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12 janvier 2026

Brouillon 2 - Samir - premier jet -

Sans plus savoir parler, il entre, dans le sabir mélangé d’accents fléchis, de fatigue et de solitude. Sans cesser de parler, Samir bute sur les mots, déroule ses sentiments, clairs, eux, les sentiments, dans la confusion des mots. Son langage se trouve pris dans une marée, à l’endroit où les deux Océans, Pacifique et Atlantique, se touchent sans se mélanger. Il parle approximativement sans rien retenir pour autant, puisqu’il pense il parle. 

 

Samir vit en France depuis longtemps, jamais à la rue, jamais stable, lui aussi tourbillonne. Il ne mélange jamais à ses paroles ni à ses messages des mots arabes, il ne parle que français, français confus, sans béquille, à trois jambes, cavalant à sa seule manière, en centaure blessé, soigné par les plantes et lé béton frôlés. Sa vitesse le blesse et le soigne, il ne peut distinguer la plaie de sa cautère.  


Samir aime Estelle d’un amour que lui seul peut exprimer, dans cette langue, sa voix aiguë, il peut traverser Paris et un peu plus encore de distance, pour satisfaire à ses besoins, il n’attend pas d’elle un baiser ou le mariage, il veut sa compagnie, ses messages, il souhaite sa présence, uniquement sa présence. Bien sûr il peut rêver de plus, tout le monde, lui y compris rêve, il rêve alors d’une toute autre vie, s’il rêve d’une autre relation c’est d’abord en rêvant une autre vie, une autre histoire.


Samir décrit parfois sa tristesse, les sentiments contrariés qui l’engloutissent, le désarroi, ce que plus communément nous nommerions dépression, mot qu’il évite, bien entendu, parce que sérieux, grave définitif, parce qu’attestant de sa faiblesse, s’il devait l’ajouter à toute son instabilité alors quelle sortie lui resterait-il ? Quel regard sur lui-même ? Il en donne le contenu « moi, parfois je pas bien dans ma vie » il extrait souvent le verbe de son parler. En priorité les verbes l’incarnant, qui l’endosserait et le réduirait tout entier, ll n’est pas, nous ne sommes que pour les autres. Ce non-être lui permet de se redéfinir, une droite, commençait quelque part dans l'espace, sans s'achever nulle part.

 

S’il ne se limite pas aux modalités, devoir, avoir, être, sa vie le mène à toutes les embardées. Lorsque je le croise, il échange toujours avec des gens, toute sa vie trafique, il connaît toujours quelqu’un et toujours les gens, immédiatement, le prennent en sympathie

Il convoite le repos, parfois, comme tout poète comme tout saint errant. Un intérieur chaud et bourgeois, le coin du feu athée, un bon lit, une croix renversée.

Samir vit dans ces noeuds, se déplace dans routes, bois, chemins involontaires. Il fait.


Il y mène une vie étrangère à ma vie, une marge impossible à consolider, sans équilibre. Comment se vit on ainsi traqué et affamé, proie et prédateur, roux renard gracile redoutant le loup, désirant le paon ? 


Samir rend visite à Estelle pour lui apporter les médicaments délivrés, désormais, uniquement sur ordonnance sécurisée, obtenu sans qu’il n’en révèle le secret.

Il entretient le mystère, celui des contacts, qui donne une contenance à chacun, une légalité et une égalité. Il obtient et procure ce que celle, toute légitime, donc glorieuse et supérieure, désire. Il l’obtient par l’exercice d’un pouvoir, celui des contacts, il s’en faut de peu qu’il n’épaississe le mystère et révèle, se taisant, les forces obscures avec lesquelles il est aux prises. 

 

Les médicaments arrivent, avec lui, montant quatre à quatre les marches jusqu’au 4e étage, il tend le sachet de pharmacie, avec la boîte de médicaments, le langage mélangé, il en reste quelque chose dans chaque comprimé, chacun d’eux, avec la gorgée de Perrier qu’Estelle fait rouler dans sa gorge. Il l’enlace immédiatement, reprend son expression, un précipité confus, dense, j’amène à manger. Il ne cherche pas par là à prolonger le moment pour en jouir, il apprécie le plaisir qu’il procure, son utilité, là, là à sa place. 

 

 

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22 mai 2024

Roman en Direct Chapitre 9 - Jour 17

Chapitre 9 - Jour 17 :

roman entier : ROMAN ENTIER

youtube : YOUTUBE LVIE

Les corrections sur le google docs participatif : Corrections participatives

 

Sarah D., se demande si ce qui ne fatigue pas dans cette ville, cette pensée surgit, alors qu’elle traverse, Sarah D., Time Square en Taxi, ce n’est pas la quantité inutile de brouhaha. Sur les photographies le bruit cette dimension parasite de l’image qui, ne distrait pas l’oeil, qui empêche de voir. Ici, la ville, parodiant le moderne, une forme de vain, multiplie son scintillement publicitaire, un agglomérat. Le chauffeur de Taxi, qui la traite en étrangère, à cause de son accent, sûrement, elle qui pourtant, Sarah D., au-delà de parfaitement s’exprimer en anglais, ne lui adresse la parole que pour désigner sa destination, ralentit en cette portion de Manhattan, pour la laisser, voir, Sarah D., la majesté de Time Square, il sourit, le chauffeur de taxi de sa délicate attention, il, le chauffeur de taxi, ne pense pas à l’éventuel pourboire, il pense, le chauffeur de taxi à sa ville, à la beauté qu’il y retrouve dans chaque hoquet surpris de ses passagers. Il ajoute, ici, le chauffeur de taxi, avec les mots simples, plus simples que ceux de son statut social, des mots abaissants, que, si elle, Sarah D., voulait, elle pourrait aussi, moyennant finances, projeter sur les dalles LCD les images animées qu’elle veut, il ajoute, le chauffeur de taxi, ça lui échappe, cette façon des humains de se donner de l’importance (Mehdi C., même lui fit le coup et, quelques secondes après l’inutile prétention, se ravisa, à peine rougi de gêne), qu’il connaît quelqu’un, cet autre-être, universellement répandu, de toutes les nationalités, de tous les pouvoirs et qui ne se trouve jamais que derrière les intermédiaires les plus divers.
Si, Sarah D., se remémorant les mots de Mehdi C., c’est ceci la ville qui s’opposerait à la province parisienne, la pierre dure-molle, de l’hausmannien, alors à quoi bon, ce défilé chaotique et confus fatigue, bien entendu, et à quelle fin ? Si la valeur d’une ville se mesure au stress qu’elle induit, à la fatigue qu’elle engendre…alors Damas ou Rafah devancent Ibiza, New-York et Shangaï unis en conglomérat. Ce qu’elle se dit, Sarah D., ici surtout, c’est le besoin, fréquent, de posséder soit des opinions et de nourrir ces opinions par des comparaisons, c’est à dire des dégradations. Comparer réclame de la mauvaise foi et peu de jugement à l’inverse de ces exercices scolaires qui, par la comparaison, jumelant deux textes ou deux objets distincts, les faisait s’enrichir l’un l’autre d’approfondir, par les creux, les liens qui les unissait ou les distinguait. Elle ne sait, Sarah D., si Paris est une ville de province, mais tandis que le taxi quitte enfin Time Square — par quoi, elle regarde son smartphone Sarah D., le chauffeur de taxi effectua un détour — elle prononce, à haute-voix, pour elle seule, ni murmure, ni cri, a quoi bon
Il, le chauffeur de taxi, répond quelque chose en Hindi, ce qu’elle, Sarah D., suppose de l’hindi, il, le chauffeur de taxi, répond quelque chose en Hindi, en touchant du doigt une petite figurine d’un dieu étranger qui pend du rétroviseur, elle ne remarqua pas avant la parole (ou la prière) ce dieu miniature dont le mouvement de balancier, commencé, nécessairement avant, sous le roulis des accélérations et des freinages, s’accélère sous la pression du chauffeur de taxi. Elle regarde, Sarah D., les détails de la voiture, elle devient, Sarah D., plus obsédée par cette voiture, par ce chauffeur de taxi que la ville déambulant, livide, dans l’après-midi, à cause du visage fermé, en commun, de tous ceux, errant d’une journée de travail à une autre journée de travail, elle remarque, Sarah D., que le chauffeur de taxi, passe les vitesses sans brusquerie, avec doigté et délicatesse même, il ne serre pas le boîtier de vitesse, il l’accompagne, ce qui, Sarah D., qui, elle, Sarah D., ne conduit pas depuis des années, étonne. La voiture ne souffre d’aucun défaut d’entretien, de l’extérieur, avant de s’y introduire, elle ne releva pas d’imperfection, elle, Sarah D., le héla, il stationna, les feux arrières clignotant, le temps qu’elle lui désigne sa destination. Il, le chauffeur de taxi, n’indiquait pas, contrairement à certains de ses collègues (ce ne doit pas être une obligation se dit Sarah D.) les tarifs des courses. Elle se souvient, Sarah D., maintenant, qu’il, le chauffeur de taxi, lui demanda si elle privilégiait un itinéraire particulier, ce à quoi elle ne répondit pas qui, le chauffeur de taxi, question rhétorique ou pas, prît pour une autorisation à ajouter à sa fonction celle de guide touristique. L’habitacle sent un peu la sueur, la rose et l’attar, il sent, l’habitacle, la vie un peu de ce chauffeur de taxi, elle, Sarah D., l’observe attentivement par le rétroviseur intérieur ce qu’il finit par remarquer le chauffeur de taxi, en s’attardant, avant un freinage un peu brusque, sur la surface réfléchissante. Elle, Sarah D., ne le trouve pas beau et ne le trouve pas laid, il se rase, le chauffeur de taxi, la barbe tous les jours, elle, Sarah D., ici, s’approche du chauffeur de taxi, Sarah D. assise, sur le siège arrière, dans la diagonale du chauffeur, se penche, au feu rouge, au moment où le chauffeur remarque qu’elle l’observe, et scrute sa peau, à lui, la peau de son visage, la ceinture de sécurité la gêne, elle presse le bouton rouge qui la retient, la ceinture de sécurité, elle, la ceinture de sécurité se détache, la ceinture de sécurité, un bruit de métal suivi d’un froissement, la ceinture de sécurité qui n’est plus qu’un claquement dans l’air. Le cou du chauffeur de taxi, elle se tient si proche de lui, le feu passe au vert et le chauffeur de taxi n’accélère pas, il tient dans sa main le pommeau du boîtier de vitesse, elle, Sarah D., remarque les petites coupures qui parcourent le cou mat de cet homme dont elle ne saura jamais le prénom, l’origine et qui, là, existe pour elle, si intensément, si intimement, lui, dans ses gestes devenus exclusifs, jamais on ne lui fit ça, il recommence à zéro ou presque son apprentissage public, il se décoordonne, Sarah D., imagine, ce matin, le passage du rasoir manuel près de la pomme d’Adam et si les hommes, ou si lui, cet homme en particulier, redoute le passage de la triple lame à cet endroit qui paraît si fragile et si intrus. Dans le même temps qu’elle, Sarah D., se représente le mouvement de la main, le même qu’elle translate depuis le boîtier de vitesse au manche du rasoir, se rassied plus convenablement, elle, Sarah D., s’enfonce dans son siège, ouvre la fenêtre, elle tire de son sac à main son paquet de cigarette et son porte-monnaie, elle fait signe au chauffeur de taxi de s’arrêter là, qui s’apprêtait à redémarrer, une danse, un pas de deux, qu’elle, Sarah D., interrompt brutalement. Il, le chauffeur de taxi, mécanique, devenu servile devant la surprise plus que devant l’autorité, arrête le compteur, désigne, lui non plus ne parle plus, le compteur et les nombres qu’il affiche, à Sarah D., qui, Sarah D., sort un billet de 100$ pour une course qui n’en valait, elle ne regarde pas le compteur, de toutes façons. Elle ouvre la portière sans réussite, le chauffeur de taxi appuie, de son côté du tableau de bord sur un bouton, Sarah D. ouvre cette fois avec succès la porte de la voiture, elle a vu ce qu’elle voulait voir, qui n’était ni Time Square, ni Manhattan, elle a vu ce qu’elle ne pourra décrire, quelque chose, encore une fois, en elle, de ce qu’elle parvient, involontairement, à capturer, cet ambre intérieure qui fige le monde en autant de souvenirs neuronaux. Cette question de ville de province ou de métropole ne l’intéresse définitivement pas. Elle, Sarah D., cherche dans ce quartier qu’elle ne reconnaît pas, à quoi, comme inondée de lumière après une nuit sans étoiles, elle doit s’accoutumer avant d’agir, un café. Ici, comme toutes les métropoles, New-York ne compte, province ou non, des cafés les mêmes partout, le style épuré, le nom, un seul mot, noir, en français dans le texte ou creme, certains audacieux osent le café-creme. Elle entre dans celui

 

22 mai 2024

roman Chapitre 8 jour 16

ROMAN ENTIER

 

A son tour, Sarah D./évisage, les hommes et les femmes, alternativement, un homme puis une femme, pour commencer, jouant, ce jeu, avec la régularité et le sérieux auxquels, lorsque les adultes s’y réfèrent, est qualifié d’enfantin. En ce que ce enfantin, porte toute la mutation d’un temps révolu qui ne peut, sauf par accès et hallucinations, nous revenir.

Un homme, une femme, elle compte, Sarah D./nombre, comme ça, dans la rue, binaire, elle, Sarah D./couvre, ne peut, exactement, dans ce flot humain, vraiment, à cette heure du midi et du saillant, pivoter, parfaitement du visage d’un homme au visage d’une femme puis revenir à un homme que suivra une femme.
Et, parce qu’elle voulait, d’abord, Sarah D./éfie, ne les regarder, eux et elles, que comme, parfois, trop souvent, elle, Sarah D./émente, se sent regardée, c’est à dire observée c’est à dire démembrée, se met, Sarah D./émembre, à mettre elle-même son regard, le regard de Sarah D./écomposé par Sarah D. elle-même, en morceaux.


.
le regard sur homme, le regard sur femme, pulvérisés / son regard une pluie d’éclats de verre / la pensée éclate dans sa pensée / chacun fragments / formes / indice de réfraction / se / sub / di / vi / se / nt /

·

e·a·u / t-e-m-p-s.
 

| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |
de possibles | inventés ces incantations | creuses | croyait-elle | multicolores
tant d’autres aux côtés | de Sarah D | outaient / monde ou | vert / le grillage vert | bleu emmaillotait nos je, Sarah D | éclare, la pupille D |ilatée, le monde apparaît, là | dans ce D | éambulement | vaste |n|ntel|g|ble, la peur de l’in.savoir

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Parce que, elle, Sarah D., ici, qui cherchait dans la foule, dans les yeux répétés, foulées, sarabande, de visages en visages — yeux dissimulés ou pas devinés ou vus — si y demeurait encore du H., regardait, donc, les hommes puis glissait, Sarah D., vers les femmes, vers le dit-des-femmes, pour y chercher, instinctivement, un
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de comparaison.
Et maintenant, maintenant son regard écarquillé, elle Sarah dé·.genre


Sarah D., cette personne qui est Sarah D.égenrée, devant le vertige qui la saisit, le vertige physique, cette personne tremble. Après, bien des années après, ou pour la seconde et tierce fois, le vertige intellectuel, celui des lectures, qui, alors, picotements plaisants, parcouraient l’individu avant de se diluer dans plus sérieux, plus important, plus nécessaire et, le mot monte coupant comme de la honte, égoïste.

Là dans cette foule, ce sentiment, océanique qui ne se confond pas avec celui, plus ordinaire, commun, quoi que respectable à égalité, de se perdre dans le groupe, s’aliéner en lui. Là, l’être humain, l’être humain qu’est Sarah, d-iscerne les individus, les personnes quittent la grappe humaine, se dispersent fols épis. Sarah D. se demande par quel hasard, balle pensante du jeu de paume intime, s’était perdue, dans quelle rigole, la différence. Sarah D., s’arrête, devant ce trop plein, d’autres qui, tous autres aux autres, n’entrant plus dans rien de connu, plus aucun a priori, un monde refait à neuf, un coup de pinceau brusque et aveuglant. Sarah D., perçoit et ne perçoit plus, Sarah D. ne comprend plus, ce qui, dans le monde et les classements, opère et dissout, ici, un moment au moins, l’identité, le genre, l’homme, la femme, toutes les hypothèses formant l’un reléguant l’autre, niant le reste.

=
 

Sarah D. pause Sarah D.pose.

