose juste sur la place et je regarde. J’y vais vers neuf heures, bottes et 501 tu connais, ray-ban tous les jours, et je regarde dans la foule, je guette les rroms, les baqueux en civils, les voleurs et j’attends qu’ils se fassent tabasser t’as capté. J’aime pas quand vous dites t’as capté ? Ah ouais ? Ma soeur c’est pareil, quand je dis carré Ouais c’est comme si t’avais commis un blasphème je sais. Breef, un type prend le sac d’une touriste, elle mangeait un croissant, elle a rien vu, aucun flic dans le quartier. C’était juste à côté de moi et la fille, un avion de chasse. Alors j’ai choppé le mec. je lui ai dit tu fais quoi. Elle comprenait pasc e qui se passait, je l’interpelle en anglais Miss, a pickpocket je sors mon meilleur accent elle se recule un peu, inquiète, je lui dis, il vous a pris ça. Je le bouscule, il trébuche, casse-toi fils de pute. Désolé. Mais Estelle c’est français ? Non, non c’est une suisse, elle étudie ici. Tu veux que je taille quoi comme pointe. Non, c’est bon, parler ça a suffi. Mais comment tu as pu aller plus loin ? Je t’explique je lui dis il faut porter plainte, elle un peu sous le choc, hésite, je lui dis écoutez, faut aller porter plainte, je prends votre numéro comme ça je serai témoin. Ca se trouve il a pris des papiers, là il était déjà loin. J’ai gratté son numéro. Puis je lui ai écrit. Tiens, j’ai deux places pour l’Opéra ça vous dit. Elle a dit oui. On a pris un verre au xxxx, que des putes russes, mauvais choix, jai payé, tu sais c’est comment. Je lui ai proposé de la raccompagner, elle a dit non, on s’est quand même galoche, maintenant je veux la revoir, je suis amoureux. Attends tu l’as vu une seule fois ? Deux, deux ? oui enfin la première c’était pas vraiment…C’est le moment où je suis tombé amoureux ; Ouais, vous les mecs des cités, les caïds, y a pas plus fleur bleue. Dis pas ça aux autres, ils t’étripent. Enfin pointe pas pointe. Tu sais ce que tu devrais faire ? Tu devrais streamer ce que tu fais là. Ca attirerait les petits.
Il installa en effet un trépied, son téléphone, trois batteries de rechange. Et le public vînt devant cet écheveau augmenté, la curiosité battait enfin la prudence. La caméra construit une scène et tous les enfants se rêvent des succès d’acteurs.
Il rémoulait, chiffonait, jugeait et ne condamnait jamais. Comme toute pratique publique, il adaptait sa scénographie aux demandes implicites du public et de la performance. Rester debout ou s’asseoir dans l’herbe interrompait la fluidité de la scène.
Pour y parer il avait demandé à emprunter deux chaises aux dealers qui se posaient sur ces chaises de camping décathlon. Ils lui ont donné, quand il a voulu les rendre on lui a dit que c’était pour lui. Les remonter et les redescendre à chaque performance l’épuiserait, il les remisa sous un porche, pour les garder à l’abri de sa fatigue et de la pluie.
Il occupait une sorte de rôle de psychanalyste on venait discuter avec lui, de tout, de rien, il taillait dans le langage, discutait des problèmes scolaires des gamins avec les parents, on lui demandait quelques secours, le tancarville faisait office de divan, avec ses feuilles flottantes comme les talismans silencieux suspendus aux arbres bouddhiques. L’inconscient collectif y vibrait, dans ses mots à lui, comme s’il avait été écrit, là-dessus, en écrivant toute sa mort, toute la vie.
