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10 juillet 2023

L'arpenteur

Parfois, parce que mon rapport au temps, comme je l’écris si souvent, me rend tout futur inenvisageable, j’aimerais vivre à perpétuité dans des instants, ceux de grâce le, disent les musiciens, sweet point.
Au parc Monceau, avec K., je connus un de ces moments là, ô temps suspends ton vol, qui, instant, recommençait souvent, durant une heure, décharges répétées, douces ou dures, tendres le plus souvent. Pour moi, je lui confiais, tous ces prénoms, toutes ces initiales répandues sur mon blog ne constituent pas seulement une façon de parler de moi, de revenir à moi, ces mentions, presque des invocations en réalité, affirment de qui je parle, leur donnent une texture, une solidité, celle des mots, peau véritable pour qui, poète, passe sa vie à se barbouiller de verbe. Si les femmes, surtout, se concentrent ici c’est que je passe le plus clair de mon temps entouré de femmes, parce que, le plus souvent, avec elles je me sens bien, mieux de ne me sentir pas le devoir de jouer un rôle ce qui pour, et c’est faire erreur sur moi, se perd en séduction, paraîtrait une contradiction. C’est que je ne séduis pas, j’avance peu de gestes, je tends rarement ma bouche, avec les filles, pas toutes, évidemment, celles dont j’aime l’odeur, la conversation, le regard et la petite dissonance, ce truc, comme une dent légèrement ébréchée dont on ne voit la fêlure qu’en approchant de près. Je cherche cette proximité, ce point de vue d’où l’on voit tout. Moi, tout entier livré, sans dissimulation, moi, avec la maladie, les efforts, les ratages, moi avec la superbe, aussi, la soie, les mains jointes suppliantes, moi avec le geste prodigue même les poches vidées - les nuits longues épuisent le salaire. Avec les garçons, l’ennui toujours finit par poindre, cette impression de devoir, sans cesse et toujours, me comparer, me mesurer, comme si toute conversation, y compris chez les gays - je ne connais pas assez d’hommes trans pour les inscrire ou les exclure de cette typologie - imposait une toise, un mètre, une balance, que, toujours, une évaluation, un contrôle surprise pouvaient surgir. Probablement que, beaucoup d’autres types, avec les filles, se sentent, parce que charmer, pour eux, signifie mentir et truquer, ce devoir de jouer pour commettre leur piètre larcin, une nuit de baise ou l’amour feint.
Ces prénoms ici m’accompagnent, à égalité avec moi-même, à K. je décrivais que, chacune, jalonnait ma vie, en figurait une étape mais aussi une partie du chemin, point autant que ligne, que seule leur empreinte - forme et largeur - la profondeur du sillon, les différenciait. Elles ne figurent pas des sortes de trampoline qui me permettent, à leurs dépends, de bondir sans arrêt hors de moi, elles me dédoublent, m’enchantent et, même, me gracient d’une peine sur moi, malgré moi, pesant. 

Il me souvient, alors, les truffes accompagnant les pensées, de moi, dans ces vérités révélées qu’offrent les psychotropes, soutenant auprès de Louis que nous pouvons choisir ou bien de creuser, dans le monde, une infinité de trous ou bien de se consacrer au forage d’un seul, que les deux, qui volage ou sérieux, qui séducteur ou éthique ; Johannes ou le juge Wilhem. J’ignore qui trouve le bien précieux, si toutes les profondeurs, à égalité, après un temps conséquent, recèlent de richesse (et si creuser en était déjà la richesse, la découverte des pierres singulières, de la matière inconnue, rêche, connue des seuls aventuriers des gouffres) ou si, à force de multiplier son geste nous apparaissent maintes pierres précieuses, éclats de vérité ?

L’instant, avec K., durait, se renouvelait, je n’aimais pas ce jour, la forme de mon corps, j’éprouvais envers lui une distance insupportable, le désir naissait, malgré tout, à l’intérieur de mes membres, et nous nous embrassâmes d’un doux, bon, profond baiser, ceux qui sentent la fontaine, la cascade, un peu la forêt après le passage des loups et qui abandonnent une goutte de peur et une mèche brutale. Il y avait ce côté, quand, ouvrant les yeux, au milieu du baiser, je la voyais elle, son visage au-dessus du mien, les yeux grands ouverts, scrutant, je me demandais qui voyait, alors, le mieux, celui qui, les paupières closes engendrent à l’infini le moment ou qui, prudente ou surprise, le regarde en train de se faire.

 

Temps suspends ton vol, je dis, ce moment si répété dans sa grâce, c’est par la découverte, lointaine, de son corps, ses hanches contre la main, une apparition, toujours d’une autre forme - belle, charmante - hors de la vision, de ce sens si fortement gaspillé, usagé à l’infini, dans la main qui serre et entoure, la pression plus ou moins forte à la taille, cette apparition, plus encore que par les mots.

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10 juillet 2023

Balthazar

Nous parlons avec J. d’organiser, pendant l’été, une longue marche - le syntagme m’évoque Mao, la révolution - elle me rapporte la quasi-tragique expérience de E. qui s’essaya, lui aussi, à ces longs dangers pédestres, parcourant, une petite bouteille de Vittel comme seul viatique, le chemin de Stevenson subissant les affres logiques de qui tente l’aventure si peu préparé, si mal armé, exposa sa vie à la mort et ne s’en sortit que de justesse, trouvé là par des randonneuses mieux équipées, elles prévinrent les secours qui le sauvèrent. J., me dit que, forcément, c’est un truc de mec, ces équipées hasardeuses, les risques démesurés pris, surestimant sa force tout en, avec plaisir, exercice de la bite et le couteau, s’exposer au danger pour jouir d’en triompher. Sur Twitter Léna, à la suite d’une étude qui le démontre, rapporte que, durant les randonnées ou toutes activités physiques au long cours où le danger règne toujours proche, elle ne connut la menace vitale qu’accompagnée par des hommes, ceux-là, surestimant leurs forces, continuant après les heures raisonnables à poursuivre la route ou pensant prendre à travers champ un chemin déconseillé à cause des trous de boue ou des serpents. Cet esprit téméraire des hommes contre la prudence des femmes permet, dans des circonstances moins…triviales, de découvrir de l’imprévu, d’entamer le normal, le connu, pour, par cet excès d’inconscience et d’ambition virile, inventer le monde. Ceci, cette témérité, associée, par accident et éducation, aux mâles, concerne, aussi, autant, surtout, l’optimiste, celui qui, par nature, diminue le danger et estime plus fortes ses chances que tout calcul diminuerait. Les inventions, comme les morts parfois, sont à ce prix ; les femmes, conditionnées à la prudence, à ce qu’on appelle, aujourd’hui, le care osent moins à l’exception de quelques êtres dégagées de ces déterminismes - de plus en plus je crois.

J., propose que, après un bref entraînement, nous suivions les traces de Péguy, nous rendant à Chartres, épinglant sur la carte des GPS, les étapes, c’est à dire, elle précise, des hôtels avec baignoires, seules à même de soigner ses jambes endolories par l’enfer. Je lui précise, pour avoir pratiqué assez la randonnée et connaître de plus habiles que moi, que, ce qu’elle évoque, une marche de plusieurs jours, avec entre 20 et 30 kilomètres chacun d’entre eux, blesse les pieds qu’importe les bains ou les capsules de cryogénisation mises à notre disposition. La marche blesse mais, par bonheur, après le deuxième jour comme me le disait l’ami tchèque capable de marcher tout un été (à ma plus grande incompréhension), lui aussi, malgré l’expérience, connaissant les diverses blessures, la sensation de la douleur disparaît. Les exilés, quant à eux, marcheurs éloignés forcés de leur terre d’origine, ne perdent jamais leurs ampoules au coeur et, toute la vie, souffre de cette longue distance parcourue. 

