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boudi's blog

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9 février 2022

Naître à soi.

Mon identité de genre se vit, depuis toujours, sans trouble. Mon apparence jamais ne me dérange, moi c’est moi, je dirais si je devais me trouver un slogan vendeur, plus tard, pour un prospectus de survie moi c’est moi, et je ne me rêve jamais autrement sauf, et à peine, rarement, plus riche. Sans trouble, j’aime jouer, en même temps, à distance, trivialement, à me parer de lambris féminins, mes jeans serrés, le khôl qui prolonge le regard, les gestes légers…le manque d'imagination fait obstacle à davantage, je croyais jusque là.

Quelque chose, seulement, me manque, quelque chose du domaine de l’expérience, du travestissement et de la déformation, quelque chose ou quelque part du non visité, de quoi je ne suis pas instruit et dont j’aurais vu, dans une sorte de rêve prophétique, la forme engendrant, tout ensemble, siamois le désir et la frustration. Quelque chose où je sais que je me trouve, moi, sans m'atteindre.

Je cherche où m’acheter des tenues d’argent lamé qui collent à la peau et dessinent sur mon corps androgyne comme des points de contact avec le féminin, je parcours les corsets, tous de mauvaise qualité même les plus chers, en cuir, en soie ou une matière, au-secours, jolie.
Ces choses ne m’évoquent aucun fantasme d’ordre sexuel, aucun fétichisme ne s’attache à l’objet. Il n’est question que de moi, de mon trouble, mon écartèlement, mon voyage. Je rêve de faux ongles véritables qui semblent faits pour tuer autant que pour aimer et qui, maladroit tel que moi, ne tueront ni n’aimeront, et plus sûrement déchireront moi-même, s’enfonçant intimement. Les faux-cils me fascinent, je m’imagine les portant, dériver dans la rue, jetant des regards dévidant en riant d’un rire accompli. Les femmes parées des faux-cils me paraissent toujours de drôles d’étrangères, venues de mondes parallèles, comme un attribut de sorcière qui préservait, dans cette galaxie lointaine, du feu menaçant des bûchers dressés. Parvenues ici, elles conservent le talisman, voilà tout.

Je m’imagine, titubant, comme le battant d’une cloche invisible, au milieu d'un cercle où des regards secrets me regarderaient, où le mot back-room projetterait son flash éblouissant sur ma peau argentée, où je pourrai imaginer, de l’autre côté du mur, des milliards de regards tordus de désir, d’inquiétude, de honte. Je ne sens pas ces regards en écrivant, la page blanche ne me renvoie qu’à ma lèvre mordue de frustration, qu’à l’agitation insatisfaite de mes membres. Tout crie. Ca ne suffit pas. QUE TOUT BRULE. Il ne s’agit plus aujourd’hui que de donner la juste trajectoire à cette visée, déjà, je me trouve au-delà de la question, cherchant, seulement, de la réponse la dimension. 

J’ai visité des villes et des monuments, admiré les peintures sublimes des capitales étrangères, je me suis laissé torturé, vous n’imaginez pas combien elles me torturèrent, par les pierres effondrées de Rome, la douleur ressentie marchant dans la terre ocre des thermes de Caracalla, parcouru les plages blanches de l’Asie trafiquée des agences de voyage, les annonciatrices de la mort, j’ai trempé dans des mers si pâles où je vis jusqu’à mes os. Je ne parle pas de ces destinations touristiques, extérieures et, pour moi, pour moi qui voudrait l’écorchure, insuffisantes, ces formes me brûlent comme l’eau bénite la mal exorcisée. Blessé comme la faim blesse l’affamé.  

Je parle d’un coin obscur de moi-même, inexploré. Moi, pourtant, haha, le voyageur intempestif des cruautés adolescentes, le directeur des affaires louches, agitant mes mains, prolongés de mes ongles longs et coupants. Mes ongles, longs et coupants, d’une paresse sans vice. Faux fauve mal sauvage. 


Je sens, ces derniers jours, en moi un séisme sous-marin poussant à la surface, à hauteur de cris, de lèvres, de pleurs, ce monde englouti, caché, honteux. 


Ce glissement de terrain découvre sous sous la boue, la lumière d’un astre.

Les abîmes, je les connais, ne me parlez pas d’eux. L’abîme, pour moi, l’abîme en moi, revient à ce que trivialement, vous dites de l’horizon ; cette limite obsédante pourchassée en vain ; 
et moi je dis abîme
cet horizon 
vertical, 
vertical
il m’engloutit l’abîme 
sans limite 
ni cesse le
gouffre qui me 
prend. 


A ce coin barbare au-dedans de moi, à ce pays de Wisigoth où je feignais toujours de ne pas comprendre le langage, à ce coin barbare, sûrement, je dois quelque chose, un geste, une tentative, une fissure. Parce que ces patries ensanglantées, toutes, matérialisation de MOI MOI MOI.

Je dois naître, je le sens, de cet écart en moi-même d’où vînt la secousse ? Je ne peux dire. Les images banales de la publicité, la mise en scène d'une sorte de péché ? 
Associant, en quelque sorte, ces images une sorte de mal, d’exploration de soi-même au simple travestissement comme si franchir, par le vêtement et le maquillage, les limites du genre nous menait en des terres exquises, religieuses même, comme si cet acte là témoignait du vice le plus fondamentalement pur. Comme s'il s'agissait de morale. Non, ce n'est pas ça. Il ne s'agit que de vie. La mienne je crois.

Bien davantage, 
Frédéric et son travestissement, sa bouche collante, des mois et des mois après de sperme et de peur, ou alors, novembre, le drag-show du Sister Midnight peut-être où j’entendais le vacarme, lointain, d’un océan mouvant et plein de vagues, où j’entendais la voix des sirènes belles et dangereuses, appelant à l’aide celui qui criera à l’aide.

Bien sûr, ma campagne intérieure, je l’ai battue et rebattue, comme le vent plie les blés, 
je connais les sentiers rêvés de la littérature, ces promenades dans des villes fantômes où sur des cordes à linge sèchent des pages pourries et du poisson humide, je sais par coeur le frottement des amours minuscules et le je t’aime le plus pur, qui monte, depuis toujours, de cette chambre d’hôtel, place Robert Schuman, les visages poudrés, le reniflement exagéré, outrageusement vertueux, après avoir reniflé de la pacotille, oui, et la baise terrible venue des orages les mieux faits, le tremblement de l’air et le milliard d’étoiles pulvérisées debout contre le mur, la langue deux fois humide des poils enroulés. Je sais, les puissances recelées, jamais secrètes, de ces profondeurs à fond simple, simple comme la profondeur des océans pour l’océanographe.

 
Je parle d’autre chose, d’un ailleurs à moi propre, deviné, senti là. Un pardessus ou, diraient d’autres, un en-deça dont, par peur de la blessure la vraie, je me détournai, I don’t speak ****, la même excuse, pour fuir le vrai reflet, l’éternelle lâcheté face à ce qui menace ta quiétude, ton ordre, ah toi, qui toujours pourtant te disais de tous les risques, toi haha, tous les gouffres, toutes les falaises, tu disais ? te voilà bien pris au piège quand on t’accule pour de vrai, allez saute, je te dis, saute. 


Et je me dis, alors, ceci, ce loin de si loin si semblable au désastre. Je me dis de Ne pas m’y rendre tremblant, désolé ou dément. Je vois Frédéric, ce que ça lui fait lui de s’y jeter comme il se jette, inconscient, aveugle, ce ne sont pas ses vêtements, jetables de toutes les façons, couverts de foutre ni sa lèvre enflée d’herpès, qui m’effraient. Moi, bien davantage, m’effraient la sorte de peur, celle de l'après, qui le hante, la grande mutilation comme si cette liberté, la simple expérience de soi, se payait d’un coup de hachoir.

Dire, je, Tout simplement, d’un naître à soi.
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8 février 2022

Berlin Centre

F., fréquente avec intensité les lieux intersticiels et marginaux, loin des imaginations de la plupart des gens, loin aussi des questions de classe et d’économie, son identité, ses identités éclatent et forment mille petites flèches vénéneuses.

F., doit reproduire un certain ordre social et les gestes associés qui performent cet ordre. Pour ceci, il lit la presse, travaille depuis cinq ans chez PWC, déjeune tous les week-ends à Neuilly-sur-Seine, chez ses parents. Dans une maison immense, comme j’ignorais même qu’il en pût exister de semblable. F. me dit 1500m2 lorsque je lui demande à l’instant la taille de cette maison. Je veux bien le croire. F., se conforme, prend sagement ses 5 semaines de congés payés, travaille tard en cas de closing, s’acquitte de toutes ses obligations filiales, il est l’obligé du contrat de travail, de la vie salariée, du code civil.

Voilà, pour ce que F. doit et ce qu’il doit le tord et le broie.
Ce qu’il doit l’empêche, et l’empêche tant que sa vie, son autre vie, je ne dirai pas sa vraie vie, simplement sa vie inusuelle, sa vie d’interstices, de back-rooms, se déroule dans un chaos dangereux qui parfois l’effraie et menace son existence physique.

F., me raconte que, souvent, lorsqu’il se dégage de son corset d’obligations, il se rend à Berlin. Là-bas, dans le même sex-shop, toujours le même, F. a des manies qui confinent aux TOC, F. achète une perruque, un rouge-à-lèvres très rouge, très pute, une mini-jupe en faux-cuir, très pute, aussi réutilisable qu’un préservatif usagé. Il veut se faire chose, F. dit, être utilisé·e.

F., une fois paré cherche, dans les rues de Berlin, autour des clubs douloureux ou joyeux, des hommes titubants. F. se fiche que la lumière ait quitté leurs yeux ou qu’y brille une lumière toute tordue et dangereuse. Je veux sucer des queues, n’importe quelles bites. 

F. cherche à sucer des bites. F. n’a pas besoin, pour exécuter son désir compulsif, de se défoncer la gueule, comme beaucoup, souvent, pour accomplir les fantasmes dangereux, doivent suspendre la part dressée de leur esprit.
F. se promène toujours avec une boîte à drogues, un curieux coffret en bois où, à la manière d’un expert-chimiste, il range les différents excitants qui lui plaisent 3MMC, MDMA, cocaïne, beuh…A Berlin, le chem sex lui plaît, évidemment. Il a commencé la 3MMC là-bas et à cette fin parce qu’un type, Jorg ou un autre prénom d’assassin, le lui imposait. A Berlin, F. ne vient pas pour ça, pas pour le chem sex, sa drogue ici, c’est le risque encouru, l’incertitude quand tu te tords de désir devant le premier homme, la première bite, les premières couilles.

Là, cette vie, sa vie, sa presque vraie vie, F l’expérimente dans un grand cri meurtri qui est aussi un grand cri de liberté. F. aime le goût du sperme qui, il ne le dit pas, je le devine, ne délivre tout son arôme que dans ces rues de Berlin centre, chaotiques et étrangement stériles. Elles sentent le cul, jamais la pisse. F. ne peut jouir de ce plaisir tout à fait que dans cet habit d’ombre brillante, que fardé comme une proie, il dit, F., ça comme une proie avec d’autres mots. Ses mots à lui. Les mots de celui qui lit la presse. De F. l’hypersensible qui lit la presse. F. qui dort la gorge tordue d’angoisse, rue de Rome, les jours où il dort seul, où son amante dit je veux de la solitude où il ne peut aller à Berlin. Je pense, alors, à ses poignets marqués par les coups légers du cutter, des coups qui ne sont pas faits pour tuer, cette façon, désormais, de soi-même, pratiquer l'inutile saignée.
F., lorsqu’il raconte ces épisodes les raconte avec une sorte d’effroi, moins impressionné a posteriori par son courage d’alors que par la nature même de son désir qu’il juge, soudain, abominable. Comme si avait reflué d’un coup, Neuilly-sur-SeinePWC le monde affreux, cette vie déposée en lui par effraction ce Neuilly-Sur-Seine colon, 1500m2 terrassant, cette maison bourgeoise et vertueuse crache à la figure de F et barre à F. l’accès serein à une partie de sa vie. Toujours ce sera la porte dérobée, l’escalier de service, l’échelle branlante, toujours ce sera soi-même son propre passager clandestin soi-même la douane. 

