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1 mars 2024

Nerval

Ce texte, d’abord, il continuait un précédent, sur un mort palestinien dont, je trouve, le point de suture curieux et insupportable, nouer, ici, deux morts, Navalny et celui, anonyme encore un peu, écrasé par un char israélien. 

La mort ne suffit pas à tout embrasser 

d’abord, la sienne :

la mort

Navalny, lui, l’opposant Russe principal de Poutine est mort. Je ne mesure pas l’importance de cette mort. Je sais que Navalny, que Poutine tenta d’empoisonner une fois et qui y survécut, vivait à Berlin et que, par courage, il retourna dans son pays pour affronter démocratiquement (j’ignore, dans cette Russie, ce que peut signifier ce mot, c’est à dire par les urnes ?) Poutine qui, lui, enferma son adversaire dans une colonie pénitentiaire de Sibérie où il trouva la mort, c’est à dire son assassin. Nous ignorons la nature de l’assassin, armé d’un pistolet, les mauvais traitements, le poison à plus ou moins haute dose, un mélange de tout ça ? Nous ne savons pas, et cette ignorance, dans cette ignorance grandit le pouvoir de Poutine, dans le doute qu’il suscite, dans le sourire obscur qu’il affiche si souvent. Ce Navalny qui devait, même avant d’être tué, être échangé avec un prisonnier Russe, un assassin de la pire espèce enfermé à Berlin après des empoisonnements commandés par Poutine ou ses sbires, et qui finalement mourut avant l’échange, Navalny, je veux dire, l’autre, fidèle à Poutine croupira longtemps à Berlin, avant de faire l’objet, sûrement, d’un autre échange, Poutine, son sortilège, donner de l’espoir, suspendre, par cet espoir et cette promesse, toutes les injonctions et toutes les invectives, suspendre, Poutine, par l’illusion de la négociation, les vélléïtés de ses adversaires. Poutine paralyse parce qu’il laisse à voir, toujours, la possibilité du marché, lui qui, Poutine, grandissait dans une U.R.S.S qui abhorrait, en principe, le marché plus que tout. Poutine sait y faire. Il connaît l’avidité des hommes et des femmes. Il est le plus fort parce que dépourvu des désirs humains. Il tient les autres. Y compris les russes qui se croient des puissants, par là, par leur désir. Soumettez-vous, vous jouirez. 

 

Les Russes de Paris, dont Gleb et Kristina (sans Masha), organisèrent, après l’annonce du décès de N., une veillée funèbre, spontanée, sur un pont que je n’identifiais pas.

Je les ai sus très affectés pour ne pas dire dévastés. En Kristina quelque chose bougea, non imperceptiblement, un vrai mouvement du coeur, de la vie, une bascule, comme un navire tangue ou, défait de ses amarres, enfin se retrouve à traverser le fleuve ou atteindre l’Océan, quelque chose devait changer et quelque chose changea. C’est à dire tout si tout, une forme de ce tout, se cristallisait en sa relation de plus en plus méphitique avec Gleb. Gleb marié à Maria Stepanova, la grande poétesse Russe que Jeanne rencontra, par hasard, il y a quelques années, à Venise chez Gleb Smirnoff, un autre russe juif avec qui Jeanne se maria, il y a dix ans en arrière, devant un pope orthodoxe et Venise, d’un mariage trop tapissé de Vodka ou de Cinar pour durer ailleurs que dans le rêve et quelques souvenirs Facebook. 

 

A la mort de N. (Kristina m’écrivait N. est mort, je sais que tu le sais comme m’évoquant un intime, peut-être perdu de vue, N. parce qu’écrire tout en entier son nom rendrait son trépas trop douloureux ou, parce que la censure, proscrit de s’endeuiller dans toute l’extension du nom) quelque chose se mue et mua. L’approche de la fin. Kristina, parce que Gleb jamais ne lui mentît, considère que, en effet, Gleb révéla sa liaison à son épouse que tout est tellement compliqué maintenant. Ce à quoi je n’adhère pas pour trop de motifs qui m’éloignent, en même temps, de la mort de Navalny et cette mort, ici, m’importe, en continuité de l’autre mort, ce palestinien écrasé dont, finalement, ce texte n’est pas la continuité mais l’annonce, son double plus humain, moins flétri, par quoi je me trouve concerné en tant qu’il concerna les larmes concrètes, une eau tiède, d’êtres connus, dont je n’ignore l’odeur. 

 

J’ai vu, aujourd’hui, réunis en Russie, plusieurs centaines ou milliers de Russes en procession, accompagnant le mort, physiquement ou symboliquement, ne l’enterrant pas, sachant que rien ne finit ni rien ne commence, dans le gel bizarre de la Russie des tsars aux aparatchiks de Poutine aux oligarques, où tout se maintient dans l’état suspendu de la glace, sous un vernis brillant de froid qu’aucune révolte ne fond longtemps. Et que, voilà, sûrement, dire l’état suspendu de la glace c’est se tromper encore, Etat de Glace, Principauté très étendue de Sibérie. 

 

Ces Russes, courageux, d’un courage dont nous ignorons ce qu’il réclame, réunis donc fichés, héritiers ou nostalgiques, ceci je ne sais. Quelque chose a changé, à la mort de N., pour Kristina, au moins. 

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28 février 2024

L'amour qui n'est pas un mot

Gleb, pour justifier auprès de Kristina sa lâcheté, ce que nous dénommons, lui, par contrainte, les autres par constat, sa lâcheté (suspendue, désormais, semble-t-il, si cette parole, l’aveu je veux dire, s’associe à la vérité), lui rapporte que, sûrement, moi, autant que lui, suis lâche, en tant que lâche, ici, pour la partie qui lui importe, revient à privilégier, au-delà de tout, le confort. Moi, me disant, par association qui, toujours, s’apparente à la diversion, de la même espèce se trompe d’une erreur follement amusante parce que nous trouvons sa réfutation dans des évènements récents, révélés sans effort tortueux de la mémoire.

 

Jeanne ne rend pas, au prétexte qu’elle serait très riche (elle ne l’est pas), la vie plus simple, elle la rend plus belle, ce qui compte le plus et s’oppose, assez fermement, ou, du moins, ne coïncide avec le confort que par une sorte d’accident, ne s’y superpose que comme s’empileraient deux éléments appartenant au même univers. Comme le carré minuscule entre dans le rond très large en tant que deux formes géométriques.

 

Je m’en amuse d’autant qu’un matin de gueule de bois, sans trop de motifs ou de ceux, bizarres, des lendemains d’alcool et du monde encore diffracté par l’excès, Jeanne m’opposait — à quoi ? exister, simplement, au je, moi, déposé dans le lit, haleine de clochard, moi, lent à tout — tu n’auras pas un kopeck ce à quoi je répliquai d’un éclat de rire. Jeanne prend parfois, quand la vie accentue sa très grande sensibilité (ici, par erreur, d’abord, j’écrivais, lapsus, susceptibilité, quand dès le départ, sans doute aucun, je souhaitais inscrire sensibilité), mon rire pour une moquerie quand ce rire qu’elle suscite déborde d’amour et de l’étonnement naïf, le mien, du monde par elle ici produit, cet écart gigantesque entre mes attentes qui comprennent, en général, l’intégralité des mondes possibles, et le monde produit par ses mots. Le décalage, la formule, le légèrement improbable de Rimbaud d’où jaillit, à n’en pas douter, la vie parce que de là, pour moi, ma définition de la vie, sort de ce décalage la curiosité, la surprise, une sensation neuve qui tout en même temps en rappelle une autre, plus familière et quotidienne, prolonge, en quelque sorte, dans l’inattendu ce que la vie, jusqu’alors, proposait. Ce sont ces points, ces au-delà, à partir d’où les sentiments importants, l’amour, l’admiration, l’amitié peuvent naître, à leur rebours, ceux qui, en quelque sorte, les annulent violemment, ce, plutôt, c’est la déception. L’attente déçue, la mauvaise surprise, de là, souvent, la fin de l’amour, la lassitude, l’envie de fuir ou, pire parfois, l’absence de force pour partir.

 

Les êtres capables si souvent d’élargir l’univers se trouvent rarement, ils doivent être chéris. Je me sais, moi aussi, lorsque je médite dessus, compter parmi ceux-là. Autrement que Jeanne, qui apparaît éclair qui apparaît rayon ? Peu importe puisque les deux engendrent l’éclat. 

 

Tu n’auras pas un kopeck, disait-elle, dans le lit, je ne serai pas ta canne blanche, elle projetait cependant, loin en avant, le partage matériel de notre vie commune. Il faut s’aimer pour au milieu de la dispute ne pas négocier la fin de la relation mais l’organisation de celle-ci. Moi, que m’importe, tant qu’elle est là, kopeck ou pas

 

Ce qui, moi, dans ce sortilège, disons, le mien proclamé, compte vient d’altérer le monde, les représentations et les préconceptions. Donner à voir autrement plutôt que créer apprendre ce mouvement évident et oublié, comme si une épidémie d’os soudés ou de torticolis frappait l’humanité, de tourner la tête, l’incliner et l’élever, voir autrement c’est à dire commencer par voir ailleurs. Jeanne, autrement, me semble-t-il, propose cet autre monde, elle donne à voir par le mouvement, les directions qu’elle indique, plus difficiles à suivre, plus matériel et palpable le monde, son monde, se trouve après une marche, un voyage, son ailleurs s’atteint aussi et surtout (de ce surtout je peux craindre qu’elle se vexe de l’imaginer, elle, l’opposer à métaphysique, ce qui n’est pas le cas, il s’agit plutôt d’un ordre) physiquement. Jeanne habite des lieux, c’est Venise, Rome, Galaxidi, les restaurants parisiens et les hôtels des villes de Province ou dîner chez Rules à Londres, l’enchantement léger à pas pressés. 

 

23 janvier 2026

Très automatique

  • Une toile de jute, ton coeur dans une toile de jute, ton corps une toile de jute, une paillasson du mauvais chanvre, les restes, ce qui reste après le passage des journaliers, des mauvais voleurs, ton coeur ça réside là-dedans, dans ce chiffon 

 

  • Très beau chiffon, très beau d’être composé de restes, tu m’envies toi…eh bien oui, on a foutu dans moi les esclaves qu’on tuait, le sang coagulait dans ma toile, puis on s’en débarrassait, mon coeur garde le souvenir de ces meurtres, tu peux me dire le coeur noir, voilà sa négritude, mon coeur, alors, dis ce que tu veux, ma peau, très fier moi de cette toile. Toi, peu m’importe d’or, d’acier, de fil de soie, choisis tes nobles matériaux, ton tissu précieux, très cher

 

  • Ahah, l’arrogance voilà l’arrogance mais je n’achète pas moi je ne revendique pas, pas toile de jute, soie coton de percale, moi, à la limite le hasard, taillé par et dans le hasard, à la table de jeu, le velours vert où je mise ton âme déjà mise en gage, tu paieras toujours plus tard, tu t’endettes auprès de ta dette qui sévère t'observe.

 

  • Ton esprit rapetissé, rapiécé, cousu de toutes pièces, fils laids pelote évidée, un patchwork, ta vie passée à prendre ce qui passait, entre tes doigts, un toi factice, il y a de quoi être fier, te voilà ne ressemblant à personne, composé d’un peu tout le monde, te chercherions-nous un centre que nous ne parviendrions qu’au trou pur, à la division par zéro. Partout en te trouvant nous heurtons le vide, le mur épais du vide, atteint à la vitesse Mach 10
     
  • Il ne t’arrive pas, toi, de trouver dans ta mémoire les vies d’autres, les vies d’autres réels, historiques, anonymes auxquels tu es lié, au nom de famille chari-varisé par les chaînes, les charrues, les traversées, les captures, les déplacements forcés, la tête coupée du chef rebelle, sans nom, d’un village reculé, dix hommes armés avec lui, les femmes taillaient les pointes de flèches, les hommes tués, les femmes, tu sais bien ce qu’on leur fait, le viol, les enfants contraints, contrariés, aimés tout de même, des enfants de pute en pire, payé du salaire de la peur, leur vie à ce prix. Tu appelles ça le vide, tu appelles ce tissu toujours sur l’ouvrage, le papier effeuillé à toute vitesse, Mac 10, comme tu dis, le colon maquereau 10 fois marquera cent fois, moque si tu veux ces tentations généalogiques, l’envie de faire remonter à la surface, de draguer le fond d’une mémoire pas transmise, pas écrite, on ne connaît pas le nom des arrière grands parents les archives sont toutes brouillées, il faut marcher dans le sable, imaginer les anciennes bâtisses, les demeures des princes, trouver dans les tombes les parures des familles puissantes, les complices du crime et les premières assassinées, toutes cousines, toutes liées à toi, la même tombe, la même décharge, excepté le roi du Maroc, ce murmure fétide dans l’Histoire. 

 

  • Tu ne m’auras pas comme ça, pas comme ça justifiant ta fausseté par ta noblesse, toi pas comme nous, toi pas d’ici, pas du vide, toi du vrai, du profond, d’un trou dans l’histoire, tu combles, tu combles tu dis, tu remues la terre des cadavres ah oui tu fais sortir de tes terres tes zombies qui te mettent à l’aise, tu les mets à table pour quelques poèmes, une conférence mais mon pauvre tu n’as que toi comme public, des comme ça j’en compte à la pelle, pas plus tard qu’hier, dans le rétroviseur du chauffeur de bus, le 29, celui de Roubaud, qui va à la porte de Montempoivre, j’en comptais sept, moins celui qui mourait parce qu’il sentait, là, dans sa peau, que tu le tuais, tu exerçais l’affreux pouvoir d’attraction de ta belle morale, de ton beau sentiment, lui vivant, tu le mettais sur le dos de ton chameau historique, il devenait poussière, tu léchais la décomposition, une encre toute fraîche. Tes cadavres, des vivants sur qui tu tires. Tu tires. Là, aussi, encore tu tires. Jusqu’à quel point tu tireras sur tes ancêtres, chevaux de trait, hongres ahanant, le mors vissé au dent, les détaches-tu jamais ? 

 

  • Au moins, quelque chose, quelque chose, tu me décomptes, fil, révolutionnaire, esclave, des professions à la pelle pour moi, autant d’identités, me voilà très gré tout aussi gai. Confondu avec toi, mon cousin toi aussi, oui, toi aussi lié aux mêmes profondeurs, aux mêmes histoires effacées, le sable pillé, toute une vie forcée foraine, regarde le ciel.
20 janvier 2026

Petits jeux théâtraux

En un seul jet :

 

Une famille, un enfant deux parents. Un voisin.

Le père : Jacques, Jacques, Jacques fils de la Jacquerie

(il chantonne)

La mère : Jean, Jean, Jean plaie de mon ouïe

L’enfant : Ah, Ah, Ah ma pauvre vie

Le père : Oui, Jacques pauvre de toi, pauvre de toi, ton allocation de la semaine, couic

La mère : Tu seras privé de ton argent de poche, Jean

Le père : Ce n’est pas juste !

L’enfant : Pauvre Papa 

La mère : Et moi, moi qui me plains ? je devrais rendre mon tablier, pour qui vous prenez vous, quels grands airs vous prenez et toi, toi, toi surtout, derrière tes lunettes de vieillard, tu fais dix fois ton âge mon pauvre ami. Dix fois ton âge. Comment tu as pu me faire ça. Te vieillir de dix ans. Moi, je passe pour quoi…

Le père : Toujours, tes excès, tes abus, toi tu passes pour quoi, déjà, je peux te le dire, tu passes avant moi, tu passes toujours avant moi (regarde l’enfant) toi arrête de faire les cent battement de paupières…ça rend sourd.
La mère : Et pourquoi pas aveugle ?
L’enfant : Je croyais que c’était la branlette ça.
La mère : Le beau langage

Le père : dix ans 

La mère : Douze ans

L’enfant : Douze ans et demi

Le père : Ah, ça change quelque chose

L’enfant : Douze ans et demi
La mère : Il est trop grand pour qu’on compte en demi années…

Le père : C’est pas ça, tu penses bien, pas la demie-année, c’est la puberté, il peut bien dire branlette

La mère : Gros dégueulasse

Le père : c’est naturel…

L’enfant : C’est quoi branlette

Le père : Tu emploies des mots sans savoir ? C’est…

La mère : CE QUI REND SOURD ET AVEUGLE

L’enfant : mais ça veut dire quoi ? 

le père s’apprête à parler, la mère gifle le père

les parents partent

l’enfant à lui-même : ah c’est donc ça…maman me branlait souvent quand j’était petit. 

petit coup sur la porte, un seul, l'enfant ouvre.

un voisin : vous avez reçu ce colis

l'enfant : merci

un voisin : ce serait mieux que tes parents viennent...où sont tes parents ? 

l'enfant : ils sont fâchés, maman a branletté papa

un voisin : Ah, ça..euh.

l'enfant : elle me faisait ça aussi quand j'étais petit

un voisin (pensif, se parle à lui-même en se retirant) : qu'est ce que je dois faire ? j'ai vu que les africains faisaient ça...ils ne sont pas africains pour un sou..

dans la chambre des parents.

 

Le père : Toujours tu m’humilies, toujours tu dois m’humilier, le matin je ne trouve rien de prêt, le soir je ne trouve rien de prêt. Je me tue au charbon, rien n’est jamais prêt. Le rêve, les chaussons propres, neufs, la maison qui sent le propre, le linge propre, le pyjama repassé. Tu ne fais jamais rien.
La mère : Je te supporte, je t’endure, mon travail à plein temps. La ménagère parfaite nettoie, lave, de fond en comble tous les jours quand tu travailles je me lave de toi, je ponce, je déblaie, j’insiste, dans les moindres recoins, des recoins où tu te soupçonnes pas que s’y étende la crasse, ta crasse. Les hommes ça salit tout. Toi tu entres avec ton âme crottée, tu marches dans moi, avec tes bottes souillées, de tout ce que tu es. Tu ne le sais pas, ça. Je suis prête, je suis prête tous les jours, là, où ça compte.
Le père : Nulle part, nulle part le foyer, au travail, les dossiers qui tombent sur mon bureau, je les vois, je les vois à peine, à travers mes lunettes, mes lunettes de vieillard, comment ne devient on pas vite vieux, sans amour, avec des lunettes pour ne pas voir, des lunettes comme ça, ça marcherait du feu de dieu, pour tous les maris, parents, enfants, qui ne veulent pas voir, tout le monde, personne ne veut voir, il faut breveter l’invention tu allais dire, je le dis à ta place, ne t’inquiète pas, il suffira de te mettre en avant, tu deviendras une star, l’égérie, il suffira de te montrer pour que plus personne ne veuille voir. Tu n’auras qu’à te soucier de toi…

La mère : Ca y est ? Ca y est. J’accumule encore, l’ordure, les monceaux de pourriture, jusque dans…tous les coins de moi-même, je te rote, tu me fais horreur, tu me fais horreur. Si ce n’était…

Le père : Pour l’accident

La mère : Comment tu parles de ton fils

Le père : Comment tu en parles toi…de lui aussi tous les jours tu passes à te nettoyer ?
La mère : Lui, au contraire, il me préserve, il empêche les fondations de pourrir, de noircir, sans lui…sans lui, mon pauvre ami…oh, non, je ne t’aurais pas oublié, pas laissé tomber, pas parti avec un autre, pas partie pour une autre, oh non, tu serais dans la Seine. J’imagine les bulles que tu ferais…sous l’eau, coulé, noyé…

Le père : Sale comme elle est, pas à un déchet près la Seine. Tiens approche (elle n’approche pas) oui parfaite, je te superpose, je ne fais aucune différence entre toi et la boue. Vraiment…la boue et toi. Une belle photo de famille. (il prend le portrait de famille à la naissance du petit). Donne moi le marqueur. (Il cherche dans le tiroir un marqueur. Il ne trouve rien, il essaie de déchirer. le papier glacé résiste.)
La mère : Même ça tu ne peux pas, même détruire ta famille tu ne peux pas, moi, moi si je…si je t’avais pris à la gorge

Le père : Ca m’aurait plu
La mère : Comment ça ?
Le père : Je te dis : ça m’aurait plus.
La mère : Tu veux dire que tu attends ça ?
Le père : Je dis que ça me plairait. 

