Elle défaisait dans cette pièce ses
cheveux à l'odeur de printemps et de lilas. Et d'avoir si fort cette
odeur, le couloir devenait de lilas et de printemps. Dans son
sommeil, j'ai tiré les tiges fragiles et les pétales odorescents.
J'en embrassais la saveur lourde d'absence, la brise de printemps qui
en moi faisait un poumon perforé ; un soleil d'émeraude étrange.
Je partais dans ces rues qui sentaient l'urine des statues de bronze
et de torture en emportant le printemps. Ces statues qui
avaient été posées là par l'Histoire, un jour d'alcool ou de
fièvre, pour se souvenir de la fureur des hommes qui désirent la
marquer. Oh pauvre esclave, l'Histoire, pauvre esclave invincible,
qui traverse dans les chaînes d'orgueil les existences de ses
amours.
Ils ont voulu l'avilir ou l'honorer. Et qu'importe, elle
les a tous enterrés, ces hommes, et elle en baise le front sur
Paris, place de la concorde, quand elle voit des autos embouteillés
qui forment le bicorne de Napoléon, où les marches forcées de
César, elle rit l'Histoire de toutes ces femmes qui la défièrent
dans la grâce, de Trébénéïa -brûlant d'or- qui voulut la gloire
et n'en supporta pas la lumière, qui se tient debout sur le ventre
de l'Histoire, a une petite place, un minuscule éclat comme les
muses, les Chimène, les Roxane, à l'étroit dans des poèmes,
toutes celles qui ont des points d'argent dans les cheveux, des
cendres de diamant à la
lèvre. Petites lépreuses,
dit l'Histoire à son scribe.
Je
pars. Il est l'heure, que l'ennui cesse enfin. J'ai dîné, tout de
même, j'avais vingt ans, je ne les ai plus, j'en ai donné un
morceau -la moitié- à Tina, à Tina qui me jouait avec les doigts
Chopin, qui en cherchaient la note bleue pour
se la mettre aux yeux, en faire un fard, de la note, et la maquiller,
et la voir danser de cyan, d'azur, enfin, de tout ce qui peut rendre
vivant.
Tina
avait trop de nuit en elle ; trop d'années aussi, à nier qu'elle
était née furieuse, fumée, ombre, tout ce qui de la vie est
bouleversé. Les torrents, les tourbillons, les tornades, la Terre
vue du ciel quand les nuages se massent et forment une étoile sans
pointes, une simple trace de vie, forme engendrée par l'Univers un
jour de colère.
J'étais
trop pauvre d'abord pour voyager, pour découvrir les continents
et me prêter/m'offrir un destin
d'aventurier, de marins à la bouche édentée et aux gencives
énormes du scorbut ; il me fallait commencer en d'autres voyages,
d'autres découvertes, des bateaux de fortune, des radeaux instables.
Mes haines justifiaient ma lâcheté. Je crachais au bourgeois
l'argent qui pouvait lui offrir tous les courages, tous les départs
dont le crédit faisait un fil d'Ariane. Ces
cris de haine paralysaient mes départs.
J'ai
commencé autrement.
Je
vais chez R, A, V, C et dans cette géographie d'initiales, de
prénoms, il y a du voyage. Chacune est un État dirigé par un tyran
derrière sa porte,
celle de ses origines, de la rocaille de la voix, du r roulé qui
tombe comme la mer sur le torse des bateaux, comme la pierre de
l'avalanche dans les chemins qui montent au ciel.
De
Frida, c'est l'Allemagne, les bottes en caoutchouc, et le pas haut
des soldats, les frontières qui s'en vont et, plus loin que les
frontières, c'est l'Histoire qu'elle forme dans ses yeux, dans sa
voix, dans la langue « oh encore un souffle, dis moi
« Guerre », et quand elle prononce Krieg, je vois dans le
ciel des armées sortir des souffleries du ciel -d'éclair- se fendre
les côtes, je vois, je vois oh, une cerise sur sa voix qui se tait
et disperse les images. « Annexe-moi ; Anschluss »
et je l'annexe. Toutes ces ombres d'Histoire. Il y a Nastasha au
prénom de tsarine, à la peau blanche, et quand sa voix tombe avec
son geste qui monte, quand elle me raconte au milieu des cendres du
jour -la nuit- le bruit de départ que firent ses parents quand ils
entendaient la rumeur des Révolutions, quand elle devenait la voix
du peuple, la Révolution je crois que je cherche à la tuer, à lui
faire chanter l'Internationale dans chaque cri d'extase que
je lui arrache. Chaque porte est
un pays ; et chaque pays un instant. J'ai mille États
souverains, des qui ont disparu même de la géographie officielle et
survivennet dans le souffle des historiens, je cherche avec la main,
quand j'embrasse Songul, l'empire Ottoman, et je ne trouve sur le
Bosphore que la Turquie, je ne trouve dans les Balkans qu'une nuée
de petits États
plus faibles que mon biceps.
