S.
Safia parvient parfois, pour quelque période, à retrouver la raison. La dernière fois le 5 mai, elle se souvient précisément de la date parce que pour la première fois, depuis deux ans au moins, un garçon, elle oublie son nom, plaça sa main dans sa main et la serra, la serra tendrement, fortement, la serra si vraiment - dans une faute de français, de tendresse - qu’il lui transmettait par vagues, par jet de pierres, un chant d’amour, . D’amour elle fut sevrée, se crût sevrée, se dit alors que la folie s’étendit, complexe, rugueuse dans ce manque, que la folie qui voisinait si souvent avec l’amour, l’amour fou, s’insinua toute entière en elle, pour combler d’abord une absence, pour éviter la trop folle attente des êtres aimés. Folie consolante, joyeuse, puis, la folie, toute folle de son appétit nouveau, ne sut s’empêcher, sans conscience, folle de la folie affamée elle prît la place de l’amour, cet espace réservé, voisin d’elle-même, qui forme la part amère du couple. La folie s’engoufra dans toutes les cavités, au lieu de l’espoir ou des choses encore nommées qui ne trouveront jamais ni nom ni fonction. La voilà ce 5 mai, à moins une minute de la main, toute frissonnante.
Vînt Le 5 mai, quand la main la saisit, la main, celle du garçon , définitivement elle ne parvient pas à retrouver le prénom, à la place elle conserve fraiche et sèche la sensation, qui absorba toute la folie, son humidité de jungle, de marécage, de bêtes rampantes, félines ou menaçantes. La main sèche, râpeuse du garçon, sans visage, sans nom, une main taillée dans un argile longtemps séché au soleil, craquelé. Une main pas agréable pour un sou qui la soulagea de tout son mal. Safia se trouvait une raison.