La mère : Ca te plaîrait toujours ?
Le père : Et toi ?
La mère : Oui 

Le père : Alors

La mère : Alors

 

la porte de la chambre grince 

l’enfant : quand est ce qu’on dîne

le père et la mère en même temps : l’accident…

L’enfant : Hein ?
Les parents rient 

Le père : Dien

L’enfant : Je comprends plus rien

La mère : tu as dit Hein, ton père a ajouté dien. Ca fait indien
Le père : On va manger Indien

 

L’enfant : Vous êtes bizarres…le voisin est passé pendant que tu branlettais papa

19 janvier 2026

Retard

  • Tiens, te voilà toi. Une demie-heure de retard, tu arrives comme si, comme si. Je m’étrangle en y pensant. Comme si ton temps seul importait, comme si lui seul valait la peine d’être compté
  • A peine arrivé, une leçon de morale. Deux minutes de tes racontards, tu ajoutes dix heures de dispute, parce que maintenant il faut dissiper ça, la dispute, expliquer le retard. Il faut l’ajouter à ton reproche et, désolé, diluées, ces trente minutes, ne pèsent pas lourd dans tout notre échange. En retard, la belle affaire. Eh bien tu aurais pu partir. 
  • Voilà, voilà, forcément à ce point là la discussion, tu aurais pu partir…tu aurais pu partir, comme si nous n’étions que des informations sans affects, sans codes ni conventions, soumis au seul instinct qu’à celui présent, que nous n’étions pas traversés par des engagements, des craintes, des espoirs. Que nous existions absolument et absolument à chaque seconde. Ca ne se passe pas comme ça. 
  • Ca ne se passe pas comme ça ? Tu déclares pour moi, pour toi, pour toi et moi. Toi, ça te regarde…je ne vais pas te dire de faire différemment, de penser autrement. C’est ton problème si tu te définis par ton code d’honneur ou quoi-je-sais-pas.
  • Attends, attends là, pourquoi tu pars ? Pourquoi tu pars. Tu me fais attendre, puis tu pars, tu pars. Explique-toi, au moins tu me dois bien ça
  • Oui, oui trente minutes de retard valent au moins une confession. A la prochaine. 
  • Ca ne se passera pas comme ça, non, ça ne se passera pas comme ça. 

 

La voix meurt, inutile. 

(je crève d’envie de m’excuser, de revenir sur ça, pourquoi n’ai je pas enduré , pourquoi y avoir mêlé ce sens de l’honneur du respect, pourquoi, puisque d’avance je perdrai, alors…mais j’ai le droit de m’exprimer, de dire ce qui me pèse, m’alourdit, l’attente, toujours l’attente qui ne se résout en rien…il part, me voilà seul dans la foule…excuse-moi, non, ne m’excuse pas, excuse toi, toi, biffons, reprenons…ça recommencera, ça recommencera, il y aura d’autres fois, tout l’avenir comprendra d’autres fois pareilles…des fois pareilles. Pardon, j’aimerais tout annuler, tout annuler ? devenir un autre ? Non, ça ne je ne peux pas, me renier, tout ce que je suis, non, pardon, pardon, ça toutes ces années, cette antériorité, cette mienne antériorité changer parce que, ce mélange l’amitié, l’orgueil. Il part, il part, ça bout, qu’est ce que ça bout, une insulte.).

-
Eh, eh connard, connard

 

le débit furieux, dans le combiné du téléphone, la tonalité parce que l’autre raccroche

 

  • Connard, connard tu m’emmerdes
  • Tu veux pas qu’on en reste là ? Tu me prends la tête pour une demie heure de retard. J’aurais toujours une demie-heure de retard. Tu veux quoi ?
  • Des excuses
  • Pardon, je suis désolé
  • Des vraies excuses
  • Je m’excuse vraiment
  • C’est pas ça, pas ça.
  • Apprends moi, à quoi ça ressemble s’excuser dans ton ordre, à ton ordre, si ça te fait plaisir, laisse moi m’y plier. 
  • Paye
  • C’est à dire ?
  • je ne sais pas, je sens que tu dois payer
  • Tu parles comme d’une rupture amoureuse, les relations s’épuisent, par politesse habituellement on les laisse mourir, on trouve un prétexte puis on s’abstient de répondre…ton prétexte c’est cette demie-heure, tu n’auras pas ce que tu souhaites.
  • Pourquoi ? Pourquoi ? Encore une fois, toujours, tu décides
  • Parce que tu ne sais même pas ce que tu souhaites, m’infliger une quantité de souffrance, que tu aies la certitude que ça me coûte j’imagine. Ca me rend triste si ça peut te satisfaire pour autant je ne vais pas changer. Une seconde je parle maintenant. Tu ne changes pas non plus, tu t’adaptes, tu soutiens. Tu t’adaptes jusqu’au point que tu veux ou que tu peux. Ce qui revient au même. Si tu ne peux plus, que tu n’en peux plus et que tu te mets à exiger alors c’est égal à ne plus vouloir. Je ne te demande rien, ne contracte pas de dettes en mon nom, je t’interdis de me prêter la monnaie de singe de ton amitié avant de me réclamer des intérêts. Personne, personne ne peut m’imposer ça. Je continue, tu m’as pris au piège des déblatérations au moins je précise, pour moi-même, pour tous les autres, pour mes je m’en fous plus tard. Toi tu viens convoquer un ordre incertain, je m’en fous de tes si tout le monde faisait comme ça alors…le monde ne va pas mieux depuis l’invention du cadran solaire ou de la montre-bracelet.
    Tu voulaies que je paie eh bien voilà, toute une année de cotisation, sans rien défiscaliser. M'as tu demandé comment j’allais, en arrivant, pourquoi j’avais du retard, si quelque drame n’avait surgi dans ma vie ? Tu t’es demandé seulement l’effort pour moi de me déplacer ici, à l’heure ou en retard, ce que j’aurais peut-être préféré, l’annulation de dernière minute à quoi tu as échappé ? Non, non parce que tu déplores, tu m’accuses d’égoïsme sans voir le tien, sans voir où partout ça se loge chez tout le monde, de façon anodine, de façon si commune que tu en fais une règle absolue, un point de départ, une convention à quoi je dois souscrire eh bien je ne souscris pas, je ne souscris pas du tout, quelque chose me dit que c’est d’abord pour ça que tu m’as aimé. Ca arrive au point de rupture, quand mes heurts, mes hésitations, ma maladie sociale t’a limé tout enthousiasme, je pourrais continuer longtemps, voilà ce que ça me fait, voilà ce que je porte et dans le même temps combien je m’en fous. Il faut me laisser tranquille, il suffit de ça, rencontrons-nous au hasard, contentons-nous du fortuit, là réside encore un possible miracle entre nous. 

 

voilà, j’aurais du me taire, combien j’aurais du me taire, sans force de révolte, je compte, pourtant, je compte avec lui je ne compte pour rien, je compte contre sa force, après sa force, je compte dans une autre vie, après tout ce qui le définit, qui l’impatiente…avec d’autres il m’arrive de lui ressembler, j’emprunte ses traits…nous sommes tous débiteurs

 

- J’en ai connu, je ne finis pas, attends, ne raccroche pas, n’ose pas raccrocher. Ceux qui jouaient avec la règle des dettes, des dons et contre dons, qui ne rendaient jamais. Je l’ai accepté, c’était pénible au début, je l’ai accepté, quand je n’ai plus pu alors je l’ai éconduit, aucun effort ne peut aller contre ça. Un crime, un assassinat, aller contre la personne. Nous ne nous harmonisons que jusqu’à un certain point, puis la chaleur de la vie dilate les instruments, ils ne parviennent plus jamais à résonner ensemble. C’est triste, bien sûr que c’est triste et c’est aussi la vie, le lien vers l’autre fois, la prochaine fois, les retrouvailles. Il y a des peut-être, profite des peut-être. Maintenant oublie-moi. 

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3 janvier 2026

Sériel - brouillon

Tous les mardis, à dix-sept heures, il se rendait chez le serrurier pour reproduire sa très simple clé d’appartement et, dans le même temps, celle de la boîte aux lettres. Le serrurier ne manifestait plus aucune surprise devant ce rituel étrange, le serrurier l’attendait, le serrurier savait qu’il était dix-sept heures dès lors qu’il franchissait la porte de sa boutique. Comme à l’habitué d’un troquet, le serrurier reproduisait la clé, sans parler, le serrurier comprît rapidement qu’il ne percerait pas son mutisme. Le serrurier, lui indiquait, superflu, qu’il pourra revenir d’ici trente minutes. Ce qu’il savait déjà.

 
Pendant l’attente, chez le papetier, deux-cents mètres plus bas, il achetait un porte-clé dans le plastique duquel un petit papier comportant trois lignes s’insérait. Il y écrivait, alors, le nom et l’adresse d’une de ses connaissances. Il procédait par ordre anté-chronologique, ses plus fraîches…sympathies, jouissait de la primeur. Au début, à cause de l’espace réduit de l’encart, il ne parvenait pas à écrire très lisiblement puis il trouva la technique, la bonne façon, écrire en petites lettres capitales, déliées ce qui donnait :

 

JEAN FOUQUET
33 AV. Foch
Paris 75016

 

Il possédait, acheté sur Amazon, une multitude de badge magnétique qu’il programmait, chez lui, avec un tout simple appareil, qui permettait d’ouvrir toutes les portes d’immeuble. Universel. Il finalisait le porte-clé en y joignant ce badge. Il disposait ces badges dans un meuble à trois étages. Il programmait la livraison tous les six mois par Amazon de vingt-six badges.

 

Le mercredi matin il se levait à 5h, il méditait une heure pour choisir un lieu où déposer le porte-clé. Il utilisait une carte listant les coins mal famés de Paris ceux au taux de violences et de délits les plus élevés. Une fois l’endroit choisi, il déposait, de façon visible sans qu’il ne soit trop évident, le porte-clé. Pour éviter qu’un passant hors-sujet le trouve, que, tout empli de morale, ce passant le remette au commissariat ou, plus gênant encore, que ce passant rédige un post facebook ou une story instagram.

Il destinait ce porte-clé aux locataires des lieux affreux, aux relégués, aux négligés à ceux qui portent en eux, le revers de la société, une colère et une survie.

Puis, jusqu’au mardi suivant, il espérait de tout son être qu’un évènement vienne bousculer l’Existence, il fantasmait les espoirs de celui toxicomane ou cambrioleur opportuniste, il fantasmait le désespoir de l’occupant légal, qui trouvera — ou ne trouvera pas, sera informé par les voisins ou les sirènes de police — devant sa porte un de ces errants maladroits, cambrioleur débutant, se rengorgeant, légitime par la clé possédée. Prêt à protester d’un vibrant j’ai la clé.

 

Le voleur n’agissait pas en voleur à ses propres yeux de voleur, le voleur agissait en propriétaire, pour la première fois de sa vie. Il s’imaginait en bandant, cette scène, il en espérait le récit, un vous savez pas ce qui m’est arrivé devant lequel il ne feindra même pas l’indifférence, il ressentira toute la violence du moment, le bonheur de ce que l’évènement se range dans la catégorie des miracles et le saint même s’étonne, toujours, du miracle accompli, peu importe les murmures de Dieu, les paroles sacrées du prophète, le rituel exécuté au sacrifice près (suprêmes d'orange et ongles de pie inclus)

 

Il bande en imaginait le voleur enfonçant, impatient, la clé dans la serrure, imaginant, tout le long de son itinéraire le tout luxe à échanger pour une dose ou n’importe quel plaisir, le voleur se demandant auprès de quel receleur, traînard de Stalingrad, le lui voleur pourra transmuter son capital.

Il imaginait le piètre enfonçant la clé dans la serrure, comme une première fois, la première fois pour un homme dans une chatte —il imaginait des hommes seuls capables de cette fornication — ou dans un cul. Il le voyait nettement, de plus en plus nettement grâce à la combinaison de son imagination et des récits éparpillés qui depuis deux ans, presque 52 fois par an, vacances déduites, lui étaient rapportés. 

 

Le type insistait, s’y reprenait, s’accusait, reprochait à ses mains de trembler, leur demandait d’obéir parce que…derrière la porte, sans forcer, un bientôt, sans pied de biche, sans arme, sans violence. Le voleur perdait la notion du temps, reprenait son souffle, se refusait aux coups, aux gestes qui le rendraient visibles. Le type enfonçait la clé qui n’entrait pas dans la serrure à trois points de sécurité, parfois, vaguement, l’apprenti comprenait la duperie, que quelqu’un, il, s’était joué de lui, on-il l’avait abusé, sans mettre jamais, précisément, le doigt dessus.

 

La plupart, il en était certain, ne blâmaient qu’eux-mêmes. La plupart ne déplorait pas leur naïveté, ces quasi, maudissaient le mauvais sort, une fois de plus, la malédiction, l’habituel foudroiement les frappait. Victimes, encore une fois, du monde. L’injustice comme protagoniste essentiel de leur vie. Ne se voyant pas voleurs.
Pourtant aucun n’haussait les épaules, il en était certain, aucun ne pouvait tout à fait se résoudre, habité du même espoir que le joueur du loto à moins une minute du tirage. Tous insistèrent, tous y perdirent quelque chose. Il s’en persuadait.

Tu n’entreras pas ici mon banni, il aurait adoré installer un petit micro ainsi qu’un petit haut-parleur pour susurrer ces paroles. La technologie ne le permettait pas encore et ses compétences techniques se limitaient à la programmation des badges, ce qui déjà, assurait sa fierté.

Il espérait, pour ces garçons, la vie plus jamais la même tout en sachant, tout à fait, que leur vie continuerait, roulant ses épaules, grise, en guenilles. Pour ses connaissances, pour certaines de ses connaissances il en ira autrement. Surtout les femmes, les femmes qui trouvent, devant leur porte, un acharné aux yeux rouges, dont la violence sursaute en voyant la véritable occupante, où l’espoir accumulé se change aussitôt en rage. Une fois, une seule fois, un de ces en lambeaux, serra fort la gorge d’une femme, il le sût, avant tout, parce qu’un présentateur de télévision, racontait l’histoire. Il reconnût le phénomène, malgré l’allusivité du commentaire, il sent sa responsabilité. Cette nuit il jouît deux fois.

Là, il imagine les larmes de frustration couler des yeux de cet exilé qui pensait envoyer un mandat au pays, ça l’excite. Le Sri-Lankais qui s’imaginait baiser une pute, ses couilles le démangeant d’avance des morpions qu’il ne chopera même pas.

Il se dit que ça vaut mieux que tuer. Ou peut-être pas. Va savoir.
Haha.

8 février 2026

Des J., partie 1.

A l’endroit où la barrière de fer forgé du passage Molière, qui donne sur la maison de la poésie, la fait ressembler à un coupe-gorge, Jean se tient. Il guette, il attend, il fume, il cherche ce qui lui donnera un air et l’air tout court. Dans la rue coupe-gorge à couper le souffle Jean rêve.

Avant de quitter son appartement de la rue Quincampoix, il réfléchit à ses poses futures, aux attributs que ce jour là il devra mettre en scène. Toujours, c’est à la même chose qu’il cède, sur le portant, en même temps qu’il fume à l’intérieur, fenêtre close, sa vogue, il n’éclate jamais la bille mentholée dissimulée sous la tige, il saisit son costume, deux pièces, noir, le pantalon à la bande satinée, la veste noire, brossée, les souliers en cuir de veau qui renvoient des reflets bleus et gris. Ils aiment à les décrire, les chaussures, boréales, attendant chaque fois l’effet précédant, par là, une question que nul n’imaginait.

 

Il dispose encore du sens du trucage, un tour qui ne s’abîme pas, les générations succédant aux générations, la masse humaine toujours reproduite, mouvante, accouchant. Marée à marais, il se débrouille, respirant dans ces sous-sols, ces sous-bois. Sa main jubile encore. Souvent, prétend-il, parfois, sait-il. 

 

Jean incline son miroir, il vit dans un studio de 20 m2, dont il tirait fierté à 25 ans, qu’il se forçait à aimer à 35, qu’il dévoile tout en justifications, euh et billes mentholées écrasées à 45. Il sait qu’il ne peut rêver plus haut, son revenu de professeur certifié ne lui permettrait pas de s’acquitter, confortablement, de plus. Il dispose, par ailleurs, d’un petit héritage obtenu à ses 32 ans, cinquante mille euros, qu’il utilise méticuleusement aux fins de sa conservation : le pressing, les vêtements de seconde main soigneusement triés, la lime à ongles, les sorties nocturnes, les premières seulement, fosse dans laquelle il jette la plus naïve, dont il joue entre ses doigts, ronde gomme à la surface sèche. Jean, doit calculer d’avance, dressant trop souvent mal l’équation, la forme de la relation, le moment de la rupture, pour les rendre folles. Jean souffre parfois d’amour qui, en réalité, a la proportion exacte de son désir. Il souffre de ne plus pouvoir convoyer ses mains sur la peau nue et blanche de Sarah qui l’aimante et qui elle, déjà, n’en peut plus-en-peut-encore. Avec Sarah il manque à sa loi, celle qui veut, qu’au fond de chaque bouteille de vin, demeurasse un fond, l’imbuvable lie. Lorsqu’il échoue, il accueille en sueur cette détresse, tend et rétracte sa main, ne se lie à aucune promesse. En dénombrant les autres, il s’en tire bien, lâchant juste à temps l’ivresse, ébahissant la jeune fille abandonnée, un au-revoir-adieu, toujours au même endroit, sous les arcades de la Place des Vosges, pour incruster un peu plus dans la mémoire de la délaissée son miracle, d’autres abandonnent en injures ou en diamants, lui le fait dans le tintement du verre de Chablis, offert. Symétriquement à la première rencontre, celle d’opulence. La relation, elle se passe en des termes plus médiocres, plus chiches, mais voilà, le souvenir qu’il laisse ces deux signes de parenthèses, ouvrante et fermante. Marie, Faustine, Erika, toutes, s’y (em)ploie-t-il, se souviendront de lui, se référeront à lui par cette ponctuation. Sarah, non. 

 


Il accélère ses préparatifs, pour se rassurer, il décrit l’extension des logements de ses amis, décrit leur nouvelle masse adipeuse qui, proportionnellement, croît à mesure que les mètres carrés de leur appartement s’accroissent, à moduler des enfants nés, source de bonheur intense et de diminution du plaisir quoi qu’ils en soient, au moins en partie, le fruit. 