Nous regardons ensemble les petites randonnées en région parisienne, ces GR accessibles par le RER, mercredi, peut-être, selon ses disponibilités, nous amorcerons nos premiers essais.
J., après l’apprentissage, après Péguy, envisage aussi une autre marche, plus longue, avec un âne, pour rire je lui dis que, chacune des aventures, déjà, grâce à ma compagnie, comprend un âne et, aussi, par la sienne, une mule (ou du moins sa tête). Enthousiaste ça ne coûte que 850 euros par personne âne compris, somme que je ne trouve pas pouvoir, si légèrement, être précédée de la préposition limitative et heureuse que. Elle ajoute, interloquée, c’est le prix d’Hydra. Je préfère Hydra, la Grèce, les souvenirs de Léonard Cohen, tant pis pour Balthazar (l’âne déjà nommé). Elle admet, aussi, préférer Hydra, se prenait surtout à rêver de, cette année, débarrassée des couillards comme elle appelle ses exs et de façon plus générales les êtres qui l’encombrent aujoud’hui ou au passé, dont les goûts n’allaient qu’aux hôtels de luxe et au confort, profiter de ma souplesse en tout - être le plus gentil - pour tenter d’autres expériences. De les lui offrir, déjà, en rêves et en possibles, vaut, probablement, déjà, un âne. 

13 juin 2023

Tu seras viril

L’étrange action, tardive en mon cas, de la setraline abstrait le désir sexuel dont la consistance, alors, tient davantage du souvenir ou du rêve, que de la pulsion amoureuse ou reproductive.

Le corps, lui, fonctionne comme de normal, il réagit aux stimulations habituelles, bander ne me pose aucun problème, éjaculer, par contre s’interdit, c’est à dire accomplir et achever ; entrer dans le destin reproducteur et le plaisir à l’acmé.

M. s’étonne que je m’indiffère autant de la sexualité, résumant celle-ci au rapport pénétrant/pénétré, comprenant mal que ce ne fut pas toujours le cas, je peux, désormais jouer, torero, avec mon désir et celui de l’autre, le surprendre par sa suspension. Avec M-C, nous jouions, souvent, à ce désir suspendu, balançant, retardant le moment de la pénétration, s’approchant au bord, jouant avec la limite du désir pour augmenter, après, celle du plaisir.

ici je supprime un passage que je déploierai dans un autre texte, ici, j’écris aussi qu’une pulsion de mort monte en moi, la même jadis de ce fameux post-coïtum animal triste, cette sensation d’une main osseuse serrant mon coeur.


M., je me sens étrangement bien avec elle, nous ne couchons pas ensemble, parce que je ne le souhaite pas, ce dont elle se vexe, pour la consoler, je glisse sa main contre mon sexe, l’assurant, ainsi, de l’absence de faute de sa désirabilité. Je me sens bien, étrangement, nous dormons ensemble, déshabillés, tendres assez, quelques baisers s’échangent. Le premier, c’était dans le salon, vers 4 heures du matin, elle soupira un enfin, un qu’est ce que tu attendais, qui, aussi, rappelait l’ordre usuel de la séduction, l’homme, quoi que même si son désir tarde à devenir certain, doit oser. Je ne sais plus si, c’était par jeu encore, je lui demandai si je pouvais moi l’embrasser.

Avec W., notre premier baiser, nous sortions d’un café, W., m’intimidait un peu mais trop forfantin, je n’en laissais rien paraître. Un moment, dans l’après-midi, elle me demanda pourquoi tu ne m’embrasses pas, puis nous nous embrassâmes. Paradoxalement, j’excelle dans les commencements, pas dans la prise d’initiatives. Je m’y force. Cette nuit, nous ne l’avions pas passé ensemble, j’avais dormi dans l’auberge de jeunesse Jacques Brel, de Bruxelles, la première et dernière fois. Dans la rue qui m’y menait, je voyais le symbole kabyle inscrit sur les murs. La seconde fois, nous en prîmes par la suite l’habitude montant en gamme, je réservai un hôtel 3*, l’hôtel Aristote, à proximité de la balle que Verlaine tirait sur Rimbaud. W., sortit une bouteille de vin - nous ne buvions presque jamais ensemble - et un préservatif féminin que nous essayâmes par curiosité, comme une expérience artistique que nous délaissâmes bien vite, préférant exercer nos talents manuels à des pratiques plus satisfaisantes. 

 

Le matin, ceci toujours me ravit, quand je l’embrassais dans le cou, sur le canapé, face aux livres, la lumière du soleil entrant par la fenêtre avant que les immeubles d’en face ne le brise - le salon, exposé Sud, brûle quelques heures par jour, les toits de tôle lisses et grises de Paris en augmentent la chaleur, puis le soleil passe sous l’immeuble voisin, il ne reste que la cendre.

 

Si je repense à mon désir sexuel, à la façon dont je dus le positionner face aux autres, me reviennent à la mémoire quelques épisodes. En quatrième, Arnaud abandonnait de son agenda des photos découpés de pin-up et proposait, à qui voulait, de les prendre. Je me portai volontaire parce que, ce faisant, j’actualisais ma masculinité, si mes pratiques correspondaient à celles des autres garçons, alors, j’appartenais au groupe. Cette pratique, transgressive au sens des règlements intérieurs et familiaux, permettait, ici, de respecter une appartenance plus forte et plus nécessaire. Je collai ces photos dans mon agenda, mes parents le découvrirent. Je ne me souviens plus si je dus les arracher, forcément, par contre, ils en tirèrent des conclusions erronées, ignorant, forcément, mon désintérêt pour ces images, l’impossibilité, pour moi, à cause de ce que la circoncision me mutilait jadis, de me masturber et de faire, de ces images, un usage autre que celui de conformité sociale. Par ces images je me signalais auprès des autres, me rassurais, moi-même, de ne pas être découvert, moins mutilé, parce que ceci s’avère trop complexe à découvrir, que moins, que pas assez. Je pouvais jouir, certes oui, du rôle exécuté à la perfection, me cachant à moi-même. Jouir, au final, seul, reproduisant, ailleurs, cette masturbation, d’un plaisir déjà adultère.

Oh, bien entendu, les autres garçons, ces collégiens, eux autant, par ces images, la provocation associée, jouaient aussi, en partie un rôle, dans le verbe haut et la verge droite, eux aussi se signalaient aux autres comme de bons hétérosexuels désirants et puissants. En dernier terme, après et en même temps que cette preuve apportée, moins les quelques dissimulés comme moi, ces garçons se masturbaient en effet sur ces images. Chose plus amusante, Arnaud et Gregory parlaient de leurs visionnages pornographiques et de leur absence successive aux toilettes. Je n’avais pas compris, jusqu’il y a peu, le motif de cette absence.

Deux ans plus tard, j’agissais enocre ainsi et doublement, d’ailleurs. Je possédais, enfin, mon premier téléphone portable. Un NEC, le premier téléphone, en France, en couleurs. Je prouvais, par cette possession, ma supériorité matérielle, il devenait signe de ma richesse prétendue, un mensonge, pour garder sa crédibilité, doit, régulièrement s’actualiser avec d’indiscutables preuves. Ces preuves, même modestes (et mieux encore de ne pas l’être), par effet d’attraction entraînent tous les récits vers le vrai, l’indiscutable, l’indubitable.

Je me souviens, aussi, d’un jour, assis à côté de ce garçon, Nicolas, être bizarre, sale, fumant du shit et, surtout en vendant, dénoncé, un jour par l’un de ces acheteurs dans l’enceinte de l’école. Je disais à Nicolas que mes parents me versaient, tous les mois cinq-cents euros d’argent de poche mensuels. Il répondit, incrédule, impossible et, alors, levait puis baissait la main, reproduisant, longtemps le geste, pour interroger la prof de mathématiques à ce sujet, réclamant cette censure adulte pour trancher notre débat. Je paniquai, je m’apprêtais à être découvert et si l’un des mensonges devait être trahi alors le reste pourrait, soudain, subir le doute. Mes mensonges, au sujet des phynances, tellement improbables, mais assénés avec certitude, ne tiendraient pas face à un doute méthodique, la moindre enquête m’aurait découvert. Alors je tremblai devant ce geste improbable, Nicolas hésitait, sûrement, devant l’incongruité du geste, sa place discutable dans un cours.
A ce moment Damien intevînt pour dire, à peu près, que s’il ne s’agissait pas d’argent de poche mais d’un compte d’épargne, alors, oui ça se tenait. Damien m’offrait une porte de sortie que j’empruntai en toute hâte, oui, voilà, c’était ça, exactement. Cette sortie ne correspondait pas, pourtant, à mon récit initial puisque je parlais d’argent de poche. Qu’importe, l’essentiel était sauvé, la focale déplacée, le mensonge, donc l’identité, préservée.