F. ne ressemble pas à ses trente ans, son visage imberbe, ses yeux très doux, un air de ressemblance terrible au Terence Stamp de Théorème. 
La fille avec laquelle, régulièrement, il couche, me disait que toujours, avant chaque geste même avant de prendre mes seins il demande s’il peut. Qu’au début, elle en était très troublée, qu’aujourd’hui, désormais, ces préventions la rassurent, comme si rien ne pouvait arriver d’autre que le plaisir. 


F., exemplifie parfaitement, trop bien, ce qu’on enfonce au fond de la gorge d’êtres pâles et vermeils, la honte. Une honte tenace, contradictoire et bouleversante. La honte de soi-même, d’être soi-même, de pouvoir, en toutes circonstances, dire fièrement, prétentieusement même, me voilà donc tel que je suis. F. exemplifie cette fracture, cette vie menée, non dédoublée, puisque ce serait beau, ça, soi-même exister deux-fois, une vie de surface une vie de profondeur, ce serait beau cette vie comme un rayon éclaté, là, il s’agit d’une vie fissurée, dont le centre, le JE, est une fêlure. Alors, comme F., parce que le désespoir, la nécessité intérieure, l’autre côté indompté de la fêlure, force son chemin, alors comme F. on se rue la tête contre les murs à risquer de se briser les os, d’attraper froid ou la mort. 

Le ravin se creuse de l’affreuse morale publique, l’envie forcenée, toujours, de vouloir lui complaire comme l’enfant martyr à ses parents bourreaux. F., ferme les yeux sur lui-même, le plus souvent, pour s’épargner sa vision, en pleine lumière, dans les lieux éblouissants il avance comme dans une nuit indéchiffrable. 

Alors il crie, au-secours à travers ses lèvres peintes de rouge et de sperme, dans une rue bruyante de Berlin, là où régnait jadis en maîtresse inflexible la Stasi. Désormais, la police secrète plus secrète que jamais, glissée muette dans sa propre ombre. 

Les êtres divisés ne peuvent le plus souvent jamais se rassembler et l’abîme s’ouvre pour atteindre un jour la taille exacte de la tombe. Une question de temps. 

 F., sûrement, finira tué, enfonçant un jour trop profondément la lame scarifiante. L’ultime saignée. On ne se sauve jamais du monde. 

5 février 2022

Lyrisme-Maniaqué

Evidemment tu étais fait pour le carnage et jouer l’enfant sage ah ça ne pouvait t’aller qu’un temps la maladie 

celle des autres le doigt levé parler sans interrompre ah ça décidément ce n’est vraiment pas de ta race

toi tu prolonges le carnage qui toi-même te prolonge tu

prends ta place parmi le murmure de la chaîne 

les dents qui claquent

les ongles rongés

anneau le plus doux de la chaîne la plus dure

Délaisse tes habits d’enfant de choeur sur le beau linge blanc répands toutes les larmes la bave épaisse des yeux 

Aucune blessure jamais ne te déchirera plus 

étroitement

que celle-ci

au printemps 2018

la montre gousset cassée d’un geste de rage

tu ne sais plus qui tu es le monde brutalement

se rétrécissait comme

une chambre capitonnée

une cellule

tu as cru devenir fou quand le monde

comme la bouche de l’agonisante

se pinça

te broya

 

alors aujourd’hui

raille gausse toi crache injurie ta façon de dire moi je

ressemble si parfaitement à la haine on te croirait sorti

d’un livre d’Histoire d’une bataille Sanglante

beau miroir au reflet terrifiant la page 217 du manuel Hachette

 

Je venais pour le massacre quoi que mes bras impuissants tendus ne massacrent à peine que moi-même

Peu importe

La violence qui monte

monte 

je me suis tu

or

taire n’est pas tarir. 

2 février 2022

Lisbonne

à nouveau je crie je pleure au secours au secours ma haine au secours 

l’horreur revenez moi affluez débordez que je sois votre première victime

mon premier bourreau revenez revenez vous mon horreur mon blasphème vous traîtres trahis revenez vrais amours ma haine vrais amours mon moi-même les seuls miroirs fidèles ô surfaces menteuses revenez je dis revenez

revenez moi perdu hagard revenez moi égaré dans l’herbe grasse dans le pré ou la paille molle moi me traînant satisfait repu d'un faux printemps et la bise ne coupait pas par la fenêtre on voyait dessinée dans la brume la mort alors revenez sauveurs mes sauveuses revenez mes miennes abysses oh revenez

je te dis

ouvre la fenêtre le vent cou

pera

rbera

le vent

le souffle

quoi l’haleine fétide

que ça empeste cette pièce

trop bien aérée trop

neuve trop claire

je n’en peux plus cette odeur de propre

la lessive et l’après-shampoing

je veux sentir à nouveau la rage me tordre

le cou

qui me dit laissant sa marque

sur ma peau

voilà

c’est bien toi

Jonathan

te voilà

marqué comme l’esclave

ou la bête d’un bouvier scélérat

un voleur de bétail

de première classe

te voilà la corde au cou

libre comme jamais repais toi

je te le dis repais toi du repas rapace

rapiné étendu giton 

dans le lit où le sperme parfumé

ressemble au magnolia séché

 

29 janvier 2022

Tues.

jolis insectes dignes des voltiges 

brusquement effacés

les ailes troublées par la flamme insensée

ah, enfant de la tragédie ou de la foudre péri du feu et des surfaces

ma vie pour rien jetée dans un enfer mon propre coeur l’abîme

dedans, je traquais dehors les monstres profonds je croyais

tous abîmes extérieurs ces

pédiluves, le coeur passé à la javel

dans ces lieux inabyssaux

l’abîme, je le porte

Madame catacombe, c’est moi c’est moi

ce coeur rompu moi la poitrine creusée

les yeux plein de larmes je ressemble à ces voyageurs anciens

sûrs de trouver au-delà des mers, dans les continents neufs et sanglants

des mines de sel ou d’argent

Moi une tache lentement que le ciel gomme

petit à petit 

tendrement autant

la pluie tombe

le ciel tombe

la mer tombe

je me vois marcher moi avancer moi dans la vague

la vague me heurtant moi l’écume 

moi le sel gerçant l’océan immense

de ce qui semble un instant la plainte

du lutteur vaincu sur le fil

qui ne se résignait pas pourtant à taper

trois fois le sol mou

en signe d’abandon

ce grand cri dernier 

le manque d’oxygène l’épaule démise

un cri mourant un cri vainqueur

 

alors j’aborde l’excès avec excès je me rêve funambule au rebord des volcans

où je croyais vivre toute ma vie où je ne peux que mourir

alors je cherche dans l’abus la force de moi disparaître me traîner 

à genoux sur le ventre dans le silence

cette obscurité 

l’obscurité

après l’obscurité

moi qui suis

le noir plus noir que le quelque chose

noir

l’obscurité court-circuitée

le noir lui-même écarquillé devenu plus noir

sans fantômes sans rien sans enfer

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22 janvier 2022

Antique, le Paris Neuf.

Quitter Paris, 9ème arrondissement, constitue l'une de mes angoisses les pires. Il m'est arrivé souvent, moins depuis que le COVID a ratatiné la ville, de me pencher à ma grande fenêtre pour regarder ma petite rue et tenter d'absorber chaque petite goutte de cette rue. Le garage Renault en face de chez moi où j'entends parfois le pompiste disputer avec les automobilistes qui, ne comprenant pas comment payer, tentent parfois de se barrer sans l'avoir fait. Le tailleur turc, dont le fils vient de se marier, qui rapetisse les vestes trop larges, coud des ourlets aux pantalons trop longs, répare les déchirures qui courent le long des coutures. Le restaurant au numéro 23 aux pierres apparentes et à la cave voutée. Tous mes souvenirs, parmi les plus essentiels. Les retours de soirée du Bus Palladium, titubant le long des 350 mètres qui me séparent des lumières hallucinées, des rêves renversés. Les deux chambres de l'appartement, la respiration douce de l'amoureuse, la chaleur la plus humaine. 
Je redoute de quitter cet appartement qui souvent tombe en morceaux, le plan de travail rongé d'humidité, les murs vieillis avant l'heure des fuites multiples de voisins morts ou peu précautionneux
Je pense, avec détresse même, à ces nouvelles rues qu'un jour j'habiterai, loin, trop loin du 9ème arrondissement, je les imagine vides et tristes, grises même en pleine lumière. Ma lumière, c'est la place Gustave Toudouze, le café cher, bio et surtout dégueulasse du Père Tanguy. Tout me manquera, la librairie Vendredi où j'ai trouvé un peu de ma vie et où, comme un livre abîmé, en laisserai beaucoup la quittant.
Plus précieux que le 9ème arrondissement seulement, mon amoureuse qui guérira de ce deuil, caressant les boucles tombantes tristes de mes cheveux quand je penserai aux matins de Paris, l'hôtel quatre étoiles tout au bout de notre rue. La limite au-delà de quoi c'est la nuit du reste du monde.

17 décembre 2021

Désirer comme une femme

La première fois a ressemblé aux suivantes. Les suivantes à la première. Je ne sais à quel moment le fil des pareils-aux-mêmes, s’interrompit, à quel instant je pus au plaisir prendre ma part. Celle qui m’était due. Le désir je le savais, pas par coeur certes, on ne le sait jamais en entier, ni aujourd’hui ni plus tard, le désir je le sentais boule tiède dans le ventre, petit animal doux et ronronnant, sensible aux images, aux regards. Le désir parfois violent, carnassier prêt à tout rompre, le désir hurlant, à l’intérieur de moi semblable une foule en insatisfaite, affamée et avide de sang, de dents enfoncées dans une chair tendre comme du pain frais. Le désir solitaire me clouait insatisfaite, hors d’une totalité que je pressentais, qui, de justesse, m’échappait, me faisait étrangère. Je ne parvenais pas, piégée en haute mer, sans vent, sans courant.

 

Le désir fonctionnait parfaitement bien. C’était au niveau du plaisir que ça coinçait.
On aurait dit que la peau ne suivait pas le mouvement muet, que l’influx nerveux ne parvenait pas jusqu’aux profondeurs, comme si le désir s’engageait dans toutes mes impasses intimes, qu’aux embranchements décisifs un éboulis de pierre coupait la route en deux. Le plaisir ne venait pas. Orgasme enfoui trop profondément, dans des couches géologiques sans nom, minéral fragile, tremblant, invisible. 

 

Je demeurais insensible à la main follement désirée dont la matière, au contact de ma peau, changeait. Devenant métal dur, froid après avoir semblé argile mou, tiède.

Brusque, impatiente, douloureuse. 

 

Moi, je ne savais quoi faire de ce désir, ces impasses, ce courant électrique, alors je reprenais les paroles, les mêmes depuis le début, comme une comptine ânonnée de toute ma chaleur tourmentée. Je me disais qu’en répétant toujours la leçon quelque chose finirait bien par vibrer, une juste récompense me parvenir, alors je disais, je répétais, je m’exclamais puis je me suis tue sans croire au silence. Je me suis tue. Aphone. 

 

Je ne dirai pas que c’était désagréable, je dirai que ça rendait le temps long comme l’attente dans un train arrêté en pleine voie. On signale un problème électrique pour expliquer la paralysie momentanée. Je revenais à ce problème électrique, le signal ne se traduisait pas, aucune intervention intérieure ne semblait pouvoir ressouder les fils dénudés. Tous mes efforts semblaient vains.  

 

Je restais assoiffée, le corps impertinent, rageur ou vengeur. Pourtant, je jouais le jeu, j’écoutais les désirs des garçons puis, sans que rien ne s’en trouvât changé, des hommes. Toujours la paume d’argile devenait la pierre rude, insatisfaisante, puissante d’aucun feu. Les poils, les leurs, les miens, un buisson d’orties frôlé d’un peu trop près. 

