Santiago de nulle part
Santiago patiente au feu, il ne traverse que lorsque le feu est rouge et que le pictogramme l’est aussi. Il aime l’impression de risque que ça provoque, l’accident à deux doigts de surgir et la superposition des couleurs, le rouge sur le rouge, la vie qu’il aime fonctionne ainsi : dangereuse et coïncidente. Tout au bord de l’erreur funeste, au point de contact des fantômes — rouges eux aussi — et des aïeux. Il pourchasse le risque partout où il le peut mais sa témérité n’est pas suicide, il ne se jette pas en travers des voies rapides, sans balise, dans le noir. Il aime le point de friction du danger, en amour, au travail, en art ; il refuse le lieu de la mort ou l’enfer tout fait. Vivre dangereusement mais, surtout-d’abord, vivre.
Santiago évite les passages piétons sans feux et évite les feux que l’on peut influencer d’une pression sur un bouton passage demandé. Il peut parcourir de longues distances dans la ville, accomplir de véritables détours pour se maintenir dans sa règle, dans son danger, la stimulation de son sens primitif dont il sait que par là il entretient une vitalité supérieure.
Pour lui, une vie sans les dangers les plus modestes vaut pour les minables, les attentifs aux vils plaisirs, aux sentimentaux ratés. Il entraîne ses sens, garde en éveil son aptitude à aimer, à sentir son sang passer dans chacune de ses veines comme il conserve dans sa chair la marque de toutes ses anciennes passions, de tous ses désirs à venir. Il condense et réserve des millions de vies, rien ne se perd, pour lui, tout prolifère.
Santiago se raconte des mythes d’enfant, il traverse sans regarder ni à droite ni à gauche, dans la poche intérieure de sa veste, une fiole remplie à raz-bord d’alcool, si on le surprend avec, il tremble — tremblement réel parce que joué — parce que c’est de la nitroglycérine. Le liquide tressaute dans sa poche, lui halète, quel vacarme contient-il, dans le liquide instable, comme le sang dans ses veines, l’affluent du cerveau, du coeur, cette irrigation menaçante, viciée.
Il court, Santiago, aujourd’hui que tout change, sur la route nationale, le danger des peupliers et des somnolences. La vie revêche feuille à feuille dont il se départit, couche à couche, que se passe-t-il pour l’entraîner vite, plus vite, instable. Le médecin qui agite contre la plaque lumineuse les tirages noirs et translucides de son cerveau, lui son refus, il court, s’éloigne du centre de radiologie, saute les obstacles, peut-il semer la mort, l’annonce de la mort, dépasser la vitesse du son de l’annonce du médecin, dépasser la vitesse de la lumière qui découpe sur les deux tirages translucides, les masses mortelles, que l’interne désigne avec son stylet, comme s’il fallait garder à distance, par risque de contagion, l’image de la mort loin de son doigt de médecin. Il court déjà, Santiago.
Il se souvient de sa vie toujours jouée, le coeur qu’il se représente en cube à six faces, roulant, pariant, avant toute décision, il en jette l’image mentale sur une surface parfaitement lisse, six faces qui aujourd’hui toutes disent la mort, six fois la mort, roule le coeur à toute vitesse, amasse sur le tapis tous les hasards d’avant et ces hasards déjà graines et ferments de la mort. Plus vite Santiago, deviens le vent, Santiago, hurle, cache toi, déguise ton cri, animal nocturne, rapace aux serres argileuses, confonds la mort qui déblaie la route jusqu’à toi, l’irrésistible traction de son coeur, un trou noir, si tu hurles en bête sauvage toi l’homme plus homme que le dernier des hommes, si tu ralentis ton pas maintenant, recroquevillé, sous tes lentes écailles…est-ce que ?
Santiago relève la tête, arrache ses cheveux, s’il faut les perdre alors que ses mains y pourvoient, les mèches et les touffes, qu’il répand sur la route qu’il traverse toujours, la rue Lebon, il traverse au feu vert cette fois à l’intérieur de la mort. Il dépose ses cheveux pour conjurer la mort, la tromper, voilà son cadavre, alors pourquoi la mort vraie viendrait le chercher, à sa place, par anticipation il en accomplît le terrible rituel, il lui facilite la tâche, à la mort, en lui offrant plus que son reste.
Santiago retourne à l’hôpital pour commencer le traitement mais avant de le commencer, le professeur se présente à lui, gêné et ravi, les précédents résultats venaient d’un dysfonctionnement de la machine, d’une erreur de manipulation ou, gêne accrue encore, d’une confusion avec un autre patient. Santiago sait bien la confusion, le mort-malade se disperse sur le passage piéton de la rue Lebon, mort, dans son tombeau de vent, d’air, de peupliers, dispersée sa mort. Jusqu’à la prochaine fois que coïncideront deux lumières, deux couleurs contre le stylet du médecin, les phares d’une voiture..