D’autres mensonges, plus absurdes, l’année suivante, je les commis sans émouvoir aucun soupçon, je prétendais, hackeur de génie, riche à l’infini, m’adonner les week-ends, à des combats de piratages informatiques dont le but consistait à abattre l’ordinateur adverse. Ordinateurs que je prétendais valoir des fortunes. Martin écoutait religieusement mes succès fantasmés, rêvant, lui, à seulement posséder une de ces machines entrée en fusion à cause d’un combat perdu contre un pirate habile d’Allemagne ou de Chine.

Avec mon téléphone NEC, je disposais aussi des premiers forfaits internets mobiles « utiles »,  à l’époque, pas de 3G, de 4G, ni de vaccin, seulement le E, de EDGE, internet mobile de faible débit. J’y pense, parce que, revenant de Marseille en train, passant par les campagnes mal connectées, le E majuscule s’affiche en haut de l’iPhone. Sur le téléphone NEc, en 256 couleurs, je téléchargeais des images floues de Pin-Ups, femmes en sous-vêtements, jamais nues entièrement, d’ailleurs. Lorsque mes camarades voulaient manipuler le téléphone, je faisais en sorte de laisser visibles ces images. Dans ce collège de garçon, ce faisant, je ne devenais pas un répugnant obsédé sexuel, je devenais un homme, comme tous les autres. Ils m’empruntaient, régulièrement mon téléphone, se signalant, eux aussi, autant que moi je me signalais. Nous nous prouvions mutuellement notre masculinité.

En quatrième, je me souviens d’Alexis, qui, parce que nous parlions de masturbation - lui ignorant que moi je ne le pouvais pas et moi ignorant ce en quoi ça consistait - me demandait par je ne sais quels détours, si j’étais précoce. Assimilant, alors, le terme à celui de l’intelligence, c’est à dire d’une qualité, je fanfaronnais de, oui, l’être. Lui non, plus, en réalité, inexpérimenté sexuellement, ne mesurait pas la portée du mot. Alexis, aussi, en cinquième, m’apprit, le mot cunnilingus, que, confusion banale, je pensais référer au nuage. Nous étions trois ou quatre ce jour là, dans la partie boisée et terreuse de la cour de récréation, derrière les algecos à cause de ce qu’une partie du collège était en travaux. Les autres élèves assistaient au cours de latin auquel Alexis, Maureen et je ne sais plus qui d’autre, ne participaient pas. 

 

pour me rendre au collège je devais prendre le bus 241 qui passait par le bois de Boulogne aux heures matudinales durant lesquelles les prostituées exercent encore, le bois de Boulogne compte, essentiellement, des prostituées trans, nous les voyions, hiver comme été, les jupes courtes le visage fardé arpenter les trottoirs, parfois nous les retrouvions à proximité du collège, le pénis énorme de l’une d’elles, débordait de sa mini-jupe, Laure, l’appelait un m’sieur-dame et le saluait de la sorte, pendant des années. Maureen, très grande avant l’âge, virile presque, un jour de banale dispute entre filles et garçons, m’agaçait tellement que je lui envoyai à la figure « t’as du volume entre les jambes », phrase entendue, probablement dans la bouche de Jean-François, obsédé sexuel dès ses 10 ans, ce à quoi, elle rétorqua, habile, « toi t’en as pas ».  

13 mai 2023

M-A

Aujourd’hui, je reprends souffle et pieds, j’éloigne, balançant l’encensoir à droite et à gauche, les pitoyables rumeurs.
je ne me venge plus

j’aime.

 

Le dernier commentaire reçu ici m’intéresse parce que, croyant m’injurier en me qualifiant de superficiel, il me décrit de la plus juste et neutre manière. Bavard histrion, acteur, comme toujours revendiqué, sous le personnage, rien ; mais la croûte de ce personnage est épaisse, elle est dense comme d’autres, plus graves, dix de leurs vies. 

 

je vide collectivement plein

une cité entière 

bariolée avec son décors

carton pâte parfois ou 

povera 

spectacle à la lanterne

maudite

Je n’existe, un peu à la manière de J., qu’en éclats ou, à son inverse aussi, par longues, interminables, éclipses. Ma vie, ces journées polaires, en plein février, quelques heures de soleil mais il faut voir le soleil que ça est. Septentrion. Si semblable le mot au zozotement du serpent. Ainsi, mon nom de contre-baptême, le rebond sur la surface durcie de l’eau. Galet.

Marie-Anaïs m’ancrait et, quelque part, remplissait, mon en-deça, ce vide, près d’elle, je me densifiais. Elle trouvait, en moi, l’entrée du contre-vide, elle est la seule à l’avoir pu parce qu’elle abordait tout ceci sans, ou avec peu, de préjugés. Alors.
Elle me mena hors de moi.
Ou
Allant, parfois, contre moi, chemin inverse de cette voie la mienne très singulière, arpentable jamais avec qui complice pour toujours. Elle partant, moi hagard, un instant, au milieu du sentier, redevenu de la familiarité précédente et naturelle, je me retrouve avec moi-même, sur la piste, je m’agite, c’est ainsi que je retrouve mon corps comme, qui s’endort sur son bras, le trouve bois mort, l’agite afin de le revitaliser.

Si, elle me donnait une profondeur elle rétrécissait la surface, j’échangeais l’étendue pour la plongée - et l’ascension - échange favorable, je gagnais plus de hauteur que je ne perdais de largeur.
Je ne ne nierai pas, il y eut un coût, mais je gagnais au change, sacré cours.

 

je grandissais

Ce quelque chose qui vient de son étrange patience, jadis, à mon endroit, ne se retrouvera plus nulle part, pour autant, il demeure en moi à l’état de savoir, figé, certes mais comme leçon décisive, prêtre défroqué quittant l’habit sans abandonner la foi. Le missel sur ses lèvres, à tout moment, dans ces paroles sacrées, remisées parfois, il trouvera toujours le secours. Il fusionne avec lui pour devenir alliage, quand l’alliance est perdue, allia-je.

je n’ai rien eprdu

Cette densité me donnait du poids, il ne s’agissait pas d’être apesanti, pesant ou lourd. Dans le manga Kingdom, que j’aime à citer, le héros Shin (devenant Ri Shin, parce qu’en la Chine féodale, les servants ne possèdent pas de nom de famille, et Shin parvient au rang noble de général et doit alors s’élargir d’un nom), lorsqu’il se bat contre des adversaires puissants et célèbres, remarque que, ce qui les différencie les uns des autres, bien davantage que leurs prouesses martiales, c’est le poids, qui ne se résume pas à la responsabilité, mais à une forme de sérieux, de dignité, d’importance. Le clout disent aujourd’hui les rapports.

Une charge n’encombre pas. Elle élève qui elle ne brise. 

 

Je retrouve, inquiet, forcément, ce monde semblable un peu, à celui antérieur, la confusion des choses, des objets, des façons de faire, plus âgé, plus barbu, plus sage aussi, changé pour, prétendrais-je avec erreur, me reprendre à un point interrompu. Je suis accru et je m’étends parce qu’aujourd’hui, grâce, aussi, à elle (et à moi en ce que je sais me réformer), je pars de quelque part. Douloureux, ceci, la perte, brisure, du foyer, l’endroit d’où l’on part, une certitude, et, surtout, où l’on revient, fut-ce dix siècles plus tard, ah tous ces Ulysses, et moi dupeur pareil que lui. Ce point de départ, de reprise, en couture, sûrement, existe. Quelque chose de cette nature nature ; pour reprendre, là, le tissage interrompu et les noeuds repoussés à plus tard, en glissant un indice, une marque d’un présent révolu. Qui ne serait pas, alors souvenir ou regret, mais ouverture, possible.