Darah D.éfroisse, en tirant sur ses pans, sa jupe dont la forme lui déplût soudain, elle, Sarah D., observe sa main, le vernis Jaipur orange, qu’aucune pensée philosophique n’écaille. De Paris Mehdi C., dit, s’esclaffant, que c’est une ville de province, en la rapportant aux autres au sein desquelles il passe le plus clair de son temps pour raisons professionnelles, ne manque-t-il pas d’ajouter, puis, dans le rire continué, on trouve de toujours comme, si en ces cas, il ne pouvait s’exprimer qu’entre deux virgules de rire, de quoi s’amuser. Il compare, Mehdi C., Paris à ses voisines d’ambition, Londres, d’abord, New-York, ensuite, puis celles, plus neuves, fanfaronnes de modernités, Shenzen et Dubaï, Hong-Kong — déjà au passé lui précisait La Baleine avant de D.C.D. Elles, que le verbe haut, ainsi, professoral ou presque, d’une estrade d’esbroufe, il incarne, nous épuisent, tandis qu’à Paris, il baille déjà, on se repose, et prend, disant ceci au Sélect — une archive de ce que Paris n’est plus — baîlle une seconde fois si la première n’apparaît pas clair à son interlocuteur. Sarah D. lui rétorquait, la dernière fois, à La Coupole « pour voir le Select », qu’il ne baillait ici d’ennui qu’à ressasser la même chose ce à quoi, Mehdi C., l’approuvant, commande au serveur la même chose.
Tu parles si souvent comme avec des mots pas tout à fait à toi, comme des emprunts, piochés dans des imaginaires, des livres, des séries, dans le sorte de gros almanach des
ah je te coupe vite fait. j’ai appris en imitant. je me suis préparé à ça. si ça te pose un problème
, puis, il reprend son souffle, c’est à dire son rire, demande un briquet au serveur et, expirant, la fumée de sa cigarette chasse ce mouvement d’humeur, qui, aveu ou confidence, Sarah D. le saura, plus tard, confidence, je voulais te montrer ça, enfin, je crois, c’est sûr, parce que je me suis senti soulagé.
Elle lui répond, on a ce truc en commun, moi, c’est comme une boule ronde que j’entends bouger en moi, qui roule et frotte, je la suis, je ne saurais même pas exactement comment te dire ce que je suis et où ça va, pourtant, le fait est là, je la suis, c’est mon désir, c’est comme ça que je la nomme, que je la crois,

il y a des gens qui ont de bonnes étoiles, moi j’ai ma boule.

maboul haha

Cette drôle de manière que ce soir-là ils eurent de se confier l’un à l’autre, se déclarer, en quelque sorte, amies, avec le prétexte de l’alcool, cet au-cas-où, pour balayer d’un geste le sérieux apparent de notre révélation. Précaution inutile, ils n’officialisèrent, ici, dans ces paroles tendres, que ce qui arrivait, qui, pour s’épanouir, réclamait, au-delà de la goutte d’amour, ce tremblement nerveux.

Sarah D., sent le vrombissement de la grande ville, sent en elle, c’est une illusion, bien entendu, le retentissement des paroles de Mehdi C., ici c’est pas la province, avec la brutalité de l’acier et du verre qui, démultipliant le soleil dans son regard à elle, écartelé, son accablement physique, l’aveugle. Elle craint, Sarah D., tourne la tête de tous les côtés non cette fois pour dévisager, observer, loin de sa branche du surplomb, mais redoutant d’être remarquée, elle redoute, quelque chose s’abîmeraiet en elle de sa tranquillité, si des mains compatissantes vers elles se tendaient, si elle devait Sarah D., se défendre en anglais — elle n’emploie l’anglais que pour se défendre, lui, semble-t-il, et si elle y excelle, ce demeure une sorte d’arme, elle se choisît l’élégante rapière qui n’en demeure pas moins instrument de mort.

Elle se raccroche, ici, au visage humain, défini, la jeune femme vue tout à l’heure, celle qui, peut-être, par ses conseils, sa voix, comment était-elle déjà, ah, oui, plus grave que son apparence timide le pouvait laisser croire, ce visage parfaitement clair qui s’imprimait en rendez-vous, dont la filigrane du prénom-nom-âge supposé s’imposait. Elle ignore Sarah D., si ce qui la mène à cette jeune femme, c’est le mouvement de la boule dont, dans cet inhabituel brouhaha, elle ne discerne pas le bruit lui, autant que le mouvement et la direction, aiguise ses sens.

Quelle curieuse expérience, celle ici faite, sortir, elle, Sarah D., de ce monde programmatique, que le poème perce de toutes parts, l’excède et jusqu’au cou, la morde, tendre blessure.

 

28 avril 2024

Non so scrivere

Les pensées embrouillées. Encore. Le brouillard qui me donne l’impression, de moi à moi, d’un automate qui se souvient, à peu près, comment dire, parler, écrire, et, in fine, refaire et faire.
Je parviens, en jouant, par l’accent habitué à la raison et au savoir, à donner l’impression de ma présence, encore et tout à fait. Faisant paraître, par ce jeu de miroir, encore aux contours du corps quand il ne reste, de lui, qu’ombre impavide, regard vitreux.
La difficulté, encore, à trouver à la parole une direction et, si non une direction, à tout le moins une inclination, c’est à dire, fut-ce involontairement, une pente à suivre. Un. Quelque part. Quelque. Chose. Un. Dire.
ou quoi que ce soit qui, y ressemblant, assez, me distinguerait du fou ou du malade, me plongeant, échappant à ces titres, dans l’anonymat, le confort inquiet, toujours menacé par la faute possible, le brouillard déroutant où se perdent les idées leah me dit pourquoi tu as space out, au milieu d’une phrase, s’égarer, soi, de choisir, chaque fois, le chemin tortueux, vrai, malgré l’absence totale de sens spatial, parcours exigeant

nous riions avec yan et mon frere de ce type romain S il se decrivait poete philosophe photographe etc je le suis sur instagram depuis plusieurs annees suivant la voie la sienne choisie il avait lance en deux mille onze une agence de pub diane pensait que ca ne marcherait jamais moi je pensais que si j ignore qui avait raison il travaille dans les metiers de l’image aujourd hui photographie et affiche sur son profil instagram les resultats de son ambition des filles demi nues la recemment j y pense en parlant des chemins tortueux la difficulte de s orienter dans des espaces brumeux et abrupts lui il a grimpe l un des sommets les sept sommets il dit ca doit etre les sept plus haut du monde la c etait le kilimandjaro cette fois ci il se promettait d autres dont deux en france je ne savais pas que deux des plus hauts au monde se trouvaient en france il a decide de filmer son aventure avec un drone ou je ne sais quel type d appareils en faisant des gros plans et des plans larges plein de cuts pour rendre la realisation nerveuse et difficile il ajoute une voix off la sienne lisant un texte ecrit par lui residu de son temps de poete j imagine un cliche mal pense mal ecrit mal dit il ne disait pas comedien dans mon souvenir sur sa page facebook je ne peux plus verifier aucune archive de ces temps n existe il parle d y arriver d y etre parvenu il souffle et soupire il fait comme tout ce qu il a toujours fait pour le clout diraient les gens dont je ne suis pas la mise en spectacle la marchandise de tout lui y compris les sommets deja faits pas besoin de lui lui s ajoute a cette liste la il monte peniblement forcement c est dur meme pour les plus professionnels ca je ne dis rien contre je dis tout le reste je dis la voix off je dis la facon de filmer je dis ce qu il dit malgre lui ce qui parle en lui cette ventrilocation ce gargouillis voilà le langage de son ame un rot en suspens 

 

Je m’interromps parfois au milieu d’une phrase sans que son sens n’atteignit les gens, égaré, moi, dans l’obscurité soudaine du brouillard, stoppé net, ne pouvant reprendre l’idée complexement formulée — l’idée moins complexe que sa formulation, mon travers ou ma forme —
Mehdi donne ce semestre à l’EHESS un cours d’écriture anthropologique pour passer du terrain, c’est à dire le relevé rapide, l’esquisse, le regard, à l’écriture scientifique, au déploiement lisible des signes obscurément ramassés, ce qui, je trouve, ressemble, à la traduction de l’idée en paroles et des paroles à l’écrit, c’est un cours auquel j’aurais aimé assister auquel, sauf mimant le visage d’un grand brûlé couvert de bandelettes de gaze, je ne me rendrais jamais. J’assistai une fois à un cours donné par Mehdi, un cours qu’il donne encore, je crois, que j’avais adoré et qui m’avait passionné ce à quoi je ne m’attendais pas en ce que Mehdi, dans les rapports interindividuels peut, à cause d’une certaine atonalité de la voix, ou de volontés de rodomontades (je ne sais pas, je n’ai procédé à l’analyse précise de ces raisons), disperser l’attention de son interlocuteur. Devant une salle, en majesté instituée, il devenait absolument passionnant, ce qu’il avait de précis, d’exact, sans lire, ou si peu, ses notes, se déployait en toute rigueur, et, même, avec poésie, sans lyrisme, c’est à dire sans trucs. Je me dis, alors, découvrant, comme souvent, dans le prolongement de l’écriture, le demi-secret qui s’y devait forer, qu’il appartient à ces individus, dont j’ignorais même l’existence en tant que catégories, qui ont besoin d’espace et de temps pour donner le souffle, le pneuma, à leur discours, que tout risque d’interruption ou toute rivalité qu’impliquerait la discussion a-scientifique, c’est à dire la palabre et sa lutte inutile,  ne leur donne accès qu’à la mauvaise part du discours, son contenu viriliste, inutile, de vainqueur et de vaincu, aucun savoir ne naît du sourire satisfait du meilleur des rhéteurs. Un jour, dans le XVII, où je ne me souviens exactement, il m’évoquait ce que Laurent Berger, un grand anthropologue, lui signalait quant à la valeur très supérieure de l’écrit, vrai lieu de production de la connaissance, sur l’oral, lieu des démonstrations de force, des résumés ou des illusions, il agréait absolument à ceci ce que je ne partageais qu’à moitié. Il y a, dans la parole, une spontanéïté d’où naissent, aussi, des idées singulières que le temps de l’écrit épure, que les deux peuvent s’entre-nourrir, que, aussi, une juste parole, un dialogue intéressant, naît, à quelque moment, de l’existence de l’écrit. Il faut avoir lu pour parler vraiment ou, à tout le moins, écouté ce qui beaucoup lurent.

27 avril 2024

Frisée de dessert

Nous marchons, avec Jeanne, de longues heures dans Paris, ce qu’elle nomme mes balades, auxquelles, parfois, je me joins. Si je dis de longues heures, je transforme, ajoutant le temps du courage nécessaire, tout ce moment d’anticipation, à la durée de cette balade qui n’excède que rarement l’heure et demie.
Jeanne l’effectue, elle, deux fois par jour, y compris sous la bruine et le froid, plus rarement sous l’averse.
Nous nous arrêtons, ces derniers jours, à La Grande Epicerie, supermarché luxueux du XVI où l’on trouve des produits d’exceptions, ailleurs absents, dont, même, hors ce lieu, nous ignorons l’existence.
De l’eau noire, improbable liquide, eau réelle, pure, sans adjonction d’aucune sorte, h2o miraculée, noire, comme le pétrole jailli de certains déserts, quand bédouins et assoiffés, aventuriers et colons, creusaient, désespérés la dune.
Cette eau se vend dix euros les cinquante centilitres et son usage se limite à son spectacle, elle remplit son office d’hydrater, bien entendu, comme toute eau de même volume.
Son intérêt réside dans cet autrement ce supplément de noir et de magie. En secouant la bouteille, le noir et le transparent se séparent et le noir, comme un nuage, paréidolie soudaine, s’organise en mille formes possibles. Eau de jouvence, miracle des recompositions enfantines, où tout peut devenir tout, à nouveau.
J’y reconnais de la fumée, de la poussière ou les spectres encore imprécis, mal sortis de leur cachot de terre ou de leur antre de cendres. Des présences maléfiques, indéterminées, issues de contes et de légendes, ce mal moins incarné qu’entité, ce sont les détraqueurs d’Harry Potter ou les ombres sordides du Mordor.

A la Grande Epicerie nous n’achetons que de bons produits comme les désignent Jeanne. Trajectoire suivie, loin l’un de l’autre, de ne se vouloir plus d’agréments que supérieurs, tentation, présente déjà auparavant, minée, ce goût, par un manque. Qui ne demandait, cette tension, qu’à se relâcher dans l’environnement propice où elle mutine. Mis en oeuvre, jadis, beaucoup plus jeunes, par la filouterie et le chapardage, glissant, avec l’astuce de notre bon goût, les vins et les magrets, dans les larges poches de nos manteaux épais.
 
Je choisis avec soin mes épices ou mes alcools, elle choisit avec précaution, son huile d’olive et ses cosmétiques.

Vieillir, ceci, ce confort, de l’âge adulte, ne regretter rien de nos aisances passées, de se faire, jadis, à tout ; ces mélanges de goût d’excès, les regarder aussi avec incrédulité, sans savoir si nous observons ce passé de haut ou si, au contraire, celui-ci nous toise.

les deux jouent mouvement de balancier, personne ne toise l’autre, elles basculent, les deux, jeux d’enfant des squares, la poussée sur le sol mou des terrains de jeu, pour élever l’autre qui nous rend la pareille, oscillant, nous retrouvant, une fraction de seconde, d’une seconde sans cesse répétée, face-à-face, dans une parfaite horizontalité, qui ne se veut pas plus un signe égal que nos positions sans cesse interverties de haut et de bas, c’est une égalité moins ennuyeuse, faite de rebonds et de pauses.

La jeunesse, souvent, la nôtre, son principe, du moins, celui, comme une substance, semble avoir migré dans d’autres, plus jeunes, dans lesquels, nous nous reconnaissons et desquels, aussi, amnésie et modestie, nous nous distinguons. Je pense, l’écrivant, au frère de Jeanne, jeune adolescent brillant de dix-sept ans, dont la présence ensoleille les dîners et les journées.

écrivant ceci avant sa déception du jour, l’écroulement, temporaire, un muret de la vie, celle, aigre comme la première goutte du monde adulte, dans le calice où nous pensions l’amertume autre chose, la découverte, d’un peu de ce goût triste et d’où nous décrivons la fadeur dans vieillir, nous regrettons, alors ce goût que nous prenions pour douleur, ce picotement sur la langue, le même que celui des sucres grelottants des bonbons acidulés.

L’aisance de la jeunesse, cette absence de peur, souvent, face à ce qui nous paraîtrait aujourd’hui d’insondables périls, supporter sans effort les plus mauvais alcools et se goinfrer de nourriture grasse sans jamais ne prendre un gramme.

Eux, un peu des nous et nous peut-être des eux. Jamais nous ne saurons, l’huile d’olive roule en rond dans la salade frisée.
 

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24 avril 2024

Paris, dernière marge

J’essaie d’écrire, toujours et encore, cette même chose, une rengaine, le vouloir, de l’écriture.
Tout à l’heure, dans le lit, repensant à Terminus Radieux, qui, lui-même, me faisait penser à La Jeune Vera, que Kristina m’offrît cet été, je tentais de rédiger un court texte, une nouvelle ou une simple convulsion, d’un train, se déplaçant, à l’intérieur et aux alentours d’une catastrophe. Il commençait comme ça : 

 

la vie qui sera folle, commencera le jour de ton avènement, le train roulera à son allure de miracle, avant de dériver et dévier, précédant, de justesse, forcément, comme tout périple se veut une limite

 

dans l’ordre des choses incompréhensibles, des mots succédant à d’autres mots, par le simple effet du hasard, un truchement qui, du seul fait d’appartenir, encore, au régime du langage, se pouvait donner la peine et la prétention de se dire écrit. 

 

alors, je continue : 

 

autour de nous, les bombes, en saccade pleuvaient, Samir, blessé depuis toujours, blessé avant les combats, blessé pendant, pensant, par là se prémunir des réelles blessures mortelles, délirait dans notre wagon, il chuchotait, je devais moi m’approcher de lui parce qu’il souhaitait me parler, me confier cette vérité, le brouhaha des bombes, cette terre retournée, partout, comme si les avions à réaction, lâchant leur leste funeste, préparaient, compatissants, le coucher pour toujours de tous ceux, ici-bas luttant. Il comprenait, maintenant qu’il s’approchait de la mort, c’est à dire de la terre, le langage sifflant des bombes perçant le ciel, il comprenait que les bombes, comme les pierres et comme nous, aussi, prient et jurent. Que, si nous l’écoutions, ah la maudite blessure, nous pourrions échapper ce à quoi il n’échappa pas. Des regrets ? Aucun. S’il ne nous souhaite son sort, il s’en réjouit, parce que, dit-il, la fin il l’attend depuis toujours, s’il peut s’exprimer ainsi, parce que, cette fin, ce que nous appelons agonie, qu’il appelle Christ en treillis, ascension, lui donne accès au monde invisible, lui offre le luxe de déchiffrer tout ce qui se dissimule, tout ce qui, aussi, et autant, semblait maussade, muet, humilié. Il nous parle le langage des bombes et de la mitraille qui ne sont pas des langages de mort, qui sont, eux aussi, comme maintes paroles, des barrissements, de monstres gigantesques, toujours en voie d’extinction et s’éteignant sans cesse, remplacé par leurs modèles miniatures, le tigre aux dents de sabre, devenant le tigre du Bengale, plus petit et plus puissant, moins intimidant, ainsi que nos bombes, et tellement plus dévastateur.
Le savoir de Samir suppure, il demande au médecin de cesser lorsque le jeune médecin, c’est son premier mort, il dit encore « blessé » quand nous savons, d’expérience, reconnaître par anticipation le parti, applique, comme un élève benêt récite sa leçon devant une classe vide.
Je soigne le blessé il dit en s’obstinant et nous ne répondons rien, son premier fantôme, il s’en souviendra, il reconnaîtra, à l’avenir, le teint pâle, les lèvres prophétiques, cette manière de profondeur que peuvent trouver même les plus imbéciles au seuil de leur effacement. Un coup de gomme abolit l’être humain.


je fatigue, écrivant, le train lent, se traîne, il ne parvient nulle part, n’avance pas, sa locomotive bruyante dans mon esprit, me montre qu’il continue de parcourir, comme un bégaiement, un crissement ce long chemin où les rails comme des croix s’étendent. De la fumée noire se mélange à la vapeur de ces mots, de ce texte, de ce train-mouvement, ses passagers, carbonisés, échappant, spectres obscurs, des cheminées de ce train de préhistoire.

