Tu sais qui.
Elle croit encore en des dieux tapageurs, en un salon bruyant qui
engendrerait de ses sons, de son vacarme et de son fracas des arts, des
mélodies et des sonates. Elle ne saura pas se garder silencieuse au
milieu d'une foule et n'aura jamais ou l'intelligence ou le talent de
soutenir le "non" qui y enfle ou le "oui" qui s'y éteint. Elle espérera
mille fois plus du bourdonnement des mouches venimeuses, avides de sang,
qu'en l'esprit qu'il y a dans la pluie. Elle ne créera pas avec son
sang et n'en connait la couleur que de le perdre de son
"immortelle blessure" trois jours par mois. C'est un fleuve impur et
sans profondeur qui s'abîme contre les quais de pierre. Quais de pierre
qui sont des hommes et qu'elle croit "amours". Oh, la pauvre pauvre
petite chose, qui se cogne sur le béton des corps de garçon, sur les
muscles et les os qui font des barreaux. Il faut lui dire que ça ne
suffisait pas que sa vie soit une prison il lui fallait aussi la
cellule. Alors toutes les nuits où elle ne sort pas, toute la nuit où
elle arrête d'être une artiste bruyante, elle entend tomber de son
plafonnier des voix d'affamés, elle entend comme un lustre de cristal
que le vent secoue et qui de se cogner contre lui même, devient un
bruit, un murmure, enfin une parole. Et c'est trop bas pour elle, c'est
trop bas le silence qui s'habille de nuit. Alors toutes les nuits où
elle ne sort pas, toutes les nuits sans corps masculins à étreindre,
elle a peur. Ce n'est pas souvent. Mais ça arrive. Elle a la main vague
qui déchire des mouchoirs dans ses poches, elle fait des petits bouts de
carte avec ses larmes. Des chemins d'eau, de cendres, enfin quoi de son
fard qui se délaye et durcit sur ses joues.
Elle a le masque des invivants.
Elle croit au tapage, au vacarme, elle croit qu'il faut du désordre dans
le pas du danseur pour qu'il soit danseur. Elle s'imagine toujours sur
son cou que surmonte sa vanité qu'une bouche d'amant deviendra une
bouche de passion. Elle ne sait pas qui ils sont, ceux-là, qui peuvent
d'un baiser laisser une brûlure qui dure l'éternité. Elle ne sait pas
les garçons, mes frères, mes soeurs, qui n'ont pas deux lèvres mais deux
morceaux de fer que les forges de l'enfer tordent et modèlent. Elle ne
sait pas de ces baisers qui continuent d'empoisonner les vies. Moi je ne
veux plus je ne veux plus ouvrir mes mains qui sont comme des fleurs
vénéneuses qui éclosent, sur les hanches des amantes dont je n'aimais
que les yeux ; dont je n'ai pris que le corps.
Je refuse d'être un fantôme, une apparence de la vie qui sera un écho,
une loi de la mémoire pour asservir la faiblesse de l'autre.
J'ai une morale mais pas la vôtre, mes lois sont des jardins où les
fruits ont la chair humide, où les peaux s'éffeuillent où les bouches
dechirent avec la langue le parfum. J'aime regarder mourir la rosée dans
l'herbe neuve, ça me rappelle toutes les filles éplorées, toutes les
larmes primordiales que leurs yeux de matin clair abandonnaient.
Les jeunes filles en pleurs sont des fleurs que la rosée vieillit.