Plus lourde que le ciel de Santiago de Chile
Si tu savais comme je tremble de rage. D'une rage d'enfant tourmenté par des mains adultes. Mais les bourreaux ce n'est plus de ce siècle, et moi j'ai des dents et des ongles pour me défendre, je ne me laisserai blesser par aucune de tes bagues sans postillonner en retour.
Il y a des juges cruels qui imaginent manier discrètement le marteau et le couperet mais viennent en vérité sur mon nom, sur ma vie, sur mes photographies à pas bruyants et pénibles. Je n'ai pas besoin de vos façons, de vos arrêts inflexibles. Vos visages je les ai déjà vus et déjà mille fois je les ai refusés. Ils ne me font plus rire malgré le ridicule qui sans cesse s'attache à leurs voix.
Aux yeux de ces gens là, parce que j'ai une bouche légèrement cramoisie par la rime, parce que j'ai porté dans mes doigts des yeux bleus brûlants comme des éclairs, parce qu'aussi j'ai nagé dans l'abîme, je suis "louche". L-O-U-C-H-E. Qu'est ce que ça veut dire ? Tout ce qu'on a de différent, une voix, un rire, une joie. Je suis en entier moi-même, et c'est très rare quand on se contente le plus souvent dans les cette liturgie de mourir, d'être en quart, en tiers, d'être en tranches. Mais parce que j'ai étudié très longtemps et dans une école un peu moins ridicule qu'une chose post-bac, parce que j'ai fait moi ma prépa à Paris je peux rire et d'un rire méprisant et glacial. J'ai gagné par mes études, mes efforts, par le prestige de ce que je fis, le droit à l'indifférence, le droit à ce qu'on ne me juge pas, ou alors qu'on me juge bien, qu'on instruise pour de vrai ce dossier autrement qu'avec des interrogations déjà orientées, avec des vérités contrefaites, du même mortier dont on fait les Dreyfus et les Trotsky. Mais parce que vous en serez toujours incapables de faire autre chose que me préjuger, parce qu'à chacun de vos pas doit se mêler l'injure et le reproche, par pitié, faites tomber vos paupières à mon passage. Ne me pensez pas. Je suis hors de vos limites, de vos cadres, de vos façons d'exiger du réel qu'il rende sa monnaie. Moi je ne suis pas un appoint. Je n'ai pas à ressembler à vos clichés de la réussite et du savoir. Tu peux déchiffrer comme tu veux mes dents et mes cheveux, ce n'est pas une langue qu'on t'apprend à l'école.
J'ai assez fait de droit et de finance pour tout savoir mesurer, tout savoir compter, tout savoir juger proprement. Alors qu'on vienne avec des assertions grotesques, avec de minuscules préjugés comme longtemps j'en ai souffert parce que mes cheveux étaient de la longueur de mon génie (Hé Samson à notre temps aurait lui aussi été louche) je n'en ris pas vraiment. Louche. C'est presque comme dire "différent" et donc menaçant. Ce que tu ne comprends pas toi tu le chasses, les comme toi ça en a fait des charniers mais moi je ne suis pas de cette matière tombale.