Sur le traitement de texte n’existe aucune ligne visible, pourtant, j’écris droit, sans jamais dépasser, sans cette écriture accordéon où les mots glissent, comme sur une partition, un peu en dessous de la ligne ou un peu au-dessus. J’écris droit, sur ces rails invisibles.

Il existe un raccourci clavier et, plus simplement, une fonction, permettant d’afficher les caractères masqués. Il m’arrive, par inadvertance, de l’activer en appuyant simultanément sur plusieurs touches et ne retrouvant, sauf par consultation de google, la manipulation exacte. Le ctrl+Z ne permet, je l’apprends souvent avec énervement, de revenir sur le geste involontaire. Il faut, chaque fois, chercher sur google ou tâtonner dans le menu déroulant et trouver la bonne catégorie. Ces caractères masqués qui sont les lignes ou les carreaux, les marges de la feuille de papier, le trait rouge, vertical, des feuilles, les pliures des copies-doubles.
 

23 avril 2024

L'envie

Je m’étais décidé vers 2016 à ne rien faire de ma vie, la regarder là, espèce de liane abrustive et persistante, s’enroulant autour de pierres couvertes de mousse, ma vie, ceci, une promenade rampante et involontaire, soumise à toutes les poussées, sensible, ma vie, aux saisons, au gel, aux précipitations, ma vie que je remettais au néant, à quoi je tenais bon, l’emmenant, sans embardée, ma vie dans ces directions de hasard, ne lui dictant rien à ma vie, quelques syllabes, des gémissements de filles que je n’aime que belles et, de temps à autre, vulgaires, c’est J-C en tailleur ou C. l’été, sa peau dorée sur la plage de Trouville, moi, au loin, je la filme, elle s’approchant, le zoom x12, elle qui ne devine rien de cette optique sur elle braquée, son maillot de bain deux-pièces rouge, l’air sérieux que l’on affiche quand on ignore que quiconque nous observe, cette attitude en soi, une élégance, aussi, de ce que le sérieux alterne avec le vague et l’indéterminé, de ne se savoir regardé nous nous entourons d’un halo imprécis.

Puis, de ce rien faire de ma vie, s’interrompit peu de temps après que je tentai d’interrompre la mienne. L’appel de Romain, le quai de la gare Levallois-Clichy, C. à qui je raconte ceci, elle, toute saisie d’horreur de ce que, dix minutes plus loin, rue C., elle vit. Puis, Jeanne, l’été, de ce ré-amour, le projet, ce mot étranger à mes désirs comme l’autre, son voisin, celui qui lui ressemble comme un ciel d’orage ressemble à un ciel d’averse, l’ambition. Les deux, eux, réunis. Jeanne qui profère je veux une carrière, moi, à sa suite, me glissant dans la traîne — moi traînant — de son mouvement, l’irrésistible force d’attraction de Jeanne, son désir qui, par son simple contact, son énonciation discrète ou vorace, entraîne le vôtre. Hannibal, dit ce que jeanne veut dieu veut. Alors, moi, qui ne suis pas Dieu quoi que je le prétendis, farce longtemps jouée, souhaite, aussi, la même chose et je désire, avant tout, elle. Il y a longtemps, 2018 ou 2019 je crois, moi à elle si je ne suis pas avec toi, j’aurais raté ma vie, je croyais, alors la rater, ou, ma vie, y renoncer, dans la forme curieuse de ce renoncement, une retraite de plus en plus nette, prudente, quelques éclats de fête, d’amour, de baise, j’écris ici, me rendant compte, sinon la comparaison forcée des deux ciels tantôt, y pensant l’inscrivant, testant dans l’écriture le « truc », l’abandon total ou presque, chez moi, des métaphores et des formules, insérant, dans mes écrits, de la sécheresse plus que, désormais, l’image, la délaissant, l’image, depuis ma rupture, elle plus sévère, définitive, avec le lyrisme pur, celui qui, pour véhiculer son sens, passait systématiquement, chez moi, par ce détour des impressions, des spectres, j’ai appauvri ma langue, je crois ou bien non, semant, dans cette lande, d’autres plants, dont j’ignorais et ignore encore, la forme en suspens.
facebook me propose régulièrement des « souvenirs », posts anciens, la plupart d’entre eux exhumés de dix ans en arrière, lorsque j’employais facebook comme une sorte de journal public pour faire montre de mon esprit, j’y retrouve un tour facétieux disparu presque complètement aujourd’hui, appauvri, je crois, par j’ignore quoi, les médicaments peut-être qui en diminuant la colère et la détresse, détournèrent aussi de la pensée, l’un de ses bras.

 

13 avril 2012 « Véritable histoire de la crucifixion : Dieu, ruiné, a mis son fils au clou. »

12 avril 2010 « Le poncif est une vérité usée par les imbéciles. »

27 février 2010 « A cette bourgeoise que je quitte "va te faire vouvoyer ailleurs »"


retrouverai-je jamais le sens réel de la métaphore et le tour d’esprit qui mettait de mon côté tous les rieurs, que je conserve, morcelé à l’oral, dans les mondanités, quand le brouillard cérébral, ma saison principale et ordinaire, ne m’envahit pas.

L’ambition, alors, ce désir, le mot vaste, celui qui tant semblable à Jeanne, qui, point et liaison vers Jeanne, désir, dans la variation de ce que mot imprime, son rythme et son allant. La certitude de l’avancée, la cohue droit devant, dans la brume crispée, travailler avec qui, dans notre cas, deviendra à quelque moment pour, moi considérant les dons, certains dons de Jeanne, totaux et que, en ces cas, si la discorde peut être fertile, le d’accord encore davantage de ce qu’il permet de faire, de s’arracher à l’invraisemblable litanie des discours, ces palabres paralysantes, ces sens d’un détail périphérique, objection au mauvais objet. D’accord.
Que ça marche, c’est à dire, essayer qui, pour moi, plus que seule tentative, signifie, mot-geste-verbe central de ma vie, d’avant, désirer, ce qui me pousse et m’entretient, ce qui en moi donne au sang le rouge, désirer. Qu’ici, à tâtons, je redécouvre, laisse, le désir, toute sa vaste plaine, s’étendre, lui, le désir ainsi que sa durée, ses virages, la route suivie courbe et parfois lente, où la terre sous les pas du désir change sans cesse, terre meuble parfois sous les pluies fortes ou lignes pures dénuées de friction.

l’envie

24 avril 2024

Leasing

J’écris au Polo, où je ne vais jamais, habituellement parce que le lieu ne ressemble à rien des choses ou des endroits qui me plaisent. Il ressemble, le Polo, à ces lieux où de Saint-Tropez à Deauville, se rendent quelques petites fortunes des Hauts-de-Seine. La population, ici, est jeune, majoritairement juive sépharade et, avec ma longue barbe de rabbin, mon nez de rabbin, mes longs cheveux bouclés qui tombent sur mes oreilles comme les deux mèches entourloupées de celui qui croit et, pour parler de qui le dépasse et le crée, n’écrit que D.
 
Les serveurs et les serveuses, tous et toutes, beaux. Je dis, serveurs surtout, de ce qu’ils constituent la majorité du personnel en présence. Je n’ai vu qu’une femme, débutante, un de ses collègues lui montre comment procéder à l’encaissement avec le T.P.E non, tu ne dois pas faire de point ici.

Fait rare, la terrasse chauffée l’est vraiment, les cinq radiateurs à infra-rouge nous brûlent comme des soleils fatigués. Sensation agréable que de ne pas penser, dehors, à son corps, parce qu’il grelotte ou parce que, trop chaud, les vêtements devenus humides, il colle de partout. La pensée, sous la grande chaleur ou les grands froids, fond ou gèle. Elle demande, pour se déployer idéalement, les climats tempérés à quoi, de moins en moins hélas, ne ressemblent les salles de classe.
J’entends la conversation, deux personnes, un homme et une femme, un date ou un couple, ou entre les deux, il l’interroge sur un mot, stérile, je trouve rapidement s’en suit

pasteur
une chambre elle est
le lait c’est
le même truc que la chambre d’hôpital
pasteur
j’ai le mot là pas les chambres d’hôpital
les salles d’opération

demande à chatgpt

et je me dis c’est fou tous ses mots dans leurs bouches à tous les deux elle surtout en l’occurrence qui parle sans fin ce qu’elle peut dire cette logorrhée qui ne se trouve pas de termes pas de fin je me demande si elle croit ce en quoi elle croit la façon dont elle se dirige à l’intérieur ils parlent tous les deux de science la science est un vrai problème en ce moment elle ajoute sans que je ne saisisse bien comprenant bien entendu qu’il ne s’agît pas d’épistémologie ou peut-être que si que les atermoiements liés à la pandémie du COVID-19, aux vaccins dont les effets n’ont cessé d’être relativisés, la réécriture permanente de cette science qui devait guérir ou protéger ou tout en même temps la science c’est un problème en ce moment je ne sais ce que recouvre ici le mot science sans intuition aucune de ce qu’eux lui assignent de sens me trouvant moi face à ce questionnement pensent-ils déjà aux choses supérieures, à des puissances lointaines et capricieuses, les jeux de cartes, le braille dans les étoiles

 


la conversation, sur le corps, maintenant, sur la vie.

bon pour ta vie et pour l’expérience que tu fais de ta le corps utilisé comme voiture pour aller d’un point a à un point b t’as profité d’elle comme jamais comme jaja c’est comme laisser sa voiture au garage 

sûrement que c’est vrai, nous avons notre corps en leasing. 

11 avril 2024

Phréatique

Jeanne-merveille, plus merveille qui ne semble, Jeanne-courage qui se dit pourtant chaque fois, non être courage, qui se voit languide quand, chaque jour sa peine, accomplie, sans plainte ou presque, parfois l’alcool comme homme-lige, soutenant contre les périls pour mieux affronter les suivants.

Je dors longtemps après elle, moi, fantôme suant dans le lit, je m’endors, aussi plus tard, j’aime qu’elle bascule sur le côté et lui dis, souvent, qu’elle me fait penser à la Bardot du mépris, dont, elle, Jeanne, le corps sans paroles me demande si j’aime ses fesses, ses seins, j’aime la courbure, le creux entre la hanche et les côtes. Une île, pour moi, alors. 

8 janvier 2026

Ta-ta-ta

La neige tombe, les enfants l’amassent dans leurs paumes nues, les plus grands moquent les petits plus maladroits, leurs moufles qui ne leur font qu’un seul doigt. Les grands ont les mains roides de givre et de froid, ils aiment voir leur haleine fumer dans l’air, prendre le temps de sa dispersion, ce quelque chose, un pas grand-chose, devenu rien. Passant du visible au non-visible. Toute la vie les conduira à cet endroit, la vie les y mènera, chaude ou froide, elle les entraînera par tous les paysages, le sarclage moderne de la terre, l’évasion, l’ennui et l’amour. Tous connaîtront tout qu’à leur tour ils appelleront la vie. 


Les plus grands n’ont que neuf ans, eux aussi, mal assurés, visent mal, boudent, retiennent les larmes que les plus petits versent. Il leur faudra parfois dix ans pour retrouver les pleurs.


Marc reste débout dans un coin, à l’abri sous le préau, il trouve bête de se rassir les mains, comme son père dit, dans le froid, il vaut mieux rester dedans, où il fait chaud. A l’heure de la sonnerie il quitte la classe lentement, toujours faussement distrait, ayant oublié à son pupitre, son bonnet, son écharpe ou de capuchonner son stylo-plume. Tous ces oublis sont ses premiers regrets, mélancolique, plus tard, lorsqu’il se retournera sur ces curieuses années de sa vie, ennuyeuses, lentes à passer, il oubliera son regret, l'intention réelle, et ne se souviendra que de ce que les autres disaient de lui, tête en l’air. Il se présentera distrait, tête en l'air, ainsi depuis l'enfance. 

Les autres le trouvent bizarre sans l’embêter jamais, il les intimide, avec son joli visage de faon, son attitude toujours de danseur tout près du miracle. Aymeric l’aime, Anna l’aime, tous les deux parlent avec fièvre de lui, leur sujet préféré, ils roulent la neige dans leurs mains, ils expirent la vapeur, ils rient et entre deux sursauts, quand la boule touche, douloureusement, l’oreille glacée, ils parlent de Marc. Aymeric ignore ceci, qu’il aime d’un amour amoureux, égal et symétrique à celui d’Anna, il nomme ceci avec plus de légèreté, malgré la douleur la nuit, lorsqu’il pense à Marc. Anna possède un droit plus franc, plus évident, elle est amoureuse, ce qui étonne Aymeric, s’il décomptait sur ses doigts raides, les motifs de chacun et mesurait entre ses bras, les étendant de la plus grande largeur possible, la quantité d’amour, il ne souffrirait pas de la comparaison, trouverait même son avantage, privilège des vestiaires séparés, il connaît un peu le corps de Marc. Le grain de beauté dans la clavicule, il aime bien le creux et le plein de cet os là. Bien sûr, si jeunes, leur amour ne connaît aucune sorte du désir adulte, il tient en regard, en pensées, en plein et déliés, cet amour ne démange pas ni ne déchire les entrailles. Ils ignorent qu’ils ne le retrouveront jamais, jamais sous cette forme, qu’un intrus ou un invité, selon le talent et la chance, s’y mêlera. Alors, ils aiment, précieusement. Aymeric se dit qu’il aimerait mourir, là, tout de suite, en regardant Marc. On ne peut que lui souhaiter. 

