Churchill, sur les décombres tellement
nécessaires de Dresde, disait « Si vous ne bandez pas dans le
métro londonien, pour le cul d'une jeune femme à vingt ans, alors
votre cœur défaille. Si vous ne vous émouvez pas du nourrisson
chahuté dans son landau et des yeux de la mère à trente, vous
n'avez pas de cerveau ». Si ma mémoire des événements se
trompe -ou bien vous ment, ce ne sera jamais qu'une citation de plus
injustement attribuée à Churchill.
Churchill qui, s'il n'était pas De
Gaulle, semblait déjà voir le naufrage du vieillissement. Le jeune
d'hier, bandeur écervelé, tendant ses organes au plus fort de leur
élasticité, devient l'instant d'une décennie un petit conforme qui
vante les beautés d'un chiard dont il se fout. Même pas pour
allonger la mère, même pas pour goûter aux charmes déjà cent
fois consommés. Par principe. Par habitude habitée d'une vague
illusion, d'un vague désir qui le renvoie loin s'échouer sur les
plages de sa jeunesse. Audacieux il ira jusqu'à céder sa place.
Debout, il sourira. Grimacera pour arracher un sourire à celui qui
dans vingt ans bandera sur sa fille. Avec un peu de chance. Si d'ici
là on peut toujours bander. Si d'ici là on peut toujours procréer.
Moi, je suis là. Avec mon âge inconnu
dans le même compartiment. Scrutateur. Penché. Dans le malconfort.
Échauffant mes cuisses, bandant mes tendresses. Je suis là, clamant
mes « je » silencieux. Désabusé. Secoué par les cahots
du train. Le train s'habille toujours de cahots, comme l'air marin se
charge toujours d'embruns ou que la mer s'étend à perte de vue.
C'est une habitude, un rocher de répétitions pour résister au
courant. Comme le trentenaire, actif-adultérin, qui sourit à
l'enfant plus haut dans le texte, plus loin de mon regard. J'ai mon
journal, que je griffonne. Pas de papier. Pas d'encre. J'ai peur de
tout ce qui coupe. De tout ce qui ne sèche pas à temps. Des traces.
Des marques. Je veux passer, indifférent dans la vie. Invisible. Le
bruit de la machine métallique dans mon cerveau. « Point, à
la ligne ». Comme un K.O du noble art, mon cerveau tape contre
le crâne. Je devine qu'il faut changer de ligne. Je résiste. Je
résiste. C'est drôle d'y faire référence, à la résistance,
après avoir évoqué De Gaulle et Churchill. Je me planque à
Londres, je vois les Me 110 lâcher leurs bombes. Le sang et les
larmes. Je suis au courant. Je m'occupe à jouir et souffrir. A
pleurer et éjaculer. Dans le train ou ailleurs, discret va-et-vient.
Le va, c'est pour les cours, les filles, le vient c'est pour le
sommeil, et l'alcool. Tout tient en ces deux mots. Nous nous résumons
à aller et venir. Nous venons puis nous en allons. D'un va-et-vient.
Toujours.
Là. Sur la banquette. Musique. Gitane
dans les yeux. Electro dans les oreilles. Pour malmener les sens. Si
on ajoute à ceci l'odeur qui s'accroche à la foule. La foule pue.
Par essence, elle pue. Elle brasse mille parfums, des saveurs, des
exotiques, des salées, des exquises, des brûlantes. Mais ça pue.
Irrésistiblement. Avant de suer la foule pue déjà. Ca sent le
déjà-vu, le déjà-vécu. Ca sent la répétition et le mal-être.
Ca sent le tempéré. Donc la mort. Les tempérés sont souvent
froids comme des cadavres. Odorants, aussi. Alors, là, moi. Errant.
Forcément, errant. Attendant que le métro me vomisse sur un quai
désert. Ou bondé. Parce que les transports publics ignorent la
nuance, et font mentir cette maxime que j'invente à l'instant « la
nuance est prétexte à l'inaction ». On peut être extrême et
inactif. La grève. Je crois. Je suis vomi. Entier grumeau. Ouf.
Je vais la voir. Elle. C'est l'attente
entendue. Celle qu'on sait dès la première ligne de toute histoire.
Parce qu'elle en est la matrice. Elle, ce sont des yeux bleus et des
phrases, des mots, une effluve singulière. Elle. C'est la nuit où
elle vit. Sa cellule. Douillette puisqu'elle en a l'habitude. Elle,
ce sont deux kilomètres six-cent au descendre du train et des mains
refroidies par le thermomètre. Elle. La photographie que je ferai,
demain, quand j'aurai du fric, des billets droits, salis, à aligner
ou à photocopier. Elle, ce sont les départs sur un quai tardif.
Toutes les histoires y commencent, toutes les histoires y finissent.
Toutes attendent qu'on les y vienne cueillir. Elle, c'est le train de
nuit qui vient vous faire dévisager des inconnus voisins de
l'instant. Des compagnons de sommeil, sans usage. A regarder la
vigueur s'étioler, la nuit prendre racine de leur cou jusqu'à leurs
paupières closes. Les plus avertis sont munis de silence à enfoncer
dans l'oreille. Les autres, ceux qui perdent leur virginité nocturne
et viennent au milieu d'une masse étrangère s'endormir, se
nourrissent de succédanés, l'inefficace indifférence.