Le désir intact. Le petit animal grandissait, atteignait une envergure mythologique.  Je me souviens :

Le garçon que j’aimais dormait d’un sommeil pur et je me tordais, agitée d’un désir qui me paraissait coupable. Dans l’immobilité son corps retrouvait lentement la couleur tendre du sable chaud, je sentais dans les creux de son dos comme de minuscules tanières, des abris microscopiques qui sentent bon la forêt, la mousse, le refuge et la cabane maladroite. Le désir montait, intact, comme une musique intérieure, une fanfare festive, assourdissante. Ca ne clochait pas ici. Puis s’écrasait, anéanti sur une plage vide, n’abandonnant aucune trace sur les galets ronds et polis. La marée montait, puissante, sans jamais dépasser la falaise immense de la côte. Le plaisir devait se trouver de l’autre côté du mur infranchissable. J’attendais le déluge. 

11 décembre 2021

KOTS

Tu ne vas pas reculant mêler
la sueur à la sueur le sang avec le
sang
au long dîner de ton toi épuisé
Comme chaque fois tu tiens
entre tes mains toute ta vie
cette mémoire de rien du tout
cette vie la tienne autant qu’au receleur
le bracelet dérobé
Tu ne vas pas reculer
Tu déposes, brume brûlante
ton espoir ta croyance
ton dieu supérieur et tes idoles
paniquées
tu alignes près du ring
toutes tes superstitions
le pendentif d’os cannibale
la tête minuscule d’un sorcier
vaudou terrassé par sa propre magie
le miroir dont on dit qu’il renferme l’image
immortelle
de Nicolas Flamel
le Saint-Suaire acheté
à l’ombre du grand temple
auprès d’une jeune juive aux cheveux
teints orangés tant dorés que tu les pris
pour la moisson et la mort
une croix toute tordue
d’un martyr égyptien qui refusa
d’embarquer avec les Dieux
Tu te signes tu ne recules pas
à la montée des eaux tu ne crains pas
le dégel du continent arctique
le tonnerre des neiges fondues
dévalant à vive allure prédateur
blanc insatiable
Toi, séisme le poing pied
la main elle passe tu la devines
la main passe lentement lente la main
qui passe t’effleure la main qui passe
t’effleurant cette main dure sévère
lente à mourir cette main comme
les cheveux roux d’une vieille juive
un jour à Jérusalem qui vendait aux
naïfs l’ombre la cendre du Christ
il fallait regarder les mains
de la vieille juive
rouges les mains rouges les cheveux
du sang du sauveur
la main touche
quel espace ouvert là
soudain
quel abîme
sépare en deux le doux le dur.
Tu entends au loin des voix inhumaines
comme le chant aphone des anges déchus
le froid soudain t’entre dans la peau semblable
à dix mille clous te perçant les membres
te voilà serrant les dents la main revient
tu distingues dessus l’ombre du sauveur
tu mords la main tu bois le sang de la main
tu entends de l’autre côté l’hurlement vivant
de celui qui tient sa main
la mâchoire mâche la main maintenant
dans une étrange mare de baisers et de brisures
ta main à toi se lève ta main à toi affamée
d’espace parcourt le vide à une vitesse inouïe
quand dans l’air accourent tu ne les comptes pas
d’autres mains sèches ailes dures polies par l’effort
par la mort
on te parle
comme si tu ne pouvais plus
entendre
comme si tu ne pouvais plus
sentir
tu demandes

17 novembre 2021

Sofiane

 Je me souviens de Sofiane et de sa console Nintendo Nes. Sofiane avait deux ans de moins que moi et m’imitait en tout. Il vivait dans l’immeuble voisin du notre. Il buvait du Cherry Coke parce que je buvais du Cherry Coke et ajoutait du ketchup à ses pâtes parce que j’ajoutais du ketchup à mes pâtes - des années plus tard, Louis, m’expliqua avec effroi combien ceci lui apparaît dégoûtant.

Avec Sofiane nous jouions chez lui à Mario Bros. Dans une pièce qui n’était pas sa chambre, au fond du couloir, à droite, sombre et tapissée. Après avoir vaincu le premier boss, un garçon-champignon nous gratifiait d’un thank you ! or, en ce temps, nous ne disposions pas du moindre rudiment d’anglais 

(en CM1 je lisais le petit Nicolas et ce mot, rudiment,
pour parler de l’anglais 
était associé au bon élève de la classe 
qui se prévalait, lui aussi, de rudiments 
et ceux-là valaient à peu près les miens
il parlait le rudiment
comme moi) 

        Moi, devant faire honneur autant à mon aînesse qu’à mon magistère, et qu’importe que le prix en fut la duperie, dît à Sofiane que nous allions obtenir, prochainement, comme récompense de nos habiletés, un tank - puisque c'était à la fois le mot le plus proche dans notre langue et l'objet le plus excitant dont nous pouvions rêver. Le père de Sofiane nous indiqua, un jour, gâchant le charme des mythes - les adultes s’obstinent par nature à gâcher la légende et ne lèguent de mondes que tristes, inhabitables et pollués de réalité - que ce petit bonhomme champignon nous remerciait en anglais ce qui, assurément, quoi que trouvant l’urbanité nécessaire à la vie collective, se trouve beaucoup moins utile qu’un tank. Surtout pour combattre Bowser, un dragon harceleur de princesse, et sa clique de plantes carnivores et de chaussons sur pattes aux sourcils froncés.

        Le père de Sofiane était tourneur-fraiseur et je ne comprenais pas bien ce que le mot fraiseur représentait. Il travaillait à l’usine et c’était dur ceci je l’avais compris, à cause de son air las lorsque lui-même en parlait. Tourneur-fraiseur et je ne pouvais m’empêcher d’imaginer, au milieu du bruit des machines, un coin de bois, de ronces où parmi les angles métalliques, poussaient je ne sais quels fruits doux, sucrés, tendres et juteux. Je voyais aussi, lorsqu’il entrait dans les détails plus techniques, parce que je l’interrogeais, les étincelles flamboyantes crachées par la vitesse contenue dans le mot-profession de tourneur. Enfant, ma curiosité, trait général des enfants je crois, se contenait mal, malgré la sévérité de ma mère et son envie, toujours, que nous paraissions bien, c’est-à-dire nous taisions, ne réclamant rien, disant toujours non. Je n’ai guère perdu, sincère curiosité, le goût des questions indiscrètes, prétend-on, profondes selon moi. 
        La patrie imaginaire me plaisait bien et la réalité m’indifférait beaucoup, je racontais à Sofiane que le monde intérieur, le mien, se trouvait être un pays véritable dans lequel d’autres moi que moi vivaient et qui n’étaient pas moi, ces autres moi, vraiment. Je pouvais moi me rendre dans moi et, pour donner le change au dehors, aux adultes, surtout eux redoutant par trop les disparitions d’enfant, me substituer un alter venu de mes confins intérieurs. Ces autres moi, de même apparence extérieure mais possédée d’une autre âme, tenaient en des fonctions assez basiques, SINGE, sorte de bouffon ne vivant que pour la farce et la gaudriole, NINJA, habité par la violence qui me permettait, de rosser qui me déplaisait et d’autres dont j’ai gardé souvenir moins marquant.
       
     Un jour, après une partie de billes disputée où nous ne savions trancher vraiment qui de Sofiane et moi fut le vainqueur, Sofiane joua de sa connaissance de mon secret et menaça de révéler ma terre d’exil à ses parents et aux miens ce que je le suppliai de ne pas faire. Trop paniqué je ne pensai pas à convoquer l’argument moral, m'indignant de sa félonie d'un je te faisais confiance cinglant, comment oses-tu. Je le suppliai donc non parce qu’ainsi, trahi, mes parents m’interdiraient l’accès à ce pays seul précieux mais parce que mes parents, trahissant la vérité - spécialité, nous l'avons déjà constaté, des adultes -  abolirait ce pays en lui et, par extension, pour moi. Eglise ne tenant que par et à sa foi. 

 

 

15 novembre 2021

Loriane

Un matin, novembre c’est Loriane dans la cour de l’école primaire. Elle me parle, je n’entends plus, de si loin, les paroles. Sa voix fait comme une marrée, un bruit de vagues. 
A mon poignet flotte ma montre toute neuve, une casio noire à affichage digital. Sa main touche - ne finit pas de toucher - ma main. Se déplace et, sans que je n’ai rien demandé, resserre à mon poignet le bracelet. 
Marque d’amour la marque le soir retrouvée sur le bras.
 
Je me souviens, la vague de chaleur blême qui me parcourt, je me souviens le lieu exact la cour de récréation, les arbres, la saison, la foudre. Pas la première foudre, certes, le plus puissant, vertige. Pour longtemps. 

Le premier émoi, plus tôt, c’était vers quatre ans, dans la cour de l’école maternelle, elle s’appelait Sandra. Brune, très jolie, toute petite je dis, écris jolie petite brune, m’étonne de dire, jolie petite brune pour dire le visage imprécis, prisonnier des yeux de la mémoire. Visage oublié et souvenu en même temps. 

Sandra, que je croise au supermarché Champion
avec mes parents
 Souhaitais-je, plus tard, volant plus qu’à mon tour
 dans les supermarchés,
elle la dérober et par le geste malandrin 
mon enfance recouvrer ?



Longtemps, je portai mal montre pour que Loriane ou, plus tard, toutes les figures aimées, en pensées, en désir, renouent à mon poignet ce premier geste d’amour. 
J’ai été amoureux, comme toute l’école, de Loriane pendant des années. 
En CE1 un jour que mon institutrice se trouvait malade nous dûmes être dispersés dans les classes d’autres enseignants. Mme Pichly, maîtresse Minotaure, terrorisait tous les enfants moi y compris. Elle portait de grosses boucles d’oreille dorées, des tailleurs aux tons marines et, surtout, était la maîtresse de Loriane ce qui la rachetait d’à peu près tout. Je décidai, au soulagement, de quelques autres, de me porter volontaire pour la classe de Loriane-Pichly. Doux espace. 

A l’école, j’adorais jouer avec les filles (je jouais au football à la cité) parce que j’adorais la corde à sauter et l’élastique. Loriane et moi jouions ensemble, souvent jusqu’à ce que…je ne sais quoi de laid, de pleutre en moi, d’un orgueil blessé et blessé jamais d’autre chose que de ma propre couardise. Je ne sais pourquoi, j’ai mimé la détestation à sa plus grande surprise. Longtemps, cette pente si banale, cette pente de gâchis - et de sa propre vie - je la suivis…

Plus tard, des années après, j’écrivais à la fille que j’aimais et que je fuyais

déplaire est mon plaisir 

et elle de répondre 


ce n’est pas mon plaisir que tu me déplaises

Longtemps, je mis à la remonter, cette pente. 

Loriane et moi furent dans la même classe en CM1. Sur la photo de classe de ce temps-là tous les visages, malgré le temps, demeurent intacts à l’exception du sien qu’immédiatement, j’avais effacé. Je crois en utilisant un peu de salive - baiser malade ? et mon ongle pour gratter. Arrachant, copeaux d’image, l’incarnant sous ma peau, dans mon système, passant dans le sang, mouvant, aujourd’hui encore.
Elle règne, sur la photo, fantôme plus vivant que les visages confus, devenus indistincts de l’enfance. 
Eternité curieuse à quoi je l’ai consacrée. Une ombre très pâle, la même qui toujours à mon poignet resserre la montre défaite. 

Ce petit espace, là, entre la peau et le bracelet
l’interstice de l’amour
4 septembre 2021

L'amour, la mort, les vagues

Le bonheur, jamais, ne constitua pour moi une recherche centrale, digne d’intérêt ou d’entrain. Le bonheur, pour moi, toujours se montra évident, rayonnant ou obscur, sans devoir résulter d’une lutte, victorieuse ou pas - toujours menacée, d’avec le malheur son heureux rival.