TA-TA-TA-TA

16 mars 2025

vendredi

vendredi la librairie touche le fond, vendredi touche le fond, l’appartement devra être quitté au plus tard le 6 novembre 2025 vendredi touche le fond va peut-être fermer
j’écris à mehdi pour lui proposer à lui et ses parents d’acheter l’appartement à un bon prix

mehdi ne répond pas il a quitté paris pour berlin l’été avec mon frère ils organisent une conférence autour de l’Islam
le bus palladium a fermé depuis longtemps maintenant

Pierre m’écrit pour justifier ses achats immobiliers : Et je me dis si un jour trop vieux ou fatigué, personne m’emmerde

je réponds oui, je suis d'accord, c'est que moi je me dis si je suis trop vieux ou fatigué je me jette d'une falaise
le nopi devenu le sub ferme lui aussi
des cadavres je vis jonché de dépouilles
constellation m’a v. des années durant

falaise falaise jeanne lit par dessus l’écran demande pourquoi tu parles de suicide 


constellation considère plus grave sa réputation que de me #EE82EE
je ne parle pas de suicide la fin des chose je la trouve amère elle me déborde le changement me révulse jeanne au contraire attend impatiemment de déménager elle se lasse vite des lieux qui ne peuvent sauf à disposer de plusieurs millions la satisfaire en entier moi je me contente de moins quoi qu’auprès d’elle, et beaucoup de mon amour tient de là, le désir en moi éclôt, l’insatisfaction qui chez moi ne se confond jamais avec la frustration émerge sans douleur
dans ma barbe des flashs l’odeur d’urine de constellation quand la langue achetait au prix de son mouvement jusqu’à la crampe la paix de la bouche de la tête de toute la vie

kristina passe d’appartements en appartements depuis son arrivée à paris ou depuis toute sa vie la biélorussie minsk peut-être ou sûrement saint-petersbourg je crois et moscou c’est sûr ou l’inverse pour l’hypothèse et l’assertion
depuis un an et demi que je la connais l’appartement rouge du 18e au loyer énervant, le studio brûlant au dernier étage du 14e où elle devait assister quelque vieille prude soixante huitarde oublieuse de son temps de scandale ne ramène pas des hommes qu’elle lui disait chez elle qui n’est pas chez elle kristina s’acquittait d’un loyer pour les moins de vingt mètres carrés de l’appartement sans pouvoir y conduire son désir tu n’amènes pas d’hommes ce qui signifiait en transparence sale pute, la liberté de soixante huit, le féminisme universitaire tout ça lui passe, a tourné, frustration, tout se modèle selon la forme que son âge, son propre désir, à la vieille dame aigre, décide, du côté de la force, du toit, la toute puissance ce décret qui t’admet ou non sous des combles trop chers
constellation v. puis envoie l’injureur
puis l’appartement bizarre de neuilly-sur-seine, sur la grande avenue charles de gaulle l’immeuble la jolie cour, la margelle de pierre, le calme dans un grand appartement
moi sept ans, bientôt huit ans (neuf) dans l’appartement, si on multiplie les loyers ça fait 1200x12x7 ça doit faire dans les 100 000 euros c’est fou 100 000e évaporés comme ça si je considère que marion la propriétaire de l’appartement paris IXè ne doit pas rembourser de crédits parce que l’appartement hérité depuis longtemps que taxes déduites travaux le changement de cumulus qu’on appelle ballon d’eau chaude le changement des plaques vitro-céramiques ou tout autres dépenses doit lui avoir fait un gain net de 70 000 euros ce qui bien compté rend curieux le choix de ne pas conserver l’appartement où elle a grandi et de s’en servir, pour son projet avec sébastien - je crois qu’il s’appelle ainsi - son compagnon comme collatéral d’un emprunt quoi que l’augmentation actuelle des taux rend en effet moins pertinent ce choix est-ce qu’un revenu (brut) de 14 400 euros indéboulonnable d’un appartement ne perdant pas de valeur ou si peu mais que c’est se soulager tout bien calculé d’une pensée, d’une charge qui aussi est un gain parce que la tranquillité d’esprit ne plus faire 1, 2, 3 telle comptabilité. 

plus jeune moi être d’envie de désir qui tombait sur moi comme une grêle des pierres humides froides le désir oui
le désir de ne me lier à rien ni personne me liant pourtant à tous et toutes parfois mon envie de baiser me surprend se faufile comme un ver sous ma peau que je sens remuer s’enrouler dans les poumons à grande vitesse ça me rappelle avec emilie que je retrouvais l’ardeur moi qui me cache sous le bureau parce que dans l’escalier jean son père parcourt les marches va ouvrir la porte ouvre la porte que je redoute qu’il ne découvre ma nudité la nudité qu’il découvre et sourit emilie a eu le temps de se couvrir du drap avant l’entrée de jean moi dans la position de la voiture flashée une grande lumière tombe comme blanche accusatrice et coloniale moi pénitencier.

4 janvier 2026

Admirable Paresse

La fatigue celle

du jour après 

après quoi déjà

quelle amnésie s’en vînt te

tourner la tête l’ouvrir

sacrilège ah il dit sacrilège

épandant sur la terre son pas

fumier, les entrailles une marche

forcée de forbans 

martelant, martelant, martelant 

mutins, battus par les mots 

un capitaine, sa lame 

inclinée, ses gestes mènent

au tout avant, l’abord

juste avant la mort le misérable miracle

parfois tient en joug tous les passagers

aventuriers de peu de sens tentant 

leur chance où donc la même vie 

chère tout autour du monde l’amour

même partout les mêmes yeux ce regard

un adieu embué des traces de haine

d’inadvertance déposées lui aussi

renverse le broc d’eau les dix centilitres

d’amande amère, le bleu cyanure. 

la poésie où s’exercer soi forain 

élève teinturier qui pour maître

obéit à la paresse seule

l’admirable paresse.

 

 

enfant, heureuse joie tu minaudes joli

à l’heure du thé vert que le poignet honni

osseux et maladroit pilait la mère avec

Poussière ta maman petit corps vert sec

 

 

 

viendra 

2 janvier 2026

Même fil

Depuis combien d’époques, des trillions sûrement, je me mets face à l’écriture en me sachant devoir recommencer dans la maladresse, l’erreur, l’impossible. Puis, pire, retournant en arrière, lisant quelques extraits ou longues peines exprimées, mon élégance d’avant, mon tour d’esprit ou toute autre forme valable me reviennent et me disent, comme un vieillard retrouve sur une photo son visage de vingt ans sans rides, tout le perdu. A l’inverse du vieillard, le savoir écrire peut revenir sans procéder aux coûteuses douleurs de la chirurgie. Recommencer
pourtant, je souffre, au présent de mon absence d’aisance, des lourdeurs que seule la répétition peut dissoudre or rien de plus difficile, devant la difficulté du combat, que s’obstiner. L’écriture finit toujours par revenir, l’ancien style changé, bien entendu, certaines grâces perdues pour toujours, d’autres forces apparues par la vie entre temps vécue - ou son absence de vie.
Me voilà à nouveau, encore une fois, avec le même degré de douleur, à ce point de retour, au moment où la vie doit reprendre, après le cataclysme du mois passé, la dépression éreintante. Me voilà à devoir dire, reprendre forme et phrase…pourquoi pas ? En vain ?
La douleur, pour moi, est ici aussi de me dire ah que serai-je sans la coupure, à quelle hauteur de la langue me trouverai-je, plutôt que ce laborieux tour, ces coups de masse dans la terre rude et stérile — instérile, bientôt, à moi de la féconder ? A force ne devrais-je pas me dire que, voilà bien, je n’écris, ne lis, ne vis que par période, éclaircie et saison, que, plutôt que de me morfondre dans le regret, d’angoisser devant le paysage englouti puis, ce même paysage — changé par les années, les pierres roulées, les éboulis —reparu, suscitant la même angoisse, les rendre ces deux évènements uniment liés à moi, me composant tout à fait. Cesser, donc, de s’accuser des sursauts et des suspensions, se dire que ma rigueur va de ces périodes de gel, de sommeil à ces autres de fièvre et chacune, toujours, contient comme un filigrane, l’autre. Chaque fois, chaque session. Donc, concevoir ma vie comme mon écriture, en comprenant ces informations, cesser de me rapporter à autre chose, à autrement, de me comparer, fut-ce à moi-même, mes antériorités qui chaque fois m’approchèrent de la grâce de la gloire. Ne pas devenir un de ces, l’âge avançant, j’aurais pu ni si j’avais su.
Encore, cette ligne, encore toujours, écrite chaque fois, à chaque retour, à chaque coup semoncé sur la porte, cette ligne, ce grattage, moi la chatte en chaleur, ma saison, le ventre par anticipation pendant, les mamelles pleines, si j’avance la coulée laiteuse et mal famée ah…
Ici, voilà le point, 

j’écris, j’écris à nouveau

peu importe ce que ça contient, peu importe l’histoire, le style, l’adresse, de retour à ce point là, à ce nouveau point eh bien voilà, les constellations sont avant tout des étoiles dispersées, ce sont les autres qui tracent les lignes, les coutures qui sont aussi, surtout de blessantes lances.
J’écris. Pour rien pour faire pour ah quoi bon. Pour.
Reprendre, ce fil, même fil.

29 décembre 2025

Brouillon d'angles

La dépression installée là depuis des semaines telle que je ne l’avais vécue depuis 2017, depuis avant le lamictal, depuis avant Jeanne la première fois. La dépression, celle qui harasse pour transformer vos journées en un bloc dysfonctionnel de 48 heures. A l’exécution de la première moitié un sommeil, sommeil de désert, peuplé de rien, sans songe, sans ombre, aucun secours dedans, aucun monde imaginaire, secours, toutefois, du temps passé, de dix (10), quinze (15), vingt (20) heures d’une étincelle engloutie. La seconde moitié, elle, se trouve du côté de la vie maniaque, folle et incessante, pendant plus de 24 heures je ne dors pas, n’en ressens que peu le besoin, alors la vie afflue, la vie différente, bien entendu, comme le sommeil lui aussi diffère. J’appartiens à un autre régime des mots et des actes, animé par une variation des thèmes communs, connus et appris. Il faut se débrouiller, là-dedans, dans ce brouillard nouveau — il dissimule des paysages inconnus — pour trouver une direction, malgré tout avancer sans rien détruire, sans rien abîmer, se poursuivre là-dedans, dans ce semblant-semblable. L’espoir, un peu. Espoir-à-peine.

De tout ça quels lendemains, quelles demeures, quels lieux, quels vagabondages ? Qui, familier de ceci, chercherait dans sa mémoire, secouée elle comme un grimoire poussiéreux recelant le miracle disparu, impie jadis, peu importe aujourd’hui la malédiction attachée au remède. La mémoire, quel épuisement d’en parcourir les sinuosités, remonter à la trace les fausses pistes, marcher les pieds boueux dans cette vie ancienne, hantée, jamais tout à fait la sienne puisqu’au passé, puisque déjà dix fois écrite et réécrite.

Comment m’en sortais-je ? Je ne le sais plus. Probablement parce que je ne m’en sortais pas, que ces époques de crise, chrysalide la vie et cette vie enterrée sous le béton armé du désespoir ne peut qu’attendre pour changer, muer une nouvelle fois, déformer jusqu’à sortir, par le plus mince espace de la coquille, se faufiler, abandonner, je ne sais, trois quart, ou neuf dixieme, de son ancien corps, n’en retirer qu’un centième puis de là, de soi avorton encore, recommencer. De ces anciens temps je ne garde aucun souvenir des remèdes parce qu’il n’en existe pas, ni le temps, ni les médicaments, ni l’affection, ni l’enfermement. Il s’agit de mourir en soi puis recommencer, dans un autre biome.

Douloureusement, s’apercevoir qu’aucun espèce d’espace ne s’habite, avec la solitude pour seul lot. Nous sommes abandonnés parce que nous n’appartenons plus vraiment à aucun groupe, tout se fait hostile, méchant, adverse.

Attendre, sous la pierre sèche, coupante soi, que ça casse.
Ne pas mourir, ne pas se corrompre, mesurer les excitations, se prémunir des dangers, de l’angoisse.
Attendre la vie nouvelle des anciens bûchers ce souvenir seul demeure, l'odeur de chair brûlée ancestrale, le premier et le dernier sort à la fois, transmis, d'os bouillis
Attendre.
Le reste, les miracles, les sorties, les invocations, tout ça je les garde pour les jours ou les nuits, où assises sur un divan ou debout, la tête contre le mur, à se la frapper de toutes ses forces, les patientes chercheront aussi leur issue de secours et ma voix les guidera, ma voix les guidera sous les lueurs factices, au son du tambour, un rite pourquoi pas, de dix séances ou d’un ou deux ans, à maintenir ces autres dans cet espace, ici, dix mille jours de déprime pour n’apprendre qu’à ériger des clôtures et les nommer safe place ou cabinet de diversion. Comme l’amour, un amour inoubliable.

J’attends, comme souvent. Je ne dois pas renaître, c’est au monde d'apparaître. 

28 décembre 2025

De sale seulement

Demande toi, maintenant, si tu veux te perpétuer ainsi, si ta propre généalogie, la division de tes cellules et l’accomplissement du je, ton lendemain, s’annonce ainsi, de cette sorte là, proche de l’immonde du très peu, de tout ce qui plus jeune t’horrifiait, la paresse, le gluant, le plaisir trop facilement atteint et si cher - d’un prix encore celé - à acquérir. Veux-tu demeurer celui-ci, assurer ta pérennité sous cette forme là, dans ce présent-ci ? Que t’arrive-t-il chaque jour qui toi te recommence et te rétracte, t’annule. Tu diminues à vue d’oeil, triste miracle, où se trouve l’ancestral vacarme toi ton propre ancêtre, les pinsons, leur chant grec sur les très fines branches du peuplier, pareil à toi, arbre s’inclinant pour lui-même.
Reprends ta main, trace dans le ciel, la seule carte qui te mérite, que tu mérites, ta voie, creuse la, là, elle que tu dois creuser, le ciel pour toi est une matière dure et rugueuse que tes mains poncent et défoncent. Il est l’heure d’insister, à nouveau, après ce grand virage, presque vingt ans de détour, de fourrés, il faut bien le dire, ces buissons où l’amour à soi se présente. Ne dis plus rien, tu sais désormais toi même enfant comment à nouveau grandir en cancer et en joie, tu sais désormais, une fois de plus, la bonne cette fois, reprendre le fil d’une vie bien émondée. Oh, bien sûr, tu gardes en mémoire la vengeance, un peut-être, un enfant avorté qu’il faut oublier ou célébrer une bonne fois pour toute. Doit-on abandonner les anges ? De ça, tu n’es pas sûr. De ça seulement. 

18 décembre 2025

Pourquoi pas A quoi bon

J’aime à citer cette phrase ce Carver, que Mehdi découvrait en même temps qu’il me faisait découvrir Carver, J’ai 45 ans aucun emploi imaginez le luxe que c’est

essayez de l’imaginer.
Cette phrase me parût longtemps le seul destin souhaitable, vivre en se jouant de tout en jouant à n’être rien, quelques cris d’amours buissonnières pour toute vie promise. 


Puis, le temps passe, m’approchant de moins de dix ans, voyant plus nettement, sans flou ni mirage, la phrase dans ma vie, l’angoisse qu’elle provoque et le courage qu’elle exige 


Le voulusse-je encore, aujourd’hui, en ce 18 décembre 2025, après que les haines pacifiées ressurgissent ; montantes marées sans entrain ? Chassé de l’exil même, retrouvant pied pour le prochain élan, le futur vacarme, un drame à deux mains serrées. 

 

Une vie sans fatigue, sans sommeil et de tout à fait les deux.

L’angoisse de vivre éclaire ma vie à mesure que l’envie du suicide s’en éloigne. La mort rassurait, me gardait, elle endolorissait l’inquiétude du futur et de la conception commune, celle des autres, de la mort venant à temps ou par surprise.
La mort qui tous angoisse, elle, cette mort rôde dans la durée, elle hante et tue par l’omble au pas d’amble. 

Leur mort.

Fruit mort vert tout juste. 

La mort, pour moi, la vie de la même façon — la vie non comme un revers et plutôt comme une autre graphie, un idéogramme tracé vivement, d’un calligraphe confus, bientôt condamné à mort, il entra un jour de chaleur boire les eaux du harem rempli de femmes verdies d’attente  — plus qu’un organe encore, continuait mon corps, membre voussable à souhait, comme ma main, comme pour le danseur la maîtrise de l’espace en ses muscles cernés. 

 

La vie peut-être.
Le pourquoi pas 

remplace maintenant

l’ancien

A quoi bon. 

22 septembre 2024

L'effet

Toujours la lutte cette lutte la nuit passée à cause du mauvais gin ou du vin pétillant portugais présenté par babette tel que vin pétillant portugais babette en habit vert d’académicienne en scandale et en volants la poitrine découverte l’intérieur des cuisses aussi un vêtement d’une danse du ventre le maquillage rose pale sur les lèvres la peau brunie de tous les soleils dans le bar un anniversaire le son des couverts résonne de la musique ça sent la viande quand j’entre pour descendre l’escalier pisser avant de rejoindre en hâte jeanne le mauvais gin avant bu au bar le smiley 27,5 euros les 4 verres rarement je paye aussi peu cher ça me fait frémir bizarrement la lutte la nuit les cauchemars souvent les pleurs dedans face à la vie le refus
f. que jeanne parvient à plier en ne cédant jamais démentant ma croyance dans la souplesse, la négociation, la transaction, jeanne l’être du niet contre ce courant les hommes surtout les êtres humains aussi un peu acceptent tout les voilà pris au piège compliqué de leur orgueil le psychiatre trouve que 8000 euros ce n’est pas tellement d’argent pendant longtemps je refusais toute sédition plutôt rompre que plier la devise fouettait mes artères puis je me suis déshabitué à la dureté émondée ma dureté l’écorce pelée d’un chêne mehdi se trouvait mécontentent de ce changement chez moi qu’il ne me pardonnait guère même s’il érigeait en valeur maintenant la souplesse la douceur dont il ne se rendait guère capable en vérité comme julie qui me parlait de communication bienveillante qui dès la première agonie se permît l’offense le départ le hurlement ce qui ne m’étonnait pas valentin l’aida pour son déménagement puis ça a disparu julie parce qu’elle s’exprimait dans la violence mehdi n’acceptait pas ce changement en moi qui valait renoncement à quelque chose dissolution d’une position que je tenais de justesse ainsi vont vont vont par deux jeanne fait céder f. qui craque de partout s’essaie au libre jeu des affects sans parvenir à quoi que ce soit le voilà sur la table les deux parfums frederic malle la chemise blanche alain figaret la bouteille de drappier brut nature vide à mon arrivée les hortensias qui baignent dans le vase le vanity fair les deux bouteilles de san pellegrino c’est tout jeanne ce luxe délicat tu ploies sous le faix délicieux

14 septembre 2024

Les brouillons du mois d'août

Elle verra, elles s’exclament toutes ensemble qu’elles verront, une prière qui monte, chacune de nous l’eglis-e, ce -e terminal-e, enfantée, engendrée, portée, neuf mois de e, un cordon enserré de 9 mois la taille, le ventre, les poches, la matrice.