 

Son orgueil se situe ailleurs, les femmes, toutes celles évoquées, défumées qui, moins qu’orgueil deviennent, demeurent, obsession, maladie. Les femmes embrouillamis indépétrâbles qui ne causent ni joie, ni peine. L’amour, un passe-temps pour qui, lui, ne fait plus rien.

 

Aujourd’hui, devant le passage Molière, appuyé contre le mur, il joue l’indifférent ayant étudié et répété toute sa vie, les 25 dernières années de sa vie au moins, cette indifférence soignée. Il ne change que peu le port, adapte légèrement ses discours, il habille d’autres intonations les mêmes manières celles qui chez les tricheurs existent, pareilles, depuis le goudron et les plumes de l’ouest sauvage américain. L’ouest d’après les massacres, les feux dans le désert, les chants guerriers mutilés mille fois par l’acier des fusils, les selles en cuir ou les bêtes montées à cru, charnier de Sioux, de bisons, de terres fertiles. Jean, malgré tout, constate que le temps a trop vite passé sur sa vie, il clôt les paupières, sent le khôl lui brûler l’oeil, il vient de lire, au musée de minéréalogie, la pierre qui entrait dans la composition originelle du khôl, il aimerait utiliser cette information, trouver un endroit où l’exprimer, entre deux bouffées de sa cigarette, négligeant, l’oeil rougi.

 

Jean, par répétition, noue des amitiés et des fidélités, assez distantes pour ne rien révéler de lui, assez fréquentes pour s’obtenir des faveurs et entretenir l’illusion. La maison de la poésie. 

17 février 2026

Hypothèse

Herbe flottante, vie fourrée, l’osier un bouquet d’os et de bois, un coussin blanc, du sang, sur l’assise, douze rayons partent du regard pour se réfléchir dans le miroir et revenir dans le regard qui se révolte à son tour et se déclare lui le miroir et le monde l’image première, miroir qui lui de tout garde muet l’intégralité des traces. 

 

Sa bouche toute pliée dans la main, le garçon aux mains toujours froides serre, toujours plus fort, ses bras, son dos le lancent, les coups défensifs, tus depuis quinze minutes, commencent à faire mal, après-pendant la mort, après les dernières décharges d’adrénaline. 

 

Une dépouille souffre, sait, anticipe. Ses gaz accumulés accumulent la douleur de ceux lui succédant dans les coups, dans la prévision de la mort. 

Echo des battus battant toujours, plainte amplifiée, rémanente, avant de choir, demeure, demeurera toujours, sous son permafrost, dans la vie toujours, en acouphènes ou cancer. 

 

La mort, inspirée, frappe aux côtés des bourreaux, elle le rue lui le garçon de coups qui eux brutes terrifiées s’écartent, laissent la mort seule frapper, la mort élargissant la mort de la blême victime. 

 

Le garçon ne bouge plus, plein de sable, il ne rêve plus aux vagues, la peau demeure étrangement blanche, les coups, linceuls, l’absolvent. Il devient un plus jamais. Dans le même temps, sa mort l’habille de blanc, s’étonne de le trouver sans bleus. Passe, la mort alors tomba ce jour un fracas, la foudre et son reflux, un grand pardon. 

 

Mort sur le coup de la mort marcheuse acharnée, lui, le gravier dispersé sous ses roues, un char acharnant l’écharpant. De lui ne reste rien que l’à venir, le crissement du prêtre priant, précipité là, haïssant la mort, parce qu’il doute depuis longtemps maintenant, du paradis pour les innocents et de l’enfer pour les coupables. Il pleurera, le prêtre, durant la cérémonie, d’une émotion incertaine, les ouailles endoutées retrouveront la foi devant la foi manifeste des larmes manifestes. Il faut bien que Dieu existe, disent-ils, pour que l’homme à ses ordres, vagisse. Il doit exister beaucoup sinon, sinon, rien ne compte. Au deuil endouté le prêtre confirma dix croyants, leur réservant une place dans l’hypothèse.

5 mars 2026

Chapitre (?) Merville 3

Merville continue son feuillet des morts dont il filme maintenant l’écriture sans jamais faire apparaître à l’écran son écrit ni son visage, seule sa main traçant les lettres sur la feuille est visible. Il ressemble à un étudiant appliqué, composant un devoir. Personne — et personne n’assiste de toutes façons à ses lives — ne se douterait qu’il s’agit d’un homme aux prises avec sa vie, certains documentent leur maladie ou leur rémission, tiennent un journal de leur péril, lui, ce faisant, rédige sa survie. J’en démorts. 

 

Il poursuivit cette activité longtemps (deux ans, à voir comment ça s’inscrit dans la temporalité générale), à raison de deux à trois sorties par semaine, tout élevé par le retour du faire, par le recommencement du geste, par son inscription, à nouveau, dans un acte hors de lui, hors de la mise en scène muette et obscure, de son effondrement. 

 

Retour du Père Lachaise 11 minutes, 

écriture sur ordinateur — caméra coupée : 

 

Mon gros tu vivras tu verras longtemps que tu bats contre rien à affronter les perruches imaginaires, les oiseaux, les moustiques, à les regarder fendre le ciel tu aurais du rêver à les rejoindre, toi envol vivant, toi fantasme de toutes les hauteurs, gratte toi le ventre jusqu’au sang aujourd’hui ou demain, peu importe quel sillon, quelle tranchée, par quels moyens, par quelles dépenses ou par quelles ruines, tu dois t’avancer dans le péril sourd, sous les bombes de cette paix, quelles herses, quelles illusions, vois de quoi tu te cernes aujourd’hui, une fatigue éternelle, rien que la fatigue ensommeillée elle aussi, sème aujourd’hui, sème, récolte, à ton tour, ouvre le premier livre de ta bilblitohèque,lequel n’importe lequel s’il te plaît ou non, s’il t’ennuie ou pas, sa difficulté ou son enfer tu le prends et tu le liras, tombe d’un sommeil autrement difficile, voyage pour l’instant voyage par là, sans choisir le risque prétexte, tu t’aventures, jette toi. Oui, il me faut partir à l’assaut de moi-même, cesser, casser les vieilles manoeuvres, ce renoncement vivant, avec la carcasse toujours debout, triomphante eh bien puisque je ne sais mourir je vais tenter de vivre, j’entends les champs semés, la pousse des épis et le chant des grillons, je devine, loin là-bas, au-delà des songes, l’épandage, les toux folles et malades de tant de rhéteurs qui se rompent en dialogue avec les haches, les arbres, les écorces, les taches de sang, de sueur, les baiseurs printaniers au cours d’une halte dans les Vosges, dans la vase d’un lac que disputent aux marcheurs, les moustiques, bavant de leur désir à eux, le sanglant désir eh bien moi aussi je vais sangler, moi aussi je me mets à ruer, qui sur mon chemin osera quelque défi, que je vise entre les yeux, que ma vengeance me monte, moi son destrier fidèle, que des éperons me rentrent dans le ventre, réveillent ma sourde douleur, la haine la plus pure, le nom longtemps donné à mon coeur, le lyrisme obstiné qui me fait, que j’ai voulu rejeter, comme si l’on pouvait renoncer à sa race, se dépeindre la figure de sa couleur natale, oublier le premier langage, le fond des âges, ma primitive saveur, retrouver le goût des veines caves, la sensation de la pomme d’adam roulant en pleine digestion d’un homme de mon âge qui me défia en amour se perdît en tendresse, le sperme collé dans ses poils, une odeur de merde et de feutrine dans l’air, l’envie du rasoir des brûlures de cigarettes, des tortures brutales. Ce qui fait bander, ce qui me fait bander, ce qui te fait bander. Toi-moi affluent et confluent se réunissant enfin, quelle longue séparation de nous deux, quelle difficulté suspendue à ne savoir qui devait se jeter dans l’autre, alors toi-moi demeurant en réserve, suspendus, une cascade gelée qui fond de l’intérieur, d’une petite pierre chauffée à l’intérieur, un métal de forge ma voix rougie, cognée, tordue, redressée contre l’enclume. Ma vie. Ma vie. A quoi je dis bonjour, salut. Les tranchées rebouchées, il m’en aura fallu du temps pour parvenir à remuer la terre, la glaise, la boue, à m’obstiner les mains crades, dégoulinantes, le temps de mettre la main dans la matière meuble, ahaha, j’ai séché une première fois, toute nature morte, quarante quatre secondes haletantes, il reste le temps bref de la reprise, avant qu’un autre coup de savate ne s’abatte sur le silence. Plus jamais le silence, ce vieux cet inutile silence, mon comprometteur lui qui me tua presque, qu’à l’instant je vaincs. 

 

 

Ce fut sa dernière feuille complétée ainsi, la dernière feuille exclusive. Il concluait là une première phase, après s’être retrouvé à l’état le plus infinétisimal il opérait une mue, une mue dépourvue d’ambition, de but ou de forme. Le mouvement seul comptait et ce mouvement qu’il plongeait dans un bain réactif qu’il nomme travail et effort. Lui qui se moquait, jadis du Chien, l’appelant, paysan à lunettes, parce qu’il trouvait son travail un travail de farfouilleur de la terre, se moquait de l’espoir agraire, de semer ce qui germera et celui, plus honteux, de voir sa pioche ou son soc heurter quelque trésor. Lui, Merville, alors, croyait qu’il lui suffirait toujours de jeter en l’air de la poussière pour récolter les fruits des forêts luxuriantes et des rivières d’Arkansas, toute pourvues d’or. j’avais le ciel pour tamis. Il croyait. 

 

Merville tend maintenant à autre chose, il n’a jamais voulu faire carrière dans la littérature et n’a jamais pour autant dédaigné celle-ci, il moquait seuls les littérateurs, pourtant il en fallut bien quelques dizaines de millions pour peupler les bibliothèques et son imaginaire. Les griots, forme d’art qu’il respectait le plus, ne transmettant qu’un parler frugal et des contes fragiles. 

Il est difficile de ne pas railler ceux qui deux fois désespérés parlent suants, malades, pauvre petit rhume leur art, de ce qu’ils écrivent, de ce statut précaire, instable ou tout droit tiré des purs enfers : poètes et écrivains et leur désespoir second, se faire éditer et vendre, les voilà à l’assaut moins des mots maintenant ou des furies du dedans que des acheteurs, leur vrai métier, comptable et épicier, vendeur à la criée, Merville préfère les poètes itinérants, les brâmeurs des PMU, qui d’un mot font éclore en lui plus d’imagination que les poètes lyriques, Merville déteste pourtant le goût de l’anis. 

 

Avant de retourner à l’écriture, avant de s’y consacrer vraiment, il lui fallut suivre un parcours, noué d’instinct. Encore, dépourvu de but. 

 

Merville ne replie jamais le Tancarville où sèche le peu des vêtements qu’il possède et consent à laver. Il s’est habitué à en faire le tour pour passer du lit de son studio à son bureau sur lequel repose le plus souvent son ordinateur portable, branché à un écran externe de 27 pouces. 

 

Lorsqu’il a acheté ce Tancarville sur Internet, il le trouva insuffisamment pratique et, retournant sur leboncoin après l’avoir observé, en acheta immédiatement un autre. Le premier Tancarville il le trouvait laid, blanc, grossier, avec ses roues bleues avec, et y accrocher des chemises des chevilles bleues claires, comme des legos palis à la Javel. Il le haït. Il lui restait encore de féroces haines. 

 
Le second, celui qu’il emploie aujourd’hui, plus sobre, gris métallisé, les roues noires se fond dans l’appartement, il appartient au mobilier permanent, avec la bibliothèque, il se peuple et se dépeuple de vêtements comme la bibliothèque de livres.
Sans s’étonner d’un tel sentiment, il l’aime. Il aime l’espace qu’il occupe, sa présence rassurante et brillante. Personne ne lui rend visite alors il s’accorde cette compagnie que tous prendraient autrement pour un signe d’une grave maladie mentale. Par bonheur pour lui, la maladie mentale se constate avant tout par l’ennui que l’on inflige aux autres. (pas sûr de cette phrase, garder par bonheur pour lui, trouver une autre chute) 

Avec deux tancarvilles et une horreur de la vie extérieure il s’en trouvait un de trop. Il ne se décida ni à revendre, ni à jeter le tancarville surnuméraire. En le pliant de force, donc le tordant, sans suivre le mode d’emploi plutôt naturel, il parvint à le dissimuler sous son lit. 

 

:


En concluant sa dernière J’en Démorts.

 

Retour du Père Lachaise 11 minutes, 

écriture sur ordinateur — caméra coupée

 

il inclina son siège de bureau, dirigea son regard vers le lit et vit le tancarville aimé et, à travers lui, se souvînt de l’autre tancarville et lui vînt une idée toute confuse et incertaine, qui devait changer plusieurs fois avant de trouver sa forme stabilisée. Pour qui compte ses anciennes habitudes, il est long le temps de quitter sans douleur l’ancienne paresse, chaque mouvement mental coûte encore, tout plein d’escarres nous laissons dans l’air un peu de notre esprit rétrécit. Dans son cas sa première idée, vite jugée stérile, visait à promener le tancarville cloîtré, lui rendre sa liberté, chien avide d’air, de vent et de jeux extérieurs. Seulement, la vision de lui promenant en laisse son Tancarville, lui donna immédiatement la vision d’un homme tout à fait perdu pour la raison et éviter ce genre de jugements motiva, aussi, son choix de réclusion. L’idée qu’il développa avant de la mettre en oeuvre ne l’éloignerait pourtant pas, en regardant la situation avec des yeux neutres, de cette crainte. Il ne s’en souciait pas, à la haine du jugement subi il substitua sa féconde envie. Le Tancarville claustré demeurait au centre de son idée. Il lui fallait d’abord récolter touts les feuilles de mort qu’il rédigea à chaque retour de ses non-suicides et puisque dessus sèche un sang qui n’a pas coulé, il les suspendra à un tancarville dépourvu d’usage. La cité, construite en arc de cercle, a, pour espace extérieur, un ensemble de béton et un petit ilôt central, d’herbe et de feuilles folles, rarement occupé, sans qu’aucune pelouse interdite n’y soit plantée. Merville y élût le domicile de celui qui allait devenir, devenait déjà, l’homme au Tancarville. Retrouver toutes ses feuilles ne présenta pas une difficulté extrême malgré le chaos organisé dans lequel il vivait, son absence d’à peu près tout et la pauvreté de son mobilier aidèrent. Si aucune de ses feuilles ne reposait avec soin dans une pochette dédiée ou une étagère affectée, il savait qu’aucune n’avait rejoint la poubelle, il entretenait avec les objets cet attachement négligé, un refus d’en prendre soin explicitement doublé d’un sens de la conservation obstiné. En une demie après midi, il les trouva toutes, la plupart par paquet et quelques unes solitaires, certaines même, sous le lit, prises déjà dans les barreaux métalliques du tancarville. Un sourire satisfait, devant l’épaisseur de la récolte, passa sur son visage, devant la matérialité de son faire en désordre, de ces deux dernières années. Un poids retrouvé, un point sur une carte de deux ans qui menèrent au moins à ça. A cette ramette entière de papier de cette écriture manuscrite, il retrouvait un organe.   


La première performance ne suscita pas l’enthousiasme des habitants. Ceux-ci ne le connaissaient pas, il n’appartenait au régime d’aucune des solidarités habituelles, se tenait en deçà même de celui bizarre, qui occupe souvent les espaces collectifs, qu’on laisse tranquille en raison de sa différence noyée sous la répétition.


Il n’était personne, inconnu du gardien et de ses voisins immédiats. Il surgît comme un fantôme ou un nouvel habitant ; c’est à dire un intrus. Installa son tancarville sur la pelouse cernée de béton. Le premier jour, donc, la performance fut accueillie froidement. Merville n’en attendait rien, se tenant près du Tancarville, la liasse de feuilles posées dans l’herbe, une grosse pierre pour empêcher au vent de les disperser. Il accrocha quelques feuilles avec des pinces noires et regretta aussitôt l’austérité de celles-ci, pour le lendemain il passera à la droguerie trouver d’autres couleurs. Puis il resta là un certain temps, il ne compta pas, ignora s’il était demeuré là longtemps ou pas. Puis il rentra. 

 

Il ignorait quel sens donner à son geste, il aimait la modularité, le tancarville peut prendre des formes variées, se transporter d’un lieu à l’autre avec peu d’effort, les feuilles de papier s’accrocher à peu près partout, et, même, le tancarville peut recueillir ce qu’il veut du monde extérieur. Jusqu’à rompre sous les poids imprévus. Sa pensée accélérait devant les possibilités ouvertes et ralentissait aussitôt lorsqu’il percevait ceci avec froideur, en tant que le fou qu’il redoutait de devenir. Cette nuit-là, il la passa à lutter, cet épisode le rongeait comme une fièvre exotique, une maladie inconnue, ressemblant à ce qui reste d’amour quand la haine a enfin toute passée. Il se trouve ridicule en se souvenant de sa joie devant la ramette de papier couverte de ses mots, heureusement personne ne l’a vu se rengorger observant avec une telle joie deux ans de sa vie. Deux ans pendant lesquels d’autres eh bien s’enrichissent font faillite engendrent avortent et lui…non, lui puisqu’il partait de si loin, que la mousse des forêts le voyant ainsi immobile le prenaient pour l’un des leurs, eh bien, non, ce n’est pas rien, cette épaisseur de papier. Ainsi, il passa la nuit à penser ainsi, à alterner entre les pensées raisonnables, les atermoiements, les défenses passionnées et les accusations qui l’étaient autant. Au matin, tout était calme. Il avait dormi jusqu’à midi, certain qu’il devait continuer. 

 

pauvre type tu crois avoir changé une bulle d’air remonte de l’eau morte de là tu te dis que tu vas vivre à nouveau que tu mérites encore d’être au monde tu te vois là dans tes loques de vêtements ton visage usé que tu n’as pas regardé depuis combien de millénaires, à quel point de distance du big bang et d’ici. Mais je ne suis pas encore mort. 

 

 

Dans son quartier de La Banane, à force de recommencer son occupation de l’espace, il finît par agacer à cause de sa présence visible et centrale. Ces cités, bruyantes et en désordre apparent, avec les allées et venues des clients, vendeurs, enfants et des familles, fonctionnent selon un ordonnancement réglé. Toute perturbation risque de perturber le trafic, les fous qui ne se sont pas déclarés risquent quelque chose. L’étrange, l’inconnu sent à leurs yeux le flic, le juge, l’hostile. Personne ne se plaignît au gardien, d’autres autorités ici régissent l’ordre social. Et si l’on reproche aux inquiétantes présences de déranger les mamans, êtres sacralisés, celles-là ne sont que prétexte à la défense de la seule chose vraiment sacré, le trafic. Sa bizarrerie attira sûrement une remarque auprès de quelque autorité et cristallisa une détestation qui ne devait pas venir sans conséquence. Toute entreprise compte dans ses rangs, dans cet immense open space de la cité, ses zélés exécutants. Mais, dans le cas de Merville, c’est par le danger qu’il pût assumer plus sereinement sa place, donner un sens plus clair à son projet. 