Feuilles toutes couverts de caractères mystiques. Il basculait dans le registre de la magie, sous l’oeil soupçonneux des religieux qui virent en lui un concurrent autant que, d’abord, les dealers virent en lui un obstacle. Sa vie, mais la vie de façon générale, consiste à dissiper les soupçons des autres, à lutter contre eux pour s’affirmer, ou bien se dissimuler. Lui, choisît une autre piste, insister, naturellement, à force ils s’habitueront. Oumar lui demanda, de retour de la mosquée, si c’était pas une diablerie, une sheitanerie ; à la mosquée quelqu’un proposa une Roqya, un exorcisme musulman, l’imam s’informa brièvement de la situation et n’y vit aucun vrai péril. Il craignait bien davantage les grincements radicaux de certains qui le conduisait à diriger ses discours moins vers la religion, le sacré et le spirituel que vers les aspects pratiques et pragmatiques, vers le social et le socialisé de la même façon que les profs, à cause de leurs classes surchargées sont conduits à sauver le minimum et assurer l’ordre plutôt que la transmission du savoir.
Mouloud, discutait régulièrement avec lui, son histoire avec Estelle périclita aussi vite qu’elle naquît, rapidement ils ne trouvèrent rien à se dire, jamais elle ne vînt à la cité, jamais il n’alla chez elle. Reste de sexisme, il trouvait humiliant d’aller chez la meuf, avec l’argent gagné lors de ses absences qui se comptaient en semaines et en t’inquiètes il l’emmenait à l’hôtel, au tel-ho. Lieux-impasses des amours non-adolescentes. Mouloud, après tout, à 29 ans vivait encore chez ses parents et ne comptait pas les quitter pour une femme.
Merville avait un ami. Depuis combien de temps ça ne lui était pas arrivé. Ne pas se projeter, il sait la fragilité des relations et l’ennui qu’elles lui causent rapidement. Il se sent joyeux et triste. Joyeux parce quelqu’un le mène à quelque chose, le conduit. Triste parce qu’il sera difficile de s’en défaire. C’est un voisin. Un voisin c’est aussi une malédiction. A un moment. Merville pense qu’il sera parti avant le temps de malédictions. Tiens, vivre, c’est se détacher de cet endroit. On ne s’enracine jamais. Parce que sa présence ici traduit aussi son échec antérieur. Les lieux qu’on occupe nous déterminent, nos points d’arrivée, les endroits de nos pauses, la place même de notre tombe, tous autant illustrent un soi. Il y vînt et vécut en étudiant international — espérait-il — de passage avant de retrouver son véritable home.
En même temps qu’il s’élevait à ces carrières, il pensa à ce qu’il nomma ses fautes pour lesquelles il voulût se contrire, être d’excès il poussa le pardon jusqu’au vice, entrant dans chaque lieu de culte pour du culte concerné choisir les châtiments les plus stricts, des vignes rugueuses se fouetter, des fouets chiites, (chercher liste). C’est alors, un peu plus tard, dans le seul temple sikh de la région parisienne, à Bobigny, dans une odeur d’épices et d’amour, qu’il rencontra Amina. Il ne vînt pas là tout à fait par hasard, si on n’avait excité son sens de l’orientation en sa direction, il n’eût jamais pensé à la communauté sikh. Mouloud n’y était pour rien.
Deux types avaient débarqué à la cité, semblables à des fakirs, saluant les guetteurs. Jean les prit pour des clients, quoi que surpris par leur apparence, chaussures sans semelle, plante des pieds à même le sol. La drogue attire toutes sortes d’originaux et Jean se remît à son ouvrage du moment. Mais ces deux apparitions, au lieu de se diriger vers le hall B, se dirigèrent droit vers lui. Alors qu’il allait les dédire de la méprise, parce qu’après tout, un si singulier personnage que lui pouvait participer au trafic général, accueil oblique de la cité, dirigeant les clients selon l’expression de leurs besoins, ajoutant aux manoeuvres de la police une étape de plus, une distraction supplémentaire, c’est à dire une couche d’illisible. Ces deux-là se relayèrent quand le premier le salua, le second, sans laisser le salut s’éteindre, ni recevoir de réponse Tu veux connaître ton avenir ?