 

J’écrivais, aussi, que Marie-Anaïs me fit découvrir la bonté, c’est une réalité, elle me changea, ici, me guérît, même, de la haine que je croyais insubmersible et, si haine, revient, ce baume passé m’aide à moralement tenir le coup.
Moralement en ce que je ne reviens pas, nullement, sur aucune de mes positions, je m’interrogeai, évidemment, deviendrai-je, me sentant injustement traité, sur les valeurs auxquelles j’adhère ?
La réponse, heureuse, surprenante, même : non.
Et, surtout, ici, contrairement à nombre des autres, je ne renonce pas, n’ai pas renoncé, ne renoncerai pas, au contenu de ces valeurs. 

Je devenais, de ceci fou autant, je suis prêt à tout assumer. 

Si je le peux c’est bien que, malgré tout ça, y compris son départ, je suis, en moi, changé, je ne reviens pas sur ce savoir.

Marie-Anaïs m’a guéri d’une haine si grande, pour tout et tous. Ces tortures morales que d’autres, pervers un peu, prétendent comprendre comme des actes physiques. La guérison, bien sûr, ne change pas la nature, qui guérit d’un cancer de la lymphe ne change pas pour autant le groupe sanguin. Haine rhésus négatif.

Toute aigreur me passe, me voilà bercé, il m’ennuierait que tout ceci soit lu comme un composé, encore, de rancoeur. Je n’en trouve aucune en moi. Il y a de la joie. J’ai de la joie comme s’écriait la mouette que je répétais, de nombreuses fois, avec Marie-Anaïs, mon expression - j’en paie, en partie pour ceci, les frais aujourd’hui - traduit rarement bien ma pensée, elle l’excède de partout, au lieu de la présenter, mon intention, sphère presque parfaite, j’expose une sorte d’oursin, dont, au lieu de voir le coeur, humide et parfumé, ne transparaissent que les épines noires; vénéneuses. Alors on prend la couleur et le poison pour le propos, alors on prend la possibilité de la blessure pour la réalité de l’intention. Il en va ainsi.

je me bats quand même

comme pierre

Superficiel, moi, avec plaisir, et non sans gravité, je réclame ici mon dû ; disons, sous la couche des personnages et des mimes, existe une plaque d’acier, la dépression, dure à percer, avec ses rivets solidement enfoncés. Rien ne l’entame, elle se contourne, parfois, très au Nord, comme une ligne Maginot, bien mieux pensée.

Superficiel, parce que j’aime le vain, les belles suites dans les grands hôtels, faire l’amour et les jolies femmes, l’alcool trop cher et le gâchis, plaire et bien sûr déplaire, le spectacle et faire de l’esprit. Marie-Anaïs, m’a permis, me permet encore, d’ajouter à ces choses, surfaces épaisses, du sens, de mettre, l’esprit dans (faire de) l’esprit.

Oui, le scandale me va à ravir et je m’en pare avec un bonheur immense. Dix ans de ma vie pour une nuit au palace. Superficiel pour ceci, les smoky eyes devant le miroir troublé - la marque des baisers à soi-même, ce concentré de pur amour - la certitude que ce soir, gueule tordue et dos voûté, pourtant ça va marcher, parce que les doigts brillent différents, avec la longue cicatrice qui parcourt, à gauche, le majeur, qui, majeur, lui, de ce repli de peau, en permanence, injurie le monde. Ah, oui, le danseur, maladroit pourtant, qui vient superficiel avec sa gloire, ce qui me manque de talent, je le compense par le vide. Un vide pourchassé, conquis, comme arraché au plein, au demi-plein, une pompe magique, voilà  mon ambition, créer le vide.

Je déteste celles et ceux qui pensèrent que je vivais mal la rupture. Je vivais mal l’effondrement, le ravage, le mensonge, la trahison, à quoi, pauvre hère, elle ne prit qu’à peine sa part. J’en suis remis et, principalement, ce que j’expliquais à C., R. ou L., je suis super heureux pour elle, craquer quinze jours, aussi douloureux pour tout le monde que furent ces deux semaines, à la fin, dans cette situation, relève, pour une fois, moins de la folie, que du règlement ordinaire. Eh oui ! Qui sort du bûcher allumé à même sa peau répand l’incendie tentant de l’éteindre et disperser le péché. 

 

l’été dernier, mangeant un double smash de chez Blend, avec cheddar d’abondance, je m’intoxiquai et, comme toute digestion malade, je déglutissais du cul pendant deux semaines. 

16 mars 2023

bang

Je disais taire n’est pas tarir et moi jamais je ne peux m’imaginer partir si je dois partir 

sans un

bang

puisque dans ma foi nocturne

hulule le grand oiseau des bois 

celui-là yeux perçants serres pareilles

si je dois partir comme je glisse là maintenant

ce dérapage incontrôlé dans la pente

raidie 

je ne le peux sans éclat

parce que taire ne tarit pas 

petite boule de feu 

enfant sauvage

muet

désapprends maintenant

ton éducation si tu brandis

la brindille enflammée

que la foudre frappe si souvent

désapprends pour devenir 

le grognement 

la crasse

la nudité

que ton corps tout ton corps

recourbé

incurvé 

voûté

ton corps on dirait le corps d’un vaincu

d’un soumis

celui perdant là la partie la guerre

ton corps ton corps courbé un corps

ignorant voilà 

bipède débutant sauvage très pratiquant

non sans un bang de la torche incendiée 

le crépitement répété si moi je brûle moi

du feu intime précipice celui de ma nuit des temp-

êtes

phénix généreux j’étends l’incendie 

l’incendie sans limite

qui monte

volcan inverse

du gouffre où je m’enfonce

monte et si je tombe alors

s’élève du fond des fonds

toutes les morts

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16 mars 2023

la tête roule

La tête par là

la tête en haut ça commence ça a commencé là

en descendant lentement épaisse

la douleur qui coule

magma

ou

sève à rebours

celle d’arbres factices

enchaînés aux terres vaines

des mondes d’artifices

la tête par là

en haut

que ça débute

jusqu’au ventre

comme une grande ligne

d’épines

toute droite 

avant

la mâchoire tendue toujours

pour à force

comme mâcher une douleur

qui ne se digère pas

ni ne se déchiquette

bâton de réglisse

on dirait

que rien n’épuise

le temps peut-être

la bouche inutile

sa salive

toute eau claire quoi

purifie rien

langue pourlèche

la plaie

langue salée

des landes glacées

le langage avant

le langage ce banni maintenant

le tabou cette sorte d’ultime interdit

tu sens la parole une condamnée à mort

toi pareil ô grand billot

ici attache la tête

où le pal passe tout à l’heure

cette longue lame

sa corde assortie

tu feras tout à l’heure

un joli pendu ta mine toute verte

tu ressembles je crois

ainsi paré

de chanvre et de fer

à la vase atlantique

le moment où l’écume

tape sur les berges

les algues dansantes

la tête douloureuse 

encore toujours

le bourdonnement 

celui 

tout en même temps

une rumeur un silence

tu sais ne sais pas

toujours la même mort guette

tu ne savais pas

la mort porte

l’habit des rumeurs

tu ignorais

sa parure

le petit bijou à sa main

qui tinte 

le mensonge

qui détruit, clos

et tue

le mensonge

assis sur ton visage

immobile

tout soumis maintenant

tu te noies dans une mare 

mon pauvre ridicule

vas-y. 

15 mars 2023

SOS amitié

Chose très étrange que, tentant de se renseigner sur le suicide, les premiers résultats, toujours, dirigent vers des numéros d’écoute spécialisés. J’ai, une fois, tenté d’appeler l’un de ceux-là, pour parler à quelqu’un, je crois, pour m’assurer, aussi, de ma volonté. Pester, peut-être ou qu’en sais-je. Me faire intéressant, aussi, histrion jusque dans la mort et laisser l’interlocuteur désemparé ou las devant le sinistre spectacle. 