elle verra le jour, elle verra le jour, les entrailles serrées, combien de con-cccon-trrraaacccccoooooonnnttttrraaaaaaaaa

c

tions
avant l’ultime crispation
laisser mourir ou faire naître

avers-e
le coeur cède ses eaux
la fente

bouche utérus

s’écoule
la vie
à l’égoût au berceau

mon enfant sera tu seras mon enfant cet enfant ce
l’enfant un mot, malaxé dans la langue, l’enfant composé, prénom-nom-constante-vitales ne meurs pas
pleure pleure
supplie muette la mère pâle
pleure pleure
la mère le souffle retenu le père tient la main humide de la mère
la bouche de la mère, ronde, souffle, expire encore, emmêle les deux, une apnée dans ces abysses de vivre

tu verras
promulgation âge des adultes, qui la disent, en forme de résolution, un problème réglé pour toujours, elle verra et plutôt que voir ceci elle préfère se crever les yeux, s’enfoncer dans la nuit que ce soit l’obscurité au lieu de cette lumière de faux, ces feux falsifiés qui ni ne brûlent ni n’éclairent, feux des balises posées dans la boue, la terre glaire, espacées, la longueur polie de la foulée permise, déléguée.

je verrai, peut-être, quand viendra mon temps comme le vôtre, m’émouvant sans regret de celle que je fus et de ce qui de cet être se gâcha, vous aimeriez m’entendre, à mon tour, passeuse de vos légendes, de vos mythes. Plutôt crever. Si nous pouvions, jeunes gens, pactiser avec la mort, lui faire promettre la fièvre bubonique — puis oubliant, nous-mêmes cette promesse pour ne la devoir respecter ni de crainte ni de ferveur — que si nous devions trahir nos idéaux les premiers, sacrifier au confort, reprendre, à son tour, la rengaine, nouveau maillon, c’est à dire nouvelle chaîne, du tu verras, que cette promesse, ce serment, une chaîne nouée autour du coeur, le broyant, ça…oui

si jamais je devais à mon tour reprendre cette escroquerie, votre malversation, que le pacte avec la mort passé se résolve, qu’elle me pourlèche très avide de mon âme

cet air de limace qu’elle prend, qui rampe dans vos regards, cette renonciation, bijoux faux, précieux de regards jetés malencontreux ou sérieux



son prénom s’efface avec le temps j’effeuille le carnet, l’encre sympathique, les souvenirs répandus, mêlés l’encre bleue et les lignes bleues des pages, toutes les deux ressemblent au regard pâle d’un aveugle, diseuse d’aventures. Je déchiffre, moi aussi devenue voyante, en plissant les yeux, ce passé vacillant, éclairant pour re-découvrir, épaissir l’avant. J’appuie sur ma mémoire, d’avant en arrière, à force d’épaissir, le souvenir devient une rature puis perce la membrane, fragile, du papier mental. 

 

tu entrais dans ma chambre, tu l’appelais vacarme, parce que, disais-tu, tu entendais ton coeur y battre, tes mains se joignaient sur mon dos, tu m’enlaçais.

tu ajoutais, aussitôt, la forme, ta chambre, ta cage thoracique. Moi, tes mots s’y déversaient, constellations pulvérisées, poussières d’os, avec, tu disais, quand moi je te racontais les mille et un morceaux de chacun de mes muscles, ce que toi, tu en ferais, si une nuit je t’abandonnais ma vie.

Puis je t’ai abandonné ma vie, seize ans et quelques taches de rousseur, la dernière cicatrice d’acné presqu’invisible.

 y ressemble, la même pulsation, les côtes, elles bougent

tu voudrais croiser le fer avec ce jean baptiste qui te regarde de ses yeux vils, des saisons s’y passent, des cataclysmes aussi sûrement et quelques opinions, voilà pour l’orage, ça ne pense pas là dedans, ça vacille, dans le meilleur des cas.

Il regardait par la fenêtre, dehors, le chapardeur se saisît d’un truc, un 

 

 

J’aime mal manger, me jeter là 

22 août 2024

G.

Je voulais ce qui scandalisa Geoffroy, sept ans tout comme moi, puis toute sa famille bourgeoise.
Adultes disproportionnés dont je ne me souviens la taille des vêtements
ni s’ils priaient ni s’ils croyaient et s’ils priaient et croyaient, ils exécutaient, à mes yeux, des gestes hérétiques, passibles des enfers.
 
Le signe de croix me terrifiait, il appelait, pour moi, le diable et le porc, je ne dissociais, comme nombre d’enfants musulmans alors, le mal du jambon.
L’enfer, pour moi, se confondait avec une porcherie, une cave de salaison, le sang caillé noir et le diable, jarret suspendu, frotté au gros sel.

Mes gestes sacrés, miens, enseignés par mes parents, transmis par mes grands-parents, tempérés par mon oncle, me venaient évidents. Je les considérais avec sérieux et les exécutais sans prudence, habité, moi, par ce respect religieux que les saints, toute leur vie ensuite, s’exercent à retrouver, que les inquisiteurs, eux aussi, dans chaque bûcher élevé, ce sacrifice dissimulé, souhaitent redécouvrir. Pour l’enfant, les exercices spirituels consistent à exister.

Geoffroy habitait une maison en bord de Seine, par les fenêtres nous voyions le fleuve, la surface secouée par le chalut des péniches, les poissons dont j’ignorais l’absence d’écailles, le ventre couvert de mucus vert et la chair blanche, comestible, dont je sus, plus tard, qu’on les nommait silures, qu’on les haïssait comme on haït leurs frères de dégoût, les rats remuant sur les berges.

Seuls aux poissons des tréfonds nous concédons, admiratifs, la laideur, ceux des surfaces, appartenant au monde du visible, subissent mépris et peur. Nous les rejetons hors de nos représentations, miséreux en haillons, punks à chien dont la moustache frissonnante vaut le dogue mal léché.

Je me souviens les péniches, elles tiraient, bêtes de somme bientôt dépassées, leur chargement de charbon, de pierres effritées, de poussière, elles brâmaient sur le fleuve, cygnes poussant un dernier cri. Aujourd’hui, les péniches demeurent, immobiles le plus souvent, la voix changée. Muettes la journée nous les entendons parfois la nuit, reconverties, réhabilitées, en lieux de fête ou de sociabilité.

Je m’y amusai beaucoup dans l’ancien temps, ce n’est pas rien de voir le jour se lever sur la Seine.

Le brâme fluvial se déporte de l’autre côté de la ville, à Suresnes un quai de pierre, l’affichage par diodes des temps de passage, le rail et le sifflement du tramway. Voilà la barge d’enfance remplacée et son chargement aussi. Un jour, moi qui prenais le tramway, me rendant fier à mon premier emploi, ma serviette de cuir marron achetée d’occasion sur leboncoin, marque Texier je crois, j’entendis, nous interpellant tous sans désigner personne, un mendiant se moquer de nous, de notre condition servile. Nous, inertes comme la pierre meuble, l’ancien faix des navires qu’aucune étincelle de désir ne semblait, les paupières défoncées par les nuits courtes, animer. Je me suis souvenu longtemps de ce rire heureux proféré par qui tous nous plaign(i)ons. Je m’en souviens encore, aujourd’hui, la pierre stérile à la pierre stérile provoque le premier feu, le premier incendie, le premier déluge.

Enfants, nous ne comprenions guère les adultes, nous prenions pour un mensonge leur obsession du temps qui passerait trop vite, temps qui nous accablait pourtant, dont chaque seconde décomptée de l’horloge de la salle de classe nous vrillait le coeur. Eux, adultes, sanctionnaient toujours leur énoncé d’un vous verrez.
A l’heure de contester la prophétie, l’âge enfin légal de la protestation, le temps nous saisit nous surprend et avant de finir l’objection, je suis vieux.
Trente-sept ans, un battement d’ailes, nous aussi à l’agonie, nous aussi barges échoués, épaves festives, nous aussi et encore, parés des mêmes haillons.
Les enfants nous perçoivent-ils aussi comme des impies, prêtres défroqués dont les seuls maîtres, cruautés et égoïsmes, luttent pour savoir lequel possédera de l’empire la plus scélérate des parts ?
 
Que croyaient-ils les parents de Geoffroy ? Géants dont la voix me revient comme le grondement d’une vallée. Masses incompréhensibles, dotées d’une sagesse dont, à regarder l’état du monde, je conçois aujourd’hui la fausseté.
La réussite, ce terme vague par quoi mes parents désignaient la famille de Geoffroy et dont ils espéraient qu’un jour elle me recouvre, me laissait dubitatif, pour moi, sa seule matérialisation, la batmobile de Geoffroy, la playstation de Julien, les Nikes de Mehdi, ne suffisaient guère à me les rendre tout à fait autres, tout à fait désirables. La seule altérité que je pouvais leur reconnaître, englobant ici enfants et adultes, concernait la race, cette nationalité, qu’en titre pourtant je partageais avec eux, de français, comme les désignaient mes parents. Ce français recouvrait une réalité double, celle d’une autorité supérieure, nous faisant nous les étrangers, nous conseillant d’adhérer à cette pratique ou donnant à certains actes ou certaines propriétés, comme la politesse, par exemple, ou le poivre vert, une valeur supérieure, mais aussi — plus souvent même — une forme dégradée d’humanité, la saleté des français, le mauvais goût des français, l’égoïsme des français. L’injure suprême, celle qui nous sortait, nous, enfant de l’humanité, à cause de la trahison, vous agissez comme des français, comme, si, ici, étrangers dissimulés, nous ne devions, sauf à être des harkis, nous confondre avec ceux d’ici.

Où suis-je moi maintenant, quelles coordonnées dans la géogropahie de ces enfants, de ces moi réduits, ancestraux, occupé-je ?
Les adultes, toujours, peuples de l’erreur, nous la lèguent comme nous léguerons, héritage éternel, à ceux et celles qui nous suivront, une erreur, la religion inflexible.

Mais croyaient-ils ses parents ? Croyaient-ils ces gens alentours, ces géants dont je ne me souviens aucun mot. Je peux rapporter, de mes lèvres se pliant dans l’enfante façon, les mots de mes camarades, tous de jeux, n’entrenant, enfant, avec les autres enfant, de rapports qu’exclusivement ludiques, les gestes, celui de Lorianne qui serre à mon poignet ma montre pendue— voulais-je en ce temps condamner le temps ? sachant ce que le temps corromprait et qu’il corrompît. Savoir d’enfant jamais détrompé.

Les adultes, eux, se réduisaient à l’état d’autorité, enseignants et parents, les adolescents ou les jeunes adultes infécondés, elles et eux, étaient autre chose, des promesses de nous à venir, nous pouvions les envisager comme notre propre agrandissement. Les adultes, eux, semblaient d’une autre nature comme en témoignaient leur gravité, leurs rituels, leurs disputes. Des adultes me reviennent aussi les cris rauques, la peur, la menace. J’aimerais être un adulte qui, aux enfants au moins, ne renverra jamais ce visage, ne jamais envers eux prendre cette voix. Je me suis fixé, au fur et à mesure que je vieillissais, cette règle ne pas oublier, ne pas oublier que moi, enfant, je souffris de l’incompréhension, du rejet par principe de mes raisons, de ce que mes désirs, jamais pris au sérieux, n’étaient pas de bêtes frivolités. Mes sentiments, intenses, méprisés comme une passade, n’en demeuraient pas moins réels, qu’importe qu’ils passent, je n’en regrette aucun. Voilà pourquoi, aussi, je me refuse à brûler mes vieilles idoles, les folles passions, un autre moi, une manifestation parfaite du moi, exerçant son conatus je crois que dirait Jeanne. Je tiens à mon passé

Pourtant, je le sais, je le renvoie tout de même. Je voulais rassurer Pauline, Camille et Mathilda, un jour que leurs parents, ivres, se comportaient avec les défaillances verbales de leur fatigue et de leur alcoolémie, c’est à dire de leur soudain égoïsme, je leur parlais, à ces trois enfants, presqu’adolescentes, qui, Pauline me le raconta plus tard, ne me croyaient guère, m’associant aux adultes, à l’ivresse, donc à l’instabilité. Les adultes, ici, trahissent leur nature, la seule qui vaut que l’on se soumette de bon gré à leur autorité, de tenir bon.

Les adultes exigeaient toujours du respect, nous les percevions, spectraux, douaniers mécaniques, à l’autorisation de laquelle nous nous trouvions toujours soumis, feignant, le respect exigé pour obtenir notre dû qu’ils nous concédaient, de leur pouvoir abusif, comme une faveur dont nous serions, nous à qui ils imposèrent la vie, redevables souvent.

Ils erraient, spectraux, chauffeurs, distributeurs, agissaient à la façon de tourniquets, de barrières ou de frontières. Ils faisaient franchir ou non les espaces, ouvraient les portes ou les fermaient, ils conditionnaient les mises en relation sans offrir aucun rapport. Leurs voix, sûrement, tombant de trop haut sans, pour autant, venir d’assez haut, de plus sacré.
Enfant, déjà, je méprisais les adultes, tout ce qui m’excédait en taille et en âge, que je ne perdis jamais, vouant, plus encore que les autres, les vieux que, jadis, j’ignorais être des boommers, avec tout le tragique à quoi je peux les associer.

De quoi me souviens-je encore de ce jadis, de Geoffroy qui changea de classe parce que ses parents redoutaient, à mon côté qu’il n’occupe la première place du classement, sa maison dont je mesure aujourd’hui seulement la folle valeur. Puis, le grand âge. Les planètes disparues, leur compte changé depuis les premiers apprentissages, comme si la terre redevenait plate.
 

11 août 2024

L'écrivain, le culturiste et la fumeuse

Ecrivain pour moi, le mot, son sens progressivement se vida de son sens. D’abord, la gloire et le prestige le composaient. Il se concevait comme un titre et, moi, qui m’en pensait le titulaire par principe, le dédaignerait, geste souverain, lorsque l’on m’en ceindra.

Ecrivain a changé. Breton, jadis, disait émonder la littérature, d’autres, avant lui, employèrent semblable expression. Aujourd’hui l’atteinte touche à l’écrivain, sa fonction, sa position sociale, sa rétribution matérielle et symbolique.

Probablement que moi, aussi, comme d’autres de mon époque fut affecté par cette taille, la balle qui traversa l’écrivain et lui arracha son immortalité.
Soudain, écrivain, ne signifiait plus pour moi voyant, au-dessus de la mêlée, doté d’une âme ou quelque supplément d’être. L’écrivain, devenait, à l’égal du journaliste, un simple chroniqueur du réel, se plaçant, seulement, à une strate plus intime, ne se distinguant que par l’échelle comme la presse locale se différencie de la presse nationale par son périmètre.

Mehdi, plus tôt dans la vie, parce que frustré de ses écrits, déclara mais que vais-je faire si je n’écris pas et moi, des années plus tard, lui rappelant cette phrase tandis qu’il rédigeait sa thèse, tu vois, finalement tu écris, je voulais dire, évidemment, professionnellement, il répondit, sans frustration ni nostalgie non, ce n’était pas pareil. Or, pour moi c’est la même chose.

Je retrouve ce texte non publié, vieux de plusieurs mois : 

Alors, à la suite de mon dernier article — comme je déteste cette terminologie générique et connotée article ; article indéfini — quant à l’écriture anthropologique que Mehdi dispense en séminaire j’ai lu, à défaut, blessure, de n’avoir assisté à sa soutenance — écriture-parole — je trouve un article qu’il écrivît ici : https://journals.openedition.org/cy/7181 qui, de fait, semble mise en oeuvre de l’écriture anthropologique, donc, exemple disponible dont, hélas, je ne peux consulter que le résultat, c’est à dire à quoi ressemble un texte construit selon la méthodologie (formulée en soi ou non, précédant la formalisation détaillée qu’implique un cours) enseignée. 


Lorsque je compris ceci je mettais aussi à mort le poète en moi, à qu(o)i je tenais bien plus qu’au reste puisque le poète, à l’inverse de l’écrivain, signifiait pour moi tout en même temps la jeunesse, qu’alors je plaçais au-dessus de tout, et le corps éthéré, seule dignité charnelle. Le poète disparut tranquillement, sans convulsions, enterré sans faste, jeté dans la benne de tous les kitsch, dans la décharge il se trouve au côté du faux vase Ming en Stuck, du Minitel, de la chaise ridicule de Guermantes et d’une grande armoire sans miroir — au poète refusé même le reflet.

Aujourd’hui, je me fiche de cette qualité d’écrivain.
Bien entendu, lorsque quelqu’un remarque mes écrits, m’en félicite ou s’en émerveille j’éprouve de la joie, sans que celle-ci ne m’importe plus que quelques grisantes minutes. D’autres préoccupations aussitôt s’y substituent.
Et je préfère attraper de justesse mon métro que de recevoir dix éloges. Les critiques, quant à elles, me pèsent peu, si elles durent mon ennui ou mon agacement tiennent bien davantage au temps perdu qu’à la nature du commentaire. Sans attachement, je me débarrasse de la chose jugée, pomme pourrie sur l’étal je jette tout l’étal. Racines arrachées, ni fleurs ni mauvaises herbes ne germeront.

