Sériel - brouillon
Tous les mardis, à dix-sept heures, il se rendait chez le serrurier pour reproduire sa très simple clé d’appartement et, dans le même temps, celle de la boîte aux lettres. Le serrurier ne manifestait plus aucune surprise devant ce rituel étrange, le serrurier l’attendait, le serrurier savait qu’il était dix-sept heures dès lors qu’il franchissait la porte de sa boutique. Comme à l’habitué d’un troquet, le serrurier reproduisait la clé, sans parler, le serrurier comprît rapidement qu’il ne percerait pas son mutisme. Le serrurier, lui indiquait, superflu, qu’il pourra revenir d’ici trente minutes. Ce qu’il savait déjà.
Pendant l’attente, chez le papetier, deux-cents mètres plus bas, il achetait un porte-clé dans le plastique duquel un petit papier comportant trois lignes s’insérait. Il y écrivait, alors, le nom et l’adresse d’une de ses connaissances. Il procédait par ordre anté-chronologique, ses plus fraîches…sympathies, jouissait de la primeur. Au début, à cause de l’espace réduit de l’encart, il ne parvenait pas à écrire très lisiblement puis il trouva la technique, la bonne façon, écrire en petites lettres capitales, déliées ce qui donnait :
JEAN FOUQUET
33 AV. Foch
Paris 75016
Il possédait, acheté sur Amazon, une multitude de badge magnétique qu’il programmait, chez lui, avec un tout simple appareil, qui permettait d’ouvrir toutes les portes d’immeuble. Universel. Il finalisait le porte-clé en y joignant ce badge. Il disposait ces badges dans un meuble à trois étages. Il programmait la livraison tous les six mois par Amazon de vingt-six badges.
Le mercredi matin il se levait à 5h, il méditait une heure pour choisir un lieu où déposer le porte-clé. Il utilisait une carte listant les coins mal famés de Paris ceux au taux de violences et de délits les plus élevés. Une fois l’endroit choisi, il déposait, de façon visible sans qu’il ne soit trop évident, le porte-clé. Pour éviter qu’un passant hors-sujet le trouve, que, tout empli de morale, ce passant le remette au commissariat ou, plus gênant encore, que ce passant rédige un post facebook ou une story instagram.
Il destinait ce porte-clé aux locataires des lieux affreux, aux relégués, aux négligés à ceux qui portent en eux, le revers de la société, une colère et une survie.
Puis, jusqu’au mardi suivant, il espérait de tout son être qu’un évènement vienne bousculer l’Existence, il fantasmait les espoirs de celui toxicomane ou cambrioleur opportuniste, il fantasmait le désespoir de l’occupant légal, qui trouvera — ou ne trouvera pas, sera informé par les voisins ou les sirènes de police — devant sa porte un de ces errants maladroits, cambrioleur débutant, se rengorgeant, légitime par la clé possédée. Prêt à protester d’un vibrant j’ai la clé.
Le voleur n’agissait pas en voleur à ses propres yeux de voleur, le voleur agissait en propriétaire, pour la première fois de sa vie. Il s’imaginait en bandant, cette scène, il en espérait le récit, un vous savez pas ce qui m’est arrivé devant lequel il ne feindra même pas l’indifférence, il ressentira toute la violence du moment, le bonheur de ce que l’évènement se range dans la catégorie des miracles et le saint même s’étonne, toujours, du miracle accompli, peu importe les murmures de Dieu, les paroles sacrées du prophète, le rituel exécuté au sacrifice près (suprêmes d'orange et ongles de pie inclus)
Il bande en imaginait le voleur enfonçant, impatient, la clé dans la serrure, imaginant, tout le long de son itinéraire le tout luxe à échanger pour une dose ou n’importe quel plaisir, le voleur se demandant auprès de quel receleur, traînard de Stalingrad, le lui voleur pourra transmuter son capital.
Il imaginait le piètre enfonçant la clé dans la serrure, comme une première fois, la première fois pour un homme dans une chatte —il imaginait des hommes seuls capables de cette fornication — ou dans un cul. Il le voyait nettement, de plus en plus nettement grâce à la combinaison de son imagination et des récits éparpillés qui depuis deux ans, presque 52 fois par an, vacances déduites, lui étaient rapportés.
Le type insistait, s’y reprenait, s’accusait, reprochait à ses mains de trembler, leur demandait d’obéir parce que…derrière la porte, sans forcer, un bientôt, sans pied de biche, sans arme, sans violence. Le voleur perdait la notion du temps, reprenait son souffle, se refusait aux coups, aux gestes qui le rendraient visibles. Le type enfonçait la clé qui n’entrait pas dans la serrure à trois points de sécurité, parfois, vaguement, l’apprenti comprenait la duperie, que quelqu’un, il, s’était joué de lui, on-il l’avait abusé, sans mettre jamais, précisément, le doigt dessus.
La plupart, il en était certain, ne blâmaient qu’eux-mêmes. La plupart ne déplorait pas leur naïveté, ces quasi, maudissaient le mauvais sort, une fois de plus, la malédiction, l’habituel foudroiement les frappait. Victimes, encore une fois, du monde. L’injustice comme protagoniste essentiel de leur vie. Ne se voyant pas voleurs.
Pourtant aucun n’haussait les épaules, il en était certain, aucun ne pouvait tout à fait se résoudre, habité du même espoir que le joueur du loto à moins une minute du tirage. Tous insistèrent, tous y perdirent quelque chose. Il s’en persuadait.
Tu n’entreras pas ici mon banni, il aurait adoré installer un petit micro ainsi qu’un petit haut-parleur pour susurrer ces paroles. La technologie ne le permettait pas encore et ses compétences techniques se limitaient à la programmation des badges, ce qui déjà, assurait sa fierté.
Il espérait, pour ces garçons, la vie plus jamais la même tout en sachant, tout à fait, que leur vie continuerait, roulant ses épaules, grise, en guenilles. Pour ses connaissances, pour certaines de ses connaissances il en ira autrement. Surtout les femmes, les femmes qui trouvent, devant leur porte, un acharné aux yeux rouges, dont la violence sursaute en voyant la véritable occupante, où l’espoir accumulé se change aussitôt en rage. Une fois, une seule fois, un de ces en lambeaux, serra fort la gorge d’une femme, il le sût, avant tout, parce qu’un présentateur de télévision, racontait l’histoire. Il reconnût le phénomène, malgré l’allusivité du commentaire, il sent sa responsabilité. Cette nuit il jouît deux fois.
Là, il imagine les larmes de frustration couler des yeux de cet exilé qui pensait envoyer un mandat au pays, ça l’excite. Le Sri-Lankais qui s’imaginait baiser une pute, ses couilles le démangeant d’avance des morpions qu’il ne chopera même pas.
Il se dit que ça vaut mieux que tuer. Ou peut-être pas. Va savoir.
Haha.