Putain.
J'ai
faim, il me faut trouver quelqu'un où m'inviter, quelqu'un qui sera
heureux de me recevoir, qui dansera. Je vais appeler Guillaume, je
vais le visiter, avec son nez qui s'allonge toujours plus que son
sexe. C'est un être désincarné, il est science -et donc juif-
parce qu'il est presque verbe. Le verbe est un cartilage, une
articulation, le verbe c'est tout ce qui n'est pas comestible de
l'être humain, tout ce que l'animal affamé jetterait s'il
découvrait un homme dans sa famine. Et Guillaume n'est que ça ;
intelligence sans corps, un adjectif : génie. Pas autant que moi.
Moi, les mains des êtres me traversent quand elles le caressent.
Mais Guillaume, Guillaume va me donner un bout de pain, et ce bout de
pain, de mon corps transparent risque d'échouer sur la place Attila
Jozsef, de me traverser.
J'ai mes vingt ans
qui ne sont déjà plus vingt à offrir à des mères qui n'en
veulent pas ; et si personne ne les nourrit je les avalerai pour en
digérer vingt de plus. J'ai vingt ans qui s'épuisent de froid dans
des parcs, des avenues, et se lassent d'être libres s'il faut avoir
faim. J'ai vingt ans qui ont la tuberculose et crachent du sang sur
les peaux de celles qui n'ont rien à m'offrir qu'un peu d'Histoire,
une miette entre les dents.
Je vais rencontrer
d'autres passés dans les rues.
Tiens. Salut
Mikhaïl, il me raconte, comment il a la bouche plein de musique, et
dans son pas lourd je vois qu'il a échangé la danse, je vois sa
cuisse gonflée, je vois son corps qui grandit, je vois tout ce qu'il
a éteint de lui-même pour être si plein de ce chant. Il n'a pas
trouvé Wagner : il en serait revenu ébloui ; il n'est que bruyant.
Bruyant Mikaïl, qui me dit, ce qu'il a visité de femmes et
d'hommes, et tant qui l'ont aimé. Les hommes comme un orgueil de
plus, qui viennent s'ajouter à ce qu'il pourrait appeler « morale
hésitante » et qui est déjà trop morale et n'a d'outrance
que de bégayer assez pour refuser la vertu. Elle ne dit pas « oui »
au vice, elle n'a seulement pas le temps de dire « non »
à orgie, qu'elle l'a déjà pris, et qu'elle danse sur des tables
minuscules, avec les bras d'envie, avec les seins de luxure, et
paresse est sa morale, et tous ces archanges noirs dont il me
conte les baisers.
J'ai faim, et ma
faim me fait briller dans le noir, elle me rend visible à tous les
passants qui s'inquiètent d'un être pareillement phosphorescent.
C'est que je brûle, regardez moi, regarde-moi, toi qui ne brûle
pas, comment c'est d'avoir vingt ans et d'avoir faim. Regarde, comme
j'ai faim, regarde comme mon ventre est rond de désir pour toi,
comme il est prêt à se vendre, comme mes vingt ans peuvent t'offrir
leur jeunesse pour un lit, un drap, pour un chiffon, pour un os à
moelle. Laisse moi goûter le sucre qui coule à tes pieds, qui
baigne ta bouche, qui s'égare dans la ville. Je vois le jour qui
grimpe dans ces traînées de sucre qui y scintillent.
Et cette faim, ce
bruit, cette voix, tout ça est mythologique, je veux dire la
mythologie c'est l'habit de lumière de la réalité, c'est la
croyance, la mythologie, c'est son obsession, son évidence, c'est la
peau noire de l'esclave ; la jaune des mathématiques. La mythologie,
c'est la poussière et le fracas qui nimbe la balle qui s'échappe du
pistolet, c'est le cri que pousse l'agonisant, c'est tout ce qui est
hors du corps, hors de l'Histoire, c'est tout ce qui prend de la
place dans la bouche et n'en occupe pas dans la mémoire. Ce qui la
sépare de l'Histoire, qu'elle nous habite le corps et abandonne
l'intelligence. La mythologie, c'est la beauté du monde, c'est ce
qui lui permet de durer, c'est enfin, quoi, la musique qui s'est
soudain levée comme un vent pour porter les tambours de Napoléon et
prendre Arcole ; c'est celle qui s'éboulait -soulevée par les
Walkyries- sur les corps des génocides. Celle dont on se demandait,
pourquoi elle ne s'est pas tue, pourquoi l'horreur l'a tant nourrie,
pourquoi elle avait faim de drames, la misère, de violences, d'âmes
brisées et de corps décomposés. Pourquoi la musique -l'art- est un
tel charnier.