 

Je me demande, toutefois, pourquoi et comment, ces résultats arrivent en tête, qu’importe les mots clés tapés en français « tailler ses veines » « pendaison » « suicide » « urgence danger » arrive en tête des résultats celui de : « SOS amitié » « Aide Disponible » et un numéro de téléphone pour les joindre. En principe le privilège d’arriver en tête, de façon aussi systématique, d’une recherche réclame un paiement.

S’agit-il de la part des moteurs de recherche d’une libéralité accordée aux organismes de prévention devant « l’enjeu de santé publique » qu’est le suicide ? Je l’ignore tout à fait. 

 

Fait inhabituel, et contraire à ce qui se présente pour les commerces, le numéro de téléphone apparaît en gigantesque, comme un hameçon, comme de l’inévitable, comme du « essaie ». Quelque chose de pressant à voir apparaître ce numéro et peut-être même est-ce pour ceci que, la dernière fois, je l’appelai. 


Le nom de l’association « SOS amitié » raconte, elle aussi, quelque chose. Le suicide, sa cause, l’une de ses causes, ne résiderait pas dans un élément objectif de la vie des individus, ne saurait être choisi comme solution rationnelle et, ce nom, donc, renvoie à l’idée que tout suicide trouve, en partie au moins, sa (dé)raison, dans la solitude. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de parler avec un « écoutant »  pour obtenir sa psychanalyse mais pour retrouver pied dans le monde réel, vivant, sortir de soi, du noir, de la douleur où, enfermé trop longtemps, seul le péri existe. Si, depuis enfant, je voulais mourir, ce n'était pas de solitude que je crevais ou non pas celle-ci qui voudrait l'entourage un désert et ma vie une soif. Je voulais mourir - le veux toujours - à cause de l'absurdité d'être, et plus encore, de durer. Vieillir, dès l'enfance, me terrorisait et, aujourd'hui que ma barbe blanchit plus encore. Je voulais mourir, non parce qu'étendant la main je ne trouvais nul corps et que parlant je n'entendais nul écho, je voulais mourir parce que je ne parvenais pas à être conquis par la vie. J'ai rêvé des années durant de ne jamais me réveiller, m'endormant, pourtant, sans aucune douleur, martyr de rien du tout sauf, croix tarabiscotée de l'absurde où, le pénitent même, est cloué tout tordu. Cubisme du suicide. Si solitude celle-ci ne peut-être consolée, elle est un hors du monde, une étrangeté, un en-dehors que rien ni personne ne peut, n'a jamais pu, combler tout entier. Si pour tous une part du soi demeure toujours de l'inintelligible, du non, du pas, de l'inexprimable, je sens que, en moi, cette part déborde de beaucoup. Ce à quoi je n'ai pas su. Pas pu me connecter, cette rencontre impossible avec le monde, la société. Solitude. Non pas, solitude.  

Souvenirs de cette famille, du Nord de la France je crois, qui, suicide collectif, laissa une note « on a trop déconné ». Je m’interroge quant à l’exactitude de mon souvenir et formule, pour moi-même, des hypothèses. S’agit-il, comme parfois, d’un meurtre familial et du suicide de l’auteur ? Par une recherche google (encore!) je tombe sur un article du Figaro qui relate les faits. La lettre, manuscrite, « soumise à un examen graphologique » précise l’article : « On a trop déconné. Pardon ». J’ignore, encore, si la retranscription ici est exacte, je me demande, si l’auteur de la lettre a bien respecté la syntaxe en utilisant les majuscules. Les faits, conformément à mon souvenir, se déroulèrent dans le Pas-de-Calais, l’idée d’un meurtre dissimulé s’efface devant le récit du journaliste. Cette famille de quatre membres s’est pendue de façon simultanée. 

 

« En découvrant les corps, jeudi dernier, les policiers ont en effet constaté que le ragoût préparé par la mère de famille était prêt à être réchauffé. »

 

« Ils vivaient toujours à quatre», «on ne leur connaissait aucun ami» racontent toutefois des proches. »

 

Ainsi la solitude. La solitude à 4 ? 

 

En me rendant sur le site web associé au numéro de SOS amitié, je tombe sur une page où figurent plusieurs logos et, notamment, celui de « l’union nationale prévention suicide » dont j’ignorais l’existence. Une grande machine administrative, publique et, j’imagine, aussi associative, tente de prévenir le suicide en France et continue, contrairement à mes croyances intimes, à le refuser comme solution mûrement pensée. Chose étrange, par ailleurs, rapportée aux débats actuels quant à l’euthanasie. Ce paradoxe quant au droit à disposer de soi-même, jusqu’à sa vie biologique et le besoin que la gestion de cette mort se passe de façon institutionnelle et médicale. On ne peut mourir sauf si l’Etat, comme en cas de guerre finalement, nous le permet. Etrange, tirant le fil, de se rendre compte que le suicide, toujours, lorsqu’il échoue, entre dans le cadre de troubles psychiatriques et entraîne, en ce cas, un suivi voire un internement et donc, cette fois, non comme l’euthanasie qui traite administrativement de la mort, une gestion médicale de la vie.

 

Je tombe, en même temps que je divague ici, sur un fil tweeter que des hommes « appellent les hotlines de prévention du suicide pour se branler ». Ah. 

9 juillet 2022

Louise Neuve dite Sainte-Louise

Hier soir, alors que je retrouvais de chers amis je rencontrais, de l’un d’eux la plus chère : Louise. Parce que parfois ou souvent la timidité engourdit le geste, donne à la voix le timbre maladroit d’on ne sait quel reproche, il se peut que les débuts paraissent un mauvais labeur, la terre, avec le temps, devient tendre et fertile.
Alors, moi, j’attendais que le temps s’éclaire pour parler avec Louise puisque Louise est l’amie la plus chère d’un ami très précieux. 

 

Nous buvions des gin tonics sur les marches du Ground Control ou de la bière bio. Mehdi, avait volé des brots vides pour en récupérer la consigne et s’ivresser clandestinement.

 

Louise, pour l’appétit à consoler, dévorait un hamburger plus que sexy et parce que généreuse, Louise offrait au groupe une grande assiette de frites ces alliées indispensables à tout éthylisme respectable. 


Mehdi, revenant du périple du troc du plastique vide contre de la bière fraiche, voulait lui aussi sa part de frites, Louise enjoint - sur le mode impératif - que les frites parviennent à Mehdi, moi, sur le ton léger des festivités répond « oh tu es autoritaire » ce à quoi Louise rétorque, le sourire narquois, méchant « ça heurte ton éthos bourgeois ? » m’anéantissant de par cette remarque la plus injuste, la plus injustifiée que l’on peut, la plus contraire à ce que fut est sera ma vie, à cette corde raide où je marche depuis longtemps, sans, oui, je peux le dire avec présomption et arrogance, sans me plaindre, sans un cri, sans gémir de la crainte effroyable parfois de ce que le précipice m’annule. J’ai choisi cette vie au bord du vide qu’on ne me prête pas, brusquement, soudain, la tranquillité des corniches ou des penthouses. 