Est-ce à dire que toute ambition littéraire m’a quitté si elle exista jamais ? Je ne pense pas, une recherche continue, oulipienne, numérique, balbutiante, ne s’excipant pas d’une place à trouver dans les pratiques contemporaines, avec arrogance et rage parfois puisque me permettant de disqualifier ce que d’autres peuvent commettre.
Hier près de Hervé-Gabriel, qui par ailleurs écrit bien, je soutenais que, pour moi, aussi bien qu’il écrive, s’il refusait de considérer la profusion technique à notre disposition et les tentatives de nos contemporains, il se contenterait d’écrire de jolies histoires, dans un joli style, avec une jolie syntaxe. Que, donc, ça ne présentait aucun intérêt autre que la distraction, noble objectif à condition d’être celui poursuivi. Pourquoi ? Parce que les écrivains, d’une part, se soucient peu de la pratique des autres arts et particulièrement de celles des plasticiens qui, techniquement et discursivement, leur mettent dix ans, et ce sont des années-lumière, dans les dents.
Or les pratiques artistiques peuvent s’informer mutuellement que l’étanchéité se formant entre les pratiques dévitalise l’art. Ainsi, lorsque les artistes nourrissent de poésie leurs oeuvres, ils l’écrivent naïve et emphatiques, à l’inverse, lorsque écrivains et poètes s’adonnent à des formes plastiques, elles manquent de tenue, de profondeur en somme, dans les deux cas, de culture.
Pour les écrivains, nos bibliothèques ploient déjà sous les textes, sous les mots, que croyant faire croître l’héritage ces écrivains le dévalorisent ajoutant le métal ordinaire ou le plastique coloré au métal précieux.

Pierre Cormary pense, par exemple, que son livre (il prononce livre avec une gravité amusante que ne dépasse que la gravité du possessif mon livre ou, défini, presque Coran, le livre) deviendra meilleur de l’expurger des risques juridiques parce qu’il travaillera davantage or il appelle ici travail ce temps-durée — qui mûrit mais qui aussi pourrit — et cette sécurité.

Il existe, groupe connu, des écrivains ratés selon moi Pierre, original comme en tout, crée la catégorie des grands écrivains ratés. Ne prenant pas la mesure de ce qu’il peut et, même, de ce qu’il fait, sa pratique entière, dès lors qu’il ne la réfléchit pas, c’est à dire dès lors qu’il ne la confronte pas à son idée préétablie de la littérature, transforme, réinvente, bouscule. Hélas, à un certain moment ce doit être un livre, le livre, son livre. Là où commence la banalité.

Voilà ceux aujourd’hui qui sacrifient tout à la littérature qui la pensent leur vie, occupant emploi salarié de semi-oisiveté pour se ménager du temps d’écriture incapables d’affronter la littérature au-delà des mots. Ceux qui prétendent que toute bonne littérature choque, qu’elle échappe à la morale, refusent de la confronter toute entière à la règle. La loi n’étant qu’une morale armée.

Revenant à moi-même, l’écriture constitue encore pour moi un jeu et une joie.
l’inverse d’un supplice ou d’un devoir. S’il existe en moi la nécessité de l’écriture elle ne répond à aucun impératif extérieur à moi-même, ne rend compte à personne. Demeure en moi cette fraction de poète, puisque aussi, j’écris malgré moi, comme le culturiste ou la fumeuse ne peuvent se passer de leur art. Quelque chose encore me dépasse, ni âme, ni talent ; simple agréable habitude. 


 

30 juillet 2024

W.ictoire

J'ai écrit ce texte en vue d'un appel lancé par la revue estuaire, qui, revue de poésie et revue québécoise, me donne l'imagination d'un texte bariolé, excessif, dispersé. Que, surtout et aussi, je voulais rendre grâce à l'une de mes lectures les plus importantes de ces derniers temps : Wittig. 

W.ictoire - Pensée penchée.


une falaise à l’a-plomb sacré

s’élèveront les très saintes statues de grès,

le vent taillade, m’ex-cave.

 

O

tu trouves ta place dans l’espace creux, que tu rem-

plis, tu en occupes l’étendue, ton bassin se confond avec la fonte des neiges, toi lacustre, toi triton en parure de trillions, la peau lamée, ta mue amphibie, ta naissance que j’assiste, maïeuticien et matrone. Souffle retenu, face à ta forme nouvelle et redoutable, je crains cette beauté que je sais ta beauté, toi en pleine gestation, je crains la beauté et j’ignore pourtant la forme que tu choisiras.
Trouverai-je en moi quelque éclat à ta hauteur ?

la peur


Tu bondis hors du lac, tes cuisses jeunes et puissantes te propulsent hors de l’eau,
tu pénètres, la vie, en perçant cette surface, la membrane du risque.
Tu franchis la haie et la herse. Affranchie tu me dépasses, ta course te mène plusieurs centaines de mètres devant moi. Je peine à suivre quand, progressivement, tu montes dans l’air, mes mains se tendent vers le ciel, mes épaules se démettent, chaque articulation se disloque, j’entends en moi, dans le coeur paniqué, un coffre d’acier qu’on force.

Ton envol interrompt la poursuite.

Je ne t’atteins pas

encore.

demeurent en moi d’autres gestes

tu ne me connais pas.

 

+

 

tes muscles inexpérimentés se crispent à l’approche

de mes membres,
tes muscles sont des pythons aux écailles drues, ils étranglent l’étrangère, le colon, le petit-garçon, la vie, prise dans leurs contractions, se cyanose. A ton contact mes vaisseaux sanguins éclatent, hypoderme teinté, turquoise, nous sommes faix de ciel.

Tu me comprimes violemment, ma poitrine, mon sexe, mon cou deviennent toustes ensemble lisses et plat.s
neufveuve à mon tour, ma voix attend de se former, elle patiente, la voix, régressive, tu me renvoies à la première puberté, à l’embranchement, tu dis à partir de là. Oracle halluciné, Choisis. Un syllabaire, notre tableau périodique +, s’amoncellent lèvres, grêle, baisers, triomphes etc.

Le silence défait ton emprise, tu me rends peu à peu le maniement de mes muscles. Déchirés, leur force tarde à me revenir. Mes muscles jouent un air de harpe, tu les admires fines cordes raides, sans vie, une seule note s’élève, rare, ni si, ni fa : Je. Tu ris de ma vigueur de louveteau. Mon appétit endolori, qui de la survie des bêtes ne connait que la lutte filiale, le lait léché sur le museau humide de sa soeur, la louvetelle.


je prémédite le meurtre


D’autres — puinés — se joignent à moi qui toustes se prétendent aînesses.
nous formons un faible cortège, une meute fragile. Nous cherchons, nous cherchons la poche tiède et lourde, l’aréole biseautée, les quatre trayons prêts à rompre. Je mordrai pour mêler au lait qui gicle un peu de ton sang, beaucoup de ton cri.


à l’amble


tes jambes d'un même côté se meuvent, chaque foulée laboure la terre, de petites mottes s’en séparent qui retombent, silencieuses, sur notre procession.
Nos corps, oints, pour le rituel funéraire, nos corps, planches clouées, grincent. La mort loge en nous, le fusil en bandoulière se balance, elle voudrait faire feu, en pleine mue elle aussi.
Nous demandons pardon, que noustes soyons puni•es de tes fautes. Que Dieu nous maudisse, qu’il nous jette en enfer s’il te préserve de l’enfer. A cette condition seule j’accepte-rai ton absence.

 

Dieu, fatiguée.
 

O

brume
libérez-moi, je suis le
cerf axis -
ses cornes se brisent
ce sont
mes cornes -
sur la proie mâle
tu poses ton sabot
tu abaisses ton sabot
la pression de ta gigue
fend les bois ramifiés

légèrement
de la mâle destinée.

Tu nous mènes au point d’eau, tu te désaltères, ta peau luit, ton pelage, ton torse, tes épaules, ensemble nous aveuglent. Craquent ensemble les deux os rares, l’étrier, dans l’oreille moyenne gauche ; l’étrier, dans l’oreille moyenne droite, puis le vomer unique, lame verticale, crête choanale, qui maintient en place la beauté de tes traits. Le détail de ton corps éclairé.

Au-delà du point d’eau, c’est une clairière, au-delà de la clairière, un sous-bois, puis enfin la futaie. Nous ignorons le nom des fleurs et des fonges disposés de chaque côté du chemin.
L’obscurité, croyé-je, nous invite à la fête. Cérémonieuxses, le colvert et la pie, l’enfant de sept ans en chape rouge, le renardeau orphelin, à ce bal que la ténèbre donne, toutes débutant·es.

je marche dans ces forêts claires et denses, dans ces savanes rases
rongeur à l’accul, le masoprédateur me repousse, mulot piégé, l’abdomen déchiqueté sans trace de lutte, une destinée s’accomplit. Sur les parois du terrier, des taches de sang, présent versé aux préhistoriens futurs, elles ne traduisent ni aveu, ni faute. La vie s’y joue, sans vainqueur, sans défait, sans guerre. La vie.

Nous respirons difficilement, c’est l’échinococcose 
le mal inspiré du renard

 

a l v é o n a i r e


tu refuses d’en obérer la prolifération
La vie la plus infime possède à tes yeux son droit à vaincre, tu nous offres, pourvu·es, de nos armes, à toustes le duel martial. Tu respectes à égalité l’enfant, l’adulte, le tellurique et le microscopique.

où-suis je ?

je sens l’urine et la cyprine et le sperme, je m’appelle Séminal∆e, je suis le jet courbe d’un arc-en-ciel
nue, sécrété.

Mes yeux collent, une croûte jaune les maintient mi-clos, mon regard ne s’attarde pas.
Je te renifle, je suis un chien, je suis le renard rusé, je suis le cerf abattu par la femelle en chaleur, par le désir, par sa jalousie, toute sa puYssance dérobée, arquée. Le survivant de la vénerie, l’épervier qui pousse à la faute le Drahthaar à poils durs, témoigne contre moi.

 

rebours-teux.


Me voilà faon, adulte immature et stérile, une méduse transparente rode ; vénéneuse, se prétend de l’ordre végétal, flotte bouquet déchiqueté, plante carnivore, rosier pervers.

mes organes sensoriels croissent sans fin,
l’épithélium -
le rhinarium se détend, se contracte, ton corps volatil se décompose c’est l’odeur oestral, ta toute majesté femelle, je me hérisse, mon ventre mutilé se dresse, tu le déclares universel, tu dédaignes la blessure, tu renies la plaie, tu mâches trois syllabes en une seule, sept sacrements en un geste. Me voilà fertile, tu le déclares, te voilà fertile, nous me cultiverons sur brûlis, sur le souvenir de celles.

 

-aient

 

(au passé, les charnières)


Vaincu·e par la vieille pudeur, je ne parviens à ta hauteur, la scène ancienne se rejoue, mes mains tendues, mes épaules déboitées, je n’ai pas pris un millimètre, malgré toute la douleur, la harpe rend une autre note, une agonie. Tu. Qu’aussitôt une autre corrige, elle y ajoute un e femelle et mortel.

-aient

 

Tu te pares de fruits, de branchages, ton pagne de palmes formé.
Je découvre le feuillage complexe de ta roche, la pegmatite et le mica et le quartz et le feldspath ombrageux, une veine noire traverse, en ligne droite, la pierre, c’est une sombre averse, qu’un animal véloce engloutit avant moi. J’aimerais que mon regard lui crevasse les yeux, j’aimerais toute une voltige de haine, un jet de féroces cannibales lui extorquant mon dû. Voilà qui je suis, celui du refus, celle qui déteste le feu qui monte, celui qui prend en horreur la pierre tombale.

Tu tiens dans ta main une roche, je suis la fluorite que tu effrites, la poudre blanche, les cristaux rayés entre tes doigts, qui me serrent. Tu refermes tes phalanges contre ta paume, m’exilant, prisonnière du bagne.
Tu ne m’abandonnes pas. Je sens ton étreinte. Tu me tiens là, bien près. Etouffante, au pays des jungles et des orpailleurses.
Tu passes tes incisives sur chacun de mes os, tu possèdes le savoir exact des botanistes, les professionnels du démembrement.
En cruauté tu égales ce thanatopracteur, R., qui insufflait dans le corps froid et soulagé, un nouveau souffle de vie, une nouvelle douleur.

J’explore ton corps, la lumière faiblit, je perçois pourtant nettement chacune de tes cellules
je suis phosphorescence, ma nature minérale me sert, partout je te vois, les contours de mon corps t’illuminent et te réfléchissent.

mes molaires veulent
extraire la moelle de tes os, ma langue lécher tes follicules pileux - le contact rêche de ma bouche t’horripile, tes poils nombreux se dressent, mes incisives s’enfoncent. Tu cries.

Ma morsure t’évide, ton plasma, ton sang, ta lymphe, je t’éventre doux coquillage, au goût de sel et de fer, d’algues et de noyade.
Le tissu conjonctif du buccin se déchire, voile de mariée, sa
coque crênelée sous ma dent cède.


Aussitôt, pris·e d’une feinte horreur, je couvre de ma bouche la blessure, au sillon de sang ma salive se mêle. Nous ne faisons qu’un·e.

tu coules en moi, je me fais profonde pour t’accueillir, pour éclairer les recoins me voilà effritée,
la poudre de phosphate, blé pillé au silo, semé, s’enflamme,
je te guide
en assassin
dans l’incendie je trompe
mes récifs te fendent
les ongles, les dents, la pomme d’adam —ce qui en demeure.
Je suis un géant, une ogresse, je te soulève, je te secoue, tu t’écoules, décoction, en moi, jalouxse, un titre de propriété émis sur toute ta surface, tandis qu’enfin tu te reposes, j’appose des scellés tout autour de toi, une poudre de diatomée, cercle rituel, asséchant les mille impétrant.es.

De vils individus se mettent à mon service, je m’allie aux robustes pillards, de notre équipée toi le butin. Le monde doit m’être cédé, j’en exige le tribut, voilà ton prix, à ce qu’on raconte, voilà ton prix, l’étendue qui t’était due, je te la donne après sa prise. Soumis soumettant.

Tu redeviens une forme de vie ancienne, déesse sylvestre, tu exiges de nous les rites sacrés en leur plus rigoureuse cérémonie, les vestales, les rameaux, les brindilles, tu dis de moi Asterales, tu dis de moi Rosaceae, blême, m’approchant, il me semble que je porte comme un mendiant, ma tête roulée entre mes bras.

Une poignée de pihis s’envolent, ils viennent eux aussi, te demander grâce, leur aile unique te supplie, tu formes dans ta salive de jeunes oisillons, leurs compagnes d’eau et de feu.

ton coeur grossit, ton coeur ressemble maintenant à un fruit mûr prêt à éclater.
ton coeur, une lourde statue de bronze que je traîne avec peine
je ne sollicite aucune aide de crainte maintenant
que les conjurés ne te dérobent à moi
je pends les alliés
traîtres en attente


Je pille à ta gloire les mausolées de la Mésopotamie, je brise les masques dorés des pharaons, les reines guérillères, leur héritage, leur livre, le matrimoine acquis de haute lutte, les tissus brodés, la voix enrouée d’un chant mystique, ces reines dont tu dis qu’elles chassèrent à l’arc court les hommes, une maladie vénérienne et velue.

Ils nous ont volé notre Histoire,

gravait notre aïeule te léguant la force démesurée, la victoire, la vibration des chasseuses Mongoles.

Tu reprends et corriges, ici, ta voix devient celle double des possédées, elle parle, elles, toutes tu veux dire, parlent :

Il a inventé ton Histoire

 

avant

que

je
(le liquide)

la voix hantée s’estompe

…le paradis est à l’ombre des épées


Je presse tes akènes, fruits de ta beauté, les grains de ta rousseur un à un se détachent, il faut les déplacer lentement avant de les déposer en moi, un à un, prudemment, dans ce corps, le mien, que ton amour en soc retourne.
Fertile, tu me déclarais, fertile j’accueille ton sang, ta peau blessée d’une ronce noire. Fertile, j’engendre, l’arbre entêté, la fougue raidie du pin, grelottant, gardant en dépit du froid, les aiguilles acérées comme je te garde, épine et blessure, à mon flanc.

une eau pure dégorge de ta peau, de petites étoiles de gel s’y forment, diadèmes pour que ce soir moi je t’égale, diadème pour, en ton absence, face au miroir, jouer à toi. Tu trouveras plus tard le miroir couvert de traces de mains, son verre rongé par le désir, usé plus vite que ma peau frottée à ta peau.

Que personne n’approche d’entre nous•tes, je vocifère, que nul0 n’os.e te sentir, j’aiguise ma jalousie depuis si longtemps qu’elle tranche d’avance.

