Loriane
Un matin, novembre c’est Loriane dans la cour de l’école primaire. Elle me parle, je n’entends plus, de si loin, les paroles. Sa voix fait comme une marrée, un bruit de vagues.
A mon poignet flotte ma montre toute neuve, une casio noire à affichage digital. Sa main touche - ne finit pas de toucher - ma main. Se déplace et, sans que je n’ai rien demandé, resserre à mon poignet le bracelet.
Marque d’amour la marque le soir retrouvée sur le bras.
Je me souviens, la vague de chaleur blême qui me parcourt, je me souviens le lieu exact la cour de récréation, les arbres, la saison, la foudre. Pas la première foudre, certes, le plus puissant, vertige. Pour longtemps.
Le premier émoi, plus tôt, c’était vers quatre ans, dans la cour de l’école maternelle, elle s’appelait Sandra. Brune, très jolie, toute petite je dis, écris jolie petite brune, m’étonne de dire, jolie petite brune pour dire le visage imprécis, prisonnier des yeux de la mémoire. Visage oublié et souvenu en même temps.
Longtemps, je portai mal montre pour que Loriane ou, plus tard, toutes les figures aimées, en pensées, en désir, renouent à mon poignet ce premier geste d’amour.
J’ai été amoureux, comme toute l’école, de Loriane pendant des années.
En CE1 un jour que mon institutrice se trouvait malade nous dûmes être dispersés dans les classes d’autres enseignants. Mme Pichly, maîtresse Minotaure, terrorisait tous les enfants moi y compris. Elle portait de grosses boucles d’oreille dorées, des tailleurs aux tons marines et, surtout, était la maîtresse de Loriane ce qui la rachetait d’à peu près tout. Je décidai, au soulagement, de quelques autres, de me porter volontaire pour la classe de Loriane-Pichly. Doux espace.
A l’école, j’adorais jouer avec les filles (je jouais au football à la cité) parce que j’adorais la corde à sauter et l’élastique. Loriane et moi jouions ensemble, souvent jusqu’à ce que…je ne sais quoi de laid, de pleutre en moi, d’un orgueil blessé et blessé jamais d’autre chose que de ma propre couardise. Je ne sais pourquoi, j’ai mimé la détestation à sa plus grande surprise. Longtemps, cette pente si banale, cette pente de gâchis - et de sa propre vie - je la suivis…
Plus tard, des années après, j’écrivais à la fille que j’aimais et que je fuyais
déplaire est mon plaisir
ce n’est pas mon plaisir que tu me déplaises
Longtemps, je mis à la remonter, cette pente.
Loriane et moi furent dans la même classe en CM1. Sur la photo de classe de ce temps-là tous les visages, malgré le temps, demeurent intacts à l’exception du sien qu’immédiatement, j’avais effacé. Je crois en utilisant un peu de salive - baiser malade ? et mon ongle pour gratter. Arrachant, copeaux d’image, l’incarnant sous ma peau, dans mon système, passant dans le sang, mouvant, aujourd’hui encore.
Elle règne, sur la photo, fantôme plus vivant que les visages confus, devenus indistincts de l’enfance.
Eternité curieuse à quoi je l’ai consacrée. Une ombre très pâle, la même qui toujours à mon poignet resserre la montre défaite.