Même fil
Depuis combien d’époques, des trillions sûrement, je me mets face à l’écriture en me sachant devoir recommencer dans la maladresse, l’erreur, l’impossible. Puis, pire, retournant en arrière, lisant quelques extraits ou longues peines exprimées, mon élégance d’avant, mon tour d’esprit ou toute autre forme valable me reviennent et me disent, comme un vieillard retrouve sur une photo son visage de vingt ans sans rides, tout le perdu. A l’inverse du vieillard, le savoir écrire peut revenir sans procéder aux coûteuses douleurs de la chirurgie. Recommencer
pourtant, je souffre, au présent de mon absence d’aisance, des lourdeurs que seule la répétition peut dissoudre or rien de plus difficile, devant la difficulté du combat, que s’obstiner. L’écriture finit toujours par revenir, l’ancien style changé, bien entendu, certaines grâces perdues pour toujours, d’autres forces apparues par la vie entre temps vécue - ou son absence de vie.
Me voilà à nouveau, encore une fois, avec le même degré de douleur, à ce point de retour, au moment où la vie doit reprendre, après le cataclysme du mois passé, la dépression éreintante. Me voilà à devoir dire, reprendre forme et phrase…pourquoi pas ? En vain ?
La douleur, pour moi, est ici aussi de me dire ah que serai-je sans la coupure, à quelle hauteur de la langue me trouverai-je, plutôt que ce laborieux tour, ces coups de masse dans la terre rude et stérile — instérile, bientôt, à moi de la féconder ? A force ne devrais-je pas me dire que, voilà bien, je n’écris, ne lis, ne vis que par période, éclaircie et saison, que, plutôt que de me morfondre dans le regret, d’angoisser devant le paysage englouti puis, ce même paysage — changé par les années, les pierres roulées, les éboulis —reparu, suscitant la même angoisse, les rendre ces deux évènements uniment liés à moi, me composant tout à fait. Cesser, donc, de s’accuser des sursauts et des suspensions, se dire que ma rigueur va de ces périodes de gel, de sommeil à ces autres de fièvre et chacune, toujours, contient comme un filigrane, l’autre. Chaque fois, chaque session. Donc, concevoir ma vie comme mon écriture, en comprenant ces informations, cesser de me rapporter à autre chose, à autrement, de me comparer, fut-ce à moi-même, mes antériorités qui chaque fois m’approchèrent de la grâce de la gloire. Ne pas devenir un de ces, l’âge avançant, j’aurais pu ni si j’avais su.
Encore, cette ligne, encore toujours, écrite chaque fois, à chaque retour, à chaque coup semoncé sur la porte, cette ligne, ce grattage, moi la chatte en chaleur, ma saison, le ventre par anticipation pendant, les mamelles pleines, si j’avance la coulée laiteuse et mal famée ah…
Ici, voilà le point,
j’écris, j’écris à nouveau
peu importe ce que ça contient, peu importe l’histoire, le style, l’adresse, de retour à ce point là, à ce nouveau point eh bien voilà, les constellations sont avant tout des étoiles dispersées, ce sont les autres qui tracent les lignes, les coutures qui sont aussi, surtout de blessantes lances.
J’écris. Pour rien pour faire pour ah quoi bon. Pour.
Reprendre, ce fil, même fil.