J'ai faim, je vois
Anne pour. C'est déjà fait. Elle me met les yeux sous le nez, et me
dit « regarde comme ils sont beaux » et elle adore ses
yeux qu'elle montre comme des boucles neuves, comme deux immenses
vanités. Ses yeux ce sont deux pierres bleus, des opalines, minéraux
morts ou alors cristaux de voyant. Je n'ai rien vu, d'avenir, de
passé, d'émotion dedans. Elle me tend les yeux, et c'est comme si
elle les caressait, ses yeux, comme si elle me disait touche comme
ils sont doux et profonds,on dirait des sources -taries. Et je lui
rétorque amusé, que la seule profondeur du monde est le sexe des
femmes. Mais elle insiste, elle veut que je lui touche les yeux comme
les hommes touchent, que je dise la naïveté.
Je ne l'ai pas
dite.
Je préfère les
prostituées, elles sont muettes. Muettes comme un criminel. Je crois
que c'est ça, le crime rend muet. Il censure la parole inutile,
puisqu'il y a un geste, un acte, ô un acte sublime, qui suffit pour
parole.
J'attends le
criminel qui ne parlera pas mais dont on saura qu'il a voulu parler
alors qu'il assassinait, violait, pillait lorsqu'il s'est mis sous
l'ombre de la Cour d'Assises qui finit toujours par s'étendre assez
pour coincer la fuite avec l'aide du jour. Je veux qu'il dise qu'il
voulait parler, mais qu'il était trop lourd de crimes, qu'il l'avait
déjà en lui et qu'alors il ne pouvait rien dire, que sa bouche,
refusant d'articuler, ne pouvait que mordre.
Je veux l'entendre
-sans un mot- indiquer qu'il devait parler et qu'il devait le
faire de tous les moyens, par tous les gestes, qu'il devait soulager
son muscle du crime qui le tétanisait.
Alors il a tué.
C'était sa voix. Ce geste. Son langage de signes.
Qu'il dise ça,
enfin, sans un mot. Et que je l'entende.
La parole ne sert
pas les gens beaux, qu'ils ouvrent la bouche pour lécher, embrasser,
ce sera bien assez pour ceux que la poésie a déformé ou que la
fortune a élevé. La beauté, chose muette, statue, qui jonche les
jardins de rois.
(La belle
bavarde)
Elodie, est une
femme dont on se demande pourquoi elle n'est pas née en marbre ou
figée dans le bronze qui moulait parfaitement son corps. Pourquoi
merveille de chair et de formes était capable de mouvement,
d'abandon et d'exercice -factice- de volonté ? Son corps ne devait
être rien d'autre qu'un objet posé sur son socle de pierre -désir
des hommes, qui traverserait le temps dans sa matière brute, dans
son cristal primitif et éternel, dans la nuit blessée qui y coule
comme une bouteille d'ivresse cassée sur son crâne, et ruissele de
sa beauté violente. Ce devait être une autre nuit, une nuit basse,
qui monterait de la Terre, tandis que la nuit haute y tombe. Elle
devait être fleur -rose et pissenlit- mais se pensait humaine,
croyait aux choses du bonheur, aux bassesses que sont les yeux des
garçons, abandonnait vertus et vêtements dans des draps -mes draps-
jusqu'à en devenir spectrale/vieille. J'ai connu sa peau et mon
cou a gardé la brûlure de ses lèvres. Elle était puissance et
toute sa puissance était corrompue par ses tentatives d'esprit. Son
humanité l'avait avilie. Quoi qu'elle fut elle a fini de l'être.
(ici=gangrène ?)