être là

Une sorte de vieille rumeur, colportée de dictons en bouches champêtres, de gratte-ciels en ondes radio, évoque, pour dire la chance et le bonheur, un être là au bon moment qui, pour moi, a valeur de pléonasme ; être là suffit. 


Être, pour moi, en mon existence particulière - non généralisable aux forêts vierges ou aux idoles détruites - ne se déroule, ne se vit jamais qu’au bon moment. Chaque geste, donc, porte et étend le bonheur d’être là. Tout le perpétue.

Le bonheur ne m’apparaît jamais comme une chose revêche, dangereuse ou boudeuse. Je le saisis, sans délicatesse ou science particulière. Je garde, en la matière, loin de moi le geste pernicieux de l’archéologue ou celui, plus sordide, de l’amoureux. 


Ne connaissé-je pas la détresse ?


Si, plus qu’à mon tour, depuis toujours, sans que les spectres et toute la matière abrasive qui, souvent, en moi, s’élit domicile, n’entament en rien le bonheur, qui, si je dois aller plus loin, se confond avec la joie.

J’appelle, il me semble, au fur et à mesure que je le déroule, bonheur cette sorte d’inépuisable confiance en la vie. Le noyau dur, impénétrable, sans qu’aucun acte positif ne contribua à cette résistance ; ni herses montées, ni alliage de fer, de carbone, d’argile ou de courage. 

Aucune aiguille aussi fine ou vicieuse soit-elle n’y peut entrer ou, du moins - surtout, n’y saurait laisser son empreinte. 

La douleur ne se confond pas, à mes yeux, avec le malheur. Elle me traverse, la douleur, comme si moi, matière transparente ou souple, semblable à de la gomme à mâcher, ne pouvait connaître la cicatrice qui, du fait de sa permanente redondance (cauchemar, la nuit, ou points de suture le long du majeur), constitue la vraie mesure de la douleur.

La blessure, toujours, apparaît comme un doute, trop brusque, trop intense, trop énorme pour être saisie dans sa vérité. Elle existe moins comme sensation présente que comme souvenir. Nous somme bien davantage certains d'avoir été blessés que d'être blessés ; il faut attendre le spasm post-traumatique, les trois gouttes de sang échappées de la blessure ne valent rien, fausse monnaie de la douleur. 


Si je continue de dérouler ce rapport au bonheur et à la douleur ou, plutôt, si j’en remonte le fil en quelque sorte biographique, je tombe, au milieu de la fouille, sur la question de l’origine à laquelle, paradoxalement, je ne porte qu’un intérêt limité et, au pire, purement intellectuel. Je crois, même, que ce point là, ou ce refus d’un endroit matriciel, explique, en partie cet inextinguible du bonheur. Des choses horribles, objectivement, je veux dire selon les critères de l’horreur mesurable, médicale, sociale pourtant survinrent, m’arrivèrent, je puis en faire le récit très tragique or, celui-ci, se trouverait très vide de larmes, de sang ou d’encre. Il imiterait, afin de se conformer, les attitudes, voutées ou tragiques, du malheur prescrit.

Je me remonte, sans cesse, comme un jeu, si j’explore mon passé pour retrouver mon présent c’est, souvent, par un chemin différent qui change, sans le changer vraiment, mon je actuel. Je reviens au moi contemporain par d’éventuels détours, délesté de certaines vérités peu décisives, enrichi d’autres. Mon origine ne connait pas de point de départ, le je se rebrousse instantanément, touche un point déterminé (connu ou non, sur la grande carte de soi-même, toujours des destinations inconnues) et, à ce point parvenu, ce souvenir, je reviens au présent pour me réatteindre (me recommencer?) je randonne en moi-même. 

Egouts, voies rapides, chemins vicinaux, cohabitent.

Sur l’origine la relecture de Freud me fascine. Voilà un homme qui convainquît d’autres de ses congénères que sa conception poétique du monde et des êtres humains valait science et vérité. Poésie du je, donc poésie lyrique.  

La question du suicide si, régulièrement, depuis aussi longtemps que je crois pouvoir me souvenir, m’habite, elle m’habite sans…maladie, sans contagion, sans prolifération douloureuse. Elle appartient, comme celle de la faim, de l’amour, du travail ou de l’art, à un choix de vie qui à ce titre se discute, trouve, en moi, dans mon interprétation du monde, de solides arguments.
Je compte le suicide au nombre des destins acceptables. 

Je n’accorde pas, excepté par goût du spectacle, quelque importance à l’épitaphe et, si par devoir romanesque, je me décidai à en choisir une elle serait : tout va bien, tout ira bien.
Celle-ci, non moins vraie qu’importerait la raison de ma mort. Que cette morte résulte d’un suicide, d’un duel à l’épée émoussée, de m’être hissé, sans me voûter, à l’âge vénérable de 99 ans et, à cet âge, veille de mes cent-ans, anonyme ou non, trébucher, sciemment ou pas, sur une plaque de verglas devenue, même en mai, banales comme, peut-être, seront banals les billets de 500.


Au terme de cette sorte de narration du bonheur, ce jeu, de ce moi remonté, cette illusion de deux pages, ce chemin tortueux d’italiques, de choix arbitraires qui, pour l’heure, constitueront une partie de ma périssable vérité. 

15 août 2021

Opium - Jeu d'écriture


IZALGI 500 mg/25 mg gélule 
(paracétamol, poudre d'opium) 
est une nouvelle spécialité 
antalgique de
 palier 2, indiquée 
chez l'enfant à partir de 
15 ans et chez l'adulte, dans le
 traitement de la douleur
 aiguë 
modérée
intense, en cas 
d’échec
 des antalgiques de palier 1.
(…)



poudre d’opium, comme si, timidement, par le détour des ordonnances et des pharmacies ou, plutôt, plus justement ici, des officines oui, pour revenir au langage meurtrier des années 1900la substance Morphétique pouvait resurgir.

article 2 loi février 1916 : punis d’un emprisonnement de trois mois à deux ans et d’une amende de mille à dix mille francs ou de l’une de ces deux peines seulement, ceux qui auront contrevenu aux dispositions de ce règlement concernant les stupéfiants tels que : opium brut et officinal ; extraits d’opium ; morphine et autres alcaloïdes de l’opium


Modeste cet opium, diminué, remboursé, institutionnel si l’on peut dire et, à ce titre, comme toutes les choses administrativement reconnues, amputé. Opium modéré, infans, remodelé, accompagné, gardé ou, plutôt, certainement, oui, surveillé par cette sorte d’aîné sec, sévère, le Paracétamol qui laisse l’esprit en paix, négocie, toujours perdant, piètre diplomate, avec la douleur : aigüe, modérée, intense. Vieillard ou soûlard, tapant le foie, de sa canne molle, hurlant d’une voix aigre. 

Et si je déchire par le milieu ce comprimé d’Izalgi quel passé survivant, quel chant quelle, mélodie ? 
Les tragiques accents de cette 
mystérieuse
plus vaporeuse que la poudre d’opium
la mystérieuse au visage poudre de riz
pour rendre l’atroce douleur muette
la mystérieuse peau blanche blanche blanche blanche
blanche du sommeil irrécusable
la mystérieuse spectre étrange
autour de quoi ni mains
ni poèmes
ne savent plus se nouer
ni rêver
sinon trouvant fantôme
Ni Personne, ni Desnos, ne surent sauver
celles et ceux tombés entre les griffes
de cet amant mortel, faux amoureux
assassin véritable

(…)
Le risque de pharmacodépendance doit également être envisagé en raison de la présence de 25 mg d'opium par gélule.


Rien, ni Nancy Cunard ébouriffée, rien, une poudre blanche, mate, pas le Charleston, pas la loi-même. 500mg de paracétamol, 25 mg d’Opium. Rien.

13 juin 2021

A toi la maudite.

 

M., à 19 ans, remportait le prix de Flore pour son premier roman. Quelques milliers d’euros, là-bas, où une bouteille, à chaque visite devait l’attendre. Or, M. ne peut se rendre à sa guise au café de Flore parce que sa mère lui ôta, comme souvent les mauvaises mères à l’amour fétide, une partie de ses forces. Cet amour, sordide, cet amour que cette mère, comme d’autres, croyant bien faire, souhaitant décider pour leurs enfants - conçus comme simples dépendances d’elles-même - cet amour arracha à M. la moitié de sa vie. Dépendances, j’écris et, plutôt, même, oui, remise et débarras où cette femme entreposait (et continue) ses névroses, ses jalousies, ses frustrations.

Dix-neuf ans, un monde à venir qui ne vint pas. Les cerbères se tiennent sur bien des seuils et cette bête là, devant l’avenir de son fils, montait une garde farouche, l’empêcha d’y descendre - ou d’y monter.
Elle engeôla (oui ou, vraiment, cage-ola - ses actes d’amour, de tendresse toujours, en vérité, dissimulent ou affichent le meurtre, le crime, la souillure) ce fils tout en, émue d’elle-même, se flattant d’être une excellente mère.

Elle suicida la moitié de la vie de son fils et l’autre, celle qui reste - immense - tient semble-t-il de justesse. Je crains souvent, comme d’autres, que le funeste projet de cette femme n'aboutisse. 

Les pères de l’Eglise, d’Augustin à Tertulien, tenaient la reproduction (et donc les femmes) pour répugnantes à cause de ce que l’engendrement charnel contenait la mort et, donc, dédoublait la chute originelle. C’est d’avoir chuté que nous mourons ; et de mourir que nous chutons à nouveau. 
Il fallut dix siècles de théologie pour retourner ce dégoût et valoriser, cette fois, la procréation. Seulement, je me dis à l’instant, cette méfiance, peut être, intuition des sages presqu’antiques, ne visait-elle pas seulement les mères-monstres ? 

M. ne manque pas de délicatesse ni, par ailleurs d’excès. 

M. et moi divergeons sur le lien même qui l’unit à sa mère. Je crois, moi, qu’elle voulait donner à sa vie (celle de M.) la forme qu’elle envisageait, elle. Surtout, il fallait qu’il obéisse, et quelle pire école que l’internement psychiatrique, la contention, les paralysies chimiques. Tout, dans le parcours médical qu’elle lui infligea raconte cette volonté de dressage, d’asservissement, de soumission. Pourtant, il ne se soumit pas. Il plaignit, se révolta. En vain. La main visqueuse de la mère assistée du bras non moins gluant de la psychiatrie s’étend(ent) à l’infini. Aucune cachette ne dure ni n’est sûre. 

Femme duplice ? Elle admet que son fils soit un grand écrivain - et se glorifie elle-même d’avoir engendré cet écrivain. Seulement, manifestement, cela ne suffit pas. Ou, peut-être, ne comprenons-nous rien, nous autres, trop simples, trop d’une pièce. Amour inouï celui de cette femme bourreau-bourrelant. Goût romantique, très dix-neuvième, très déplacé, visant à instituer son enfant aux hauteurs mythiques et le sens du mythe, selon son goût faisandé (à elle), ne se peut atteindre que l'être-écrivain crevé de mille flèches ou, en la circonstance, le cerveau grevé de neuroleptiques ; il faut être martyr, se dit-elle, et, Judas solaire, elle accepte le rôle, la grâce duplice, du bourreau-déifiant. Soit.

Judas, lui, se pendit.