Je m'en fiche de vos yeux mais je ne m'en fiche pas sans montrer mes dents rutilantes, sans montrer ma mâchoire dramatique. Je suis poli, je rends les coups. Je connais ce regard de procureur -le tien- qui rend coupables tous ceux qui ont ont dans les yeux un cheval cabré et dix mille soleils en fuite, qui rend coupables ceux qui ont à leurs paumes du miracle et de l'insensé et dont toujours on a fait des pendus, des assassins, des criminels quand même ils n'aimaient que le ciel. Et le ciel s'est déversé en moi pour les venger. J'ai étudié pour me défaire de vous, pour que jamais les gens de cette...religion ne m'empoisonnent. J'ai étudié des choses très difficiles et reconnues pour être libre de votre fausse morale, de vos faux dogmes, de toute votre réalité en contre-plaqué. Vos artifices, votre poudre, votre fard, votre rouge et tout le simili-cuir de vos sac-à-main. Je suis désolé, j'aime ce qui brille d'un pur éclat. Alors j'aime la poésie, j'aime la peinture et la musique, je joue du violon et je tremble en regardant Persona. J'aime la beauté avant toute chose et quand bien même elle doit me brûler les doigts, tant qu'elle m'a ému, je la souffre. Je ne crains pas les peines d'amour. Je n'ai pas peur de vivre. Je ne suis pas un fichu hippie, un grotesque incapable qui aurait le goût des clichés et des choses inertes, j'aime le progrès et j'adore mon siècle malgré ses travers. J'aime les yeux bleus et les mains tendres, j'aime exister et ce même si parfois on ne le peut qu'avec douleur. Avec douleur ces jours que la maladie nous fige en gémissements ou ces autres jours plus insupportables encore parce que des gens qui ne vous connaissent pas n'ont cesse de vous mutiler, de vous exiler sous des soleils méchants. Des soleils "louches". Je ne m'énerve jamais, si je crie c'est que forcément je vais chanter. J'ai étudié, et surtout, et pour ça seulement, tu ne devrais rien dire, ou alors attendre avant de dire, de trouver ma réalité et non pas cette invention que tu fais à partir de mon ombre, de mes cheveux et de mon teint. Je vaux plus que ce pantin de théâtre. Je suis bien plus haut que qui tu crois, plus beau, plus fébrile, plus heureux et aussi plus fort. Je ne suis pas un gentil qui dit "oui" et se soumet parce que les méchants ont des mèches blanches, ou un salaire. Parce que moi aussi j'ai trouvé parfois dans ma mémoire des cheveux blancs, parce que j'ai eu moi aussi un salaire. J'ai mon avis, et parce que je l'ai réfléchi il vaut bien le tien que l'âge a taillé d'une forme qui te plait et moi me déplait.
Alors que l'on vienne avec des airs de serpent venimeux, qu'on vienne moi doucement m'atteindre et faire de mon silence, de mon ombre enfler des défauts que je n'ai jamais eus, même les nuits de fête, voilà qui m'exaspère et que c'est bien légitime d'être exaspéré parce qu'on me roue l'âme, qu'on me bourrelle et qu'on me tourmente. Je suis fatigué de retrouver ce corps brisé par vos piètres valeurs, vos yeux massues et toute la mousse de la méchanceté. Je me défends quand on a vissé mon coeur à des tréteaux. Je m'agite, je m'en libère, je suis agile comme tous les maigres. Parce que je suis encore mystérieux et secret, que tu n'as vu mon visage qu'arrangé pour l'objectif, tu te méfies, et bien ce n'est pas ça être juste, ce n'est même pas ça être adulte. Ca c'est être cruel, mesquin et indigne c'est être méchant, bas et ça me fait rire, mais d'un rire d'orphelin, d'un rire tragique. De ce rire qu'on a trouvé la première fois au Dom Juan de Byron.
A l'heure où tout le monde est là hirsute, bruyant, médiocre, moi je suis discret et voilà qu'on me dit que la discrétion c'est un travers, qu'il faudrait se montrer sous un air de cristal de roche arrangé pour faire des bagues en faux-précieux. Mon éclat est véritable et si ma pierre est noire et qu'elle te déplait de briller d'une façon qu'on ne t'a pas appris à aimer, j'en suis désolé, mais je ne changerai pas mes facettes pour toi, ni ma façon de boire au soleil. Mon brillant c'est moi, mon reflet ne changera pas parce que tu ne m'aimes pas. C'est tant pis pour toi, c'est toi qui y perds. Matzneff parlait des mères "cette race immortelle" et il le disait amer. J'ai à la lèvre, la même aubépine en fleur. Cesse de me faire fléchir moi du poids d'un vice qui n'appartient pas aux gens de mon genre, cesse de m'éployer sous un geste qui n'a jamais convulsé dans mes muscles. Je suis imparfait, j'ai les troubles de ma jeunesse, l'emphase de ma langue, la gesticulation incessante de mes doigts, mais mince, je suis de la race des volcans, je suis surtout de la race des nuages incapturables. Je ne me laisse faire par aucun vent.
