Par amour
pour le mot d'amour en vérité
C'est à dire
Le ventre altéré
Les mains affamées
Toute la douleur concentrée en un seul point
La bouche ou bien le regard
Ou plus en détail
Les lèvres et les yeux
Ou plus sensiblement
Dans l'odeur bruyante
Du cri des pleurs
et de la haine.
Regarde
Ma peau a passé de mode
Mes yeux sont d'un autre temps
Anaïs hier m'a parlé
De sa mort prochaine
J'écoutais émerveillé cette matière précaire
Ce corprs délabré, pourrissant, ce corps à ce point crépusculaire
D'eau morte, gelée, d'eau noire, de tourbe
Emerveillé
Comme enfant imaginant le bruit menaçant des stukas sur la campagne française
Les femmes abusées et leur air de morte
Les enfants troués par une mitraille au hasard semée
Les officiers allemands au moment de jouir
Beaux et sévères
comme leurs cousins
Bourreaux du peloton d'exécution
avant de faire
FEU
Mais j'ai perdu le temps présent
et
le mot d'amour
Je remonte la pousisère méntale
La farine des jours
l'effort de la meule
Sur la vie
La parole broyée
Sur les blés et l'orge
rongés
J'en étais à je ne sais quelle syllabe déjà perdue
De mon gémissement de jais
Je te parle à toi oh il y aurait à dire encore
Pour ton air noyé, quand tu te couches dans les draps
A la recherche de la mer
A te dire, quand tu t'apprêtes à
Mais un je ne sais quoi t'arrête
Un souvenir peut-être
Qui te fige comme une peur
Pour le mot d'amour, moi :
J'ai traversé des étendues de désastre, des chemins de cendre, des années entières de neige. J'ai traversé des époques d'angoisse. Toute la France et le monde en entier. J'ai parcouru j'allais dire le vaste vaste monde comme s'il était tout un, le vaste monde des objets et le monde aussi intérieur des douleurs. J'ai parcouru toute l'étendue du langage ; j'ai atteint l'abîme du silence.
J'ai marché contre le miroir, buté sur le miroir, fasciné par paysage réflechi mais ce n'était que la lumière contrefaite, que la faïence de la salle de bain mal comprise par la surface polie. Ce n'était pas les seins de Marion, pas les yeux de Diane, pas les mains d'Elise, pas, pas, pas. Ce n'était qu'un mot d'orgueil. Une sensation, un reste crédule lentemant fanant dans ma barbe.
Dans le mot d'amour
Miroir falsifié
J'appelais cet autre-moi, ce double tronqué, cet être de froid
Marion, Diane, Elise
Et j'aimais du reflet cet
air de jeune homme éternel
Sa pochette de crises
Pliée dans la poche
Ou froissée peut-être
mais comme une
croyance
J'aimais, j'aimais
Ah ses cheveux, ses yeux, et le bruit de foule dans ses pas
Je voulais être celui-là
Narcisse de pluie fine
Etranger, je me suis plu étranger.
J'ai cru comme toi ah moi aussi
Mesurer mon amour au sonomètre
Exposer brûlures et décibels
Gorges enrouées des lendemains
De haine
Comme preuves d'amour.
L'amour qui n'est pas un mot
cette chanson sans paroles.