 

écrase le serpent


J’approche sans honte, mes mains se veinent et durcissent, mains barbares, impudiques-renonçant à la pudeur-e la violence monte en moi, elle monte la violence, charge sabre au clair, rien ne l’arrêtera ja-Mais tu pousses un cri, un cri pri•mal, il me projette, face contre terre, je cache mon visage dans mes bras, croyant que la foudre redoutable me frappera.
Ta lumière écrasante me piétine, je supplie, maintiens ton feu, nourris le de mes os, embrase ma peau qu’elle se contracte chair fossile. Arthropode, scorpion au dard baissé, les armes rendues, le mille-pattes rampant, laissant derrière lui sa trainée de bave, son interminable baiser.

 


sous tes


De larmes, je baigne les bourgeons que je noie avant terme, mon amour trop nombreux avorte, perd les os, il attendrit les pointes, je ne me blesse plus à ton contact, la tige, la fleur se confondent avec tes vertèbres, ton épine dorsale.

 

p i e d s

Je ne peux dire ce qui m’arrive, ce passé d’avant toi, le long cauchemar moi, l’esclave libéré
e

Saccage, tes pas saccadent,
la pente raide mène au volcan, aux organes de feu, j’évite l’âcre fumée, j’écarte le brouillard épais, la crainte qu’il ne te dissimule à ma vue. Je fends le nuage noir, une course folle, tes jeunes jambes deviennent mes jeunes jambes, jument férale, chaque crin coupe-ra. Ton enseignement mis en pratique, bête de trait chevauchant le vent, millimètres par millimètres, mon corps gagne l’espace. hors de terre, je remonte dans l’air une invisible pente.

Tu te tiens au sommet du massif, la lave t’enserre, je rue à ta rencontre pour t’arracher aux braises. Mais le feu t’est inoffensif. Cette lave qui t’entoure te forme et te modèle, tu évolues dans cette chaleur qui ronge la pierre dure. Tu es d’une autre dureté. Ton corps lisse, sans angles, sort du feu, sinueuse, une salamandre me guide jusqu’à toi.

mes mains ploient sous ton poids, soumises à ta puissance, mes mains se rendent paumes pointées vers le ciel, foule-les, daigne leur accorder l’humiliation, le sacre des vaincus, le celte traîné par le char du tyran, déformé par les huées, il pèse de son ancienne gloire, et les silex stériles s’abattent sur lui. Accorde moi les coups, accorde moi les baisers, identique nature du feu pur-gé.

Les autres, je te promets, je les tuerai, jalouxse. Par précaution, je les tuerai toustes, non-nés, foetaux, je les tuerai, tuerai, tuerai, je noierai dans le fleuve les jeunes enfants, quarante nuits et quarante jours, d’apnée, qu’ils verdissent dans le fleuve, leur ventre gonflé de leur propre fantôme. Ma cruauté me fait honte, mon amour, jamais.

Le magma me réduit à ma plus simple expression, amour pur de deux-centimètres et demi-e-s, habitant les ronces, 40 drupéoles, je roule — baie sauvage, esclave des sylves — sous tes molaires, qu’elles me broient, qu’elles me brisent, je supplie l’ébranlement de ta mâchoire, le Rombo dont la vibration compte en milliards ses victimes.

Je roule dans ta gorge, je cogne contre les dents, la glotte vibre, c’est un carillon alors les peuples du fleuve Amazone, les tigres du Bengale, les fauves en cage, les rapaces endormis, les guerrillères et leurs épouxses, s’éveillent. La flèche, le maillet du juge, la chute du frêne tronçonné, tout rentre dans l’ordre, le silence précédant la fête.

Une jeune fille de douze ans monte à la Bimah, devant une assemblée de femmes la jeune fille de douze ans déchiffre un parchemin. Le parchemin couvert de générations de doigts enfantins, et adultes, tous mâles, une transmission héréditaire et occulte. La jeune fille de douze ans, montée à la Bimah, se saisit du parchemin, avec la jeune fille de douze ans. La jeune fille de douze ans soulève le parchemin couvert d’autres doigt. Toutes les femmes rassemblées devant la jeune fille de douze ans en sentent le poids et le sens, toute cette histoire dissimulée, ce poids perçu les allège. La jeune fille de douze ans parcourt, muette une première fois, le long rouleau cryptique. A la Bimah, elle parle, un mélange d’araméen, de perse et d’hébreu. Les hommes, debout, au dernier rang, presque rejetés au-dehors, se taisent, curieux de cette place nouvelle, certains se révoltent, veulent parler d’exil. Le père sourit, les lèvres cousues, le père calme d’un geste tendre, appris la veille, auprès de sa propre mère, les autres hommes. Ce geste succède à la hachure, un lien.

ma vie d’avant toi cesse, tu saisis une paire de ciseaux, tu coupes l’ombilic, ver invisible, lien d’avec mon ancienne naissance, cette malédiction du premier paraître, de la première pâture, le vieil appétit. La plaie fibreuse.



il t’a faite esclave

A mon tour de geais puissante

j.e sectionne de mon bec ton cordon, la cicatrice natale, j.e te marque, symétriquement à ma marque : moi sacrilège qui engendre qui m’engendre.
j.e conserve dans mes mains des poignées de tes cheveux, tu ne me fuis pas, te voilà alanguie, j’ai peur de cette force qui me vient, j’ai peur de mes muscles tendus, j’ai peur de ma voix grave, j’ai peur et ma brutalité ne t’effraie pas. Ma voix gèle, violente, comme un poing rond, une plaque de verglas au milieu du cou.
Ma voix franchit les lèvres, ma langue déroule à la tendresse, son tapis rose et blanc.

dans ton nombril j’enfonce ma langue, ma langue remue, je plonge ma langue dans ton nombril lorsque je retire ma langue la bave brille, se fige et durcit, une pierre se forme en dans le creux. J’enfonce maintenant le doigt, je ne le retire pas, ainsi liées à ton nombril, l’anneau des fiançailles.

Une colonie sacrifie sa vie, l’antophilia meliferia, le nom glorieux de l’abeille domestique, défend ta cellule royale, ton trône d’or.

Ma vie se mesure — ma vie — à ta veine battante, je suis ta sueur·e, les gouttes tièdes et âcres qui collent par mèches tes cheveux entre eux. Tu rues riante fuyarde loin des baisers agiles. Le baiser roule, sphère ricochant, que tu esquives, tu joues une partie de balle au prisonnier avec mon amour. Allègre et féline je ne te touche que si tu le décides.
Puis nous changeons, me voilà marelle, j’accueille ton saut, une jambe ou les deux, successivement ou jointes, je te rêve une foule de jambes, un feu roulant de pieds, que droite et gauche soient droite et gauche d’autres jambes droites et gauches, toujours les tiennes, huit fois la pieuvre octopode.

Tandis que ta fuite fauche les frêles fleurs, je me tords, jalouxse des pétales décimés. Que ne suis-je le chardon bleu, les fleurs minuscules et leurs fruits immatures, les baies jeunes que saisissent les colibris. Tu es pareille à eux, ils se jettent sans pitié sur les insectes, ils n’en font qu’une bouchée, dédaignant le reste. Moi réséda-el.

Tes pas me fauchent, tu as l’appétit des moissons, me voilà scille à deux feuilles que la faucille vainc. La jeune Jeanne de France, ignoreuse de son destin, vacille à notre rencontre, sombre, la plante de ses pieds, elle foule depuis ce matin le vignoble de Bourgogne, les plants brûlés de soleil et de fer, tu l’accompagnes parce qu’en sainteté, tu la précèdes et la prolonges. Vous êtes belles toutes deux, vous emplissez vos bouches de raisins noirs, ils éclatent, vos gencives se colorent du jus sombre comme le sang hérétique. Je les découvre sur une photographie, vous souriez ensemble, avant la grêle de feu. J’ai prié pour cet incendie comme on prie en temps de sécheresse pour l’averse. J’ai prié pour le bûcher comme on appelle le sauveur.

Je ne suis le fruit que de la serre, le tubercule honteux des sous-sols gelés, je perce avec douleur l’écorce du monde, je t’atteins bien après les autres, bien après la vie, un voyage qui se compte en années-lumière. Arrivé/e à maturité, tu me désignes le soleil vrai, je ne comprends le sens secret de ton geste. Je m’incline. Tu voulais dire nous.

Tu me rappelles l’ortie de mon enfance. La plante brûlante saisie à pleines mains, preuve de mon manque de sagesse, je connaissais bien l’amour et ses tourments. J’enfonce l’ortie brûlante

 

L'ortie est riche en flavonoïdes, en fer,

en calcium, en potassium, en magnésium

ainsi qu'en vitamine A et C.

Les racines contiennent des phytostérols.

 

son poison seul m’importe,

 

il se diffuse en moi, une méduse intranquille remue sa flagelle, frappe, frappe encore, je ne recrache pas l’ortie, une perle en moi sessile sous-marine, bijou noir et maudit, gonfle au niveau de la trachée.

Tu chevauches et me sèmes, tu fractionnes ta course que tu divises en galops et en haltes, sans jamais te retourner, je te suis sans repos. quand la distance se fait trop grande
tu me demandes de m’accrocher à toi, sans attendre ma réponse, tu t’élances, tes cheveux se détachent dès l’élan, l’élastique qui les liait glisse dans mes mains, je le conserve dans ma chute — qui dure aujourd’hui encore, à l’aplomb de toi, je vis à mi-pente.

 

Mes paumes sont contre tes paumes

— un détail
 

Je m’agrippe où je peux, le tactel se déchire sous mes ongles, je sens ta peau filer, se coincer sous la pliure des phalanges,
tu es d’un métal tendre
mon sang te corrode.

Ton système nerveux central me commande
digestion, respiration, les actions mécaniques et vitales t’appartiennent, jusqu’au plus infime de moi tu régis.
A ce degré d’intime. Tu peux faire ce que tu veux.

Mon foie, rouge sombre, sa parure d’oraison, t’engloutirait dans sa funeste prémisse, il me le promet, si tu te montrais indigne des vendanges promises, la fête du feu.
Tu sens le danger.

Tu refuses, tu te cabres, tu reprends ton pouvoir, moi la vague étalée sur la grève, chef.fe de marée qu’une vague menace. déjà.
Or, je me souviens, enfoncé·e dans le sable, la gorge arrondie par la vie d’avant hantée, encore, toujours ce fruit. Tu plonges ta main dans ma bouche pour y prélever le mal fruit, tu plonges avec des poignées d’un sable fin, blond, blés rasés de trop frais.
Mâle, nous sommes une occlusion.

Tu venais pour noustes et moi-même je m’élisais.
Tu m’évadais de ma prison, ce cloaque où moi, plant pourri, attendais la grêle, les ravages, une mauvaise récolte d’homme. Ils passaient parfois, la bouche fendue, dure veinée cruelle.

Mon coeur bat à dépasser la vitesse du son, tu enjambes les obstacles, tu es un centaure, ta queue d’animal balaie la forêt, je distingue ton prénom dans la cavalcade, ta moitié bestiale rugit quand l’eau retenue par le frêne s’abat, un cri, sur ton crin animal.

Une brûlure s’étend, elle est une tache prolixe, je m’écoule à nouveau, j’éclate, je suis la vigne vendangée, le fils du massacre, la cicatrice brûle, ortie enfantine. Les leucocytes triomphants comptent leurs morts. Une procession blanche s’écoule, purulente ou séminale.

Reviennent en mémoire les terres désolées d’avant toi, l’obsédante démangeaison dont je sus plus tard, qu’elle signifiait ton absence, mon passé, mon histoire, ce prurit ma vie avant toi, une vaine contrée peuplée d’errants nus, voûtés, immobiles, ils tendaient leurs mains vieilles et vertes sous le ciel incolore, sans espoir, mûs par l’habitude : le néant, je suivais la coutume, je tendais mes mains vieilles et vertes sans pouvoir dire je, moi qui ne portais aucun nom avant que ta bouche ne détruise le silence qui m’unissait au monde. De toi, je suis né%e tant de fois.

 

 

Noustes étions la défaite même.


le plus vieux d’entre nous, ses cheveux rares et blancs, raide plutôt que droit, se plantait là, son corps une hampe où se nouait le drapeau blanc. Porte-faix de notre ha(ha)courage.
Tu brisas le mât sans attenter à l’homme. Ce malgré-lui, tu l’épargnais, ainsi tu nommais tous les hommes. Puis tu passais leurs corps à la chaux, effaçant le malgré, créant le luit.

Tu épandis une poussière d’étoiles qui elles-même répandaient d’autres étoiles, toutes glorieuses. Le clairon de ta présence. A ta suite, Noustes renonçâmes à notre sexe.
eau bénite la chaux.

Je demeure incrédule, ton geste

me tira du néant,

sans effort.

Ce passé n’est pas un

cauchemar, ni ce

présent un rêve.

Noustes, aux main·tes, vert·es, les haillons, nous fai·e en restes humains, reliques de riens sacrés, nous, reliefs d’un repas bafoué par des dieux mineurs, eux,
dieux déchus de ne t’avoir connu·e.


Je te poursuis, je m’accroche à ta croupe, cavalière amazone à cru, les pins s’écartent solennels, le saule est un chêne millénaire qui pour toi mît genou à terre, la forêt ploie à ton approche, j’imite le rite sylvestre, la sévère vérité des frênes ancestraux, l’éternelle jeunesse de l’acacia, je sens le bois, les forêts, je sens les animaux somnambules, les rapaces nocturnes, la reptation des rongeurs, campagnols agrestes et genette violente. Toute la vie autour de toi te célèbre, toi ma toute lumière, le halo de la sainte, seule Raison valable.

 

Dans le champ que tu parcours désormais, tu me vois au coeur des graminées, c’est moi à l’aisselle des feuilles, moi dans les talles creuses, je foisonne. Comme promis, je deviens tout ce que tu pourras fouler, piétiner, dérober. Frotte ma peau qu’elle t’exauce, use ma peau, qui tranche et taille, toujours aiguisée, ruminants et bipèdes.


tu vis en moi bien après ta mort, mes mains te conserveront bien nette et bien pure, mon amour, après ma propre mort te gardera intacte, mon amour te transmettra.

20 juillet 2024

A.

Ces dernières nuits, plusieurs rêves dans lesquelles Amel, ma cadette de 12 ans, jouait un rôle. Le premier, plus amusant, me voyait lui offrir ou lui promettre, les deux notions se confondaient dans mon esprit alors et provoquaient des réactions semblables, un MacBook lié à mon obsession régulière pour les produits Apple et cet amour infini que j’éprouve pour ma petite soeur.
Dans le second une catastrophe mortelle se produisait, un avion allait s’écraser, une bombe d’ampleur exploser, quelque chose, encore comme dans les rêves, imprécis comme objet, certain dans ses effets. J’avais trouvé, avec d’autres, refuge dans les sous-sols de la Grande Epicerie qui proposait un abri de fortune, une chance. Hélas, comme dans toutes ces situations, l’espace ne comprenait qu’un nombre de places limitées, j’ignore qui réglementait l’accès à l’abri, la règle semblait tout de même inflexible. Amel se trouvait au-dehors de l’abri et ne pouvait y entrer à ma plus grande horreur. Je voulais lui céder ma place ce qu’elle accueillait, évidemment, avec les réticences usuelles et sincères lorsque notre survie se fait aux dépens de notre famille. J’insistai, arguant de ce que moi, de toutes façons je n’aime pas la vie. Que, donc, il ne s’agit pas, en soi, d’une perte effroyable pour moi, que la logique et la morale même commandent cette substitution. Je rêve souvent de ce rapport que j’entretiens avec la mort, cette indifférence que j’éprouve envers la vie, qui, ici, se matérialisait et se motivait. Ce détachement servait une action bienfaisante, je pouvais offrir la vie sans me priver de rien à mes yeux précieux. Je ne dirai pas, non plus, que je m’offrais à la mort, le coeur léger, je me réveillai, preuve en est, le coeur serré, comme celui d’un condamné résigné ou d’un saint martyre, acceptant son sort, le trouvant juste et équitable, ne réprimant, pourtant, au moment du dernier soupir, un cri semblable à celui du Christ. Ainsi, dans mon rêve, je me sacrifiais ou voulais me sacrifier pour ma petite soeur, si ce demeure sous le régime de l’hypothèse c’est que dans ce rêve, la règle ne permettait peut-être pas ces substitutions, je me souviens approximativement d’une négociation entretenue avec celle-ci, règle, peu incarnée, autorité flottante. Personne, dans le rêve, ne se révoltait contre la règle. Moi-même, je l’acceptais me contentant de négocier avec elle, pour en rendre l’application la plus conforme à mon éthique.
Dans ce rêve, donc, parce que, j’éprouve en réalité et le formulais dans le rêve, cette indifférence à la vie, je considérais juste et normal, de céder ma place dans l’existence à ma petite soeur, regrettant, uniquement, de lui léguer, si elle en prenait connaissance, le poids nouveau qu’elle jugerait sacrifice quand il ne s’agissait, pour moi, que de la perpétuation logique de moi-même. L’exercice tranquille de ma subjectivité. 