Le crime dessine
des muscles et sublime ; le remords défigure. Combien j'en ai vu
d'amoureux, les jambes nouées à la place de l'accusé ? Combien sur
ce trône, sis dans la majesté qu'exhalaient les regards
réprobateurs des curieux, qui abdiquaient dans l'aveu. J'ai vu la
couronne lourde leur tomber du crâne et l'hermine leur glisser des
épaules, j'ai vu leurs traits se creuser, j'ai vu que le regret
était la première ride dans la beauté et la beauté -qui n'est
beauté que parfaite, inaltérée- était fatalement atteinte par le
sillon (peut-être décomposée, lèpre, ou
autre chose, qui défigure, comme l'empoisonnement aux radiations,
quelque chose dont on peut dire qu'il fait « tomber le
visage » qu'il rend « humain », filer dans l'idée
qu'il y a de beauté que dans tout ce qui n'est pas humain, que les
plus beaux ont la cruauté des animaux, des plantes, des prédateurs,
qu'ils ont leur appétit)
(intégrer
mon truc sur mes yeux de bile ici qui recouvrent le monde)
Les avocats de la
défense, quand le criminel avoue, ont un geste d'humeur qui n'est
pas celui- vulgaire- d'avoir perdu une affaire, d'avoir taché une
réputation ou envoyé en enfer un innocent mais celui de n'être
plus amoureux, d'avoir aimé une grâce qui était faiblesse, faille
que le juge, frappant de son marteau, fend. Les avocats ne défendent
pas des clients mais des amants.
Je vais aller voir
des criminels, des rangées, légions, bougres et bougresses, raides
de principes et/puis voûtées de gloire. Ceux qui ont des trésors
de papier journal ou, pour les plus agiles, de photographies en
noir-et-blanc du jour où le jour les a révélé, où la nuit,
lasse, a cessé de garder leurs corps et ceux dont on a trouvé aucun
corps, que la justice a poussé d'une main plus faible en prison -et
qui savent la séduire, de leurs muscles toujours là, qui lui
remontent le bras, en baisent la main, et bientôt recommenceront.
Je veux visiter des
prisons, m'égarer dans ce « corps social » où chaque
être est déjà une cellule, je veux voir ce bâtiment gris qui fait
un automne/une aumône à la ville où il a poussé, et toutes les
caresses que s'adressent les prisonniers, ces caresses où personne
ne fait la femme, mais où l'un des amants fait le mort. Comme
les prostituées que j'aime tant de leurs silences qui se disloquent
en autant de larmes, ces larmes qui ne percent pas, qui ont durci sur
la peau, pour en faire une autre peau, douce mais rugueuse, à
laquelle s'accroche les mille envies du monde.
Je suis en prison,
dans mes nuits, et je sens la brutalité vile d'un homme trop grand,
trop imposant, et je me sens fleur qu'abîme le gland qui chute de
l'arbre, qu'écrase le pas sauvage. J'ai peur de sentir son envie qui
traverserait la réalité. Peur, de sentir le sexe qui se dresse,
peur que tout ça devienne une histoire, où le sperme lactescent qui
jaillirait me crèverait le poumon et m'asphyxierait le coeur.
Je n'aime pas les
hommes ; je désire des criminels, je désire ceux qui sont jetés là
par la vie ou même parfois, par la seule pulsion primitive d'être
nés siamois avec ce crime qu'ils ont attendu de réaliser, et qu'ils
réalisaient déjà dans l'imagination, qu'ils ont commis cent fois
d'un plaisir décroissant. Combien d'images et de corps fantasmé ont
péri dans leurs bras avant que ne s'abattent le premier corps, avant
que ne s'écrase la première victime.
J'essaie de leur
ressembler parce que je voudrais être beau, j'essaie de me
distinguer, de me farder les yeux de petits brouillons de crimes que
sont les ruptures brutales, les adieux cruels, que sont les départs
en sursaut des corps amoureux. Souhaiter avoir le poing qui serre un
crime qu'on ne montre pas.
Je n'ouvre plus les
doigts, je ne montre plus ma paume, parce que s'y tient un crime, que
j'étouffe, et s'il se libérait, s'il venait à percer, à montrer
son dos, ses épines au jour ferait tourner trop de têtes,
évanouirait trop de corps. Je le chéris, jusqu'à ce qu'il
dévore/crève ma main, que le crime m'honore de sa première
souillure.
C'est ce qu'il faut
dire au procureur qui énumère les victimes comme un mauvais
comédien, c'est qu'il en manquera toujours un, que la police lui a
remis un mauvais manifeste, que le décompte est erroné, il me
manque « moi ». C'est secouer la tête en entendant le
silence qui suit la prononciation du dernier péri, et reprendre avec
tendresse ce pauvre acteur de boulevard. Lui dire « ce n'est
pas grave ».
Et les criminels
s'ils avaient encore une voix, une parole, le dirait. « Je suis
le premier sang, la première blessure, la première plaie de ce
crime qui gémissait en moi. Il faut le nourrir ce crime, celui dont
on est enceint, qui jaillit de nous, plein de barbarie. Devrait-on
laisser mourir de faim son enfant pour sauver l'humanité ? »
Il faut désirer.