 

Louise écrasait cette vie, la mienne, maintenant, ce passé, la chambre partagée avec mon frère, ses ronflements, mon insomnie, les non-départs en vacances, la culpabilité des parents de ne pas offrir la dernière console de jeux, la frustration devant le jean diesel que porte Thomas en 3ème8 et que je ne pourrai jamais avoir, les visages bronzés pendant les vacances de février quand le mien demeurait effroyablement pâle, le mensonge forcé, la honte tout au fond du gosier. Louise, qui ne connaît rien, dit « ça heurte ton éthos bourgeois » avec le sourire arrogant, certain, bourgeois au dernier degré, en vérité, la morgue bourgeoise ressemble à ce visage, oui, j’en suis sûr, un visage qui annule l’autre, qui néantise d’indifférence mais aussi de « justice », c’est le sourire, presque, qui dirait, en un autre lieu, sur une autre face, dans un arrondissement le même ou changé « méritocratie » pour expliquer que l’injustice suit un ordre admissible « oh ça heurte ton éthos bourgeois » toute ma vie à quoi on met le feu dans le rire sardonique tout empreint de justesse parce que Louise juge du bon côté de la règle, parce que le régiment législatif qu’elle possède lui octroie des droits et qu’importe alors qu’une vie s’écrase, puisque c’est juste ou, du moins, ça a l’air juste. Ethos bourgeois ça veut dire toute une vie de bourgeoisie, d’apprentissage précis de l’ordre régissant le monde, de l’école maternelle de l’être au titre suprême doctor honoris causa. Ethos bourgeois, ça veut dire l’escrime, les rallyes, la bibliothèque ENS, polytechnique etc moi, chère Louise, ma bibliothèque d’enfant se remplissait au hasard, parce que le voisin du 5ème étage, chauffeur routier, avait abimé sa cargaison de livres et nous les avait offert. J’ai lu, par chance, l’histoire de Rome, sa fondation, Rémus et ses hauteurs protégées par les aigles, ces incarnations timides d’un Zeus hésitant à toute conversion latine, Osiris, Isis, le dieu découpé en morceaux, l’amour divin une suture païenne. 

 

Je portais hier des chaussures Yves Saint-Laurent rive gauche, couleur Camel, achetées une bouchée de pain sur Vinted et je voulais, comme dit Aïzen, écraser la figure de Louise avec mes chaussures-éthos-bourgeois, laisser l’empreinte de l’éthos bourgeois qu’on dit funeste sur la bouche qui injurie. Je ne me souviens plus, qui disait ceci, que le fascisme est une botte qui écrase une bouche. La bourgeoisie, alors, il faut le croire, quand son éthos se déploie en Yves Saint-Laurent, réplique le fascisme. Macron porte des chaussures Yves Saint-Laurent. Je crois. 

 

Aizen, raconte, que si parfois les gens recevaient une gifle face à l’insulte morveuse, la bouche se ferait plus sage, comme les parents sévères, ajustant la punition au crime, versaient sur la bouche de l’enfant employant un langage proscrit, des flocons de piment de Cayenne. 

 

Alors, voilà, parce que Louise est l’amie la plus chère de Mehdi que j’aime, je voulais, parce qu’on m’a appris que les gens de gauche pratiquaient une sorte d’amitié, de parler non-violent, clarifier, dire « voilà Louise, tu m’as blessé ». J’ai dit à Louise « tu m’as blessé », tu as blessé, pour de vrai, ma vie. Alors, Louise, je n’attendais rien, au fond, que Louise, l’amie chère de Mehdi, m’écoute, pas davantage. Louise a écouté, oui, sûrement, mais demeurant la même, de marbre si le marbre tue, « Oh, fais pas ton Caliméro ». Blessé, encore, incrédule, répétant, « tu m’as blessé » « eh bien quoi tu veux des excuses » « je voulais juste te dire que tu m’as blessé ». Louise soupire, le vent fétide se lève. 

 

 

 

On peut dire « oh le transfuge de classe, toi tu as basculé de l’autre côté, tu as d’autres façons, d’autres manières, tu te vois régi maintenant par un autre ordre auquel tu crois que tu mènes à la prolifération la preuve tu viens de la donner mon pauvre ou plutôt mon pas si pauvre alors comment tu peux convoquer la misère ancienne ce dépôt presque plus encroûté au fond de toi tu exagères franchement tu fais hontes même de protester contre ma juste accusation une remise à ta place à ta nouvelle place admets le ce déplacement ton ethos bourgeois écoute mon arrêt ma déclaration qui ne vaut pas punition je constate moi c’est tout ton ethos bourgeois »

 

Mais je ne suis pas basculé dans l’ailleurs mondain, le frottement des diamants remplaçant dans la nuit avantageusement le soleil idiotement naturel, bien commun, appartenant à tous, donc à trop, le précieux ne sachant qu’être privé tandis que sur le soleil nous ne comprenons pas encore comment le réduire en titres, le morceler, lancer la sublime OPA.

Et si je suis le transfuge, après tout, le tributaire de l’ethos bourgeois alors pas plus pas moins que Louise, or moi, sans le jugement, sans la valeur qui crée partout entre toustes la hiérarchie, le moins, donc le plus. La pureté morale de celle en vérité, Louise là, la très impure, les mains sales je l’ignore, parce que c’est bien pire, les mains intangibles, purs, je crois ces mains sales jamais, ces mains que le sang versé purifie. Il faudra demander.

Louise enchaîne, dit, parle de militantisme, moi, ahaha, moi, eh bien j’écoute, poliment parce que je ne veux pas de dispute et quoi peut l’être face au marbre dur coupant. J’écoute, quand elle me parle du tunnel de Fréjus et des luttes écologiques contre la traversée du tunnel des Alpes, le TAJ ou quelque chose comme ça, alors, il ne faut pas que la vrille de Vinci perce la pierre montagne tant la pierre précieuse importe aux êtres humains mais la bouche de Louise peut transpercer sans vergogne, sourde, comme si le tunnelier progressant dans le massacre rendait la douleur inaudible, ma personne. 


Je ne sais pas, pourquoi, toujours cette sorte de gens, du côté de la vertu se montre aisément les plus cruels, réformer le monde sans commencer par soi-même, ah j’ignore ce que ça vaut que la reproduction, la même, des anciennes hiérarchies, on remplace un mot par le suivant, on progresse dans le dictionnaire et c’est la même langue il faut croire. Oh, oui, j’objecte déjà moi-même à l’abject, oui, bien sûr, changer les structures sociales ne changera pas l’âme humaine et l’ordure dans un monde économiquement juste vaudra mieux que l’ordure d’un monde pas juste, il vaut mieux une ordure communiste qu’un saint capitaliste ahaha. 

Les échelles, oui, voilà, les échelles, la quantité, le micro-social ou le macro-social.  mais il y a aussi que les êtres humains, les petites minutes de leurs vies, se déploient dans le bêtement petit quotidien, si je souffre de maladie, de peur, hier, ma blessure n’a pas été ouverte par Bernard Arnault ni l’hyper-fascisme macroniste, elle a été ouverte par la bouche-tunnelière de Louise, par l’indifférence de Louise, par la méchanceté de Louise et, j’ose peut-être, la perversion. Il y a toujours un·e flic dans lea pervers·e. Le vieux monde ahaha qui sera aussi le nouveau monde. 

 

Et si demain m'était demain, demain demandé qui de Louise ou Gérald Darmanin je souhaitais voir trucidé je répondrais Darmanin après une hésitation d'une demie-seconde et cette demie-seconde assassine tue en quelque sorte Louise tout autant que moi ce bégaiement entame mon sens moral. 

9 juin 2022

Traire.

Parfois j’aimerais m’abandonner à l’écriture non-sinueuse, celle droite et raisonneuse, me menant de la prémisse à la vérité sérieuse, grave et rigide. Or, je ne connais que le frottement de la tige contre la tige, de la pierre taillée contre la pierre grossière, je sors du heurt le plus creux des feux. Incapable de mettre en ordre la parole pour lui faire servir un but plus grand que soi, et je dis, plus grand, et je veux dire, extérieur, à soi. Le monde ne me dépasse pas, je lui tiens tête.

Parfois, je voudrais dire, l’autre , la vérité du monde, dans un air d’évidence, dans une formule qui conclurait brillamment le paragraphe narratif d’un roman et laisserait songeur le lecteur ou le changerait à tout jamais, l’aiderait à vivre même. Je ne parviendrai jamais à semer les petites pierres blanches et rondes qui forment le chemin et les étapes du chemin. Mes pierres lapident. 

Je ne sais, sauf par tricheries ou collages, produire de l’universel, du partageable, du commun. Moi, moi, moi dans le moi égoïste pas partageur du tout, avide, moi qui ne veut l’autre que pour digérer l’autre, dont l’autre alimente le feu intérieur ah la belle littérature que voici, le bel art n’est-ce pas de se nourrir fauve ou hyène que de l’autre ruant ou dépouille. 