Moi je n'en peux plus de deviner cette marée corrompue et les voix d'échoués qu'elle porte. Ce babillage incessant et vulgaire, parce que c'est vulgaire de juger qui on ne connait pas. Est vulgaire tout ce qui est banal, et je te l'apprends c'est banal. Je l'ai vu pendu à tellement de bouches ce reproche qu'aujourd'hui je pousse ce long soupir. Encore se justifier, parce qu'on déplait, et que ces gens jamais n'ont lu Cyrano autrement que pour être prétentieux. Je n'ai pas à vous ressembler, je n'ai pas à correspondre aux attentes d'un monde sans culture, sans goût de la tragédie et des sommets. Longtemps pourtant je me suis tu, parce que je suis poli, et que je parle très bien, j'ai la voix gentille des enfants bien élevés. Tu pourrais m'appeler pour t'en assurer. Parfois le verbe un peu haut c'est vrai, mais seulement parce que mon père entend très mal et que depuis j'ai pris pour habitude de m'exprimer quelques tons au-dessus de la norme, et c'est comme ça toujours que j'ai vécu, quelques tons au-dessus de la norme. Au départ ça peut effrayer, je t'assure, ce n'est pas si fréquent, je suis bouillonant, toujours quelque chose à dire, et pas des clichés infantiles, des schismes imbéciles du "bien/mal" de ceux comme toi qui votent à droite ou comme les autres qui vivent à gauche. Parce que je ne suis ni de droite, ni de gauche, je suis mitigé mais ce n'est pas à dire tiède. Moi la réalité je l'accepte complexe, insurmontable alors très modestement je lis avant de me prononcer. J'ai beaucoup lu, je pourrais te dire qui, mais est ce que tu connais Rancière ? est ce que tu connais Huntington ? Est ce que tu connais ? Todd ? Foucault ? Kierkegaard ? Je veux bien, mais tu les connais ? Moi je lis pour être sensible.
Pourtant déjà j'ai vu plus de choses que la plupart qui me jugent depuis le monticule minuscule de leur âge. Quelle sagesse ? Celle d'avoir vieilli et d'être devenu très laid ? J'ai fui un pays en sang à dix ans, j'ai appris les langues étrangères, j'ai ri en stage, d'abord, puis en CDD dans la banque (UBS et HSBC, promis je me fais un profil Linkedin, bientôt pour qu'on cesse de venir grouiller ici) à gagner assez d'argent pour désormais vivre quelques années sans me soucier de ce que les moralisateurs en tous genres, ceux qui ont des soutanes invisibles mais des dents insupportablement déchaussées, qui n'ont rien compris à la vie et croient le cri la plus belle façon d'être vivant tandis que c'est le chant, évidemment, en pensent. J'ai connu les hôtels les plus merveilleux du monde et parce qu'on fouille si allégrement la vie que je laisse à disposition sur facebook, on peut le voir, j'ai parcouru des suites luxueuses sans compter rien d'autre que ma joie. Nous avons entendu à Amsterdam, Bangkok, Phnom-Penh, Venitian, Hô-chi-min Ville, Kuala-Lumpur, New-York, Chicago, Séville, Madrid, Oxford, Béjaïa, Oslo, Munich, Cologne, Paris, Lyon, Bordeaux, Berlin, Londres, Avignon sonner les petits deniers dont vous êtes si prodigieusement fiers. Moi je gâche. Ma fortune c'est ça : une forme de beauté. On le voit très bien, je dîne souvent de caviar, et une note de restaurant de mille euros ne m'effraie pas. Je bois du champagne et du très bon vin.
J'ai acquis le droit de m'en fichtre, de ne dépendre en aucune façon de vos petites normes, de les regarder avec le rire insolent, avec la dérision bouleversante de ma jeunesse. La jeunesse c'est un orgueil et tu aurais beau être la plus orgueilleuse de toutes les choses vivantes et bien celui-là tu en es privée. C'est tout qu'on perd à devenir suspicieux, ne se fier à rien, et on commence par perdre ceci : la jeunesse. Tes rides c'est ta méfiance, et voilà comment on devient vieux, à tout peser, à se faire de toute chose le comptable, l'épicier, la balance. Moi je suis plus léger, parce que très facilement je me déleste, du baiser et de l'amour. Je suis généreux de la grâce, je ne garde rien pour moi, je partage, je n'accumule pas et pourquoi faire ? Je préfère être heureux à être comptable. Le bonheur est un sacerdoce exigeant. Attention, je ne dis pas que je vais vivre d'amour et d'eau fraiche, je dis que pour l'instant j'ai et que tant que j'ai, et bien je vais vivre et jouir, et quand je n'aurai plus je trouverai un moyen, on trouve toujours quand on est courageux et malin et puis diplômé. Comme moi, tu vois ! Je retournerai à la finance, ça ne fait aucun doute, mais cette année, j'ai mis toute ma force à aimer, désirer, à voyager, j'ai vu tant de choses avant que mes yeux s'usent, avant d'avoir des yeux sévères, des yeux austères, avant d'être vieux, je me suis promené, et j'ai appris la leçon des manuels calcaires, de l'encre des fleuves, des images solaires...