 

Les petits, envoyés ou agissant en toute autonomie, vinrent le voir, secouèrent son tancarville, le bousculèrent et le menacèrent. Ils ne détruisirent rien, laissèrent en suspens son activité, l’avertissant que la prochaine fois et Merville comprenait qu’il n’y aurait pas de prochaine fois, que d’une manière ou d’une autre, il ne pouvait y avoir de prochaine fois. Les petits effectuent souvent les sales besognes qui exigent le déferlement d’une violence physique. On les donne au massacre parce que, inconscients de la mort, se déchaînent inconscients, ne concevant pas la mort, ils ne perçoivent ni les confins du bien, ni le début du mal. Pourtant, eux-mêmes, se continrent, quelque chose de Merville attirait pitié et inquiétude. Et ça semblait vraiment mal de l’abîmer. 

 

Ils n’en sentent pas la mince bouche froide comme la surface d’un lac gelé. (merville à propos des petits)

Merville, se préparait à partir, il n’était pas encore l’heure qu’il s’était fixé pour son départ, il attendait que la nuit et le jour se séparent, il attendait la formation de cette ligne pour retourner chez lui, en décrochant soigneusement chaque feuille. Il n’avait pas encore plu depuis qu’il avait commencé son affaire et ignorait comment il réagirait à ce moment là. Comme sur le reste, il improvisera, ailleurs, puisque c’était la dernière fois. 

 

Mais, les petits, agissant en harceleurs autonomes plus qu’en policiers missionnés, se firent sermonner par Oumar qui assista à la scène, amusé d’abord. Remarquant que quelqu’un avait fini par s’intéresser à ce type inconnu à qui il voulait parler mais dont il repoussait le moment. Oumar tenait le four et légiférait sur la violence permise et les circonstances de son exercice ; lutte pour le territoire, mauvais payeur ou trafic non autorisé par lui. La violence n’existe qu’en proportion de ce type d’évènements. 

 

Merville n’entrait de toute évidence dans aucune de ces catégories et Oumar n’allait pas tolérer que l’on brutalise ce certes perturbateur. Oumar hurla en direction de Merville et des petits, une voix grave, menaçante, une voix de méchant de films se dît Merville qui se demanda si elle avait été travaillée pour comporter ce filtre, Merville n’écouta pas, accéléra ses rangements croyant que le cri pouvait lui être destiné et…il ne préférait pas fâcher une telle vocifération. Eh, vous, vous les petits bougez pas. leur intima Oumar. Ils se figèrent, coi, tête basse, en quelques foulées il était près d’eux. Dans un chaos de voix aigu, indiscernable du chant des perruches à collier, ils voulurent parler. Oumar exigea le silence et s’excusa auprès de Merville en même temps qu’il exigeait des petits qu’ils s’excusassent.  

Oumar lui demanda s’il voulait fumer quelque chose, les petits blâmaient en chuchotant celui des leurs qu’ils estimaient responsables de cette pénible situation. 

Merville lui dit une clope. Oumar, pas autre chose ?  Juste une clope. Moi c’est Oumar, moi c’est Merville. Bizarre ton blaze. C’est…mon nom d’artiste. Ah ouais t’es un artiste. Une canette tu veux une canette ? Et, et, il interpelle les petits, allez lui chercher un oasis et un paquet de garot…Tu lui dis que c’est moi qui t’envoies. Eh posez pas trop de questions Il hausse la voix, tu demandes le Hall B, tu lui dis que c’est moi qui demande. Wallah je vais vous enculer Faut leur parler comme ça. 

Ca va ? Sinon ? Quand même on te voit en bizarre ici. Non, non t’inquiète. Ca vient d’où ? Euh d’ici. Tu vis à la Banane ? Oui depuis cinq ans ? Cinq ans ? On t’a jamais vu. T’es sûr tu mens pas le reuf ? Non, non. Et si on t’embrouille tu dis que tu connais Le Maire. devant son regard vide, Oumar ajoute. C’est moi Le Maire mon gars. Oumar met rapidement fin à l’échange. Faudra qu’on reparle toi et moi.  

Les petits reviennent avec un paquet de cigarettes, essoufflés, ont manifestement couru pour rentrer dans les bonnes grâces du Maire qu’ils cherchent du regard en arrivant. Merville leur dit il est parti Merville leur demande et l’oasis, et Monsieur désolé, il nous a pas donné de thunes Le Maire. La nuit tombe. Merville replie son tancarville. Les petits proposent de l’aider. Il leur demande vous connaissez la poésie ? Ils murmurent entre eux…eh chelou le ieuv. Il leur demande de les suivre avec le tancarville, il garde sur lui les feuilles. Désolé monsieur hein. Il leur fait un peu peur, maintenant, avec son attitude étrange et taiseuse et l’ombre sévère du Maire qui les le garde.

Merville pense à toutes les tentatives de médiation culturelle qui flottent dans l’époque, au cinéma Le Melliès qu’il connût à Grenoble adossé à la pire cité de la ville, les théâtres de la banlieue parisienne, qu’investissent acteurs, actrices et parisiens. Dépourvus de tous les administrés locaux. Il se dit que tiens, son tancarville, ici, sa place, il est comme une MJC. Pour l’instant il n’a rien à proposer d’autres que son même acte, son même geste, dont il conçoit un peu mieux que la création, cette production symbolique, doit toucher physiquement, un public et de là naît une réaction chimique. Encore un pas de plus, se dit-il ce soir là. Un pas de plus. 

 

4 mars 2026

Chapitre 8 - Le Chien Ariane - Brouillon v2

Chapitre 8 Le Chien Ariane - Brouillon V2

 

 

Le Chien doit retrouver La Fil, qui oscille entre ce pseudonyme et son prénom, Ariane. Elle s’est choisie ce nom pour plusieurs raisons, dont l’une très évidente, en référence à l’une des perdantes des mythologies, elle se l’est choisie aussi, par volonté de se dégenrer. Je me déhanche, comme elle soutient, dans ces noms. La Fil, fils, fille etc. Introuvable.

 

Ariane , ancienne élève des Beaux Arts, a, dit-elle, cinquante ans, quand elle en a évidemment, aujourd’hui encore, vingt de moins. Depuis qu’il la connaît, depuis que tout le monde la connaît, elle a cinquante ans, coquetterie inversée ; coquetterie quand même.

 

Elle cherche, comme tous ses contemporains, à sortir l’art de l’ennui et de l’illisibilité gratuite. A chaque lecture publique d’un poème elle observe livide 

la terrible torpeur qui saisît l’audience et à laquelle son dégoût seul lui permet de résister. La nausée stimule autant que la caféine. Un poète, dont elle appréciait l’écriture, se sentit le dernier des rebelles en entrant dans une galerie et proférant, ça a déjà été fait, tournant infiniment sur lui-même. Or, oui, ça avait déjà été fait. Dans un autre sens que celui qu’il imaginait, lui qui, railleur, ne commentait que les oeuvres exposées sans se prendre lui-même comme sujet de l’observation et voir, qu’avant tout, il était l’inculte objet de sa saillie. 

 

Symétriquement, les artistes emploient la littérature, nouent des mots entre eux, prennent le geste artistique d’écrire pour le contenu textuel qui en résulte. Alors ils associent à un objet plastique un texte ridicule d’outrance et d’emphase, elle pense à ce long texte de Hyper Violet, artiste novateur, jouant avec le spectre de la lumière et la fréquence du son, pour perturber les sens de chacun et, par le mélange des deux spectres, perturber à ce point le spectateur, qu’il expérimente le prologue de la synesthésie. Cet artiste, hélas, voulût ajouter la littérature, le poème à son oeuvre. Il en ressortit ce triste et naïf effort, qui convainquit un peu plus Ariane de la nécessité d’une autre recherche. L’artiste d’un côté, croît absolument à la puissance de son geste et croît qu’écrire n’est qu’un geste, une activité pratique et manuelle, que la poésie suivra, naturellement, comme dans un moule où l’on verse un métal fondu. Mais leur maîtrise du geste artistique ne présume de rien d’autre que de celui-ci. A l’inverse, les écrivains, parce qu’ils lisent et écrivent, croient dominer toutes les formes symboliques et toutes les manifestations physiques, qu’il ne s’agirait, alors, plus que de mettre en chair. 

 

Ces deux groupes ne communiquent pas, s’ignorent tout à fait, par crainte du métissage ils choisissent la fin de la race plutôt que la perte de la particule. 

 

Leur seul point de contact, pour l’instant, tout insuffisant, se tient sur la scène des théâtres, le dramaturge et le metteur en scène fonctionnant, eux, en un espèce de binôme qui rapproche le texte d’un faire ; le geste d’un dire. Le théâtre essaie de se tenir en même temps du côté de la performance et du texte…mais le théâtre finit trop souvent par traiter l’hors texte comme son accessoire, comme le costume des acteurs ou leur micro.

 

Il y eût dans l’histoire de ces moments de foudre et de violence, le cri Karawane dont elle voudrait porter comme une eau précieuse, venue d’un puits tari — mais eau capable de foisonnantes récoltes — le son jusqu’à nous, jusqu’à eux. 

 

Si elle voulût connaître Le Chien — le rencontra il y a quatre ans — ce tînt au double motif d’un pseudonyme aussi étonnant et de sa diction-dédiction, dont elle lut sous la plume de A.R (dont elle ignorait alors qu’il se confondait avec Le Chien) la théorisation, dans la revue Matéri-eau, distribuée par lui-même aux Beaux-Arts. A.R concluait son article par cette phrase provocatrice : Goebbels aussi écrivait de la poésie qu’accompagnait une note de bas de page avec quelques vers du poète 

 

Il reprochait aux écrivains leur panne créative, leur obsession du livre en Codex et de sa publication au lieu d’informer leurs livres de ce que d’autres scènes peuvent et font. Il détaillait, dans l’un des plus longs paragraphes de la revue, une « représentation poétique » qui se voulait feu et volcan et n’était la cendre d’aucun feu, la fumée d’aucune éruption. Dix jeunes filles assises dans l’herbe lisait de la poésie, simulait le rite païen de la naissance du Printemps. Certaines dansaient. D’autres s’appuyaient incantatoires sur un texte programmatique, la puissance des femmes, nous sorcières, le bûcher, mères et faiseuses d’anges.
Et ce n’était pas bon, méconnaissait les performances érotiques et violentes de Fluxus et trahissait Isadora Duncan à laquelle, implicitement et trop explicitement, elles se référaient.
Mais, en lisant la conclusion de l’article Ariane comprit qu’il visait, symétriquement, les artistes qui s’occupaient de littérature. D’où, la conclusion : Goebbels aussi écrivait de la poésie.

Je suis cet esprit qui nie,
Grand Prêtre des profanes, Prince des mensonges.
Votre maison est fondée sur mon roc ;
La vérité chante ; désormais je renie mon coq.
Mâle de cette marche, je rejette tout,
Dépouillant mon Pierre pour habiller Paul.

 

Elle trouva ensuite le petit traité qu’il rédigea à ce sujet, s’amusa de sa pompe et aussi de sa pertinence. Le Chien, alors, ne défendait pas la poésie-pratique et pratique de la poésie. Lorsqu’il mettait en compétition le silence scolaire et sa poésie participative. Il concentrait sa théorie sur la domination du bruit blanc, projeté par d’énormes enceintes. Il y décrivait une de ses tentatives Une pluie de feuilles blanches tombe du plafond. Au contact de la chaleur des mains, elle révèle le poème de René Char. 

 

Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, 

exaltaient sa puissance contenue.

Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes,

 puis, fatalement, il parlerait.

J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance.


Pas mal, s’est dit Ariane en lisant tout ça.

 

Ils ont eu leurs accrocs. Après avoir assisté à sa perf l’an dernier « Rage-istan » pendant le printemps des poètes, elle se précipita vers lui. Le Chien, la voit arriver au stand qu’il tient, avec son air d’altesse, bien malgré lui pris, à force de s’asseoir sur des trônes, elle lui dit, on joue le prince ? Elle le félicite d’abord, comme si pour s’approcher et qu’il ne s’effraie pas elle lui devait quelques ruses, puis se saisit de son col de chemise et commence à grincer des dents tu crois pas que y a un problème ? Il lui répond calmement Dis-moi, pas tellement étonné de cet esclandre, il la connaît, après tout, il met ça sur le compte de l’alcool, de l’insomnie ou de n’importe quelle tragédie qu’elle vécût ou s’infligea, en forcenée, la veille. Je suis pas ivre, pour éliminer son soupçon. Parfaitement lucide. Parfaitement lucide, il répond. Oh, je t’en prie garde ton esprit pour quand tu feras salon. Il dit Tu peux lâcher ma chemise…des gamins nous regardent. Oui, voilà, des gamins. On me l’avait déjà dit, je l’avais déjà remarqué, ça se sentait partout en toi, il n’y a jamais de gamines. Il y a toujours chez toi ce truc masculin, tu te rends pas compte, tu inclines tout ça vers les symboles virils. Les gants de boxe. Lui Et quoi ? mes deux mètres ? haha ? Les fleurs, c’est viril ça ? ; Tu sais très bien que je ne parle pas de ça. Il y a un truc masculin dans ta façon de faire, un truc de mise en spectacle d’un corps de mec. On a jamais entendu, je sais pas, Theodora, on a jamais entendu Angele. Tu sais pourquoi ? Parce que tes gamins même s’ils écoutaient ça, jamais ils oseraient le montrer à leurs potes, jamais ils oseraient le lire. C’est ton rôle. de choisir pour eux. Et surtout de les inviter elles. 

Oh, t’en fais pas, j’ai demandé à quoi ressemblaient tes précédentes interventions, on m’a dit qu’il y avait zéro fille sur scène. Elle prend le stylo qui sert à la dédicace, elle prend un de ses livres, elle dessine un zéro avec la pointe du stylo bille, jusqu’a percer la couverture cartonnée. Ca lui rappelle Merville, ça lui rappelle Merville auquel il n’avait pas pensé depuis…

 

Il se demande ce qu’il devient. Il se sent coupable envers Ariane de penser à un autre ici. Comme vagabonde, coupable, la pensée d’un époux qui pense à une autre, à une autrefois. 

 

Il devient quoi ? il dit ça à haute voix. Ariane arrête son geste, les curieux commençaient à s’agglutiner et elle ne se sentait pas d’humeur scénique. Son incise tombe à pic. Et les curieux quittent le lieu qui ferme. Seuls les artistes demeurent.

Qu’est-ce que tu racontes ? 
Je pensais à un mec
Qui ? 

Un type…un sale type je crois…on est toujours un peu redevables à des sales 

types non ?


Tu veux lancer une femme qui a grandi entre les années 2000 et maintenant sur ce sujet ? Tu veux lui parler du bien que nous ont fait les sales types ?
Excuse-moi…Je pensais pas à ce genre de sales types.
Tu ne sais pas le genre de sales types dont on parle.

En parlant de sale type…Ariane voit Jean dans un coin de la salle en train de discuter avec une jeune fille. Le Chien suit la direction de son regard. 

Ah oui, lui…je l’avais rencontré quand j’ai publié mon premier texte. J’ai jamais été très proche. Y a eu des rumeurs. S’il est encore là c’est que…


Non, t’inquiète, il est pas à ce point. Disons que quelqu’un qui me ressemble en tout point sauf sur l’âge l’a fréquenté, elle avait dix ans de moins que lui. T’impatiente pas. Non, il lui a rien fait de grave. Il lui a parlé, sans être lourd, sans être insistant. Il a fait un truc super baroque. Puis c’était un beau mec. D’ailleurs il a l’air toujours pas mal ce fils de pute. Genre casser une cigarette et me demander si je pensais qu’on pouvait faire du feu comme ça. J’étais toute seule, dans mon coin les mecs m’ennuyaient. Oui, je dis je, écoute, fais pas toute une affaire.
Lui il a débarqué avec son geste, son assurance. Il savait par coeur ces magouilles. Ca a pris. Je me suis laissé glisser, j’ai fondu, ça faisait du bien même. Il m’a fait du bien au début. Il m’a donné beaucoup de confiance en moi. Ca a duré trois mois, quatre peut-être, les derniers sont confus, acharnés, j’ai insisté. Puis ça c’est arrêté d’un coup. Je m’en rappelle. Ca m’énerve de me souvenir d’un truc pareil, pour un loser pareil. Ca sert à rien de s’appesantir. S’il n’y avait eu que moi…Tu traînes ensuite dans les bars, les boîtes les lieux de fête et de rêves. Tu le vois toujours avec une jolie fille et t’as toujours une copine qui te raconte à peu près la même histoire. Puis tu te rends compte que pendant que tu vivais ce truc avec lui, t’étais pas la seule au même moment. Je sais pas si tu comprends ça, toi. Pas le pire des sales types. J’ai connu bien pire, quelque part, si on en prenait la température objective et légale. Tellement pire. Pourtant, c’est par lui que je me sens la plus abusée. Y a eu des rumeurs oui. Une fille a voulu porter plainte contre lui pour viol. Le viol c’était de ne pas l’avoir rappelée, d’avoir trompé son consentement le jour où il a dit je t’aime sans penser qu’il aimait. Qu’elle a accepté des choses qu’elle aurait pas accepté sinon. Je sais pas trop quoi en penser d’ailleurs, toi t’es un mec tu trouves ça complètement débile comme façon de penser. Moi je suis pas sûre que ce soit si débile. Une femme que tu sautes parce que tu lui as promis le mariage et finalement tu la répudies. C’est pas un viol ? Je crois que si. 

Puis il est con. Y a quelque chose de profondément stupide en lui. Chaque fois que je le croise je me le dis. Il apporte rien ce mec, une fois qu’il a réalisé son tour, que tu digères l’affaire…et tu sais pourquoi ça prend du temps d’oublier un connard pareil ? Parce que les autres que t’as après sont quelque part pires, avec des défauts à peu près similaires. Bon, au moins, ils ont le même âge. Sauf qu’au lieu de te donner confiance en toi, de te donner au moins trois mois de valeur, ils te sapent, t’as l’impression qu’il n’y a pas pour eux plus grand plaisir que de blesser et se nourrir du sang éreinté qu’ils font couler. Des cons eux aussi, des blessures d’aiguille, ça démange, ça fait chier. 


Et c’est pas parce qu’on parle de lui que je t’oublie toi hein ! Va falloir qu’on discute de ton rapport aux femmes. Pas au pieu. Mais là sur ta scène. D’ailleurs, j’ai pas beaucoup entendu parler de toi au pieu.

Quoi ? tu veux qu’on essaie, il lui dit en riant.

Tu sais très bien que je suis gouine.

faut le dire vite. Pas plus tard que…enfin y a pas longtemps, tu te tapais Emmanuel dans mon pieu. Alors ton lesbianisme…oui ton les-bia-nis-me politique il t’a pas rendu allergique à la bite.

Mais qu’est-ce-que t’es con parfois…


Je sais pas c’est toi qui dis toujours le sexe est politique blablabla

 

Oui, écoute, on devient pas éthique aussi facilement. Pour toi c’est facile, dès le départ tu aimais…plutôt tu désirais du bon côté. C’est comme un religieux, c’est plus facile de naître dans la religion déjà, moi…il a fallu faire tout le chemin du baptême, qu’est ce que c’est chiant. Et puis parfois…C’est trop politique. Surtout au festival Han-Clume à Saint-Denis, un exemple comme un autre, on va pas disserter, je parle déjà longtemps comme un mec. Je pourrais te faire une carte, comme une carte de météo avec les couleurs du vent, bleu vert jaune rouge, selon le degré d’aridité politique et sexuelle là bas. C’est pas un problème de radicalité, si tu me disais, maintenant coupons tout rapports avec les hommes, j’accepterais, nous nous dirions d’émouvants adieux, puis baste. Non, c’est affaire d’arguties, de minuscules détails, d’épuisantes surveillances. L’impression d’être filmée par des mouches à merde.

