La camphre
Aragon disait « comme je ne sais pas parler, j'écris ». J'ajouterai, bientôt, comme je dois écrire, je ne parle plus vraiment.
L'été est bien lent à venir me mettre en vacances. Comme la vie heureuse dans les boucles blondes de Wendy, l'isolée de mes délinquances.
Mes muscles se fondent. Mon corps se révulse. C'est un oeil crevé.Mes mains versent l'eau, dans la terre, dans la peau, dans le sable mouillé, dans la gorge, dans le lait, dans la vie. Entre dans la vie. Ma voix biologique. Mes phrases courtes. Mon corps végétal. La nature protège. Mes nerfs coupants. La nature cache sans se soucier. Je ne sais plus rien. Je peux tout savoir. Depuis que Margot est parti. Je respire à contre-sens. Ma poitrine est un danger. Trop neuve et trop fragile. Ma pâleur s'absente. Ma peau devient rousse. Sable roux. Je sens la forêt. Le soleil tourne autour de moi. Kidnapper. Kidnapper le moindre mouvement des astres. Pour l'incruster sur le corps. Je suis une empreinte. Une preuve. Mon corps est une preuve. Marie m'a dit qu'un groupe de fille parlait souvent de moi. Que l'une d'entre elle me lisait chaque jour ici, et qu'elle tournait la tête chaque fois qu'elle passait devant mes cheveux.
Je suis hors-d'atteinte. J'ai la sensation d'être « mort ».
Incapturable. Silencieux. Impénétrable. Fermé. Enigme. Sentencieux. Mes courbes sont négligées. Ecorce. Mains aveugles. J'ai le visage amoureux. Jeunesse d'un genre ancien. Je suis un disparu, il faudrait demander la nouvelle adresse, je voudrais retrouver ma peau.
Il n'y a pas longtemps, il y avait "la marche des soûls" dans toutes les rues de mon corps. Plus de cent corps de femmes qui se bousculent contre les lois des hommes, contre les volontés des hommes, contre la marche brusque des hommes. J'aurais voulu y être. Je peux passer inaperçu. Des délégations venues de 159 souvenirs. Une vague de corps hurlant. Un océan. Toutes les femmes élégantes m'absorbent. Une création. Les garçons aiment les femmes, moi je les connais. J'apprends les hommes, doucement. Quand les femmes se soutiennent, elles sont plus fortes que toutes les créatures célestes. C'est beau un corps tragique, ça demande du silence, que je n'offre qu'en scandales.
Je me souviens tout à coup de ton corps blanc, de ta bouche de morte collante, et noyée. Odeurs d'eau de javel. Le corps de l'autre côté de l'avion, qui me regarde. Tes mouvements lents sous l'eau des nuages. Tes cils lourd et humide. Ton nez de panthère. Tes jambes fines comme des queues de pie. Des cheveux qui ondulent comme des pétales de roses crevées. Les doigts pâles comme la pierre qui étouffe. Des pieds de désert contaminé qui gesticulent. L'air froid du dehors. Le chaud brûlant de l'eau. Tu es tout ça quand j'écris. Le contraste avec la couleur de la peau, plus blanche que toutes les peaux gelées et insensible des morts et tes yeux de clairière, dégagés. La peau de neige qui fond dans le bleu des marées. Des lèvres biseautées qui tremblent. D. Ton odeur de sauvage, ton odeur d'orange amère. La langue étranglée dans la bouche de S. Tes sourcils dessinés de miel. Mon air stupide, comestible. Ce corps à l'autre bout de la vie.
le "Bonjour, tu veux faire un tour avec moi ?" que je ne dis pas. Mon corps comble la solitude.
J'ai accès aux plaisir simples. J'ai fini le salon du livre plein de tache rousses. Je me lave de la gloire, ça colle, c'est visqueux. Et j'efface quelques pages du roman. La pastille rigide entre les lèvres. Je te reverrai peut-être, dans très longtemps, après que j'aurais échoué mon talent, et que tu auras conquis tes usures. Tu me montreras ta robe, je la dégraferai avec les yeux. Alors il faudra que je retienne. Tout. Je pourrais être en exil. Je lutte contre la sévérité du monde, on peut me voir, mais les mains ne peuvent pas m'accrocher. Ne me touchez plus, je reste sur vos doigts, comme la colle visqueuse du désespoir.