 Je suis de là, oui, de là, lorsque l’écriture me saisit ou me cabre ce qui me prend le voilà la griffe longue brusque se recourbant sur la proie et la faisant pourrir comme le rubis à l’ongle, ah mes pierres précieuses sanglantes vous tous.

 Je ne dirai rien du monde. Je dirai tout du monde. Je suis le monde. 

 Et qui croit encore à ces feux littéraires ahaha, cette violence gratuite qui n’a jamais mis le feu qu’à deux ou trois êtres épouvantés et convulsifs ? Je suis passé de mode, je mords les mors retenant la course par crainte un peu du ridicule, voilà que la solitude s’avance quand la haine gronde. La solitude de celui qui ne sait bien que détruire parce qu’au monde ce qu’il préfère depuis toujours c’est bien ce carnage et non le fumier patiemment remué pour élever dans le jardinet les fleurs à foutre dans les cheveux.

Voilà ce qui monte si je laisse monter. Et ça ce n’est plus de la littérature pour personne et moi j’ai combattu avec haine le lyrisme cette expression du soi indigne et privilégié pourtant moi j’en suis encore là. Autrement. Mais pour qui se prend-il le feu qui se moque du feu au prétexte que ce n’est pas son feu ?

 Spectateurs falots voilà tout ce qu’au mieux je concède, de vous tenir vous de l’autre côté mais à portée de crachats ou de baisers s’il vous plait et qu’importe que votre coeur vous mène aux hourras ou aux huées parce que j’haïrai toujours le plus le mieux. 

 Moi moi moi moi

 Si j’écris, si je me laisse aller à ce narcissisme furieux de l’écriture, à ces claquements de porte, à ces éboulis lyriques, à ces tremblements de terre brutaux, la haine me revient comme si la haine constituait mon principe fondateur depuis je ne sais quel héritage transmis avec rigueur par actes irréfragables depuis cent milliards d’années depuis la haine fondatrice le big bang qui dilatait l’univers et me parvient amaigri par générations et générations dispendieuses qui me laissèrent toutefois ces mots hérissés de piques vénéneuses.


Ah vous dites que le rare est précieux, qu’il faudrait se tenir au mutisme et la rose vaudrait-elle moins que le rosier ?

 lorsque je parle de moi souvent je me parle au passé comme si, devenant plus doux, je trahissais un héritage millénaire et fragile, une identité rare et corrompue de toute part qu’il faudrait défendre comme une langue prête à disparaître et moi le dernier locuteur honteux je la tais. J’en trahis l’histoire, la douleur, je trahis mille moi-même et j’ai mal. 

 je dis « si tu m’avais connu avant alors… » je le dis dans un sens dédoublé qui dit 

« tu as de la chance » qui dit aussi « tu as raté quelque chose ». 

 Le monde au-delà en deça à côté ou qu’en sais-je, de la morale, le temps de la brutalité qui était aussi le temps de la pire angoisse
une sale époque où la maladie étendait tentaculaire son empire sur moi et entre deux suffocations je crachais le feu du dragon cracheur de feu

suis-je mieux en moi-même ou pire je ne sais ça dépend quel soleil en moi je veux traquer celui pâle de l’automne ou celui des fins des temps ah oui il me manque il me manque ce soleil carnassier lutteur complice 

 reviens-moi
reviens-moi
je donnerai tout
pour retrouver la sauvagerie
pour retrouver
la robe de mariée
déchiquetée
par les loups
la tiare trempée
dans le coeur
épouvantable
de l’enfant meurtrier
des blêmes paturages
du Cantal

 

 

je voudrais à la seconde être projeté dans cinq milliards d’années quand le soleil explosera et que dix mille millions de Tchernobyl raseront la terre

 

le temps du saccage qu’en reste-t-il
une nostalgie parfois une croute un regret ces quelques lignes pondues à la hâte 

je voudrais parfois retrouver ce courage d’avant la droiture mes possibilités criminelles ma cruauté mes faillites mes vertiges je voudrais retrouver parfois le monde du tout est possible et la haine habite mes mots la haine qui vacille dans mes yeux encore parfois certaines nuits comme une flamme toute noire et ronde qu’on appellerait pupille

 pourtant mes mains ne sont plus de feu le courage m’a quitté je ne contredis plus la haine assignée à domicile, enchaînée au fond d’un sous-sol

je me demande parfois si un jour elle se relèvera ailleurs que dans cette écriture fortuite qui m’échappe
comme si la haine suante au fond de son abîme

projetait son haleine dans mes mains moites

 

ah comme je voudrais haïr. 

 

 

11 avril 2022

Medusa

J’ai vu ces êtres devenus microscopiques qui me paraissaient, le furent peut-être, immenses. La vie parvenue, pourquoi je l’ignore, à l’étroit détroit encombré du néant. Ces images m’ont marqué, cette fille qu’on disait sublime et dont je voyais le visage défait, les mâchoires serrées, combien d’échecs dans ces pupilles dilatées, de larmes contenues dans ce visage tendu, d’inaveux ? Elle disait j’en suis à ma quatrième montée, tentait de prendre dans ses bras les invités et tout, impalpable, tout devenu fumée et fantôme, échappait.

Le monde semblait inatteignable vidé de substance. Le corps, c’était le corps qui manquait, la matière, le dur, les occiputs et notre tangibilité.
Alors…J’ai eu nostalgie de ma propre vie. Alors…j’ai écrit à Léah à qui je n’avais pas écrit, m’indique messenger, depuis le 01/09/2018 21:35. Des années. Elle me répond Je pense souvent à cette époque, avec nostalgie  - ce qui est rare en ce qui me concerne mais c'était un temps un peu béni, pour moi initiatique, de passage dans une zone sans loi. On était quand même fort d'être ensemble et invulnérables.
Ce temps réel et sublime ce temps d’où je peux dire, ma jeunesse mes vingt ans (25) sans rougir ni pâlir trop certainement. Oh, le ridicule, bien entendu nous empourpra et nos longues fourrures d’antan, la joie du vacarme, du scandale et des déshabillés, oui, peut-être, peut-être et alors ? Pour de vrai nous hachèrent menu et tranchèrent grossièrement, pour de vrai la jubilation à nous plier en mille d’orgasmes et d’extases rares, précieuses. Tout ce qui brille n’est pas d’or m’écrit M. et je lui réponds oui peut-être mais le brillant seul est précieux. Le monde nous appartenait comme vous, la plupart, l’ignorez. Ce qu’on a touché, qui s’est échappé dans un grand rire et nous étions nous les rieurs et les rieuses. Le flambeau allumé sur la plage, la nuit, de Normandie les robes blanches des filles, l’odeur du sel et le froid malgré l’été. Le contact de la nuit devenue matière, complice, se confondait avec la mer, avec nous-mêmes. 
Nous portions ambition de carnage à quelle dignité, une minute ou deux heures, nous sûmes nous élever. Ce soir là, grimpant, jusqu’à son sommet, la basilique Saint-Denis en travaux. Je me souviens, défoncé à l’ecsta, avoir vu dans le ciel une colombe fendre, éclair blanc et rebelle, la nuit. Une colombe blanche, détachée d’un muret.
Et quoi ? La jeunesse paresseuse ? Et quoi, son destin, voilà, c’est de décevoir et sa gloire de se trahir elle-même. Nous en accomplîmes le terme. Il faut bien l’entendre, le difficile, vient après, s’en défaire et dire, voilà.  