Ecoute, je suis épuisé, vraiment épuisé…Il faut que je prenne en compte ce que tu viens de me balancer. Ca a été lourd, beaucoup et quand même sacrément désordonné. Tu as parlé comme les mots montaient en toi et ne me fais pas ta leçon de moi je ne suis pas écrivaine. Tu passes la moitié du temps à débattre ou à prendre la parole en public, tu excelles bien plus que moi dans ce maniement là. Bien sûr que j’y ai déjà pensé à l’absence des filles sur scène en me donnant des raisons, tu me fais prendre conscience qu’essentiellement c’étaient de fausses raisons, la peur de voir une fille se faire moquer, les injures sexistes. Tu as raison, je n’ai jamais pensé à les orienter vers les textes d’une chanteuse, une de celles que t’as citées ou à la moitié du chemin. J’aurais pu diffuser Casey. 

 

Oui j’avoue qu’a l’écoute de ton titre

J’ai chopé la courante et pété une durite

T’as beau dire que c’est un hit

Mais là faut qu’tu arrête

J’étouffe, j’ai l’impression d’avoir bouffé une arête

Les minettes du R’N’B avec leurs amourettes

Je l’aime, il m’aime et il m’a conté fleurette dans les pâquerettes

Autant m’ouvrir les veines, me faire sauter la tête

 

 

Aujourd’hui Le Chein doit la retrouver parce qu’elle tient absolument à le voir pour un projet à venir. Le Chien aime La Fil autant qu’il s’en méfie, il la trouve brutale, brusque et essaie de se convaincre que cette radicalité sert la création, qu’elle évite à celle-ci de s’embourber. Il ne s’en convainc jamais tout à fait et se reproche d’être déjà vieux lorsqu’elle l’irrite. Au moins elle bosse. La pardonne-t-elle après qu’elle l’a empêché de dormir toute une nuit de bad trip. Une fois par mois. Mon hygiène. 

 

Lorsqu’il la retrouve au Café de la Mairie, parce qu’elle adore voir Saint-Sulpice battre en neige ses oeufs (pour ce que ça signifie, se dit Le Chien, quelque chose autour des nuages entre les tours de Saint-Sulpice, il n’écoutait pas quand elle lui expliqua), elle fume et cendre dans une boîte cartonnée où brillent cinq oeufs. Elle cendre dans le trou vide et manipule le sixième oeuf comme une balle anti-stress dont on s’étonne qu’il ne se fendisse pas.

Attrape, elle lui lance, pendant qu’il s’assied à ses côtés. Il s’écarte pour éviter que ne s’écrasant il le salisse. L’oeuf s’élève va se briser. Retombe. Ne se brise pas. 

 

Plus vrai que nature hein ! lui crie-t-elle.
Je suis juste là…crie pas. 

C’est un cadeau pour toi ! ramasse-le. 


L’oeuf est toujours par terre, elle a reproduit au laser, gravant plutôt que d’imprimer, les mentions de date de ponte, de provenance ainsi que le mot PLUME. Lui donnant ainsi de près et de loin l’air exact d’un oeuf comestible.

 

Elle parle, il n’écoute pas. 


A ce moment Le Chien, la voit comme le yum, un igname violet, un tubercule d’apparence banal qui, quand on le fend, révèle une couleur mauve et étouffante. Il ne la voit pas toujours comme ça, seulement les jours où elle le provoque, comme aujourd’hui, qu’elle joue avec ses nerfs et la pâle lenteur de ses réactions tant il rêve éveillé.
Elle l’observe et ses longs cils à lui explorent et tâtonnent, elle adore le voir fureter dans le monde, par battements de paupières, elle aime imaginer le sens particulier qui capture le réel, à ce moment là, et l’image assemblée dans le cerveau qui en résulte. Elle l’aime vraiment bien.

 

A quoi je te fais penser alors aujourd’hui ? elle lui demande

A du lilas
Mytho ! Avoue que jamais je te fais penser à de jolies petites fleurs. Quand tu écris sur moi ou enfin sur ce qui est une sorte de moi, c’est toujours plutôt de la mauvaise herbe, des racines, de l’écorce quand t’es méchant. Alors, aujourd’hui à quoi ?
Le lilas je t’ai dit !

 

Et devant son insistance à n’y pas croire, il se met à la voir ainsi fleurir, la couleur du yum s’écoule au soleil, le torréfie en gouache et éclôt en autre végétal. Un tournesol mauve et jaune, une grande fleur giratoire qui s’incline, le tourbillon d’air et d’or né. 

 

Pendant, le bref moment de sa pensée, l’oeuf chancelle toujours par terre.
Alors tu le ramasses ? Elle lui demande
Il pense avoir dit tournesol à voix haute et tout honteux de cet aveu, n’écoute pas ce qu’elle lui dit. Il n’a rien dit. Alors il dit ce qu’il a cru dire, honte bue.
Un Tournesol.
Un tournesol ? T’as rien trouvé de plus extraordinaire ?
Mauve et Jaune et incliné. 

Inclinée ? Comme une soumise ?
Non…différente. Rah, pas différente comme on dit différent…ah me lance pas, non, sur le validisme ou je sais pas quoi. Et je suis perdu avec tes…tes. 

Oui, oui, elle se baisse, ramasse, l’oeuf. On a vu ma culotte tu crois ? Bon. Tu me crois beaucoup plus chiante que je ne suis quand même. Bon. T’en penses quoi ?
Certains artistes se prennent pour Dieu, toi pour une poule pondeuse. Chacun son ambition !
Dit Le Chien. 

C’est quoi le but ? Une métaphore de la femme-pondeuse. Le ventre dur comme de la pierre mais…ça résiste ? 

Alors, tu sais quand je crée c’est pas toujours politique d’une part et parfois encore moins intentionnel. Comme toute la clique surréaliste que tu adores. oui, adorais peu importe. Hier à l’atelier on avait une sorte de pâte qui se solidifiait dès qu’on lui donnait une forme. Y avait aussi le laser tu sais celui avec lequel on grave les bijoux par exemple. Et Je pensais à notre rendez-vous d’aujourd’hui. Crois pas que je pense toujours à toi non plus. Les Blancs En Neige. J’ai été acheté une boite d’oeufs et j’ai fait ce que tu vois maintenant. J’ai formé, peint, gravé. Ca a été aussi simple que ça. Maintenant j’offre. 

 

Enfin, bref, je te voyais pas pour ça. Et avec ton retard, il faut déjà qu’on parte. Amina nous attend chez moi. 

6 mars 2026

Chapitre (?) - Marine et Jean - Nuit

Jean se trouve chez Marine. Elle l’a pris au dépourvu en lui proposant d’aller chez elle. Il a eu beau lui dire, je vis rue Quincampoix, juste à côté, elle n’en a pas vacillé. Lui a chancelé. Il s’est décidé en un instant, il sait qu’en matière de séduction toute hésitation se paie de façon irréparable. Tout est affaire de secondes. Il est amer, tout de même, de son faible pouvoir ici-là. Il s’inquiète toujours du déclin de ses facultés, de l’effort surabondant qu’il doit fournir à cause du passage des ans. Certes, il s’entretient d’esprit et de corps et se convainc de n’aimer que les jeunes filles intellectuelles et frivoles. En réalité, pour les femmes de trente ans, son jeu ne tient pas la cadence, pour une nuit, bien entendu avec n’importe qui, en étant roué, lui peut parvenir à ses fins.

Un coup d’éventail bien placé peut adouber n’importe quelle nuit. Mais la durée l’éconduirait parce qu’elle le révélerait or, que peut-il proposer qu’une femme vraiment voudrait. 

Il se trouvera éconduit or il ne supporte pas l’humiliation ou le rejet, il ne se voit que maître du temps et l’amère défaite de Sarah le hante, un endroit de lui vraiment blessé et cette blessure ne sert à rien. 


Il n’a pas dormi de la nuit, après avoir couché avec Marine, combien de fois, il ne saurait même pas dire. Beaucoup. Il ne partira pas avant son réveil puisque Jean devine ici un ligament d’amour. A condition de jouer serré. Comment l’a-t-elle mené là ? Il l’imaginait jeune crédule et timide, enthousiasmée d’un rien, étudiante en tote-bag sautillante. Rien de plus simple que les clichés, le registre bien connu, le répertoire exact de gestes, des années d’expérience pour exceller et abattre d’un coup sûr, à bout portant, pile dans le coeur.
Le coup du AirPods a un peu trop bien marché, crût-il d’abord — avant de nommer sa folie à elle, l’enchaînement des évènements.


Dans son organisation habituelle, il aurait du la laisser à ce moment, prendre ses coordonnées, son Instagram, il n’ose pas encore faire franchir à ses lèvres le mot snap. Parce qu’il ne comprend pas bien s’il risque de se disqualifier par là. Or, il ne faut pas se tromper. Son jeu c’est son élégance distancée, moderne patine. Mais Marine, après avoir écouté Howl, quelque chose dans son regard a penché vers le sombre, Jean en a été troublé, jusqu’à ce point là, dans la brièveté de leur échange, les yeux étaient bleus et la fille blonde. Or, d’un rien, la voilà métamorphosée, il redoute les énergies imprécises et irrésistibles. Il préfère les écluses aux crues, il voit le danger dans ces types de mystiques qui confinent toujours à la folie, la maladie mentale, le traitement à ne pas oublier ; parce que rodent en elle les incantations des sorcières, celles réelles chamanes qui troublent l’ordre social plus, bien plus que ces invocatrices nocturnes, de la lune et autres fadaises. Jean évite toujours ces faiseuses de miracles et préfèrent laisser à d’autres les découvertes inopinées des puits d’eau en plein désert, ses amours il les veut plus modestes parce que, à l’intérieur d’eux, il paraît d’autant plus grand, d’autant plus justifié et, donc, vivant. 

 


 

Il aurait du se barrer. Mais ça le fait quand même bander. 

Elle a bougé avec son AirPod toujours dans les oreilles, en direction de la rue elle lui a dit tu viens ? en même temps qu’elle quittait le passage.

il lui a répondu : tu ne voulais pas voir Le Chien
J’irai le voir demain
Et si c’est complet ?
J’irai sur youtube. 

 

Comment l’a-t-elle mené là ? 

Elle continue.
Viens, et c’est lui qui se trouve emporté, lui qui devient caillou dans la vague, transporté jusqu’à une rive inconnue, où des vents invoqués peuvent le remuer et le défigurer. Mais il bande. Il ne fait pas plus confiance que ça à son instinct primitif de ruminant renégat — aimant la viande, sauf que là, il bande et il ne bande pas si souvent de ce désir si atrocement douloureux qu’il rappelle les premières tentatives de se branler, adolescent, sans y parvenir ou aboutissant trop vite à la giclée, ne satisfaisant jamais, la vie douloureuse comme la couture du pantalon contre laquelle les premières érections butent et rebutent. Il revivait ça. Ca-Rah.

Les voilà tous les deux installés au café, elle a toujours l’AirPod dans les oreilles, ça paraît à Jean une incongruité poétique dont il aimerait qu’elle ne se déparasse pas, un bijou inconvenant et vulgaire. Elle déçoit vite son fantasme. Merde. Il débande. Elle pose l’AirPod sur la table, prestement il le range dans le boîtier et n’y pensera plus. Tu bois quelque chose ? Elle demande. Avant qu’il ne réponde elle interpelle grossièrement un serveur que Jean connaît bien, c’est à dire dans ses termes, de vue. Au serveur :  Comment tu t’appelles ? Avant qu’il ne réponde encore. Une pinte de ta bière la plus forte et…Elle presse Jean du regard…Une coupe de champagne. Qu’est ce qu’il se sent pathétique, faible, dominée par une jeune fille de deux fois moins que son âge, comme si à son tour adolescent elle le traînait de part en part de son désir débutant. Il aimerait partir, maintenant, comme si tout était perdu, que marin se croyant intrépide il tomba sur le mythique Kraken qui brise les navires d’un las appétit. Je rentre juste après, je suis juste à côté rue Quincampoix, précision d’un aucazou, si elle son abnégation la mène jusqu’au dénuement sans effort, la chute du vêtement et les actes mécaniques — dont il sait qu’avec elle, avec celle qu’il voit maintenant rien de mécanique n’en sortira — qui durent une partie de la nuit.
Elle demande. T’as dit quoi ?

Demain je me lève tôt

Et alors ? 

Alors euh Il se met à la haïr de ce qu’elle porte à la bafouille et cette haine jeune insémine son envie, c’est à son tour de faire changer la couleur de se yeux, ce vert attendri mâtiné d’un jaune fou. Si elle se croit la seule lycanthrope à changer d’attitude et de rage au gré des humeurs, je vais vite te détromper ma petite. 

Alors, vous avez raison ! Nous n’avons pas commencé à nous parler d’amour. 

Les verres arrivent. Tous les deux Merci. Elle on est vite servis ici.
Tauromachie, il détache le foulard qu’il nouait en cravate sur sa chemise blanche. Il détache du col les deux épingles qui le tiennent et lui demande son avis, à elle, en tendant le foulard jaune, la femme de goût sur le parfum.
Qu’en pensez-vous ?
J’aime beaucoup qu’est ce que c’est

Oh, je combine plusieurs parfums, je vous montrerai la prochaine fois, comme on fait de la bonne poésie, en surprenant l’image, en tendant un guet-apens à l’odeur. Santé ! 

Pourquoi tu me dis vous ?
Vous m’avez intimidé avec vos audaces, je me suis dit qu’il fallait vous laisser davantage de place, me faire plus petit, vous apaiser avec le parfum à la poudre de riz, l’odeur de vacances, de menthe et de silence. 

C’était Jean Genet tout à l’heure ? J’ai cru le reconnaître ?
Tout à l’heure ? Mais enfin ! C’était Le Chien !

Elle rit

Mais non, ce que vous…ce que tu as dit.
Santé ?
Tu le fais exprès, elle lui touche le bras
Nous n’avons pas fini de nous parler d’amour, il dit Genet, c’est à ceci que vous faites référence ?
Tu peux me tutoyer enfin j’ai l’impression d’être une vieille bourge. 

 
Curieux jeune être fait d’embardées, de retour arrière, elle prend les devant puis si je suis son rythme, ralentit brusquement par manque d’endurance ou défaut de profondeur peut-être. Je ne sais.


Or, à 7 heures du matin, il est dans son lit. Il a joui deux fois entre deux heures du matin et cinq heures du matin. Elle lui a demandé s’il avait une capote. Il a sorti un préservatif de la poche de sa veste en même temps qu’il faisait tomber son stylo mont blanc. Eh bah, elle le ramasse et lui rend. Oui, haha. Comme souvent, il ne peut tout à fait se dire si elle est belle ou non. Elle correspond à un endroit de son désir, elle franchit le seuil à partir de quoi il considère une femme, elle entre dans le possible, cette nuit, une nuit parmi d’autres, en principe, normalement. Pour l’instant il doit s’apaiser, perturbé par les va et viens de la nuit, les huées, les poussées ces questions d’envers et d’endroits qu’elle n’a cessé de remuer dans la nuit, la vitesse impudique des étreintes, son aisance à bondir hors du lit à trois heures et demi pour lui proposer un thé, elle nue et lui tout gêné de sa nudité, son corps trop vieux qui le trahirait. Marine, s’en indifférerait, elle a couché avec lui parce qu’elle le voulait, qu’elle riait et qu’il la faisait rire. Elle n’a pas détaillé longtemps son corps, interrogé son âge ou ses mensurations, un coup de dés parmi d’autres, dans une éreintante semaine où elle dut composer dans une salle surveillée puis proposer à son directeur de mémoire un plan pour celui-ci. Jean, venait entailler l’ennui, il ponçait cette matière collante à la peau et la vie des étudiants contraints. Jean, voilà la partie qu’il ne comprend pas, ce qu’il y a dans sa tête à elle, le lieu de son désir à elle, l’endroit où planter son pieu puis ensorceler. Il a fait trop peu, laissé trop peu de lui se sédimenter. L’amour pour croître comme Jean veut, suivant le tuteur qui mène à l’abandon des femmes, réclame du temps et quelques soins — et surtout le soin de l’attente. Abandonner à l’imagination de l’autre tout le travail d’amour ; bêcher, semer puis soi-même en récolter le doux fruit rouge, les joues empourprées, l’impatience et les affreuses, affreuses douleurs du silence. 

 

Marine interrompt la machine, court-circuite le moteur, fait tomber la grêle sur le champ fleurissant, empêche les bourgeons de s’ouvrir, favorise la mauvaise herbe, les rampants herbacés, les allergènes des potagers. En une nuit, elle perturbe le cycle, ce programme calibré pour durer quatre mois, avec ses temps de chauffe et de refroidissement. En une nuit elle a mis ceci à sac et, tandis qu’elle dort, comment fait elle pour dormir si sereine auprès de cet inconnu de deux fois son âge, ah oui, elle lui a dit, je prends des cachets pour dormir en même temps qu’elle les avalait. Lui bonne nuit. Elle dormait. 

 

7 heures du matin, il ne partira pas comme il n’est pas parti au bar alors qu’il en sentait l’urgence s’il devait s’en tenir à lui-même, à ce mince ego, cette feuille de papier froissable à l’infini, reprenant sa forme avec le temps pour une prochaine esbroufe. Quelque chose d’une envie de se venger, d’un défi lancé, d’un gant ramassé et si tôt que ces pensées le traversent, il se déteste de les avoir, de se laisser prendre à un jeu qu’il joue solitaire, comme lui lâcha Sarah avant de le quitter pour toujours c’est comme si tu te branlais dans des coeurs de femmes. 

Il en a souri, au moment de recevoir la flèche, flatté qu’un tel trait d’esprit le visasse. 

 

Il s’aperçoit que Marine n’est qu’à peine jolie, endormie, image sage, sa beauté et son charme viennent de ce qui en elle vacille-fait-vaciller, elle appartient au genre des femmes charmantes, leur beauté ne s’anime que parcourue (au passage ?) d’un courant électrique. Elle frissonne dans son sommeil. Il la trouve belle et la décompte autrement qu’avant la promesse de l’étreinte. Elle a de belles pommettes et mon dieu qu’elle est jeune. 


S’il dormait son âge, malgré le repos et la discipline qu’il s’impose, le frapperait de toute ses douleurs lombaires, yeux jaunis, l’éveil maintenu retarde d’autant — mais pour les inscrire plus longtemps — ces scories. Toutes les pensées parasites impossibles à chasser maintiennent en éveil ce triste être perdu, une pensée inachevée aboutissant à une autre réflexion inaboutie. Marine dort et il veille ; il ne veille pas sur son sommeil, loin du bel amoureux romantique, redoutant que quelques esprits malins voulussent se saisir de la belle aimée, c’est un amour tourné, aigre s’il devait être question d’amour.
Pour Jean aussi quelque chose bouge, un disque immobile se met en mouvement, par le court accident de cette jeune fille qui le brusque, le brusquera un peu. Aucune parenthèse ne s’ouvre ici, ni sourire carnassier, une proie des évènements, les fauves vieillis vaincus par d’autres fauves mais qui eût pu croire que le fauve le temps mélangée aux assauts d’une jeune fille, une à peine née, sa mâchoire grince ce qui lui fait craindre de la réveiller. Crainte bien inutile mais tout fait peur à ce moment de prise de conscience, à ce moment autre qu’un de ces jours de jeûn purificateur. A son tour jouet d’être joué. Et puis Jean ne fut jamais tout à fait prédateur, bête sauvage et incarnat des muscles autres déchirés, être de traverse, qui tenta et, devant son échec et ses ralentissements, au lieu de s’obstiner se trouva une autre voie, une pauvre petite voie. Les hommes n’aident pas, en cas cas, leur sourire jaloux, leurs mots durs en représailles dans lesquels encore il sent l’envie. Lui, tentateur, il jubilait. Pendant ces heures de si grande solitude, lui qui sait souvent ces amantes incapables de dormir en pensant à lui, leur coeur fertile qu’il abonde de toutes fleurs et parfums synthétiques et singuliers. Cuir tanné de Guerlain, odeurs rares qui s’impriment pour toujours-longtemps. Ni cette fille, ni vraiment ce moment.