M. à la sortie de son premier livre décida de se consacrer à l’oeuvre dont il se sentait, si on peut dire, le responsable. Sa mère le refusa sèchement. Le rendit fou (la folie résulte de l'assignation, non de mesures objectives), l’interna, le damna publiquement (un procès). Sa mère condamna cette vie sans recours - sinon chimique - possible. Sa mère, que nous appelons ensemble sa « » tant elle se rend, chaque jour, un peu plus indigne de ce mot.
M., lorsque la vie, comme chez chacun, le déborde ne peut trouver nul secours chez V. sa « », là-bas, à Orléans où elle vit - comme dans un échec. Si M. se plaint, il ne reçoit que deux sortes de réponses : je te l’avais bien dit (c’est à dire : tu aurais du te soumettre) ou j’appelle la police (c’est à dire : j’appelle l’HP c’est à dire : tu devras te soumettre et mourir)


Il y a quelques jours, sous des poussées d’angoisse et de peur, Ma. faillit mourir. Il m’écrivit « j’ouvre le gaz » sans que je ne sache s’il ne s’agissait que de la parole excessive de l’écrivain ou, de celle, mesurée, lucide, du désespéré. Il s’agissait de la seconde. Sans nouvelles pendant quatre jours je parvins, à force de recherches, à trouver le numéro de sa « » avec laquelle je pris attache et son attitude me stupéfia. V., tout au long de la conversation, moi qui ne voulais savoir qu’une chose « Comment va M. », me répétait quelle extraordinaire « » elle avait été et tout ce qu'elle sacrifia et  son amour immense et incomporable etc. J’attendais qu’elle me dise « M. va bien » non pas (pendant 20 minutes !) l’entendre m’expliquer, ce dont je me contrefoutais, sa perfection (à elle) morale. Il était à croire, l’entendant, qu’elle (ac)cumulait en son coeur, en son âme, en ses mains, toute la bonté de toutes les saintes, réceptacle ultime du bon, du beau.

A-t-on jamais vu sainte ou martyre mener quiconque à l’échafaud ?

Quel amour, oui, condamne ?
Poursuit en justice
Un fils
Interne-tue 
Un fils ?

Sa sainteté immense brise la vie de son fils, cette « » lui refusa si fort, si violemment ce qu’il souhaitait être qu’elle le réduisit à la glace, à la cendre, à la fin. Avant ce message, cette ouverture du gaz, M. tenta de fuir sa « » pendant des années, craignant sa  « » il évapora les 90 000 euros des gains de son premier roman. Cette dépense, matérielle, typologiquement signifie le reste, annonce l’advenir, cet épuisement des forces, physiques, littéraires. De chambres d’hôtel en chambres d’hôtel, de pays en pays, il échappa à la traque avant, épuisé, vidé, de revenir chercher un toit auprès de sa « », ignorant alors ce que serait ce toit : celui de l’hôpital psychiatrique - lieu de néantisation. Encore.
« » aurait voulu forcer en lui un destin auquel il se soustrayait de toutes ses forces s’en sachant, l’ayant prouvé, doué, lourd, d’un autre.
Par un pouvoir exorbitant elle l’assassina administrativement. S’il ne se destinait à ce qu’elle décidait, il devrait payer cher.
Elle insinua, en lui, le poison et se flatte, chaque jour, elle, de n’être que remèdes, les larmes de sainte, coulant effusion brutale, pour panser l’âme d’un fils bouleversé. Et tous les actes d’amour revendiqués de cette « » blessent. Tueront.
Les paroles de M. me fendent le coeur. 

La « » de M. au lieu de lui apporter tout secours, matériel, affectif, moral, au lieu de ces étayages nécessaires, ne fit peser sur lui que la méfiance, le reproche, le soupçon, toute pleine de récriminations contre ses choix de vie. L’Art, souvent, oui, fait de l’homme ou la femme qui s’y adonne, un être tragique. Seulement, cette tragédie, provient de la nature de l’Art. Pas de la corruption des parents. Pour M. il en alla autrement. La littérature lui était douce et les parents atroces. 

Lui interdisant cette route c’est sa vie toute entière, sa vie à lui, qui ne tînt qu’à un fil ces derniers jours, dont elle le dépossédait. Comment, par incompréhension et, si j’ose dire, par incompétence maternelle, de tels drames peuvent surgir et pourquoi, même, ces drames, ces tragédies de  funeste envergure ne cessent de surgir, atroces ?
J’aimerais que ces choses se sachent, plus largement. Une semaine durant, à cause de l’amour malsain, défaillant, de sa « » je croyais perdre mon ami. 

M., pour toujours, portera la marque de cette cruauté de celle qui dit, sûre d’elle-même et de son bon droit, « je suis une excellente mère, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui ». Quand, essentiellement, elle employa ses forces à la destruction de celles de M. 

Sa « » jamais ne comprît ce que l’art signifiait et, parce qu’elle ne le comprenait pas, voulut l’assassiner dans le coeur de son fils or, ignorant tout de l’Art, ne s’apercevait pas que toucher à la création c’était toucher à la substance même de son enfant. Au téléphone je disais à V., la « » de laisser son fils en paix, de l’accepter tout entier, qu’importe le coût de ses choix. L’amour d’une mère, d’une vraie mère, l’amour de ma mère, moi, me porte, me protège et défend, mordicus, chaque aspect de moi-même, et c'est ainsi, je crois, que l'on apprend, soi-même, à aimer.
Alors, le désespoir, jamais moi, ne peut m’être mortel, il existe pour moi un sanctuaire qui n’est pas la froide province et les portes épaisses des hôpitaux psychiatriques. Si j’ai un asile, il s’appelle Maman qui jamais ne se muera en « »-PSYCHATRIE. 

 M. a écrit un magnifique livre, l’Architecture, publié chez Fayard. Il faut, malgré la difficulté abrasive de ses lignes, le lire. 

 

Les derniers échanges, avec M., me fendent le coeur.

Courage, très cher ami. 

 

Capture d’écran 2021-06-13 à 01

13 mai 2021

Twitter 12 mai 2021

12 mai : 

Chiara est #juive ce qui provoque parfois des tensions avec ses camarades de classe.
Tensions sans importance, de mauvaises blagues d’adolescents qui jouent avec les limites. Il arrive que Chiara s’énerve c’est antisémite et Rayan, mort de rire, répond
tu vas appeler la #LICRA ?
Les paroles, parfois, cependant excèdent le permis, Chiara sent bien qu’un vieux fond #antisémite baigne toutes ces « blagues ».

Chaque fois que le conflit #israélo-palestinien se trouve une actualité, ce bain rance engloutit.
Chiara, parce que la situation s’apaisait ces dernières années, n’y pensait plus. Elle ne remarquait même pas que les blagues antisémites, pour peu qu’elles demeurassent, se prononçaient avec moins de conviction. Ca passait. 

Chiara, ne dort pas cette nuit, la #guerre entre le #Hamas et #Tsahal la terrifie, lui donne de l’insomnie.
Elle écrit à Anissa vers 2h du matin
Chiara : putain ça va être horrible demain
Anissa : je sais mon père casse les couilles
Chiara : les ovaires
Anissa : casse pas les couilles toi
Chiara : Rayan va être trop relou
Anissa : mon père là #yahoudi, #yahoudi #yahoudi 
Chiara : mes darons…ils ont rien dit à table.

Les parents de Chiara, juifs, intellos, de gauche, qui ont transmis à Chiara une solide culture littéraire et intellectuelle, l’encouragent dans toutes ses prises de position politique, admirent son courage et la remercient de prendre, presqu’en leur nom, la défense des plus faibles. Sarah, sa mère, se sent fière de sa fille quand à Kippour, en 2019, en famille, elle défendit le #voile auprès d’une assemblée plus que réfractaire.
Les parents de Chiara ne comprennent pas tout des engagements de leur fille et acceptent, eux, d’être un peu dépassés ma chérie par tous ces trucs cisgenre et compagnie…on te fait confiance… 

Les parents de Chiara ne dorment pas non plus. Ils regardent cette chaîne d’info en continu qu’ils détestent tant #i24News sorte de #BFM israélien, au goût prononcé pour le scandale. #I24 diffuse aussi en français et, cette nuit, Sarah et son époux ne se sentent pas capables de penser en hébreu. 

Ils voient à la télé les #explosions
ces morts pour rien
Comment va David à #Tel-Aviv ?
Julien vient de m’écrire…il est dans l’herbe avec un chauffeur de taxi
Y a 130 #sirènes qui sonnent
C’est la #guerre
#IsraelUnderAttack
#GazaUnderAttack
#Lod
Quelle horreur, quelle horreur…
Salauds #Netanhyaou 
Salauds #Hamas
#Milice. 

Ils auront le temps d’atteindre l’#abri ? 
90 secondes il a dit David pour y aller
Seulement ?
#Missiles, #Roquettes, #F35, #F16, #Qassam
#DômeDeFer
Des larmes, partout, des larmes. 
Le droit d’Israël à exister
Le droit de la Palestine à exister
Jérusalem
3 fois sainte


Ils savent que les prochains jours seront difficiles ici, qu’on leur demandera de prendre position, les juifs, les arabes, tout le monde attendra d’eux une prise de position sans nuance.
A #gauche on les considérera comme des meurtriers s’ils ne condamnent pas #Israel en les termes les plus dur ; les #juifs les traiteront comme pire que des traitres s’ils ne souhaitent pas l’abolition des palestiniens. 

La mère d’Anissa, pleure, devant les images d’enfants morts que lui montre son mari sur l’ordinateur. Il veut les montrer à Anissa, papa je veux pas voir ça ! 
Aziz : Ah tu veux pas voir, tu veux pas voir…#harki !
Anissa : Tu me parles pas comme ça !!!
Zohra pleure encore plus : hlass, hlass, hlass
Anissa au père : Tu casses ton ramadan hein
Aziz : qu’ils aillent se faire enculer les #juifs
Anissa, entre ses dents, : alcoolo de merde.
Aziz : regarde, regarde, il tend son smartphone cette fois. 

Anissa voit, dans des langes enveloppés, 7 #enfants immobiles, Anissa voit 3 femmes, à genoux dans la poussière, un grand voile blanc leur couvre la tête. Elle devine leurs larmes, elle fait face aux images du désespoir, de l’injustice. Son coeur se serre et une bouffée de haine monte en elle qu’elle réprime de justesse. Elle se souvient, cette photo, l’avoir vue ailleurs. 
Papa…c’est une photo de #Daesh ça 
Aziz : harki, harki 
se tourne vers la mère
Aziz : t’as vu ta fille, lahchouma, 
Anissa, entre ses dents, : c’est toi la honte de la famille. 

Max ne dort pas de la nuit, trop excité par la guerre, il jubile devant les explosions il tape sur son clavier
t’as vu la précision de Tsahal ?
Wah les roquettes, pouh pouh pouh 

 

13 mai 2021

Twitter 10 mai 2021

10 mai :
Les filles se retrouvent pour déjeuner, la #demie-jauge c’est fini. Ce matin M. Feumer, avec beaucoup de majesté : sa seigneurie #Blanquer autorise nos réunions et la transmission verticale et disruptive des savoirs en jauge pleine. 
Toute la classe hilare, Rayan : eh vous êtes trop drôle monsieur.
Anissa : T’es trop trop belle Lou aujourd’hui
Chiara : vazy viens on arrête de parler de la beauté c…
Anissa : T’es trop jalouse parce que t cheum 
Chiara : n’importe quoi 
Lana : c’est vrai c’est chiant
Anissa : vos grosses têtes là
Lou rougit, en entendant les paroles d’Anissa, elle ne rougit pas d’être flattée, elle rougit de honte, de regrets et de secrets. Elle refuse autant que possible de penser à son apparence et refuse même d’écrire sur ça, ce corps sinueux, maigre longtemps, apparition à peine. La beauté de Lou ne ressemble en rien à la beauté de #mannequin d’Ophélie. Lou beauté plus simple, peu apprêtée, involontaire et embarrassée en quelque sorte.  
Lou a vu sa poitrine enfler avec horreur. Pour lutter contre l’inéluctable elle dormait sur le ventre en pesant de tout son poids contre le matelas. A la biologie elle opposait cette sorte de physique naïve et primitive. Lou devenait trop belle comme le lui répétait Anissa plusieurs fois par semaine. A douze ans, son premier amoureux, Sam la traumatisa pour toujours. Il avait 16 ans, avait plus ou moins exigé qu'elle soit sa copine, Sam avait redoublé, il était en 3ème, Sam était beau, Sam avait un scooter et avait couché avec plein de filles, Sam c’était la star de l’école.
Le premier jour de leur couple - officieux comme elle le comprit plus tard, il l’emmena dans un coin isolé de la butte Montmartre et joua à la caresser puis, interrompant son geste, la regardant durement dans les yeux, t’en parles à personne sinon c’est fini. Lou, ne comprenait pas trop ce qui se passait mais accepta. Une après-midi, elle l’invita chez elle, sa mère avait coutume de rentrer tard. Une fois dans la chambre, Sam la jeta sur le lit, Sam enfouit ses mains sous son t-shirt, Sam lui fit remarquer d’un rire cruel t’as pas de eins lorsqu’il voulut glisser la main plus bas, Lou cria si fort que, paralysé, Sam s’interrompit avant de partir en hurlant que c’était fini. L’été il se remit à lui écrire des messages tendres au début et de plus en plus sévères et exigeants. Peu avant la rentrée scolaire 
on peut se remettre ensemble par contre tu fais pas comme la dernière fois. 
Lou, accepta sans comprendre bien ce qu’elle acceptait. Sam, la #viola, elle apprit, plus tard, que la baiser c’était un pari. 
Lou, ne s’en remit pas, sa solitude s’aggrava. Elle profitait d’Internet pour trouver du contact social et ne plus être la meuf trop bizarre. Anissa fut sa première vraie amie, le reste des filles suivit pour lentement la guérir. Chacune à sa manière, Lana avec son #BTS2NDWEEK, sa légèreté et son sérieux aussi, Chiara et le féminisme de #balancetonporc dont elle parle toujours, Anissa, parce que c'est évident et Ophélie par sa douceur. 
Lou tire Anissa par la manche : S'il te plaît Anissa...
Anissa : Ouais ?
Lou : J'aime pas quand tu dis que je suis jolie
Puis Lou éclate en sanglots, 
Anissa : eh tranquille
Chiara : t'as dit quoi ton encore
Anissa : mais rien
Ophélie s'approche de Lou, instinctivement, quelque chose de primitif, "là" les relient. 