Ma petite soeur, pour moi, demeure la plus belle, la plus gentille, la plus intelligente, la plus admirable. Jeanne parle souvent de son frère, de 18 ans son cadet, en des termes similaires. J’éprouve pour elle une affection sans bornes qui s’étend au-delà de la raison, qu’aucun raisonnement ne pourrait corrompre. Sans aucun doute, si cette situation onirique, pour des motivations semblables à celles du rêve, survenait, j’agirais de la même façon.  

10 mars 2025

Chères connasses

Pris parfois par la 
pulsion de ne pas se laisser prendre dans les filets laids d'où prison tout expire
aujourd'hui la colère encore la vieille colère imperméable amie
immuable dirait qu'en sais-je Mallarmé ou un autre du XIXème péniblement 
tentant de se faire moderne
franchissant le seuil d'un siècle à l'autre sans savoir que moderne tout à fait moderne
à quoi il échappe c'est la charpie, Verdun qui, la défaite en moins, le match nul cette fois, équivaut à dix mille Sedan
50 millions d'obus la population de la France des années 80 après la multiplication des êtres humains
les baby boomers qui ruinent encore-toujours la France
envahissent les musées et jouent les bourreurs d'urnes 
la colère contre tout l'envie d'insulter juste ou injuste
marine marieanais louis mehdi qui passe dans ma mémoire
qui par le tamis ronde pierre merde séchée on secoue le cours de la vie
ils demeurent sombres pépites
elles se vendent bon marché à la haine qui les achète
coprophage non sans plaisir
 ni loi de l'offre et du marché se sachant le seul doté de cet appétit
- et quoi que rare l'offre excède tout de même la demande -
pour ce que ça m'a valu de 
l'horrible maltraitance 
ce souvenir
l'impie plus que tous les impies
moi le mois de novembre
c'est 2023 je crois
en revenant de Lille débutant le traitement anti-dépresseur la sertraline c'était 
je dormais toujours parce qu'en voilà l'effet secondaire un mois et demi au moins
marieanais 
sort de la chambre elle dit
quand est ce que tu vas mieux
non parce qu'elle se soucie de moi mon bien-être
pour que je retrouve assez de force pour la semaine
m'occuper de ses repas du ménage des lessives
elle sort de sa chambre son inquiétude c'est elle
quand moi toute la journée je dors ou somnole
quand est-ce que je redeviens la seule qui compte
toi jonathan réduit esclave je disais ma race l'esclave
et ça, ça ça s'appelle s'appelait s'appellera de la maltraitance
 
5 avril 2024

J'écorche.

Le roman inachevé.
Et puis il y a cette incise, je dirai, dans ma vie, mon existence et mon écriture. Incise, j’écris et, déjà, dans ce mot s’en emboîte une autre qui, je ne sais laquelle abrite laquelle (comment les inscrire l’une dans l’autre, la plus tragique englobant la plus ordinaire, ou, chronologiquement, l’antérieure englobant la postérieure).
D’abord, le COVID, à quoi je ne pensais pas rédigeant ce texte, une littérature post-mortem, endiguait tout un pan de mes possibilités littéraires, il contrevenait au premier jet, à la première direction, il incluait, dans ce récit contemporain et approximativement autobiographique — mais tous les je tous les moi sont des approximations lexicales, légales et biométriques — un présent parallèle, constitué, aussi, comme points de repères, des évènements historiques et quotidiens, un journal d’actualité déplié formant le fonds où l’action s’épandait.
Le COVID, à cause de ce qu’il impliquait de bouleversements des habitudes et des hasards, anéantissait mon projet littéraire, lui, qui se trouvait mu par l’aléatoire et l’instinct.
Rien ne s’opposait plus à cette promenade que les mots de confinement et de couvre-feu. Leur apparition clôturait les actes, les bouches, les gestes de mes personnages, les voilà, eux, coincés, devenus justiciables de règles extra-littéraires. Le monde social devenait le protagoniste, le premier plan. Le monde, qui, jusqu’alors, servait à ma guise, devenait rigide. Je ne pouvais parler de l’année 2021 comme d’une année de caresses, de convulsions amoureuses, l’année 2021, ne pouvait se dérouler qu’à partir du COVID.
Les bouleversements, plus modestement affectant la vie quotidienne, s’imposèrent pour arracher le monde à sa stase. Cette stase nécessaire pour moi puisque, dans un monde faussement figé, je pouvais le considérer et le manipuler à ma guise, il n’existait que par le vague écho des manifestations, des élections, CPF ou Emmanuel Macron, phonèmes dépeuplés
Des mots inflation, guerre en Ukraine, 7 mars constituaient de nouveaux points de repères, un nouveau monde duquel mes personnages, c’est à dire cette vie, ma vie, ne pouvaient s’émanciper. Aucun exil, aucune retraite ne s’ouvrait pour moi, sauf quelques manoeuvres littéraires peu convaincantes, cette parenthèse de mettre en hopital psychiatre, ellipse chimique, mon personnage, lui, ce je tant abruti de médicaments qu’il ressortait à peine affecté de la pandémie et de ses massacres.
Indifférent aux secousses politiques, sauf comme des causeurs de salon, dans un bar miteux ou luxueux, un salon alambiqué comme le mien ou le grand de Jeanne, voilà mon roman forcé, contraint, avec précision, d’en tenir compte, abordage sans fuite possible. Je me trouvais coincé, pris dans ces filets et ces harpons.

L’autre incise, elle, biographique, plus personnellement, touchant à mon individu, qui, scripteur, se confond aussi, de partager avec lui, des souvenirs, une boîte mail ,le prénom et les années. Personnage qui, dans son tâtonnement d’homme, prenait position sur des sujets politiques et polémiques actuels, traitant du féminisme, de l’amour, du sexe entre autres choses.
Puis, il y eut cette incise et le drame qui s’en suivit dont je peux produire une analyse politique sans en exclure ni poésie ni récit. Que je dois inscrire dans le roman puisque ce je, me ressemblant par trop, et que, même, quelque réception que l’on ferait de mon livre, serait débordée par cette question des accusations de viol ou d’agression sexuelle.

Que, ces je indiscriminés désormais, feront l’objet de critiques, remarques. Que, surtout, ces évènements trouvent leur place dans le récit, en tant qu’expérience réelle et les subtilités que l’on ne découvre que par la triste pratique de sa chair. Que le personnage se constitue, à nouveau, se métamorphose, avec les accusations, avec ce que ça fait dans le monde, le sien, intime, le sien psychique, puis, le sien, aussi légal.
Je réfléchis beaucoup à ceci, à ma légitimité, encore, d’écrire et d’apparaître, non parce que, coupable, mais parce que c’est s’exposer à ceux dehors qui depuis le début jurent ma perte. Pourtant, cette incise, importe, elle demande, cette marque, d’être manipulée avec prudence, avec vérité et aussi avec force. Elle réclamera, sûrement, des attaques féroces, légales et sociales. Une intransigeance dont je sais peu faire preuve contrairement aux apparences que je donne. Il m’arrive de criser ce qui se distingue de la force qui, elle, réclame une durée de tenir, c’est la durée seule qui crée une réalité rivale, c’est à dire un autre discours. Criser, au contraire, peuple de trous et de soupçons.
Alors, je vais reprendre, je crois, ce roman, y incluant, j’ignore à quel point, de quel moment, sous quels noms, ce qui s’est passé, à la fois ce que furent mes gestes, les laisser, mes gestes, réels, concrets, à l’appréciation et au jugement, à ce que, dans le même temps je subis, y compris, l’étendant, où je fus, moi, aussi, dans des termes analogues, changés sûrement par le fait de posséder une bite, pris. Le réseau pernicieux des discours et des implicites qui envahissent l’intime pour en diriger les gestes. Moi, je m’en rends compte, je peux écrire et je dois tenir bon, parce que ce témoignage, dans toute son ampleur importe et que, de ce fait même, d’être l’objet d’accusations graves et injustes, injustes parce que devenus sans rapports objectif avec les faits, réclame ma profération. Alors, je profère et si je dois écorcher, j’écorche.

2 mars 2024

Palestine

Vu aujourd’hui le cadavre écrasé d’un palestinien par, précisait le sous-texte, un véhicule de l’armée israélienne. J’ignore comment Tsahal qualifie cet homme écrabouillé, comment elle le décrit et, donc, en quelque sorte, à nouveau l’écrase et le nie. L’image, extrait d’une vidéo, peut se retrouver dans celle-ci avec les mots clés Have a Good Friday ou une expression analogue comme le précise, avec horreur, un des comptes que je suis sur X, ici, ce X que Elon Musk substitue à Twitter, reprend son sens originel, presque, ce pictogramme qui, longtemps et surtout, signifiait la catégorie interdite aux mineurs parce qu’exposant le public a des images violentes ou pornographiques. Le X de proscription, d’exclusion ici régénéré par le réseau social plus encore depuis la prise 

Un terroriste ou, alors, ces morts, encore, à la suite d’une distribution de colis alimentaires. L’armée israélienne filme par drones et diffuse les images de cette distribution. On voit des points noirs s’agitant autour de véhicules. Un commentaire dit « ce sont des fourmis ». Il faut bien les considérer comme ça pour les écraser sans culpabilité aucune. Ils sont morts parce qu’ils ne savaient pas se tenir, on croit entendre, parce que, nous le savons, soutiennent-ils, le Hamas soutire l’aide humanitaire. Nous savons, pourtant, que cette aide vient de ce que ces gens, chassés de chez eux, deux fois chassés, et trois fois maintenant, ou dix, nous ne comptons plus, comme héritiers sans fin de l’exil, une part réservataire de 120% de l’exil, ne peuvent plus subvenir à leurs besoins dans les conditions antérieures à cause de ce que leurs conditions antérieures sont sabotées et détruites par l’armée israélienne qui s’indiffère du rôle des fourmis et les traite, ces fourmis, à demi-mot comme cannibales. 

 

je ne parviens pas à rationaliser et ne le veux pas puisque toute intellectualisation de cette réalité ne vaut rien. Affreuse en tout et pour tout, affreuse dans toutes ses formes. Je lis à l’instant que l’image filmée par drone dissimule la vérité, je lis que l’armée israélienne parle de « tirs de défense limités » comme si ces tirs « limités » n’étaient pas de tirs qui tuent, mon dieu, mon dieu., 

 

Cet homme écrasé ne ressemble pas à un homme, c’est une gelée rose on ne se souvient un homme que parce que, au bout de cette masse rose, dépasse un bras intact ou presque, intact rapporté à ce corps écrabouillé, ce mot, enfantin souvent, employé avec dérision, on écrabouille pour rire, ici se comprend, il ne reste rien qu’une purée humain. 

 

le souvenir d’un homme, lui même, déjà, une épitaphe, celle colère ou menace, qui sait encore départager entre les deux et les effets de ces deux-là. 

le souvenir d’un homme patauge dans « ça »

 

que, même, plus loin, cet autre, là du langage funeste, dépouille, trouve, une profondeur ignorée, trop souvent balayée, dépouille, de ce que rien, ni humanité des bourreaux, ni dignité de la victime, ne demeurent. Dignité, de justesse, revenue, en bourrasques, du témoignage révolté de tous nous, spectateurs impuissants ou satisfaits ou, hébétés comme moi, qui écrit ceci, ici, dans la bibliothèque Germaine Tillion, pour comprendre ce que je ne peux comprendre ce qu’écrire ne rendra pas plus intelligible ou de si peu que, même, écrire dissimule et embrouille, que, passant de l’émotion angoissée à son intellectualisation, je perds le contact premier avec l’évènement. je me contente un peu plus de voir, ici je sectionne ma possibilité d’agir. Est-ce que écrire ne revient pas à se taire ? 

 

J’ignore ce qu’ainsi je mets à distance et de quoi je me rapproche et me déleste. 

 

Cette image, d’écrire dessus, me fait mal. 

J’écris image sans la montrer et j’écrase sous mes je multiples la réalité de cette image qui, elle déjà, diminuait d’un million la réalité de cet homme achevé. 

 

Cette douleur stérile ne sert rien, elle ne m’engagera pas davantage ni dans la prise d’armes, ni dans le débat, ni dans la manifestation, elle tourne, sans ferments, ne macèrera pas, quelques dizièmes de degrés dans la haine, peut-être, d’une haine inutile, il faudrait, cette haine autrement nourrie, mélangée à d’autres rages pour affronter le monstre immense que constitue tout Etat. J’ajoute. colonial. 

 

que david et goliath leur affrontement se rejoue ici à l’infini que par un tour du destin david change de race et cette fois s’égare et perd la pierre jetée inutile contre la pierre plus lourde cette fois, l’obus.

 

est-ce que vous condamnez le Hamas, entend-on, encore, malgré tout, préambule demeuré avant toute dénonciation du massacre, face à cette image de pure horreur, écho, tout aussi inutile, de cette horreur, un enfant au prénom déjà par moi oublié, Ayden, je ne sais plus exactement, Ayden, devenu, en moi, dans quelques plages d’amnésie échoué, Ayden, trois ans, échoué, noyé, sur une plage parce qu’il tentait alors de traverser la Mer pour atteindre une autre plage.

En vain. Celui-là, l’enfant, plus proche, comme serein, la tête dans le sable, d’un dormeur du val, on ne discerne pas la mort dans le corps immobile et entier. Pas de pierre, un enfant encore. 

 

On ne la discerne pas plus, dans cette masse indéterminée d’organes indiscernables, ce bras, quelques morceaux de tissus et cette vidéo pour se souvenir, c’était un homme. Je ne trouve pas, ici, le mot souhaitable, pour dire cet agglomérat, un mot violent et simple, comme celui d’écrabouillé pour dire ce que je vois, dans ces organes devenus bouillis.  

 

Que diront l’armée israélienne, ses gouvernements, ses soutiens étrangers ? Je retrouve le mot clé exact great photo that made my friday. Je ne sais pas qui ancra cette photo à ces mots. 

Tout est possible, toutes les propagandes et, plus cyniquement, parfois, quelques uns tirant de la popularité d’une expression, la possibilité de faire des vues. 

 

La photo, à cause de son horreur, m’empêche de l’authentifier. Je refuse de m’attarder trop longtemps sur ses détails — ils me marquent assez — pour déterminer de sa vérité. Sa véridicité me suffit, elle prolonge ce que je vois, déjà. Je la crois parce que j’ai vu cette photo d’un soldat franco-israélien posant, pour sa photo Tinder ou Hinge, devant les sous-vêtements de femmes palestiniennes chassées de leur domicile par l’invasion israélienne ou tuées par celle-ci. Ici, lorsqu’un type veut faire le mignon ou l’intéressant, pose à la salle de sport, muscles visibles et tendus ou avec un chat.

 

L’homme écrasé porte à sa main intacte un serflex, ces menottes en plastique qui immobilisent les prisonniers. Son efficacité exige que les deux mains attachées l’une à l’autre se trouvent dans le dos du captif. J’ignore, encore, la réalité de cette photo, de son sous-texte, extraite, prétend-on, d’un canal telegram israélien et ses participants réjouis devant cette vision. Pourquoi le serflex attaché à une seule main? 

Peut-être celui-là croyait s’échapper, chaque main libérée de l’autre avant que le blindé ne lui roulât dessus. Que les soldats, comme à un chien, lui dirent, cours et lui, le plastique aux poignets, aux deux poignets, courut tout droit, pourchassé par un blindé, qui, après, quand son vrombissement de meurtre se tût, dit il s’évadait. 

 

Image vue, celle de cet homme, jeune ou non, je l’ignore, dépourvu de visage, image vue je crois, malgré moi, d’abord, ou, non malgré moi, voulant savoir, palpant cette réalité lointaine, obsédante, des gens tués par milliers, Trente Mille a minima. 

 

Je me souviens, aussi, que pendant que mourraient les palestiniens à leur décompte macabre s’opposait toujours, médiatiquement, celui du 7 Octobre, son nombre exact de victimes, 1700 israéliens morts, l’équivalent de 10 000 français rapportés à la population. Puis ce face-à-face de chiffres s’effaça. D’abord en excluant la réalité des chiffres donnés par le ministre de la santé de Gaza au prétexte que, issu du Hamas, les chiffres étaient faux ou exagérés. Avant que ceci, exagéré ou non, continua de croître et, quelques réserves que l’on pût exprimer quant à l’honnêteté du Hamas (en réalité l’état civil des palestiniens de la bande de Gaza est tenu par Israël qui, sait, donc, que les chiffres communiqués correspondent a la réalité de ses crimes), celles-ci s’écrasèrent devant l’augmentation constante et irréfrénée des morts. Alors, au lieu d’opposer nombre à nombre les morts, les palestiniens mouraient, sans identité, sans décompte, face aux citoyens israéliens massacrés. La façon de tuer et de mourir prévalait sur la quantité de morts. Les cadavres ne se valaient plus. Leur nature changeait selon l’auteur de leur mort et l’empathie adressée variait, elle aussi, selon ce critère. 

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