Marine n’était qu’un signe, un signe plus lisible du péril qu’il faisait courir à son âme. L’extrême limite après laquelle il risquait de ne plus pouvoir devenir. Alors pendant que Marine dormait il se mît à raconter. 

 

 

Maintenant petit con tu vas te saisir, t’as beau te prendre le temps un jour par mois de tes han-han tises, tu dois changer, un moment tu as vécu non ? tu as parcouru quelques étendues, connus des possibilités, un autre chose que cette chasse inutile, sans chiens, sans proies, sans rivaux. Tu dois te remettre d’aplomb, retrouver ce fil et même dans le délire, quitter l’habit froid et mortuaire dont tu te pares et qui ne te sert qu’à tuer, tu crois mettre ton habit de deuil et tu ne fais qu’endeuiller, il va falloir y mettre fin, je ne te demande pas de présenter tes excuses, tu as aussi fait ce que tu as pu de ce côté là, tu partais de nulle part, tu as cru et tu as détourné toi-même ton cours d’eau pour te jeter dans ces minables affections, ton trop grand amour de toi-même, ce soin extrême de coquet, ta parade qui prend toujours à la surprise et à la haine générale. Tu as le droit. Tu as le droit et maintenant tu vas le saisir, assez des petites satisfactions et des accablements. Maintenant tu vas faire. 

Marine dormait, quelques phrases lui restèrent en tête. Elle croyait rêver de lui, ils marchaient ensemble dans la lande, elle lui montrait sa maison à Versailles, où elle avait grandi et l’internat de Ginette qu’elle détesta parce qu’elle voulait écrire, à ce moment là, et qu’elle se retrouvait contrainte. Elle entendait les injonctions de Jean, qu’elle mêlait à son désir, le sommeil filtrait la pierre de cette parole qui devenait semis et engrais. Quand elle se réveilla, deux heures après, avec ce rêve qui se renouvela, vague après vague, avec son limon et les reflets changés du soleil. Comme toute une après midi de vacances. Elle ressentit un profond sentiment de gratitude à l’endroit de Jean, qui ne s’était pas rhabillé, fumait sans avoir ouvert les fenêtres, par délicatesse envers son sommeil ou indiffférence envers les conventions, les deux hypothèses — toutes deux justes — lui plaisaient. Dans la fumée il semblait encore appartenir aux contours flous du rêve, elle comprît qu’il avait vraiment parlé et que son cerveau recomposa son propos, le mît en scène dans des paysages connus. Jean ne s’aperçut pas qu’elle était réveillée. Il se sentait bien, sans honte, lui qui n’aime jamais révéler son corps en pleine lumière, il le préfère aux ombres jetées, courtoises, qui le strient, la trace superficielle des carreaux de nuit, son corps entraîné qu’il n’aime exposer que sous les deux clartés du vêtement et de la pénombre. Il se sentait jeune en se sentant tout à fait de son âge. Quand il perçut qu’elle était réveillée. Il lui dit. J’ai 45 ans. Elle répondit. Tu peux me passer mes cachets sur la petite étagère de la cuisine, le Lamictal, c’est pour ma bipolarité. 

Marine pense à Amina. 

 

6 mars 2026

Chapitre (?) Amina

Chapitre (?) : Amina 

Amina changea tout pour toutes. Pour tous.

 

Il lui fallait des fleurs et du ravage. Elle réclamait fleurs et ravages. Et les hommes la haïssaient chaque fois qu’ils lui cédaient et toujours cédaient à cette femme brutale, amante et amant, qui ne connaît de limites que les récifs lointains et se prétend de toutes les forces minérales, frottant nue sa peau aux falaises normandes, imprimant sa peau couverte de peinture noire contre le blanc calcaire, son corps élancé, lancé avec violence contre ces olibrius de pierre. J’existe depuis avant eux. Une oeuvre-monde, Amina sans biographie, ni passé, ni rien d’humain. Elle débarqua, descendit du vent, d’un astre ou d’une pierre stellaire, les jours de rayon vert ou ceux prétendus tels elle dit maman, à la couleur rare et imprévue fendant le ciel. Voilà Amina comme elle se dit, chaque été, où la mer et le vent usent la roche elle ajoute aux éléments, Amina qui érode et répare. Sans histoire, elle peut tout être, princesse de Sabah ou sorcière des sabbats, crue sur parole parce que son être, devant ces vérités proférées, élève l’instrument de tous les bourreaux et qui veut son étreinte ne veut la vierge de fer.

Son passé remue dans un jeu de probabilités, des particules d’hypothèses jetées dans un ciel sans étoile, peint et rubicond, elle lie et rature toutes ces données. C’est Amina qui entre dans le monde imprévisible et cruelle pour ne rien laisser intact.

Amina dort parfois pour préparer dit-elle le prochain drame à quoi il faut se faire, sa peau noire qu’elle dit sainte ou maudite. 

les allers retours entre le pays natal les cales des bateaux ouuuuh ouuuuh les chaînes de ceux qui n’en revinrent pas et qui hantent tout l’acier du monde. Elle dit quand le vent s’engouffre dans la Tour Eiffel que plaignent là ceux qui poètes et chamans s’évadèrent avant même de débarquer en enfer, ne rejoignirent pas les esclavagistes terriens ni les marrons des ambres et des loques ni leurs soeurs cadavres dévorées par le sel et les requins et des loques. Ils rejoignirent bien le vent et les palinodies.

Ceux-là, noms imprononçables qu’elle écrit d’une écriture fraiche et blanche, en trempant la plume dans sa gorge, écrire les noms avec la bile, ne reproduisant jamais un même nom, lisibles, dit-elle, ces noms pour le vent seul. 

Vous les connaissez tous ceux que je rapporte, ils ne laissent de répit ni aux mines aurifères ni aux mineurs déguisés comme eux dans les sous-sols noyés, par le suif et la misère. Des moins que nègres, elle dit. Puis l’électricité, l’eau courante, l’épuisement des étoiles exorcisèrent la plupart de ceux-là. Les fantômes aussi meurent de vieillesse. Amina, dit-elle, les héberge, libres ils bougent en elle. Ca meugle.

 

Ne me croyez pas sorcière, elles maudites, cantatrices à la voix fausse, percez leurs ventres, une bête maligne en jaillit, rampante et gluante. Celles qui périrent aussi, sous l’enclume et le feu se détournent rougissantes de ces femmes poudrées de fausses cendres, cul-terreuses du sortilège, campagnarde provinciale de la magie, elles ignorent le coût du sang et pire ignorance, son goût. 

 

 

 

 

 

6 avril 2026

Jean, J, Marine, Marcella

Jean s’aperçut qu’il ne voyait vraiment plus personne, depuis longtemps, que la ville devenait un terrain miné pour lui, ses amours et son courage s’affaissant. Sa vie consistait à se rendre aux soirées auxquelles il était invité, dans l’espoir aminci, de trouver une quatre mois, redoutant les reproches plausibles. Comme le relevait Ariane, personne ne lui pouvait vraiment rien reprocher, le scandale qui faillit le frapper n’atteint aucun sommet, la fille se rétracta d’elle-même et Jean, connût pour être espiègle, ne dégageait pour aucune sorte des virilités, mêmes secrètes, qui font régner menace et terreur. Ce que la fille elle-même dût admettre en décrivant très exactement les faits et, par le récit, se rendît compte qu’elle enrageait, plus amoureuse même que déçue et certainement pas violée. 

 

La ville était peuplée de connaissances, il n’y avait pas d’amis, par choix, parce que la pente qu’il se choisît, ce retrait systématique lorsque les choses devenaient intenses et risquées. Comme il en fut avec Sarah, émanation de Marcella. Les deux seules femmes de sa vie. Les deux qu’il déçut. Sarah parce qu’il n’osa ni partir après avoir épuisé son philtre magique, ni rester après pour en distiller, ensemble, un autre. Il laissa mourir, statique, sa relation avec Sarah, soumise à tous les déchirements de l’immobilité. 

 

Marcella, parce qu’il ne peut y penser, sans se souvenir qu’à ce moment là il foira et, plus encore se foira. Sa première vraie relation. Marcella. Sarah, écho lointain, point le plus bas de sa voix exténuée, de son être post-calculs. Il appela J., qu’il laissait en vu depuis longtemps, chaque fois qu’il passait à Paris. 

 

J., qui achetait sans faire gaffe divers titres de presse en faillite, pour les faire fructifier et n’y parvenait jamais. L’origine de sa fortune demeurait mystérieuse à tous et ne découlait pas de son sens aléatoire des affaires, ses investissements toujours à rebours de n’importe quel marché, s’embourbant dans les dettes, les polémiques et les retards de paiement. Sa dernière folie en date, l’achat d’un vignoble dans le Languedoc, aux raisins tourmentés à cause de l’alternance des pluies ravageuses au printemps et du soleil d’incendie en été, ne laissant à la disposition des fouleurs que quelques minces grappes sèches comme des dattes. La vision de J., ne le menait pas à transformer ce gâchis en geste artistique, ce vin en alcool précieux parce que rare, manquant à la fois d’imagination et de sens des affaires, il coulait à peu près tout et couvrait de fissures la moindre de ses acquisitions. Il excellait pour fabriquer des ruines, accélérer les processus de délitement, ses investissements étaient des baisers de la mort et n’importe quel actionnaire majoritaire, voyant J. se pencher sur son affaire, devrait commanditer un rapide audit ou vendre à découvert sa compagnie. 

 

 

J. traitait tout ceci à la fête et affirmait la réussite prochaine, son grand soir, en attendant, que tout brûle et brûlait dans les boîtes de nuit, les bougies incendiaires, sparklers et cierges magiques, figeant dans le clair-obscur, comme sous la poudre d’argent des premiers appareils photos, les visages passagers. 

 

Un investisseur, qui se trouva là avec regret, visita le domaine en écarquillant les yeux, les pieds de vigne grillant sur place, dans l’inquiétant silence de la nature. Désabusé, calculant déjà sa perte, prêt, à l’endurer immédiatement pour ne pas demeurer une seconde de plus sur ce territoire et dans cette relation. Mais J. charmait, escroc involontaire derrière ses éternelles lunettes noires, faites sur mesure prétendait-il, auprès du meilleur lunetier, le dernier qui fait encore ça à la pince. Seigneur féodal de moindre importance, ses armes, aussi, eurent été forgées par le dernier et plus mythique forgeron. Il aurait trompé un roi.

 

La réputation de J., lui permettait toutefois de ferrer quelques types, naïfs, à la fortune tout aussi incertaine et qui rêvait, cette fois, de prendre la revanche sur tous ceux qui ne crurent pas en moi. Sur eux le répertoire magazines, vignoble, fête, fonctionnait à plein et expliquait, au moins en partie, les traites de cavalerie que J. signait ainsi que son rythme de vie dispendieux. Jean, ne comptait pas parmi ses investisseurs, il l’avait connu, plus jeune, lorsque tous deux jeunes hommes sortaient et séduisaient, menés ici chacun selon leur trajectoire. A cette époque J., fréquentait une jeune fille, Lia, qui publia dans la revue de Jean et qui tînt absolument à mener J., à sa lecture. J., accepta, fou de désir pour cette femme dont il ne voyait que les contours, très indifférent au contenu de ses paroles ou à ses exigences et, de la même façon que J. toute sa vie charma, Jean le charma et il lui plût, entra dans son amitié sans lui demander son avis, J. s’impose puis, à sa guise, selon les vagues de son désir, demeure et varie. La fille, depuis fort longtemps oubliée par Jean et par J., les lia pourtant, s’effaça de leur mémoire. Le poème de Lia, la fille oubliée, n’était ni bon ni mauvais.

course du pur sang à travers le bois,

les chemins vicinaux et soyeux

poil de la bête, robes et yeux

mêmes senteurs, alors bois

lui intimais-je, sa crinière 

secouée, main lanière 

tombe à son mors

 

 

J. le lût par amour, lorsque Lia rayonnante, lui apporta la revue et siffla d’admiration même si tout poème égalait pour lui tout autre poème et tout poème égalait toute brève de presse. Il crût bon d’ajouter les autres c’est de la merde ce qui ravît Lia qui n’en pensait pas moins. Régulièrement, peu important les compagnies, lors des triomphes collectifs, nombreux sont ceux qui veulent, en dépit de tout, se distinguer du lot. Rêve très ordinaire, touchant à tous les champs, de l’amour ou nous souhaitons toujours avoir été le plus aimé, à la course à pieds où nous souhaitons être le premier. Lia, s’inscrivait dans cette lignée et donc dans l’humanité. 

 

Lia, pendant la soirée de lancement, lût la première et resta, par politesse, au premier rang des auditeurs. J., se tenait en retrait, près de la porte cherchait des yeux quelque chose à boire, s’absenta en faisant grincer la porte de la librairie qui les accueillait pour acheter du Jack Daniel’s sans penser à prendre des gobelets. Il bût à la bouteille avant de pénétrer à nouveau, sans la faire grincer cette fois, la porte. Lia ne le regardait pas, Jean si. J. aurait pensé qu’est ce qu’il me veut celui-ci, mais il s’agissait de Jean, jeune alors, au teint pâle, à l’ovale parfaite du visage et les yeux déjà, quoi que moins habilement, noircis de khôl. La jeunesse peut se permettre les impertinences et les imperfections que cette même jeunesse aussitôt efface ; de petits cristaux noirs se formaient dans les yeux de Jean, à cause du mascara étalé plutôt que déposé, ça ressemblait à des larmes de sang caillé.

 

A cette soirée se trouvait aussi, Le Chien. Sa présence du Chien ne passait pas inaperçue, avec sa grande taille et les épaules roulantes, il récita son texte sans le lire, la voix grave, lente et lyrique. Aouh-Aouh. Il partît aussitôt après avoir lu. Présence peu durable. Encore tout agi par son sens du spectacle d’alors, ce dédain qu’il imaginait formateur du prestige. Ce jour-là, chacun, débutant obsédé par son début, ne s’occupait que de sa propre gloire et chaque applaudissement se destinait, avant tout, à soi-même. Le Chien, s’épargna cette comédie mais tremblait d’excitation, il écrivît sur la conversation de groupe, sur messenger, à ses amis. Merville le félicita et lorsqu’il lui proposa de lui offrir la revue, Merville l’en remercia et ne l’ouvrît jamais. 


Lorsque la dernière lecture s’acheva, Lia présenta J. à Jean, après les formalités d’usage, c’était comment, j’étais pas trop ceci ou cela. Jean reprit à l’adresse de J. ça t’intéresse pas trop la poésie hein Lia, oui, je l’ai traîné de force ici et le poème parle un peu de lui J. oui, je suis un animal et il tenta d’hennir, Lia mais non enfin ! J. elle dit ça parce que je suis jockey. J., bien entendu, n’était pas jockey, au-delà de son mètre quatre-vingt-cinq tout à fait inapproprié pour l’exercice, il lui arrivait de monter à cheval dans la propriété de ses parents et, de là sa prétention et sa réputation, concouru une fois à une course de charité qui coûta probablement plus cher à organiser qu’elle ne permît de récolter de fonds. On trouve facilement, encore aujourd’hui, en ligne des photos de l’évènement. 

 

Il confia à Jean, après que Lia, s’engouffra dans les discussions avec le reste de ses collègues poètes, que son cheval s’appelait Maxime, qu’il pouvait ainsi monter et cravacher à l’envi, cette bête nommée d’après son ennemi le plus intime. C’est à dire, à cet âge et en ces temps, un meilleur ami prétendu et vrai rival en la seule chose d’importance pour eux, en amour. 

 

La librairie fermait à 22 heures et Jean proposa aux participants de prendre un dernier verre dans le bar d’à côté sans vous inviter, tout l’argent de la revue passe dans l’organisation de la soirée. Et tout le monde, trop ravi de fourbir son nom au sommaire d’une revue, se proposait de lui offrir un verre. Peu importe le prestige d’une revue ou d’une maison d’édition, de façon étrange, tous les jeunes auteurs en tirent un triomphe de Nobel. 

 

La soirée qui suivit les lectures n’aurait eu un intérêt plus que limité sans Marcella et J. Au fur et à mesure de son avancée et des verres bus, ne restèrent attablés que Marcella, J., Jean et Lia qui commençait à fatiguer et refusait par avance ce qu’elle savait que J. lui proposerait. Elle tînt bon. Tout de même. Ils parlèrent ensemble, aisément, l’alcool aidait, les conversations semaient le désordre, les voix des garçons grimpaient haut, les deux filles apprenaient à se connaître et se félicitaient mutuellement de leurs écrits. Quoi que Lia, assez ivre, avoua finalement à Marcella qu’elle n’avait rien compris à son poème, Marcella, fumant, une cigarette, plutôt que de lui expliquer ce qu’elle voulait infliger au langage, d’écartèlement, comme dans Finnegan’s Wake, lui dit que c’est parce que je suis étrangère, le français ce n’est pas facile pour moi Lia se satisfît de cette réponse pourtant incohérente et ajouta, pour la flatter, pourtant tu parles parfaitement français. Les deux garçons, projetaient déjà la suite de la soirée, quoi que Jean précisait, aussi, qu’il était éreinté. Entendant ça, Lia se tourna vers Jean pour le prévenir, il va te filer de la C. J., en rît, sortît, à cause de la lenteur — véritable — du serveur à les resservir, la bouteille de Jack. Le serveur, au plateau toujours vide, voulût s’en saisir mais J., manifestement habitué et agile quoi que ivre, s’en empara avant lui. Avant que le serveur n’eût pu dérouler toutes ses remontrances, J., confia à Jean la bouteille de Jack je te la confie, puis sortît un billet de cent euros qu’il donna au serveur. Comme ça c’est bon pour le droit de bouchon ? Le serveur en resta coi, mît l’argent dans la poche de son veston, se retourna avant de rejoindre son comptoir, un peu incrédule devant ce curieux évènement, ne s’occupa plus du tout de cette table étrange, indépendante, régie par d’autres conventions. Il avait cent balles en poche, tant mieux.

 

Jean, amoureux des apparences, comme depuis toujours, en siffla intérieurement d’admiration, tous continuèrent la conversation sans y faire référence. Marcella détestait voir Jean admirer le fait de ce fat, son admiration pour Jean décroissait, ce qu’elle trouvait chic chez lui, se tenant à la limite du vulgaire, basculait lentement — pour ceci et d’autres choses — vers le superficiel. La revue, encore, le retenait du bon côté, à bout de bras. Le courage d’éditer.