 

13 mai 2021

Twitter 7 mai

7 mai :
Le lycée Jacques Decour se situe à la frontière du 9ème et du 18ème, il accueille une population hétéroclite, un des rares lieux de #mixité encore possible dans Paris. Plus à l’ouest, le lycée Jules Ferry ne compte d’élèves qu’issus de la bourgeoisie du 9ème ou du 17ème. Situé Place Clichy, jadis haut lieu de l’interlope, des rapines et d’Henry Miller, elle abrite désormais des terrasses chics, une population bobo qui vote #Hidalgo et peut-être votera #Jadot.

La mère d’Anissa fait #ramadan et sa pratique ne déborde pas, elle ne s’en vante pas, la garde pour elle. Scrupuleusement, elle prie cinq fois par jour, lit le Coran, prépare pour #ZakatAlFitr les denrées alimentaires et un peu d’argent à donner, le jour de #l’Aïd aux nécessiteux. Zora, la mère d’Anissa, n’aime pas #Israël sans que, à l’inverse du père à moitié-alcoolique à moitié complotiste, elle n’imagine #Israël responsable de tout le malheur humain. 

Anissa déteste Aziz, son père, elle réduit au maximum ses interactions avec lui. Aziz adore ses enfants, tous ses enfants. Sale égoïste, lui avait envoyé à la figure Amine  l'aîné (27 ans aujourd’hui) avant de partir pour toujours, gardant contact avec le reste de la fratrie, surtout Anissa sa benjamine qu’il adore. Il a ouvert en Chine, à Pékin, une boulangerie française au succès fulgurant, là-bas, comme par ironie je suis un vrai français dit-il. 
Anissa, elle, simule le ramadan pour ne pas blesser sa mère. Elle se délecte, avec une toute petite pointe de culpabilité, des sandwichs #libanais et du coca-cola zéro qu’elle boit avec les copines. Elle ne parvient pas à manger de porc, sauf le saucisson…c ouf ! le week-end elle boit et rit et profère des paroles violentes contre son père.
Anissa, collégienne, tenait l’#Islam en horreur avant de revenir, observant la tranquille pratique de sa mère, sur son jugement d’adolescente. Les discours de télévisuels et la vague #islamophobe qui monte, plus encore avec les #attentats, et bruisse y compris au lycée, lui donnent parfois, par provocation, envie se proclamer musulmane. Elle s’en abstient, elle entretient toujours avec la religion ce rapport ambigu, elle ne peut pas s'empêcher de trouver insupportable la place que toutes les religions font aux femmes. 
Lou et elle doivent passer le week-end ensemble, que toutes les deux. Anissa tient absolument à ce que Lou lui lise de la poésie. Toute seule, elle lui dit j’y arrive pas, c’est trop dur. Alors Lou, favorisée économiquement et culturellement, lui lit des poèmes et lui prête parfois des recueils. Le dernier de Sylvia Plath, en édition bilingue, a fait pâlir Anissa qui, en plus de l’habituel violence symbolique de la poésie, a du se confronter à ce décalage culturel régnant entre Lou et elle ; tu lis l’anglais toi lui dit-elle mi-impressionnée mi-jalouse. 
Lou : Elle a pas l’air bien Ophélie
Anissa : jsais pas avec #insta et tout
Lou : la semaine passée c’était.
Anissa : chelou ouais
Anissa : lis moi vas-y
Lou, les yeux dans le vague : pas venue en cours de la semaine
Anissa : ouais ouais
Lou : jamais elle sèche comme ça
Anissa : on a graille avec elle mardi mercredi ça va
Lou : même avec le fond de teint on voyait les cernes
Anissa : jeudi même 
(pause)
Anissa : Lana cassait les couilles avec #BTS sur son enceinte. 
(pause)
Lou : on fait la philo ?
Anissa : ça se voit tu l’aimes trop Feumer. 
Lou : n’importe quoi !!!

 

4 mai 2021

Twitter 1-3 mai 2021

Week-end 1-3 mai 

2. 

 

Lana est rassurée, les copines vont bien, en voyant les images de la #manif et la surexcitation de Max devant les gauchos qui tapent sur les #gauchos elle a craint que les trois filles, surtout Chiara qui est tête brulée, ne finissent avec un oeil en moins. 

Sylvie, la mère de Lana, demande à Max de mettre la table il dit lana, tu mets la table

Lana, avant de s’énerver, se souvient du message d’Ophélie il y a quelques jours il fait pas une dépression max ? une sorte de culpabilité sistoriale, une vague nostalgie enfantine remonte, et elle obéït. Max, ne s’y attendait pas. Il hésite entre la remercier et lui adresser un sourire goguenard. Il opte pour le sourire goguenard, merci la féministe.

Lana, soupire, lasse, elle féministe ? quand elle compara à Chiara ou même à Lou…non vraiment pas. Seulement elle relève

c’est pas une insulte féministe hein

Marc, Le père de Max pas de politique à table

Max : papa t’as vu le tweet de #JeanMessiah ? Enorme, il montre le tweet sur son tel

Marc, amusé, voyant Lana qui le fusille du regard : Pas de politique Max

Leur complicité évidente n’a échappé à aucune des deux femmes. 

Le repas finit, Lana demande à son père de débarrasser la table ce qui le désarçonne et, mécaniquement, comme guidé par son étonnement, le fait. Ca amuse tout le monde. Sylvie le remercie et, Marc se trouve d’une grande générosité d’avoir ainsi aidé son épouse. 

 

Dimanche :

 

OUI #SAKEN Lana entend ces cris provenir de la chambre de Max depuis une heure. Il sort dans le couloir son t-shirt #KCORP. Lana sort pour lui demander de se taire…tu pourrais au moins mettre un pantalon. Il crie #SAKEEEEEEEN le #midlaner en claquant la porte de sa chambre. Lana va voir sa mère, vous pouvez pas faire quelque chose ? Son père répond on te laisse faire quand t’écoutes tes…coréens… Lana mais il me laisse pas faire du tout il cogne contre les murs…Il la reprend Oh Lana, t’es vraiment pénible, il a raison ton frère. Lana maman ? Un geste de la main, de la mère, un geste, ce geste que Lana mémorise pour ne jamais le reproduire, avec personne. Ce geste de renoncement, de résignation, ce geste de soumission. Lana retourne dans sa chambre, claque la porte. Son père crie Lana. 

 

(on ne peut pas mettre d’émojis sur le forum il y en aurait dans la conv)

 

Elle écrit à Rayan

Lana : J’en peux plus de Max

Rayan : Il veux pas t’écoute #BTS ?

Lana : Il crie « midlaner » depuis une heure
Rayan : Dinguerie !

Lana : Ouais…

Rayan : Toi aussi tu mate #LOL ?

Lana : ???

Rayan : les #EUM ?

Lana : et vous soulez. 

Rayan : ???

Lana : Fatigue.

 

Rayan regrette d'avoir été aussi con, écrit-il à Anissa, sans bien saisir pourquoi il lui écrit à elle. Cette-fois, contrairement à l'autre, en classe, elle ne se vexe pas. A quoi ça tient ? Elle se sent complice de cette intrigue amoureuse et ça lui va bien. 

 

Lana entend son frère à côté, qui semble parler à des gens sur #discord. Elle l’entend #300k, elle entend #OTP, il parle fort, il prend un malin plaisir, elle le sent, à parler bien plus fort que nécessaire, à prendre le plus de place possible, cette place qui, dans le monde, ne cesse de rétrécir pour lui.

Max, s’il te plaît, t’es ridicule. Il ne l’entend pas. Il a son casque sur les oreilles, son t-shirt sur le dos, sa chambre est sombre et sale. Il a installé de travers des LED violettes. L’ordinateur fait beaucoup de bruit, l’unité centrale transparente projette sur le plafond une rosace de couleur. Elle regarde le spectacle, elle ne sait pas combien de temps. Elle détaille cette chambre qui n’a pas changé depuis tant d’années. Comme son frère. Les mêmes choses, les mêmes objets un peu plus obsolètes, comme son frère.
Elle se souvient de sa chaise #DxRacer neuve, il y a deux ans. Elle l’a aidé à le porter depuis le relais colis, ça pèse 30 kilos cette merde ! Elle le revoit monter l’objet et son air accompli quand il s’est assis depuis la première fois, comme l’aboutissement de quelque chose. La chaise, aujourd’hui, grince et le cuir synthétique, au dos, montre des signes d’usure.

 

Elle écrit à Ophélie pourquoi t’as dit qu’il était dépressif Max ? 

Ophélie n’a pas dormi depuis deux nuits. 

4 mai 2021

Twitter 1er mai - 3 mai 2021

Week-End
1er-3 mai
(Première partie)




Les cinq filles ont toutes dormi dans la chambre d’Ophélie, à cause du #couvre-feu qui empêche la circulation entre 19h et 6h mais aussi parce qu’elles aiment la chaleur tendre de cette promiscuité. Le matin, à 9h le réveil de Chiara sonne
Chiara : #Manif !
(silence)
Chiara entonne l’Internationale : C’est la lut-te fin-ale
Lana émerge, difficilement

Lana : Putain !
Chiara : Tu préférerais que je chante #BTS ?
Lana : J’ai trop mal dormi à cause d’Ophélie
Lana à Ophélie : T’avais tes règles ?
Chiara à Ophélie : Tu t’es levée cent sept fois pour aller aux chiottes

Anissa dans un bâillement : J’ai rien entendu moi
Lana, toujours dans le lit, : Ouais toi un teh tu dors tout le week-end. 
Ophélie : Euh…
Lana, toujours au lit, filme les filles
Ophélie : arrête !
Lana : C’est pour Insta
Chiara : T’as fait mille stories toute la soirée…
Lana, toujours sur son téléphone : Oh #1stTasteOfButter
Ophélie : Je suis trop moche sans maquillage !!
Chiara à Lana : Ca veut dire quoi même ?
Lana : Les retours sur l’album !!!
Anissa à Lou : Tellement relou
Lou n’ose pas répondre, elle baisse la tête puis à Chiara : Tu vas à la manif du #1er mai ?
Chiara : GRAVE
Lana chantonne : Like an echo in the forest 하루가 돌아오겠지 아무 일도 없단 듯이
Anissa à Lana : Même tu racontes quoi dès le matin
Chiara à très haute voix : qui vient à la #Manif ? 