Mais ces nuits
s'épuisent ; et je m'endors la paume serrée sur un secret, le
ventre tremblant contre le corps d'un prisonnier.
Aujourd'hui il me
faut visiter un ami, savoir combien il me doit, recouvrer toutes mes
créances pour partir, pour visiter la Hongrie et avoir faim et
apprendre cette langue qu'un peuple fit sienne en entendant le diable
tomber du ciel. J'accumule des centimes, des petits océans de
monnaie qui se cherchent des affluents impurs.
Je pars. J'ai mes
vingt ans, quelqu'un là bas en voudra, ou bien au moins de mon
accent français, ou bien au moins de mon élégance, ou bien au
moins, parce que j'ai un cul et une bouche, je n'aurai pas faim.
Je vais voir les
amantes, avant, je vais m'habituer aux voyages, à l'Histoire que je
connais de ces endroits, de ce pays qui se tenait -jusqu'à mon
départ- derrière cette porte, rue Gallienni, Kristina est
hongroise, et je vais savoir le bruit lourd des Csikos -qui sont déjà
une poésie- dans ses mains qui m'attraperont le ventre, dans ses
soupirs, dans nos corps mutualisés, dans ses cris. Dans quelle
langue elle jouira ? J'en apprendrai les mots, les sons, pour quand
ce sera mon tour, là-bas, de jouir. Kristina s'endort ; le rouge
l'abandonne avant moi. On dirait une morte. Une petite fille que le
sommeil éteint, un néon essoufflé. Je lui murmure des mots doux ;
puis des mots durs. J'attends une réaction, d'être sûr qu'elle est
déjà plus loin que la réalité, quand je m'en assure, je me
lève. Je fouille ses poches. Il y a des restes de panique
dans mes gestes, et c'est pourquoi je me suis allongé sur son flanc,
pourquoi j'ai souillé de vomissures son corps d'aube, pour apaiser
mon corps, pour épuiser dans sa bouche tous les bruits qui me
révéleraient. Les crimes se commettent de nuit parce que le
noir va mieux au criminel. Je compte l'argent, fragmentés en
pays -c'est un premier voyage- pounds, dollars, yen, yuan, dinar,
pesos -et des taches de sang- les bijoux, je vole les diamants et
tout ce qui brille -ce qui m'évite de lui prendre ses yeux. J'ai les
poches pleines d'elle ; ses reins plein de moi. « Ô
Balances Sentimentales ». Premier pas dans le crime, au nom
doux à l'oreille : « délit ». Je fouille, je cherche,
je racle, pour des trésors ici, une richesse, quelque chose qui
luira, fera un plastron quand la faim tentera de me fendre l'estomac,
quelque chose qui me rendrait immortel et vivant si je n'ai
nulle part où dormir, si les bancs se dérobent, et que la prison me
refuse son étroitesse. Je cherche une noblesse, une distinction. Un
solitaire, là, pour manger, une chevalière frappée de grandeur.
Oui. J'ai le corps mou de l'or chauffé pour que s'y impriment tous
les blasons du monde...
Je
suis obsédé par l'idée d'exister. D'apparaître au monde
et m'assurer de n'être pas impropre à la réalité.
C'est pourquoi il faut fréquenter dans les endroits de la foule qui
pense faire du bruit et ébranler le monde quand elle y bruisse. Je
couche avec C, que j'ai rencontré chez G., et le craquement qu'elle
produit sur mon corps me fait penser à celui des feuilles mortes que
je foule. Elle est l'automne sur lequel a marché l'hiver. C, A, V,
F, D, sans poésie, ni
musique.
Ça me
facilite le silence, l'absence d'aveux, de commettre un crime dans
une langue que je ne parle pas. J'ai la bouche cousue de l'assassin ;
ouverte de l'affamé. J'ai trouvé cette noblesse chez Pauline à la
bouche si close qu'elle ne s. pas.
Anthony,
que j'ai appris dans le bruissement des foules, est le seul que je
peux évoquer sans l'odeur de dégoût qui émane de moi ; sans
l'odeur de désespoir qui émane d'elles. Il est une image de la
sainteté en tout ce qu'elle a de naïve, de grand, de tendre. En
tout ce qu'elle a d'immaculée, comme si toutes la sournoiserie du
monde ne pouvait l'atteindre qu'il errait là, dans le monde, avec un
corps qu'il savait expérimenter, mais sans que jamais, ce corps ne
devienne une trivialité qui
justifie la déliquescence. La malice du monde lui glisse
sur l'âme comme les mains de l'homme sur le corps saphique.