 

Marcella, lui demeurait reconnaissante d’avoir créé cette revue pour elle, fut-ce après lui avoir menti, prétendant qu’elle existait déjà. C’était ce geste d’un romantisme absolu, qui maintenait encore leur relation à flot, le souvenir perpétuel de ce qu’un jeune homme pas riche, par amour et désir, puisse mettre en marche tous les métiers que réclame l’édition et en assurer tous les coûts.

 

Elle le trouvait beau, ce soir-là, bien avant de boire, elle buvait bien moins que les autres en ce moment parce qu’elle s’occupait de sa santé mentale, redoutait les effets dépressogènes de l’alcool et détestait sa difficulté à jouir quand elle avait trop bu. Elle désirait Jean, tout le temps, ça aussi, ça le gardait du bon côté. Pour de mauvais motifs. Mais du bon côté. 

 

Joli garçon bien coiffé, portant ce soir un costume à la mode de Chicago quand triomphait partout — y compris chez J. qui admirait ça pareil — le blue-jean ou le costume slim. Elle l’aimait bien, elle l’aimait d’autant mieux qu’elle le mesurait aux autres y compris Le Chien impressionnant, bourru, féminin jusqu’au bout de sa maladresse et se plaisant à jouer l’homme, ce qui répugne. J., vulgaire tout à fait, 100% vulgaire, au point d’une vulgarité qui de ne chercher à se dissimuler, possédait un fond d’élégance royale. Mais, là, à xx ans, ça ne suffisait pas. Elle allait partir. 

 

Jean refusait de clarifier leur relation, gardant celle-ci dans un état d’amour, je t’aime, par sa haute naissance, rend scandaleuse toute définition. Se servant des imprécis devoirs de l’amour, Jean-sans-faute, se permettait ce qu’il voulait. 

 

Les transports amoureux et les amantes transportées. 

 

Marcella attendait un geste de Jean, pas l’un de ces nombreux gestes interchangeables avec d’autres, un geste pour elle, à elle. Elle ne souhaitait pas se marier et comprenait ici, alors, dans sa situation, le bien que ça devait faire d’échanger l’anneau de fiançailles. Regarder son doigt et savoir que ça voulait dire quelque chose en dehors des mots troubles et brouillés dont il faut démêler le sens et ce sens, s’il peut s’atteindre, à peine atteint est déjà caduc, un autre code établi, une nouvelle clé de déchiffrement. 

 

Pour Marcella c’était sa cinquième année en France, elle sortait avec Jean depuis un an et demi, possédant toutes les qualités de sa copine, sans se sentir sa femme. Il avait fait, pour elle, plus que n’importe qui d’autre, ce dont, plus tard, elle lui sera reconnaissante, à l’aune de quoi elle comparera les autres, mais il aurait fallu que ce soit plus, plus à eux, plus pour eux. Il veillait sur son sommeil, apprenait l’espagnol, relut, corrigea son sujet de thèse, s’intéressa à son sujet au point d’en développer une connaissance suffisante pour y contribuer positivement par des observations ou des commentaires. Il la rassurait, l’écoutait intensément, elle pouvait tout lui dire, il accueillait et retenait sa parole, ce qu’elle disait, défendait était toujours important et intelligent. Il lui donnait confiance en elle.

 

Sauf qu’il la trompait, tout le temps. Elle l’ignorait plutôt, parce qu’il trompait d’une bizarre façon, n’ayant jamais pris l’engagement de la fidélité, se faufilant dans les silences, en lui répondant de façon bizarre certaines nuits et mettant ça sur le compte de l’alcool et ne répondant jamais à il y en a une autre ? parce qu’il y avait toutes les autres. Ca l’humiliait, ça l’humiliait au profond d’elle, d’où elle venait c’était plus grave parce que la famille, le principe de famille importait davantage. Les hommes n’en trompaient pas moins, n’en étaient pas moins violents, n’en étaient pas moins machistes, mais ils prenaient, malgré tout, un engagement moral. 

 

Et ça, ça jouait sur ses envies de partir. On lui proposait un contrat doctoral chez elle, après avoir vécu cinq ans en France, chez elle lui manquait, on lui en proposait aussi un en France. Elle attendait un geste de Jean. Elle ne parvenait pas à le quitter. Alors, sans geste, elle partirait. Elle partît.

 

J. leur proposa de sortir, tous ensemble. Ils acceptèrent. J. héla un taxi, les mena au Silencio, ouvert depuis si peu de temps, où il avait déjà ses habitudes et la carte de membre. Jean savait le privilège attaché à cette carte, réservée à quelques happy fews sollicités directement par les directeurs, elle coûtait, en plus de ça 4700 euros.

 

Il le glissa à Marcella. Elle connaissait le Silencio mais ne s’intéressait pas au monde de la nuit. Jean rayonnait d’entrer là-dedans et le regard de Marcella se voilait en l’observant. Elle sentait qu’il s’éloignait, qu’elle l’éloignait mais elle voulait assister à cette soirée jusqu’au bout, voir comment, dans quelle laideur ça se terminerait. La nuit qui s’annonçait effaçait tout ce que la soirée avait été.

 

Au Silencio, tous les gens chics, riches et beaux de Paris et d’ailleurs, venant spécifiquement pour ici, se montraient, se séduisaient, échangeaient leurs contacts, un bout de leur nuit, quelques tapins y traînaient selon l’organisateur de la soirée. David Lynch en avait conçu l’esthétique, reprenant le cabaret de son film Mullholand drive, Marcella remarquait, surprise, la couleur dorée des murs, J., le remarqua et précisa de l’or ! elle de l’or ?? Lia, de la feuille d’or. Après l’entrée, la présentation par J. de sa carte et le ils sont avec moi au physio, il fallait descendre un escalier tapissé de couleur léopard, avant d’atteindre le bar, beau comme celui des grands hôtels, le comptoir brillant, les arrêtes (blabla, demander description).

 

semblable au bar d’un grand hôtel. Quelques tables étaient semées ci et là. Puis, après le bar, derrière des rideaux toujours ouverts, s’épuisaient les danseurs. 

 

Jean, qui n’avait pas encore été au Silencio, demanda à J., y a un cinéma à l’intérieur non ? — Oui, mais à cette heure-ci je crois pas qu’il soit ouvert. Il désigna l’endroit où on projetait habituellement les films. Jean, enregistra l’information. 

 

Marcella s’assît au bar et les regarda faire. J., paya tout, en avisa la compagnie puis serveur qui le connaissait mets ça sur ma note. Jean, parlait, dansait, se sentait chez lui, si loin de Marcella, pensait-elle, si loin, plus il dansait plus elle sentait la distance entre elle et l’Argentine se contracter, la proximité de Buenos Aires si semblable, à sa façon, à Paris, les fumeurs de cigarette aux terrasses, buvant lentement leurs bières remplies de mousse, parlant de politique, le Clarin sur la table, déplié aux pages sport, l’auréole du verre sur le papier journal. 

 

Elle regardait Jean parler avec J., il était tôt et la boîte de nuit ne vacillait pas encore tout à fait dans la nuit. 

 

Marcella ne pouvait entendre ce qu’ils se disaient, trop loin, pas assez intéressée. Lia vînt la voir je suis fatiguée et lui proposer de danser avant que tout le monde se ramène, Marcella répondit après, quand j’aurai fini mon verre Lia qu’est-ce que tu bois ? Un pisco sour, pour lui rappeler le Chili voisin, déjà, pensant au Chili elle dit voisin, mais déjà Lia était partie. Marcella regarde faire le barman, l’oeuf battu en neige sous ses yeux au lieu d’utiliser une préparation industrielle, la mousse blanche qui se forme à la surface du verre, les gouttes d’angostoura qui colorent cette mousse, deux taches rouge-orange, deux trous de canine.

 

En même temps, qu’elle obtient son verre, une jeune fille essaie de lui expliquer le sens du tatouage qu’elle porte dans le cou. Un triangle pour représenter l’éternel féminin. 

Marcella, qui sent son pays natal lui serrer le coeur répond oui, oui à cette fille en même temps qu’elle cherche Jean des yeux.

Une ombre s’efface et se confond dans une autre ombre, deux ombres imprécises, elle en reconnaît une, elle sent qu’à ses côtés, un jour, elle aussi partageait l’obscurité. 

 

Temps des facilités pour Jean, il lui suffisait de se laisser faire, Marcella en rît d’abord, tu es vraiment l’homme couvert de femmes, avant que ça ne l’amuse plus du tout, quand elle jugeait contradictoires ses déclarations sentimentales je t’aime, je n’aime que toi et la réalité, supposée ou tout à fait admise, du reste de ses émois, qui, eux aussi se passaient, certes en des intensités moindres, en mots tendres et j’espère te revoir vite. Marcella refusait d’être une parmi les autres mais, en réalité, elle ne supportait pas d’être avec d’autres. Sa seule supériorité ne pouvait venir que de son exclusivité. 

 

Jean, pouvait bien se défendre, jamais je n’engage, ce qui, en effet, n’était pas à proprement parler un mensonge. Il parlait aux filles comme il parlait aux garçons, délicieux, flatteur, avec toujours un mot juste, agréable, sans oublier jamais le prénom. Alors ça arrivait. 

 

Lia revînt voir marcella, je vais pas tarder…je suis crevée…ah oui et Jean vient de se tirer avec la DA du Silencio ils se sont engouffrés dans la salle de cinéma. 

 

Marcella se souvient, elle partît peu de temps après, refusant ses appels, sans qu’il n’insista longtemps. Aujourd’hui, elle ne lui en veut pas. Sa vie n’a plus rien à voir avec la fête, avec Paris, ni avec les hommes. Elle devrait lui écrire plus souvent, se dit-elle quinze ans plus tard, en corrigeant avec désespoir la copie d’un étudiant français en échange international à l’université de Caracas où elle enseigne maintenant. C’était la fin de l’été. Ici, à Caracas, c’est le xx. Elle devine, sur la copie anonymisée, l’origine de l’étudiant, dans cet espagnol plein de mots français, de références françaises à ce devoir portant sur

 

« Peut‑on définir la littérature argentine comme un régime sémiotique de la mémoire historique ? », 

Elle attendait les travaux de Veron et Sarlo, il citait Barthes et son. Il citait l’empire des Signes, le livre préféré de Jean. Pour noter, elle commença par tracer un zéro, puis elle le fît précéder d’un 2. C’était comme un dernier baiser, qu’elle seule saurait.

 

Pour Jean, une vie se concluait, le premier embranchement qu’il ne choisît pas, à quoi il cessa de penser bien trop tôt pour faire quelque chose, de lui, d’autres joies s’avançaient pour lui, dirigées vers le plaire et le plaisir. 

 

Il sympathisa au cours des années suivantes avec tout ce qui formera la pierre de touche de ses soirées, de ses amours de quatre mois et des parenthèses. Les soirées mondaines, sérieuses, dans les ambassades ou les remises de prix, bien aidé par J., qui vivait de moins en moins souvent à Paris mais l’introduisit partout. C’est par J., étonnamment, qu’il revît le chien pour la première fois, où Le Chien recevait un prix à xx, il n’était pas le sujet central de la fête, son texte était xxx et yyy. Mais ils se reconnurent, échangèrent un peu, tu écris toujours ? il demandait à Jean, je n’ai jamais vraiment écrit, maintenant j’enseigne. 

 

Avant que la conversation, ne pût prendre un plus grand essor, J., vînt, demanda à ce qu’on les présente, en disant je te connais toi. Ils s’étaient vus, en effet, des années auparavant. J., voulût parler business avec Le Chien, il faisait toujours ça, mais Le Chien peut réceptif et souhaitant abréger la conversation, voulût rejoindre xx. J., lui dît d’attendre, cracha dans son verre, le lui tendît, le verre de l’amitié. 

 

Il prît Jean par le bras pour le conduire avec lui, ailleurs. ce fils de pute baisait Lia. Ce qui n’était pas le cas, mais lui vînt comme une idée pour divaguer. J., était sobre, comme presque toujours. 

 

entraîné par la sueur et le parfum de J., un être aromatique dont Jean comprît vite que, tout à fait sobre, il s’amusait à jouer au divaguant, au fou. J., est toujours sobre et avoua, un jour, à Jean, parfois je suis fatigué d’être J., révélant cet endroit fragile, d’ennui, d’épuisement, de vanité. Vingt-ans après, J. appelle Jean, pour lui dire, qu’est ce que tu fais, je suis à Paris. Ca tombe bien. 

 

Avec Marine, Jean ne poursuivit pas de relation amoureuse, ils maintinrent la sensualité et se découvrirent des voisinages intérieurs, paradoxalement cette relation qu’il découplait de ses habituelles tactiques, qu’il dépourvissait — citant ce néologisme du Chien mêlant pourrir et dépourvu —  d’amour dès a priori, s’approchait le plus de l’amour — et, assurément, ni pour l’un ni pour l’autre n’en était. Marine s’indifférait certes des règles sociales et du ban, dans son monde, de plus en plus marqué pour les écarts d’âge dans les relations hommes femmes, mais elle ne souhaitait pas s’encombrer des remarques pénibles de ses amis alors qu’elle devait à la fois achever son mémoire et préparer son projet de thèse. Avant tout, ils se présentaient comme des ami·es, que Marine prononçait, appuyant nettement sur le point médian. Jean n’essayait pas de draguer les amies de Marine, mais les amies de Marine, si.

 

Marine fut un vent frais, un renouveau d’envie, Jean se remit à sentir de la même façon qu’à l’arrêt de certains médicaments ou à la fin de certaines relations, le monde nous réapparaît. Le monde réapparaissait, il le sentait. 

Jean se rendait compte, qu’en plus d’avoir abandonné tout lien social en dehors des bonjours, saluts de circonstances, des rapports instrumentaux qui le menaient du lever au couchage et du tailleur au barbier, il avait aussi délaissé la lecture. Il demanda à Marine, qu’est ce que tu lis et par là il voulait dire, en même temps, qu’est ce que l’époque lit. Marine le comprît, bien entendu, et comprît aussi bien qu’il parlait moins des auteurs à la mode, y compris publiés dans de prestigieuses maisons, que de ce qui remuait l’époque. Elle lui parla de Wittig, qui existait en écho dans sa mémoire parler, à cause de…j’arrive pas à me souvenir du titre, quelque chose de compliqué que lisait Marcella. - L’oppoponax - ce n’est pas un excellent souvenir…une ex. Pourquoi ? - Enfin je ne l’ai pas lu. Ce n’est pas ce que je préfère chez elle. Ah oui quoi ? Le corps lesbien sacré titre les guerillères, ça s’eppelle gueri-llè-res - Ah Virgile, Non, je sais « sacré titre » et son ouvrage théorique, la pensée Straight. Qu’est ce que je me sens vieux. Pourtant tu viens écouter Le Chien. C’est vrai il se disait aussi ce c’est vrai à lui-même, mais la poésie c’est différent - pourtant c’est réputé plus difficile - ça va vite, tout seul. Enfin des auteurices « à la mode » comme tu penses « à la mode » y en a plein en vrai. C’est déjà pas mal là. Tu veux que je te les prête. Non, je déteste emprunter les livres, je donne, j’achète. Oui, Solène m’a dit que tu lui avais offert un livre, la dernière fois, et me dis pas qui c’est Solène, bien sûr que non, je vois, elle est bretonne, elle récitait Pessoa au quartier libre de la Maison de la Poésie, elle faisait penser à un garçon qui fait son intéressant, de mon temps, dis pas de mon temps t’es pas si vieux à t’entendre t’as vécu chez les gallo-romains, tu te rends pas compte de la vitesse du changement et je dis pas ça juste parce que je suis vieux. C’est mieux pour vous ? Nous ? Oui, vous les femmes. Ahah, si tu veux le croire…oui c’est un peu mieux sauf que vu d’où ça partait et c’est loin mais très, très loin d’être acquis l’égalité. J’y connais rien…Oui, en effet, t’y connais rien. Je voulais pas t’énerver. J’ai l’habitude mais c’est quand même chiant. Enfin, j’ai une de mes copines qui monte un spectacle, qu’elle appelle Zone Grise, Jean ne dit rien, c’est en rapport avec la Zone Grise, du consentement qui si tu veux tout à fait mon avis est pas du tout grise, mais pas du tout, du tout grise. Peut-être que, et la voix de Jean meurt, de la même façon qu’il calculait et pondérait les amours, le désir, le risque et les gains, il calcule ici la dispute, l’intensité et, surtout, le fait qu’il s’en fout, si ça lui fait du bien de dire ça. Marine, lui demande ce qu’il fait ce week-end, il dit qu’il a une soirée, peut-être, elle lui dit, mimant l’aspiration par la narine, oui, c’est chez J., je crois pas que tu l’aimeras beaucoup. Faut que j’aille toucher. Il devait voir Islam, son dealer, du XXème arrondissement de Paris, à la Banane. 

(note de bas de page) 3. L'AOC Fitou : Chronique d'une disparition annoncée ?

Doyenne des appellations du Languedoc, l'AOC Fitou affronte aujourd'hui un défi existentiel : le dérèglement climatique transforme ses terres de schistes en fournaise. Sur le littoral audois, la sécheresse historique des années 2024-2026 a fait chuter les rendements sous le seuil de rentabilité, avec des récoltes divisées par deux. Le stress hydrique extrême bloque la maturation du Carignan, brûlant les raisins avant qu'ils n'atteignent l'équilibre parfait entre sucre et fraîcheur. Sans accès massif à l'irrigation et face à la montée de la salinité des sols, le modèle économique des domaines familiaux vacille. Si la vigne ne disparaîtra pas totalement en dix ans, le visage du Fitou tel qu'on le connaît — puissant mais équilibré — risque de s'effacer au profit de cépages étrangers plus résilients ou d'un abandon pur et simple des parcelles de plaine les plus exposées.

 

9 mai 2026

Ecriture automatique

La couleur Vichy, les taches de sang répandus, une nuit inconnue, quel drame, quelle joie, balance en lente scansion, le fanal de l’inquisiteur, venu de plus au Nord, encore, que maintenant. Sa peau brûlée, la poussière collante d’anciennes victimes, les pécheurs convaincus de se tourner vers la cendre, leur matière première, plus viscérale que la glaise des ancêtres ; côtes et falaises.

 

Au bassin des ridules, dans le plein retourné du visage, ces taches de rousseur, tous crimes commis, tous bûchers allumés, le visage grêlé, les très longues nuits d’amour, les sexes profanés, l’âcre odeur de la chair brûlée pour le bien.

 

A son passage, l’espace se ride, comme s’il portait en lui, dans son geste, dans sa robe, les centaines de milliers de degré du feu infernal. Autour de lui ce halo saint du meurtre, une croix réduite en poussière toujours redevenant poussière, s’il porte autour du cou le signe de sa foi, le juif crucifié, elle tient dans une fiole de verre, transparente, recueillant, grain à grain, le sable fossile. 

 

Que deviendra-t-il après, par-delà sa propre brûlure, quant à son tour la chaleur le pétrifiera, qu’il atteindra, enfin, l’ascension ? L’existence fixe et figée des statues tranchées à même la lave ? 