Anissa : archi-mort
Lana : la même
Ophélie : Je suis fatiguée
Lana regarde Ophélie avec un air d’une compassion exagérée
Ophélie : Mais arrête !! J’ai pas mes règles
Chiara : Y a rien de honteux
Ophélie : Mais !!
Chiara à Lana : Par contre t’avais dit que tu venais hein
Anissa à Lou : T’es sûre tu veux y aller ?
Lou : Oui
Anissa : Te force pas hein
Lou : Non j’ai envie
puis d’une petite voix à Anissa
Lou : T’es sûre que tu veux pas venir ?
Anissa : Bon, bon
Chiara : Allez ! 
se remet à chanter 
Anissa : Tu casses la tête. Vas-y ok, je viens.
(pause)
Anissa : Je sais pas si je resterai par contre
Lana, sur son téléphone depuis un moment, ne dis rien
Chiara regarde discrètement : Oh, y a Rayan qui a réagi à la story !
Lana : Vas-y arrête
Anissa : Il est vif. 



Chiara participe aussi souvent qu’elle le peut aux #manifs depuis deux ans environ. Elle se méfie comme de la peste des #syndicats, surtout ceux étudiants, elle les trouve bruyants, très masculins et surtout très idiots. Son grand-père, un ancien cheminot, adhérent de toujours au #PCF assommait la famille de discours sur la lutte des classes et l’énième congrès du parti
De ce discours Chiara ne percevait qu’un vague brouhaha où les mots abscons et clairs flottaient les uns à côtés des autres, elle entendait capitalistes, valeurs d’usage, dictature du prolétariat, Mitterrand…

Les discours de papy, comme le communisme façon #PCF, s’enlisaient, n’engendraient rien, sentaient le camphre et le passé gênant.
Les « hommes de la famille » (c’est à dire le père et le grand-frère de Chiara), comme Papy les appelait, accueillaient avec une froideur polie les longues plaintes mélancoliques de Papy. 
Lycéen, le grand frère de Chiara lycée défendait de molles idées de gauche et, désormais, achevant son Master 2 de Finance, défendait mollement l’écologie en lui ajoutant, aussitôt, l’épithète qui l’annulait non punitive.

L'Internationale, Sera le genre humain 
chantait souvent papy et ce chant d’amour pour le genre humain n’atteignait jamais Chiara et, pour cause, comme elle s’en rendit compte plus tard : il ne la concernait pas, le communisme de papa excluait ou, du moins, reléguait les femmes.
Papy ne se privait ni de blagues grivoises au grand désespoir de Manin, sa fille et la mère de Chiara, ni de blagues plus franchement sexistes. Vraiment un truc de bonnes femmes soupirait-il lorsque sa fille ou sa femme le contredisait. 


Il a fallu que Chiara se retrouve par hasard, le 23 novembre 2019, à la marche #Noustoutes pour s’emparer de la politique.
Elle passait #PlaceDeLaRépublique parce qu’elle devait déposer chez un réparateur l’ordinateur portable de son père et c’est alors qu’elle vit l’immense cortège, essentiellement féminin, criant et chantant et, sans s’en rendre compte vraiment, comme par un appel venu d’une profondeur muette ou, plus certainement, d’une frustration longtemps tue, les rejoignit. Elle fondait, en quelque sorte, sa colère dans cette colère géante, répétée 49 000 fois, de République jusqu’à #Nation, à Saint-Etienne, Nantes ou Bordeaux.
L’élan passé elle prit peur au milieu de cette foule, cernée par des #CRS en armes, au regard de haine, une haine qui s’hérite et se transmet de générations en générations de #CRS, le matériel s’adapte, la haine, elle, jamais démodée, toujours intacte, se transmet telle quelle.
 
Un groupe de filles, à chapeau pointu, la voyant paniquée, s’approchèrent d’elle pour la rassurer. Dans son désarroi cette situation parut si irréelle à Chiara qu’elle crut - la panique peut métamorphoser la réalité jusqu’à l’absurde en tentant de lui restituer sa cohérence - se trouver un 31 octobre au milieu des bouteilles de bière décorées en citrouilles, des sorcières et des zombies.
Anna, 23 ans, voyant Chiara encore plus paniquée, lui dit en riant 
T’inquiètes ! On est pas des vraies sorcières 
Ce qui mécontenta beaucoup une autre sorcière qui, elle, pour sûr, affirmait-elle, était une vraie sorcière. 

Chiara eut beaucoup de mal à défaire l’écheveau complexe et contradictoire de ces sorcières. Elle ne saisissait pas bien, à les entendre discuter, s’il s’agissait pour ces femmes là de se trouver une lointaine généalogie de martyres ou se croire, réellement, dotées de pouvoirs surnaturels capable de tordre le monde. Chiara croit que la révolution peut tordre le monde.

Arrivée à la fin de la manif’, avant la charge des #CRS, elle prit le numéro d’Anna qui depuis l’oriente dans son parcours militant et intellectuel. 
Elle lui conseilla quelques lectures et notamment le Sorcières: La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet qui, après la manif, fut son deuxième choc militant. Elle lui conseilla aussi différents sites et différents comptes twitter à suivre notamment celui de Valerie Rey-Robert @valerieCG et son livre, qui lui fendit le coeur, une culture du viol à la française à cause de l’écho qu’il y trouva avec sa propre vie. Ces livres, les discussions avec Anna et d’autres femmes qu’elle croisant durant ces deux années, lui permirent de réécrire sa jeune vie. Anna lui expliquait que le féminisme était autant appropriation de son histoire que de l’Histoire. Qu’il s’agissait bien davantage de « s’écrire » que de se « réécrire ». Son dégoût envers les hommes augmenta sans cesse et celui-ci se justifia, souvent. Le malaise qu’elle ressentit devant Melvin lorsqu’il les aborda, Ophélie et elle, se trouva validé rapidement, lorsqu’il lui proposa le shoot sexy. Elle ignorait cependant que Melvin continuait à parler à Ophélie malgré sa mise en garde. Chiara, s’était montrée trop brutale, incapable d’adapter son discours à la situation concrète, à la personnalité réelle d’Ophélie. Ophélie, alors, lui cache sa relation et se trouve, esseulée, abandonnée aux griffes de ce garçon.  

Anna est d’extrême gauche, trotskiste (papi déteste les trotskistes autant que les #CRS) et aujourd’hui, pour le #1ermai, Chiara doit la rejoindre avec Lou et Anissa. Lou, sans en avoir parlé avec quiconque de son entourage, a suivi une trajectoire parallèle, quoi qu’exclusivement numérique, à celle de Chiara. Elle n’eût pas, avant aujourd’hui, le courage de se rendre en #manif mais elle lisait avec avidité tout ce qui lui tombait dans les mains au sujet du féminisme y compris les livres théoriques. Si pour Chiara le premier choc fut celui de la #manif #NousToutes, pour Lou ce fut la rencontre avec Le Deuxième Sexe de Beauvoir. Là où Chiara connut la colère Lou connut l’abattement. Ce livre, au lieu de lui donner de l’entrain, l’écrasait complètement, il la mit face à la nécessité d’une action dont elle se sentait absolument incapable. Au-delà de sa condition de femme, c’est sa condition de Lou, discrète, peureuse, timide qui se réveillait là dans toute sa honte. Elle sentit deux fois palpable sa condition subalterne, portion congrue comme l’écrivait Beauvoir et, à cause de sa timidité, portion congrue de la portion congrue, soit moins que rien. 

Pour se sauver de ce naufrage, elle eut recours, de façon plus frénétique encore à l’écriture là où lui était permis assez de puissance pour vivre. 

Anissa, elle, traînait des pieds pendant la manif, elle ne s’intéresse pas vraiment à la politique, elle fuit tous les discours qui y ont trait et s’énerve quand Chiara parle du voile, défend le voile sans qu’elle ne sache précisément ce qui l’énerve là-dedans. La mère d’Anissa porte le voile et Anissa déteste les racistes comme #JeanMessiah qui la considèrent comme inférieure pour ce motif…seulement quand Chiara défend sa mère, ça la hérisse encore plus que quand #JeanMessiah parle.

Lou avait déjà vu sur Twitter ces cohortes de CRS, armés, bouclier à la main, elle ne s’imaginait pas un tel écart en les affrontant en vrai. Menace concrète qui paraît bien plus parée à l’assaut qu’à la protection.
Anissa veut aller en tête de cortège, Chiara l’arrête c’est pas du tourisme hein Anissa, vexée, boude, Lou demande devant y a les #blackblocs ? Chiara oui, et ça craint, ça se tape de fou, j'ai pas envie de me faire fracasser le crâne. Chiara écrit un message à Anna, je suis avec des copines, c’est leur première manif, on peut vous rejoindre quand ça arrive à #Nation ? 

Les filles entendent des cris, des heurts, des jets de projectile en tous sens et le cri #collabos sort de la foule. Le nuage jaunâtre des gazeuses s’élève Chiara dit putain les SS chargent. D’autres manifestants, qui fuient le conflit, l’entendent et lui disent non c’est le #SO de la #CGT et les #blackblocs qui se tapent dessus. 
Les trois filles n’y comprennent rien. Chiara dit mais non ça doit être les fachos…Le type très sûr de lui, non, non les #blackblocs ils ont tabassé la #CGTRATP et même les sans-papiers. Un type, retraité, sticker de la #CGT sur le blouson Quelle honte. 


2.

29 avril 2021

Twitter 29 avril 2021

Twitter 29 avril
15h44

Anissa s’ennuie follement en classe, le sort a voulu que de toutes ses amies les plus proches elle soit la seule à se retrouver dans le groupe B. Elle envoie aux filles des messages toute la matinée en les suppliant de la retrouver devant le lycée à midi. Elle écrit surtout à Lana qui est un peu la cheffe, elle structure le groupe, organise les activités communes. Les jours où Lana est malade tout le groupe se grippe et personne, même pas Ophélie, ne parvient à diriger et maintenir l’ensemble. Les filles restent seules ou, au mieux, vont par deux. A 10h30 Anissa reçoit un Snap de Chiara avec un filtre qui la fait apparaître au côté du chanteur #btob. Avant qu’elle n’aie le temps de lui répondre le prof de philo, M. Feumer, aperçoit Anissa sur son téléphone, il soupire, prononce un peu fort son prénom Anissa…elle s’excuse, désolé Monsieur il répond je sais que ce n’est facile pour personne en ce moment, je te demande juste de tenir un peu…pour nous non plus c’est pas simple regarde ce ce #Blanquer…il montre les fenêtres #Blanquerdelair ! On attend toujours les purificateurs ! La classe rit de voir ce professeur, si souvent caustique, se plaindre aussi ouvertement du ministre. Les élèves partagent, vaguement, cette détestation envers Blanquer, il est pour elles et eux, moins un ministre qui parle sur #europe1 qu’un meme Twitter qui joue à la corde à sauter avec des enfants de 5 ans ou rate des divisions sur #BFM.

Anissa range son téléphone avec mauvaise humeur. 

M. Feumer est un prof plutôt apprécié, le #confinement et, surtout, les cours en demi-groupe ont contribué à améliorer encore son image. 
Avec vous monsieur on apprend des vrais trucs avait dit Rayan. M. Feumer l’avait remercié et il avait ajouté, narquois et complice, ce serait bien que tu me le montres dans tes copies Rayan. Un oh le bâtard rieur et bon enfant s’était élevé de la classe puis le cours avait repris, plutôt calmement. 

