Retard
- Tiens, te voilà toi. Une demie-heure de retard, tu arrives comme si, comme si. Je m’étrangle en y pensant. Comme si ton temps seul importait, comme si lui seul valait la peine d’être compté
- A peine arrivé, une leçon de morale. Deux minutes de tes racontards, tu ajoutes dix heures de dispute, parce que maintenant il faut dissiper ça, la dispute, expliquer le retard. Il faut l’ajouter à ton reproche et, désolé, diluées, ces trente minutes, ne pèsent pas lourd dans tout notre échange. En retard, la belle affaire. Eh bien tu aurais pu partir.
- Voilà, voilà, forcément à ce point là la discussion, tu aurais pu partir…tu aurais pu partir, comme si nous n’étions que des informations sans affects, sans codes ni conventions, soumis au seul instinct qu’à celui présent, que nous n’étions pas traversés par des engagements, des craintes, des espoirs. Que nous existions absolument et absolument à chaque seconde. Ca ne se passe pas comme ça.
- Ca ne se passe pas comme ça ? Tu déclares pour moi, pour toi, pour toi et moi. Toi, ça te regarde…je ne vais pas te dire de faire différemment, de penser autrement. C’est ton problème si tu te définis par ton code d’honneur ou quoi-je-sais-pas.
- Attends, attends là, pourquoi tu pars ? Pourquoi tu pars. Tu me fais attendre, puis tu pars, tu pars. Explique-toi, au moins tu me dois bien ça
- Oui, oui trente minutes de retard valent au moins une confession. A la prochaine.
- Ca ne se passera pas comme ça, non, ça ne se passera pas comme ça.
La voix meurt, inutile.
(je crève d’envie de m’excuser, de revenir sur ça, pourquoi n’ai je pas enduré , pourquoi y avoir mêlé ce sens de l’honneur du respect, pourquoi, puisque d’avance je perdrai, alors…mais j’ai le droit de m’exprimer, de dire ce qui me pèse, m’alourdit, l’attente, toujours l’attente qui ne se résout en rien…il part, me voilà seul dans la foule…excuse-moi, non, ne m’excuse pas, excuse toi, toi, biffons, reprenons…ça recommencera, ça recommencera, il y aura d’autres fois, tout l’avenir comprendra d’autres fois pareilles…des fois pareilles. Pardon, j’aimerais tout annuler, tout annuler ? devenir un autre ? Non, ça ne je ne peux pas, me renier, tout ce que je suis, non, pardon, pardon, ça toutes ces années, cette antériorité, cette mienne antériorité changer parce que, ce mélange l’amitié, l’orgueil. Il part, il part, ça bout, qu’est ce que ça bout, une insulte.).
- Eh, eh connard, connard
le débit furieux, dans le combiné du téléphone, la tonalité parce que l’autre raccroche
- Connard, connard tu m’emmerdes
- Tu veux pas qu’on en reste là ? Tu me prends la tête pour une demie heure de retard. J’aurais toujours une demie-heure de retard. Tu veux quoi ?
- Des excuses
- Pardon, je suis désolé
- Des vraies excuses
- Je m’excuse vraiment
- C’est pas ça, pas ça.
- Apprends moi, à quoi ça ressemble s’excuser dans ton ordre, à ton ordre, si ça te fait plaisir, laisse moi m’y plier.
- Paye
- C’est à dire ?
- je ne sais pas, je sens que tu dois payer
- Tu parles comme d’une rupture amoureuse, les relations s’épuisent, par politesse habituellement on les laisse mourir, on trouve un prétexte puis on s’abstient de répondre…ton prétexte c’est cette demie-heure, tu n’auras pas ce que tu souhaites.
- Pourquoi ? Pourquoi ? Encore une fois, toujours, tu décides
- Parce que tu ne sais même pas ce que tu souhaites, m’infliger une quantité de souffrance, que tu aies la certitude que ça me coûte j’imagine. Ca me rend triste si ça peut te satisfaire pour autant je ne vais pas changer. Une seconde je parle maintenant. Tu ne changes pas non plus, tu t’adaptes, tu soutiens. Tu t’adaptes jusqu’au point que tu veux ou que tu peux. Ce qui revient au même. Si tu ne peux plus, que tu n’en peux plus et que tu te mets à exiger alors c’est égal à ne plus vouloir. Je ne te demande rien, ne contracte pas de dettes en mon nom, je t’interdis de me prêter la monnaie de singe de ton amitié avant de me réclamer des intérêts. Personne, personne ne peut m’imposer ça. Je continue, tu m’as pris au piège des déblatérations au moins je précise, pour moi-même, pour tous les autres, pour mes je m’en fous plus tard. Toi tu viens convoquer un ordre incertain, je m’en fous de tes si tout le monde faisait comme ça alors…le monde ne va pas mieux depuis l’invention du cadran solaire ou de la montre-bracelet.
Tu voulaies que je paie eh bien voilà, toute une année de cotisation, sans rien défiscaliser. M'as tu demandé comment j’allais, en arrivant, pourquoi j’avais du retard, si quelque drame n’avait surgi dans ma vie ? Tu t’es demandé seulement l’effort pour moi de me déplacer ici, à l’heure ou en retard, ce que j’aurais peut-être préféré, l’annulation de dernière minute à quoi tu as échappé ? Non, non parce que tu déplores, tu m’accuses d’égoïsme sans voir le tien, sans voir où partout ça se loge chez tout le monde, de façon anodine, de façon si commune que tu en fais une règle absolue, un point de départ, une convention à quoi je dois souscrire eh bien je ne souscris pas, je ne souscris pas du tout, quelque chose me dit que c’est d’abord pour ça que tu m’as aimé. Ca arrive au point de rupture, quand mes heurts, mes hésitations, ma maladie sociale t’a limé tout enthousiasme, je pourrais continuer longtemps, voilà ce que ça me fait, voilà ce que je porte et dans le même temps combien je m’en fous. Il faut me laisser tranquille, il suffit de ça, rencontrons-nous au hasard, contentons-nous du fortuit, là réside encore un possible miracle entre nous.
voilà, j’aurais du me taire, combien j’aurais du me taire, sans force de révolte, je compte, pourtant, je compte avec lui je ne compte pour rien, je compte contre sa force, après sa force, je compte dans une autre vie, après tout ce qui le définit, qui l’impatiente…avec d’autres il m’arrive de lui ressembler, j’emprunte ses traits…nous sommes tous débiteurs
- J’en ai connu, je ne finis pas, attends, ne raccroche pas, n’ose pas raccrocher. Ceux qui jouaient avec la règle des dettes, des dons et contre dons, qui ne rendaient jamais. Je l’ai accepté, c’était pénible au début, je l’ai accepté, quand je n’ai plus pu alors je l’ai éconduit, aucun effort ne peut aller contre ça. Un crime, un assassinat, aller contre la personne. Nous ne nous harmonisons que jusqu’à un certain point, puis la chaleur de la vie dilate les instruments, ils ne parviennent plus jamais à résonner ensemble. C’est triste, bien sûr que c’est triste et c’est aussi la vie, le lien vers l’autre fois, la prochaine fois, les retrouvailles. Il y a des peut-être, profite des peut-être. Maintenant oublie-moi.