De près ils ressemblaient à des jumeaux, de plus près encore, leur maquillage seul les rendait jumeaux. Même fausse couleur tannée, même déguisements, bref, de bizarres fraudes qu’il voulût claquemurer en leur proposant, entrant dans cette fraternité en membre triplé, Vous voulez connaître leur avenir et de s’éxécuter tirant une feuille de son tancarville, arbre sacré de quarante sous. Il se mît à lire, incantatoire, théâtralisant comme il ne le fait jamais, sa nerveuse écriture d’antan. Avec cette voix timbrée depuis l’enfer, ces mots zigzaguants et l’effroyable mort qui y rôdaient la rokya, assisté de tous les autres exorcistes, eût été réclamé immédiatement par tout être au contact de Dieu. Ils le regardèrent comme ils se regardaient eux-memes en fou et en saint. Puis, ils éclatèrent de rire et se présentèrent, vraiment. Malick, ma tante vit ici —cousin de Mouloud — et Martin le meilleur ami de Malick. Ils sont venus parce que, comédiens, ils jouent bientôt leur spectacle au théâtre des Amandiers à quoi, dix minutes d’ici tiens, un lieu de mortel ennui, j’aurais pu en faire le parcours pour mon feuillet des morts, et ils rendaient visite à la famille de Malick pour offrir des invitations. Aujourd’hui, ils se reposaient avant le dernier filage et voulaient se ressourcer en famille, cette ambiance connue, aimante, ces sons les mêmes dans toutes les cités à peu près, le rassuraient et Martin se coulait, curieux, dans l’apaisement de son ami.
Puis en quittant la famille on t’a vu. Mouloud, je te cache pas m’avait parlé de toi, sans insister, t’étais sur un snap, on croyait un clochard, puis Mouloud m’a expliqué que t’étais un genre de poète, C’était original dans une cité, un poète public, assis dans l’herbe avec son séchoir. Un tancarville il le corrige. Martin le reprend à son tour, non pas du tout, un tancarville ça a la forme…D’un tancarville, une sorte de pont suspendu. Toi c’est un étendoir à la limite. c’est un tancarville Je suis l’homme au tancarville,. La logomachie n’en valant pas la peine, les deux jeunes hommes, agréèrent Merville. Je suis aussi rémouleur, chiffonnier et juge, mais il ne prononça pas ses mots.
En tout cas si tu veux venir voir le spectacle. Qu’est ce que c’est ? Brecht. Brecht ? Pourquoi vous êtes habillés comme ça ? haha dit Martin, Tu connais Brecht reprend Malick ? bien sûr qu’il connait Brecht. Oui, bien entendu, mais pourquoi, Brecht est allemand ils ne ressemblent pas à des…indiens. Et là encore on est pas dans tout le vêtement, on a de grandes tuniques et des bandeaux sur la tête. Je comprends pas trop l’intention, mais je vous écoute. En fait le metteur en scène a voulu mettre en scène les soldats comme s’ils étaient des sikhs, parce que ce sont des gens qui refusent de tuer et qui se trouvent souvent pris entre plusieurs feux. Est-ce qu’ils tueront ? Les Sikhs ne tuent pas. C’est à dire ? Tout est trop sacré.
(continuer à écrire le rapprochement)
Enfin, viens voir la pièce ça peut te plaire. On peut te laisser une invitation à l’accueil. On laisse à quoi ? A l’homme au tancarville.
Merville ne se rendit pas à la pièce. Mais il alla au temple sikh. C’était leur faire justice, se dit-il. La spiritualité sikh l’intéressait moins que leurs expiations. Il tomba sur un monde qu’il ignorait. Il tomba aussi sur Amina. Son vice ne l’avait pas abandonné, il lui donnait une autre forme. On ne se départît pas de son premier habit, la couleur que la naissance nous donna, gris, mauve ou zébré de rouge. Il était zébré de rouge, il porterait différemment le même vêtement remisé longtemps. Il a du temps. Pour une fois, il se dit, qu’il a du temps pour tout en laissant en suspens le but. Tous les buts. Amina ressemblait à son vice. Il pouvait tomber amoureux. C’est à dire, pour lui, vouloir. Merville se massa le coeur pour y faire circuler à nouveau toutes les énergies dispersées, les faire affluer au même endroit à nouveau, les tendre. Que le monde se tienne prêt. Mais il y a encore loin.