La vie a porté son long manteau trise et me l'a offert. J'ai été à bien des endroits, vu bien des paysages, j'ai tout peint tout effacé. Je peux tout recommencer. Je connais tous les continents et je sais qu'ils sont chacun bordés du sentiment. J'ai étudié toutes les roches, tous les visages, et désormais j'en aime un que tu connais, qui a pris sa couleur à fleur de montagne, la belle couleur d'éclipse de son regard. Mais pitié cesse tes petits gestes, c'est de la discrétion des détectives de Série B qui épient à travers leurs journaux celui qu'ils filent. J'en ai assez de souffrir de ce jugement inique. Parce qu'au procès on peut se défendre plutôt que d'être éclairé par une seule lumière et cette lumière tu l'as décidé sans moi, et partout dans ses particules minuscules elle répète "coupable, coupable, coupable". Ta lumière de mauvaise inspectrice, ta lumière méchante. Finalement être rendu coupable par une "mauvaise lumière" n'est ce pas une façon d'atteindre la beauté du saint martyrisé ? Et je ne suis coupable que pour des lois mal faites parce que je suis né innocent. Jamais tu ne m'as entendu dire, jamais tu ne m'as vu agir. Tu crois me deviner avec quatre mèches de cheveux et dix rimes amusantes. Tout tu remets en cause selon ce que toi tu as déjà vécu mais qui ne me ressemble pas. Je suis d'un autre temps et presque d'un autre siècle. Regarde ma figure pour de vrai autrement qu'à travers tes lunettes dérisoires. Je n'ai pas cet air infect des sacrilèges, j'ai au pas l'élégance que Paris met, je m'en suis chaussé tant de fois, si tu savais, tu m'aimerais. Tu peux crier, pester, allez, je m'en ficherai toujours parce que j'ai passé l'âge d'avoir besoin de toi, d'être dans la dépendance d'une belle-mère. Mais tu crées une atmosphère étouffante et pourtant j'ai connu le ciel qui ne crève jamais ses lourds nuages gris au Chili. Je te le dis, tu es pire que lui. Alors s'il te plaît, suspends ton jugement, attends de me connaître, ou n'attends pas et seulement fais comme si je n'existais pas, parce que celui que tu crains, que tu décris, il n'existe que dans ton illusion, dans ta fantasmagorie, moi je ne m'y reconnais pas. C'est trop mal peint ce portrait, trop mail taillé ce buste. Je suis plus mignon et plus dangereux que lui.
Tu me fais penser à cet entretien que j'eus à Paris-Orléans-Rotschild et ce type qui me demandait de me couper les cheveux pour travailler avec lui. Moi j'ai refusé. Je n'ai pas à ressembler à vos attentes. J'ai assez de talent et d'intelligence pour n'être compromis par aucune de vos iniquités, de vos partialités et peut être que pour moi le pouvoir se fera plus long à atteindre, mais les détours ne me gênent pas. En Savoie nous ferons de la randonnée, j'en ai beaucoup fait au Cambodge, je me fiche d'arriver le plus rapidement possible à ma destination, parce que le bonheur est au terme de toutes les routes pas encore tracées, de tous les chemins à vivre.
Je te dis tout de même que ça me fera plaisir de te rencontrer, mais que tu ne me verras pas un air de biche craintive, que je peux partir dès lors que tu te seras montrée désagréable, injurieuse ou trop peu diligente. Je ne te dois rien et je ne te devrai jamais rien. Je n'ai pas dix-huit ans, j'ai passé l'âge de me soumettre, mes chaînes ont eu la voix cassé le jour que j'ai franchi mes vingt ans. Si tu ne te souviens pas la couleur de ce pays moi je veux bien te raconter, j'ai la voix de cet ailleurs, la voix des mythologies.