 

Il ne pense pas, l’inquisiteur, à l’après, tout à sa tâche d’artisan à l’établi attablé, il découpe dans l’air, les autres, six ou sept milliards d’autres, l’harassant effort, les poumons et le coeur tous deux pareillement noirs. Une colonie fumante, de pas davantage, y demeure. Pour toujours. Pour toujours, il soulèvera, fécond de meurtre, le passant de sa bure, mais il cache dans son soulier droit, une minuscule souris, petite, blanche, aux yeux rouges, il la cache, sa créature. 

18 mai 2026

Santiago de nulle part

Santiago patiente au feu, il ne traverse que lorsque le feu est rouge et que le pictogramme l’est aussi. Il aime l’impression de risque que ça provoque, l’accident à deux doigts de surgir et la superposition des couleurs, le rouge sur le rouge, la vie qu’il aime fonctionne ainsi : dangereuse et coïncidente. Tout au bord de l’erreur funeste, au point de contact des fantômes — rouges eux aussi — et des aïeux. Il pourchasse le risque partout où il le peut mais sa témérité n’est pas suicide, il ne se jette pas en travers des voies rapides, sans balise, dans le noir. Il aime le point de friction du danger, en amour, au travail, en art ; il refuse le lieu de la mort ou l’enfer tout fait. Vivre dangereusement mais, surtout-d’abord, vivre.

 

Santiago évite les passages piétons sans feux et évite les feux que l’on peut influencer d’une pression sur un bouton passage demandé. Il peut parcourir de longues distances dans la ville, accomplir de véritables détours pour se maintenir dans sa règle, dans son danger, la stimulation de son sens primitif dont il sait que par là il entretient une vitalité supérieure.

 

Pour lui, une vie sans les dangers les plus modestes vaut pour les minables, les attentifs aux vils plaisirs, aux sentimentaux ratés. Il entraîne ses sens, garde en éveil son aptitude à aimer, à sentir son sang passer dans chacune de ses veines comme il conserve dans sa chair la marque de toutes ses anciennes passions, de tous ses désirs à venir. Il condense et réserve des millions de vies, rien ne se perd, pour lui, tout prolifère.

 

Santiago se raconte des mythes d’enfant, il traverse sans regarder ni à droite ni à gauche, dans la poche intérieure de sa veste, une fiole remplie à raz-bord d’alcool, si on le surprend avec, il tremble — tremblement réel parce que joué — parce que c’est de la nitroglycérine. Le liquide tressaute dans sa poche, lui halète, quel vacarme contient-il, dans le liquide instable, comme le sang dans ses veines, l’affluent du cerveau, du coeur, cette irrigation menaçante, viciée. 

 

Il court, Santiago, aujourd’hui que tout change, sur la route nationale, le danger des peupliers et des somnolences. La vie revêche feuille à feuille dont il se départit, couche à couche, que se passe-t-il pour l’entraîner vite, plus vite, instable. Le médecin qui agite contre la plaque lumineuse les tirages noirs et translucides de son cerveau, lui son refus, il court, s’éloigne du centre de radiologie, saute les obstacles, peut-il semer la mort, l’annonce de la mort, dépasser la vitesse du son de l’annonce du médecin, dépasser la vitesse de la lumière qui découpe sur les deux tirages translucides, les masses mortelles, que l’interne désigne avec son stylet, comme s’il fallait garder à distance, par risque de contagion, l’image de la mort loin de son doigt de médecin. Il court déjà, Santiago. 

 

Il se souvient de sa vie toujours jouée, le coeur qu’il se représente en cube à six faces, roulant, pariant, avant toute décision, il en jette l’image mentale sur une surface parfaitement lisse, six faces qui aujourd’hui toutes disent la mort, six fois la mort, roule le coeur à toute vitesse, amasse sur le tapis tous les hasards d’avant et ces hasards déjà graines et ferments de la mort. Plus vite Santiago, deviens le vent, Santiago, hurle, cache toi, déguise ton cri, animal nocturne, rapace aux serres argileuses, confonds la mort qui déblaie la route jusqu’à toi, l’irrésistible traction de son coeur, un trou noir, si tu hurles en bête sauvage toi l’homme plus homme que le dernier des hommes, si tu ralentis ton pas maintenant, recroquevillé, sous tes lentes écailles…est-ce que ? 

 

Santiago relève la tête, arrache ses cheveux, s’il faut les perdre alors que ses mains y pourvoient, les mèches et les touffes, qu’il répand sur la route qu’il traverse toujours, la rue Lebon, il traverse au feu vert cette fois à l’intérieur de la mort. Il dépose ses cheveux pour conjurer la mort, la tromper, voilà son cadavre, alors pourquoi la mort vraie viendrait le chercher, à sa place, par anticipation il en accomplît le terrible rituel, il lui facilite la tâche, à la mort, en lui offrant plus que son reste.

 

Santiago retourne à l’hôpital pour commencer le traitement mais avant de le commencer, le professeur se présente à lui, gêné et ravi, les précédents résultats venaient d’un dysfonctionnement de la machine, d’une erreur de manipulation ou, gêne accrue encore, d’une confusion avec un autre patient. Santiago sait bien la confusion, le mort-malade se disperse sur le passage piéton de la rue Lebon, mort, dans son tombeau de vent, d’air, de peupliers, dispersée sa mort. Jusqu’à la prochaine fois que coïncideront deux lumières, deux couleurs contre le stylet du médecin, les phares d’une voiture..

6 juin 2026

P

Épuisement quand se lève une fortune de soif, un souffle joyeux monte, d’une très belle cime, elle chatoie, porte les couleurs de ce moment très précis, celui exactement, où ta bouche formait l’ovale juste avant que tu ne noircisses tes cils - le gauche, puis le droit, toujours dans cet ordre, si tu y déroges, par inadvertance prétendrais-tu, je sais avec la plus absolue des certitudes qu’un évènement fâcheux ou heureux te survînt, que tu me dissimules par gêne ou un de ces autres étranges sentiments qui t’habitent, nous distinguent – dans cet écart, là, tout l’amour, celui de la surprise, de la différence, de deux chemins entrelacés, parcourus ensemble, avec pause dans les broussailles, brouillard levé tôt, bien avant le soleil, mais tu te trouves bien, étendue, à la place attendue, quand le bras tendu, à travers la brume forcément je te touche. Le miracle de te retrouver survenu après la peur panique, la même, si semblable à ces réveils de cauchemar où un instant nous ignorons le lieu qui nous cerne, la compagnie ou plus tragiquement l’absence de compagnie, le monde alors ressemble à une grande étendue d’eau gelée, profonde et glacée jusqu’à sa vase, sa terre, toute sa vie immobile, rien ne bouge, de petites bulles emprisonnées de toute la faune lacustre étouffée, ce monde, celui éperdu, dont j’attends alors le dégel, que je trouve ce dégel, dans la boue de mes cheveux, la sueur sur le front, les épaules, dans les creux partout du corps, sillons des muscles et du gras, chose nouvelle mon corps à ce point couvert de gras, nouveaux espaces de surgélation.
Les départs remplissent cet office, fabriquer l’autre avec les bribes qu’il laisse, cette traîne, les parfums, le linge qui sèche, la lessive inhabituelle, comme si ton ombre se parait d’une autre peinture, changeait cette fois de maquillage pour vernir les ongles, teindre les cils. L’absence sert à ceci, accroitre en soi l’autre. L’accroître à sa propre guise, selon son caprice, sa peur, son amour, lui laisser de la place, tout débarrasser une bonne fois pour toute tout en semant en soi de nouveaux désordres, pour voir se promener le souvenir, dans son habit inhabituel, s’heurter aux murs, os, mémoire ou tragiquement parfois, les duretés, les traumatismes.

Que l’autre, en sa forme absente, errant comme une aveugle, doive se voir guidée par la main utile, enfin utile, utile comme aux temps des premières caresses, des sinus massés délicieusement, un pouce puis l’autre ou les deux ensemble, formant, au contact des deux mains, un pouls. Anticiper cette absence, se préparer au désert de quelques jours, la traversée aride, les mirages, boire à même le sable – c’est une eau de rêve, un présent offert par la chaleur, l’espace distordu, eau-sable, espace poétique, amoureux, excessivement privé, la seule propriété, en dernier terme dont personne ne peut donner congé. 

Organiser, dès maintenant, par avance, les pensées à venir, les gestes, le quotidien, installer le climatiseur ou pas, ranger le frigo dans quel ordre, surtout la parole, le grand silence qui se fera, cette nuit brutale et polaire, dont personne jamais ne dit toute l’épaisseur, une épaisseur de ouate et de pierre, une matière qui tranche la gorge.

La redécouverte de ce territoire si inquiétant pour moi, la périphérie de moi-même, habiter l’espace – donc l’obstacle – de ma voix seule, de mes pas uniques, compter tous les sons absents, tu en dois en produire une dizaine de milliers par jour sans compter ceux discrets lorsque je dors ou que je m’absente. Ces sons, ailleurs, singuliers, pour le bord de mer – la mer, encore, l’espace qui te ressemble, qui ne s’arrête pas, bouge, coloré, si plein de vie, de sel. 



 

 Mais il faut revenir.

 

19 juin 2026

Fantômes.

Comment vont-ils les camarades, ceux le poignard brisé à force de lutter en pourquoi face à d’inaltérables murs, enfonçant la lame, la très vaine lame, sa rouille et sa croûte, ce qu’on appelle passé. 

 

Le jeune amoureux avec sa badine lui traverse toutes les routes, à la rencontre de la prochaine belle, lui veuf éternel, qui, comme le phénix engendrant sa propre combustion, crée tout autour de lui son deuil permanent, un baiser, un adieu, une éplorée et pourtant c’est lui l’inconsolé, lui pourchassant encore l’amour par quoi, l’amour, toujours il se sent le dupé, c’est lui pourtant qui laisse aux larmes toute la foule de celles qu’il presse contre lui, comme il presse et relâche l’étreinte, effrayé, comme si — et c’est le cas — il tenait entre ses mains fines, aux veines apparentes — à pleurer j’ai usé l’épaisseur de ma peau — un cadavre. Il hurle, adieu, adieu et l’autre, la femme, l’aimante puisque pas l’aimée, la regrettée puisque à ses yeux à lui une dépouille, l’autre croit à un jeu, une de ses facéties pour lesquelles elle doit l’avouer il l’agaçait d’abord, lui plut ensuite, la rendit folle d’amour et de désir, par laquelle elle périt. 

 

Triste pour un bouffon, quel plus grave affront et ce bouffon semant sa destruction de grelots, rires, cirques partout, une de plus, une de plus trapèze, cerceau, qui a bondi à travers le feu sous son commandement, un jeu croyait-elle, lui, assistait à son agonie à elle, la pleurait d’avance, la voyait dépérir, le matin, ses yeux clos lui le hoquet de douleur, une autre façon de dire je t’aime.


S’il reçoit d’elle, de la cohorte des elles, les lettres d’insultes ou le ronronnement douloureux des rumeurs, il tremble et prie, le voilà visité par des fantômes, il se demande quoi faire alors, s’il doit recourir aux anciens talismans - ce vice est de famille et pères et mères transmettent savoirs et exorcismes - ou convoquer le secours plus ancestral des fois consacrées, le viatique catholique ou la danse enivrée des derviches. 

 

Le voilà injurié par l’une d’elles dans la rue, elle se rue vers lui, postillonne, il ne sent pas le crachat il le prend pour l’eau glacée du fleuve amnésique, il déplore à nouveau et, tout en larmes, ses propres larmes, il lui tend son visage dans l’espoir de la sauver. 

 

sa joue rougit. 

 

13 avril 2020

Cantique de la Lumière

Atelier d'écriture Laura Vasquez : épuisement d'une idée, d'une chose. Ici,l'oeil. 

 

13 novembre 2019

Ton absence

C’est toi je ne sais si tu t’y reconnais. C’est malevitch qui t’as peint je crois.
Tu n’étais pas venue danser non plus avec lui.

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C'est un carré blanc ?
Bah non
C’est toi
Bah non, enfin
C'est un carré blanc
Mais si
Le nez
Regarde enfin le nez
C’est le nez exactement ton nez de quand tu n’es pas là.

 

14 avril 2017

Mosaïque

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6 janvier 2020

Virago.

 

24 octobre 2009

Je n'ai fait que fuir

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    Toujours être ailleurs. S'en aller.
     

    Ca m'agace la foule. Encore.

    J'ai ouvert mon moleskine. C'est amusant qu'aucune ne le devina sous mes épaisses poches, dans mes valises, sac, ce petit carnet de 10 cm de haut, plein de mythes, de minuscules lettres, des déliées à peine formées. Je l'ai ouvert, et j'ai trouvé des dates, des amusements.

    2 juillet 2007 :

    6h37
    J'attends à la gare de Lens mon TGV. Le brouillard de Loison fit une cape autour de mes épaules. Le temps est complice de mes fuites, il me nimbe de sa grisaille. J'ai volé la mastercard de Jean, celle d'Emilie. Je n'ai pas trouvé celle de Sophie. Le chien a aboyé. J'ai tourné la clef, lentement, dans la serrure pour ne réveiller personne, j'ai descendu les escaliers à genoux pour ne pas les faire ployer. Que le bois soit muet et les murs sourds. Je suis parti, avec de l'organisation dans les poches. J'arrive à Paris. Je suis bac+1.

    17 juillet 2007 :

    J'ai craché tout mon mépris, tout ce que j'avais dans le ventre, d'ordures à la gueule d'Elodie, tout l'uranium digéré, toute la saleté qui me fait dedans des caprices ravageurs. Je lui ai mis dessus comme mon foutre sali, comme la noirceur de tous mes sens. Elle a chialé. Je m'en tape. Pauvre conne.

    Décembre 2007 :

    Wendy est venue chez moi, en silence, dans des pas de laine. Papa était devant la télé, Papa qu'elle crut mort, que je déguisais, avec des parfums de poussière, d'absent, que je glissais du vide sur ses yeux. Papa était par terre, et je lui ai dit à Wendy, pas un bruit, des esquisses de mouvemnt, du mutisme, vas-y allonge toi. "Marion..." "Tu m'as tué chéri". Pardon, c'est l'habitude de simuler, dissimuler, le texte, l'oreillette, l'absence multiple. Chut, tais-toi, tu n'existes pas.

    Samedi - printemps/été 2008 :

    Je suis parti doucement de la chambre, sans faire craquer le lit. Wendy était nue, sur son flanc, endormie. Les images de la télévision brésillaient, coloraient. Il y avait du bleu pâle au plafond. Elle n'a rien vu, rien entendu des mouvements saccadés de ma fuite. Quelques secondes avant, quand las, déjà, quand las trop de fois, je me réfugiais dans mes silences, elle avait mis ses doigts autour de ma bite, que le sang circule, que le sang me jaillisse dessus. Qu'elle sache un peu comment ça fait, de vivre, d'avoir le sang tout contenu, des règles qui vous saignent dans le désir. Ca a marché à demi. Elle a des vertus que j'appelle des vices, la mignonne.
    00h30. Je prends les clefs de la chambre que je dépose dans la salle de bain humide, je les dépose là pour que sous l'auréole de pluie, de gel, il y sue des larmes. Qu'au réveil elle les trouve toutes trempées, dessous de l'eau qui coule, circule, de l'eau qui gémit un peu. Elle se réveillera et je ne serai plus là. J'ai ouvert sa sacoche, très précisément, j'ai pris 25€. Devant son appareil photo et son ipod j'ai hésité (comme elle hésitât un jour) puis j'ai eu peur, peur de son père, peur de son noir. Je me suis imaginé son père que j'imagine avec une voix de tambour. Certains poètes sont des lyres, des accordéons, des violons, lui je l'imagine acteur époumoné, tambour. J'ai pris un peu de son argent, oublié Maggie Cassidy, laissé sa richesse technologique. Qu'elle vive de son bruit, sa prétention, ça ne me regarde plus on ne se reverra pas.

    Août 2008 :

    Elodie, ma belle Elodie est toujours là, malgré les cris, malgré mes rages. Elle m'attend, elle est venue à Paris "un peu pour toi". C'est fou. Je la croise avec Marion, je la file, je l'organise, je la fragmente en petites cellules qui s'intègrent à l'emploi du temps. Jardin Du Luxembourg-Ophtalmo--Palais de Tokyo-Marion-Père Lachaise-Maison d'Elsa. C'est fou, ces gens qui restent, qui demeurent, comme si j'avais en moi une lumière invisible et nécessaire.

    Mars 2009

    Avec Marion, c'est fini, je me le dis depuis un moment, il faut juste faire rompre ce qui trop plie, ce qui met du terne, du gris dans mes yeux. Elle m'ennuie, je dois organiser la fin, la structurer, mettre de l'architecture, du planifié soviétique, de la charpente aride pour tout soutenir les au-revoir. Son père n'est pas là. Nous avons les clefs, nous y dormirons. J'ai tout pensé. Avec un bruit de rasoir, quand elle se touche sous la douche, j'ai volé son GPS. Sans scrupules, aucun, jamais. Je l'ai pris, rangé dans mon sac à dos vert-fond cuir. Je le vendrai (note du présent : 219€). J'ai déjà récupéré mon Rimbaud, je sais que c'est fini, mais moi je ne quitte pas, pas vraiment, j'attends que les choses meurent, qu'elle serpe le pied de vigne, vendangés les vins de l'abandon.

    Avril 2009 :

    Avec Wendy on s'est revus, plusieurs fois, avant. Malgré ce départ la nuit que j'ai dguisé de mes névroses, que j'ai travesti en alcool. Fiole à purin. J'ai violé l'hôtellier. Je suis parti sans payer, sans rien retirer d'argent, certes. La dernière fois -avec Wendy encore- je l'avais escroquée la pauvrette de 65€ d'une nuit que je ne payai jamais. Marion m'a quitté avant, quand elle découvrit trop nettement les passions qui m'unissaient avec Christine. Dont elle ne devinait pas le quart. Tant mieux, elle est mieux seule, surtout mieux après moi. Je l'ai transformée, en mieux, elle doit en être ravie. Wendy, je l'ai volée, ses jeux (revendus) ses livres.

    Eté 2009 :
    J'ai un peu troqué sa bouche contre du fric. C'est sale le pognon, des dommages et intérêts à ses douleurs morales. Voilà. J'ai clos deux ans, la mâchoire cousue. Je ne l'ai pas rappelée, ça frétillait sur mon être, mes os ployés de fruits las, de branches coulant, liquides et juteux. Je n'ai pas rappelé.
    Pourquoi m'aime-t-on ?

    Je n'ai fait que fuir, m'en aller par les routes qui ne croisent rien. Je crois que je n'existe qu'à peine, sur les ventres, les seins, les yeux et quand aujourd'hui je n'ai de désir que cimetière, je fais quoi ? Je vis où ? Quel désert ?

    Narcisse défiguré.

1 avril 2023

Limites

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26 juillet 2010

Désordre

Ce n'est qu'un désordre du coeur.

28 avril 2017

De retour

!!!!  !!!!!
!!!




                                                                  p  
                                                     
                                                                      e                
                                                                           t                 
                                                                               i                
                                                                         t                

 

                                                                                                                  
                                                               p                
                                                                    o
                                                                         u
                                                                     c
                                                                              e
                                                                     
                                                                       t




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boudi's blog
  • une fleur qui a poussé d'entre les lézardes du béton, un sourire qui ressemble à une brèche. Des pétales disloqués sur les pavés à 6 sous. J'entends la criée, et le baluchon qu'on brûle. Myself dans un monde de yourself.
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