Anissa n’aime pas trop l’école, elle s’est toujours sentie un peu une intruse dans le système scolaire. Elle n’a suivi le cursus général qu’à cause de l’insistance désespérée de sa mère qui craignait de la voir finir, comme elle, femme de ménage. Anissa s’est battue pour satisfaire sa mère, elle a choisi les mêmes spécialités que ses copines, humanités littérature et philosophie pour ne pas finir encore plus perdue. Elle stresse pour le bac dont elle ne comprend pas les modalités pour cette année, le discours politique change, toujours, comme le #déconfinement dont on ne comprend s’il sera le #19mai en #juin ou #jamais. 
Anissa attend la fin du cours, la fin de la journée, la fin de la semaine, la fin de l’année scolaire. Elle espère rejoindre les copines bientôt, parler de l’album de #Damso avec Lou qui est fan et  d’avance s’amuse autant qu’elle s’agace de la réaction de Lana qui lui sortira les nominations au #BBMAS et la place qu’y occupe #BTS cette année :


-Top Social Artist
-Top Duo Group
-Top Selling Artist
-Top Selling Song

Elle ajoutera il est où Damso ? et #BTSPAVEDTHEWAY

Anissa ne tient pas en place et sort, dix minutes après la remarque du prof, son téléphone, sur lequel elle ouvre #wattpad. Elle lit beaucoup sur #wattpad, elle y écrit encore plus. 
C’est le point commun qu’elle partage avec la discrète Lou. Lou, en seconde, alors qu’elles ne se connaissaient pas avait surpris sur le téléphone d’Anissa l’application #Wattpad ouverte et lui avait dit, surprise de sa propre audace, Oh moi aussi j’adore #Wattpad. Anissa, l’étonnement passé, lui a donné son pseudo afin qu’elles puissent se lire mutuellement. Anissa ne formulait cette proposition que par politesse, elle était mal à l’aise à l’idée qu’on sache qu’elle écrivait et en voulait un peu à Lou de l’avoir ainsi dévoilée.

Le soir, après avoir bloqué une heure sans écrire, Anissa se rappela de son interaction du matin et se mit à lire les écrits de lou des bois comme Lou se désignait sur la plateforme. Elle y passa la nuit. Elle adorait tout ce que Lou écrivait. Ses poèmes, ses nouvelles, ses romans avortés et en cours et une sorte de romance homosexuelle bizarre avec #EmmanuelMacron et une petite frappe d’Amiens nommé #billie.
Le lendemain de sa lecture nocturne, épuisée et surexcitée, elle sauta littéralement au coup de Lou pour lui dire J’adore !! J’adore !! J’adore !! et, avec la démesure propre au manque de sommeil, tu es mon écrivaine préférée !! Lou rougit de honte, ne sut pas quoi répondre, Anissa ajoutait, comprenant trop bien le malaise de Lou, vraiment, c’est génial, j’ai pas encore tout lu hein, mais wah la claque. Lou, reconnaissante, lui promit de la lire aussi. Anissa, un peu sombre, c’est nul tu sais…

A partir de ce moment là Anissa intégra Lou au groupe de ses amies qui, de peur de gêner, prit le moins de place possible. Le jour des vacances scolaires, Lana invita la bande chez elle et parla de 420 avec de gros éclats de rire ce que Lou ne comprit pas du tout, elle les accompagna, préférant largement leur compagnie à la solitude qui fut toujours son lot. L’appartement était vide pour le week-end. Max squattait chez Laure, sa copine, la seule qu’il eût jamais, et les parents ne rentreraient que bien plus tard. Quand Lana se mit à rouler Lou ouvrit grand les yeux, très inquiète devant le geste illégal, et voulut partir mais se ravisa de peur de perdre ses nouvelles amies. Lou refusa de fumer et Lana, défoncée, n’insista pas mais lui dit je croyais trop t’étais une vieille meuf prétentieuse. Le visage de Lou se contracta, elle hésitait entre le sourire soumis et les larmes angoissées qui lui montaient. Anissa, arriva, la prit dans ses bras et dit à Lana, t’abuses !! Lana, rit du rire mou et enroué de la beuh et s’excusa je te kiffe maintenant hein. 

De leur passion pour l’écriture, Lou et Anissa ne s’ouvrent que peu auprès des autres filles, aucune d’entre elles ne l’ignore, évidemment. A cette pratique personne n’assigne aucune valeur positive ou négative, elle est un fait, à égalité avec la passion de Lana pour la #K-Pop ou la pratique semi-virtuose d’Ophélie sur Instagram. Si écrire peut faire l’objet de moqueries ce n’est jamais que pour rire, de la même façon qu’on se moque de la superficialité d’Ophélie et d’Instagram ou du fanatisme religieux de Lana pour tout ce qui est sud-coréen. Chiara, durant l’été 2019, avait envoyé un snap depuis le Barbecue Coréen où elle dînait avec ses parents et, sur la photo où les tranches de viande grillaient, écrivit : le harem de Lana. 


La cloche sonne enfin, Anissa murmure Ya Rahbi Rayan l’entend et mime l’horreur starf une islamo-gauchiste Anissa, en même temps qu’elle prend ses affaires, tu dis starf et tu parles ? Rayan ahahah, je fais #ramadan c’est pour ça. Il lui demande tu fais quoi après ? Anissa rougit un peu et sans la laisser répondre il reprend avec un faux détachement Tu rejoins Lana ? Anissa n’est pas particulièrement intéressée par Rayan mais ça la vexe quand même, Ouais enfin pas sûr pourquoi ? Rayan pour rien, pour rien, juste comme ça. Il va dire quelque chose puis se ravise Anissa demande T’allais dire quoi ? il répond rien, rien t’inquiètes puis agite la main en direction de deux garçons près de la porte ehhh malik ça dit quoi ? Anissa entend le mot #PSG et le groupe des garçons disparaît. 
29 avril 2021

Twitter 28 avril 2021


Twitter 28 avril 16h32



Le match de #Benzema avait ravi Max, cte contrôle de la tête bim reprise de volée dans la mère à Mendy. Mais le score ne lui convenait pas 1-1 à domicile c’est la merde…twettait-il dans l’indifférence générale. Ses tweets ne perçaient jamais, un de ses amis, un jour, l’avait raillé à ce sujet t’as 3500 tweets et 75 abonnés…le même ratio que #Werner devant le but. Max n’avait su quoi répondre, la répartie n’était pas son fort et il ne trouvait, dans le meilleur des cas, le bon mot que des mois après l’événement. Max détestait sa soeur Lana il la trouvait superficielle, ridicule, il haïssait la K-Pop qu’elle écoutait à longueur de journée et prenait un malin plaisir à taper contre le mur séparant leurs deux chambres lorsque, invitant une amie, Lana voulait s’ambiancer avec sa copine. Max se montrait particulièrement pointilleux quant au volume lorsqu’Ophélie rejoignait sa soeur, la voix de #Joonie, toujours, se trouvait interrompue par ce martèlement frénétique. Chiara, un jour, demanda à Lana je peux le défoncer stp ? Lana, fit un geste de la main, laisse tomber. De toutes façons y a que quand Ophélie et là qu’il s’arrête pas. Là t’inquiètes.

Un soir, après le départ d’Ophélie, Lana fit remarquer à son frère, d’un air mi-amusé, mi dégoûté, tu la kiffes hein ? Max bégaya, rouge de honte, les yeux haineux, cette pute ? puis il rejoignit sa chambre, claqua la porte, poussa la puissance de ses enceintes au maximum pour écouter #Kendrick. Lana, soupira. Max pensait prouver, par ces coups brutaux, sa virilité, il imaginait que ces gestes vifs et bruyants feraient de lui, aux yeux d’Ophélie, un mâle alpha irrésistible. Elle le faisait fantasmer à cause de son jeune âge et d’une lointaine ressemblance avec #Rina Sawayama. Sur le forum #jvxcom, dans la rubrique sexualité, il rédigeait parfois de longs posts pour demander conseil les kheys la pote trop bonne de ma soeur mineure me fait des avances de fou. Les membres l’incitaient à profiter, quelques uns lui proposaient d’inclure la soeur, d’autres de filmer le tout.

Ophélie trouvait Max chelou et, sans qu’elle ne l’avoua directement à Lana, vraiment malaisant. Ophélie n’en cessa pas pour autant ses visites hebdomadaires chez Lana, Ophélie aimait et admirait Lana, son assurance, cette inflexibilité quant à ses goûts même les plus clivants, sa capacité à dire je ne sais pas ou je m’en fous. Lana donne du courage, par son exemple, à Ophélie et le jour où des garçons de la classe tournait le viol en dérision pour défendre #Moha la Squale, Lana gifla le meneur puis repartit comme une #queen comme le dirent les autres filles de classe. Ophélie puise à ce souvenir lorsque la peur la paralyse et y trouve la force d’agir.

Lana aime Ophélie, sans aucun doute. Lana jalouse Ophélie, elle lui envie son goût sûr et simple, ses longues jambes, son beau visage et se console de posséder, elle, une plus jolie poitrine que celle d’Ophélie. Un jour Lana, un peu défoncée, avait persiflé auprès de Chiara Ophélie, on lui colle un sticker quicksilver ça fait une planche de surf. Chiara ne répondit rien, elle écarquilla ses grands yeux noirs, et le répéta dès qu’elle le put à Ophélie qui pleura beaucoup. Personne n’en tint rigueur à personne, Lana, le lendemain, mouilla le beau visage d’Ophélie de baisers et de larmes, et Ophélie pleurait et ses cheveux étaient humides et Chiara patronnait la scène en pleurant elle aussi. 

Max ne parvient pas à se trouver une place dans le monde, il a redoublé deux fois sa L1 de droit et ne se rend plus à l’Université, il socialisait peu avant le Covid et a désormais une excuse pour ne rien faire. Sa mère s’en désole, son père s’indiffère. Deux fois par an il le traite de parasite. Sa mère cherche des solutions, elle épluche les offres de formation courte et professionalisante, tiens regarde ce #BTS à quoi il répond d’un rire méchant et méprisant tu me prends pour qui ? pour un enfant de #Dole ?
Sa force le quitte chaque fois qu’il entreprend quoi que ce soit de sérieux et durable alors il se laisse entraîner par certaines sirènes, il se trouve intéressant et se croit edgy en défendant Zemmour ou le #soutiensauxgénéraux factieux. A force, ces idées le pénètrent et ce qu’il défendait pour la blague, pour se rendre intéressant, l’enserre ; il se trouve noyé par le liquide où pour rire il s’était immergé. 
Max refuse de regarder en face son état de dépérissement, des éclairs de lucidité peuvent le saisir qu’il noie en s’abrutissant devant les écrans. Il joue aux jeux-vidéos sans réel talent, il aime, en eux, surtout leur capacité à dissoudre le temps, la souffrance, l’échec.
Il passe des nuits entières sur Twitch à supporter la #Kcorp, l’équipe montante formée par #Kameto en se moquant des rivaux nuls de #Solary. Il se croit une force virile lorsqu’il raide, à l’initiative d’un autre streamer, les chaines des femmes en #bikini. Il rappelle, à ce moment là, les guidelines de Twitch qui interdisent le contenu sexuel !!! Il ajoute, au  milieu du brouhaha des raids, je suis juriste. 

Lana connaît à peu près le comportement de son frère sur Internet et sait pertinemment qu’elle ne pourra pas le changer. Elle ne peut arracher Max à sa chute ni même ralentir celle-ci, elle a essayé il y a deux ans, au début, quand Max commençait seulement à déchoir. Il la repoussa avec haine, il voyait en elle quelque chose qui le rendait fou de rage, il traitait l’amour de sa soeur comme une charité humiliante. Alors, l’amour enfantin pour ce frère jadis aimé devint une vague indifférence puis un grand dégoût lorsqu’elle l’entendit défendre la pédophilie sur le #discord consacré aux scans de manga où ils participaient tous les deux. Elle quitta le #discord aussitôt, se souvenant avec horreur des arguments avancés par son frère. Chaque fois que dans l’actualité, une affaire de cette nature ressort, elle pense à son frère, le regarde avec colère, la mâchoire serrée, bougeant de droite à gauche dans un grincement méchant. 


Lana avait pesté contre son frère après la conversation de la veille et le soir elle reçoit un SMS d'Ophélie


Dis, tu crois pas qu’il fait une dépression Max ?

 

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