J’ai cru renouer avec ces gestes d’antan, au milieu de ces personnes très belles et assez riches et un peu artiste-parisien. J’ai cru que ce n’était passé, ce temps de la force, des beaux yeux écartelés, que par accident et que d’autres en surent garder intact l’éclat douloureux. Je venais reprendre, naturellement, ma place. Sur la table un carton à mon nom, l’air du fils prodigue…haha, la farce, il faut le dire, quelle farce, à se tordre de douleur.
Je pense à ce film la Grande Belezza on ne peut guère atteindre que ceci au mieux, ccomme c’est triste à mourir, mon dieu. Vide, inutile, sans courage qui criera au-secours ? 
Là-bas, je ne jouis pas, je suis comme à dix millions d’années lumière de ma vie et, c’est aussi ce que j’aime la nuit et le carnage, me voilà de nulle part. Le jour m’horrifie toujours autant. Je cherche une pénombre, cette vie à mi-pente, j’ignore où la trouver. Alors d’où suis-je moi désormais ? Quelle douleur d’apatride moi me traverse et comme, oui je le sais, en ces temps chargés d’apatrides réels, on dira, ah les peines des poètes quelle indécence or, ce sont celles que j’éprouve, ces peines là et cette nuit vide pour moi qui ne me sent bien que dans l’obscurité. Tout me fait horreur, personne ne comprend que TOUT ME FAIT HORREUR et que j’ai cru trouver dans la nuit, et je l’ai trouvé même, le réconfort complice et ouaté, ce monde tiède et âpre tout comme moi. Aujourd’hui, trop souvent, je me mets à dire tu ne comprends pas tu ne peux pas comprendre et cette phrase moisit le langage, j’écris, j’écris pour ne pas dire tu ne comprends pas j’écris pour me foutre des malentendus, pour me toucher moi-même et moi seul me savoir dans le dédale étrange et fouillé, de mon absence de remords et de remèdes. 

Ces gens mon dieu, ô ils trahirent la nuit, ma nuit précieuse en la faisant, la nuit de vacarme, cette chose délabrée, humide et moite. Un cellier d’où s’élève l’odeur métallique des boîtes de conserve, de la poussière, du délaissement.

Ah, j’espérais, j’espérais voir dans ces peaux mobiles et souples, ma jeunesse. Je le sais, elles connurent aussi mon genre de splendeur et avec quelle intensité, beaux belles et riches…Mieux préparés, nous dirons, à porter haut leur emblème hiératique. A quoi bon ? A la fin. De s’être montrés plus aptes les voilà aussi plus laids et menteurs, inaptes à la réforme de la langue, pas capables, elles et eux, de se renommer eux-même ni dire avec cette autre bouche, la beauté peut-être, ni guider leurs yeux sous l’éclat toujours valable ou mener par la main nos ombres sous de nouvelles ombres.  

Or, je suis seul sous les néons écrasés, sans escorte ah, j’étais le prince en ce temps là, des choses obscures d’assez de sordide pour, face au miroir, me dire ah quelle beauté salaud. 

Mon dieu, les tristes à crever j’en suis à ma quatrième montée et l’autre qui crie les paroles obscènes, les godes répandus, le mot dildo tintant comme la cloche d’une Eglise, et tout ça ne me fait rien. Rien que des mots, maintenant, plus aucun de ces mots n’étendra plus jamais l’horizon. De ça je leur en veux atrocement, je leur en veux de ne reproduire à l’infini que ce défilé du même, de l’identique, du passé et donc, de l’identique, faire en réalité, du moins, du pas assez, de l’usé. L’impardonnable félonie et je voudrais un châtiment à la hauteur du péché.
Ah, ça, je ne leur pardonne pas, de ne plus pouvoir, de leur scandale, accroître le possible. Qu’aucune horreur pure et lumineuse ne jaillisse des peaux.
J’apprends, aujourd’hui avec horreur, que C. au restaurant a sorti sa bite devant une fille et je voudrais qu’il meure. Parce que. C’est exactement l’inverse qu’il aurait fallu. 

Alors, je vais apprendre le grec, et vivre peut-être à Athènes, cette vie à mi-hauteur dira-ton ? Je me suis infiniment précieux et cette parole donnée à moi-même de ne jamais me trahir qu’importe le coût, le ridicule et le quolibet je dois la tenir, mon je quelque chose de décisif, du domaine de la survie, de trois jours sans boire, y réside et résiste, pierre immobile et tout autour n’est que torrent. 

Heureusement, je peux encore, mal, à peine, douloureusement écrire. Heureusement, il me reste par là, encore, de quoi faire sortir de moi goutte à goutte l’esclave qui y réside.

23 février 2022

Vanilla

La sexualité dite vanilla me procure, je crois, les orgasmes les plus adéquats. Si quelques miettes effractives, en provenance des extases plus littéraires, se glissent parfois dans un râle ; elles demeurèrent toujours rares ou poussières. 

 

Pour autant, rien ne m’effraie vraiment et, assez curieux de tout, je me suis laissé embarquer au cours de ma vie, dans de brèves étreintes, aux goûts de l’autre aimé ou, à tout le moins, désiré. M., plus âgée que moi, dans sa jolie chambre étudiante, cachait ce qu’on pourrait dire un arsenal sexuel qui, la première fois que je le vis, ne provoqua pas l’effroi en moi, jeune fille provocatrice, qu’elle supposait, mais plutôt une surprise. Une extension des possibles de ce qu’on peut faire. 

 

J’ignore à quel âge, pour quels motifs se construisent les fantasmes sexuels. Dans Frisk, Dennis Cooper raconte que son fantasme sexuel de tuer son partenaire vient de ce que, à 13 ans, le propriétaire d’un sex-shop, lui montra la photographie d’un adolescent, pas forcément à son goût d’ailleurs, attaché par les quatre membres et blessé d’une blessure mortelle au-dessus de l’anus. 

Après avoir vu la photo, Dennis, se jeta sur son vélo et pédala de toute sa force, sans parvenir jamais à fuir cette image. Cette image innerve son désir et, parce qu’il est écrivain, son écriture. Des années après, dix ou quinze ans, Dennis apprend, en rencontrant l’acteur de la photographie, que son désir, ce désir crucial, le premier cristallisé, reposait sur une illusion.

Le fantasme, indifférent à la vérité, ne se dissipe pas pour autant, ancré rien ne nous en délivrera. Comme, peut-être ici, parce que le fantasme a date, un double ou une forme du traumatisme. 

Dans ses livres, Dennis Cooper continue de vivre, à travers ses personnages brutaux, parfois jusqu’à la caricature, une sexualité qui ne s’accomplit totalement que dans le meurtre.

Chez Dennis Cooper les gestes, tous les gestes, se prolongent ou commencent dans la sexualité. Son univers poétique se compose de deux éléments centraux : une homosexualité générique, tous les personnages, sans qu’il ne soit besoin de l’annoncer, sont des hommes gays et tous ces personnages vont baiser et cette baise, jamais vanilla, tremblera de violence et atteindra, dans les apothéoses les meilleures, le meurtre. Chez Dennis Cooper, le sexe revient à tuer ou se faire tuer. 

 

M., et je trouvais le mécanisme fort habile, cachait sous son matelas, aux quatre points cardinaux des attaches. A l’inverse de son coffre magique, elle éprouvait une sorte de gêne à ce que je les découvris. Je me souviens, d’un scratch d’abord ressemblant à celui des attelles et de lui demander, tout à fait curieux, c’est quoi. Je crois que je ne me représentais pas la sexualité SM sous ce tour là, c’est à dire que je ne l’imaginais pas aussi…instrumentale. 

Les liens en question étaient très laids et ressemblaient, comme je l’ai dit, à des attelles souples. Je m’imaginais de loin, sans intérêt spécifique, à cause de Sade ou de la Vénus à la Fourrure, des accessoires plus lumineux ou douloureux, j’imaginais d’autres matières le cuir, du vinyle ou de l’acier. Ici, c’était juste…pratique, utilisable et performant.

J’ai, ce jour, renouvelant l’expérience souvent, attaché M. La première fois, bon élève, l’attachant par les quatre membres, elle semblait suspendue, lévitant quelques centimètres au-dessus du matelas, portée par le désir ou la surprise. J’ai essayé parfois, avec elle ou d’autres, de former des noeuds plus complexes avec des cordes plus audacieuses, sans parvenir à mieux qu’au noeud le plus basique.

 

Je ne déteste que peu de choses et mon désir, toujours, disons ma pulsion, je l’ai dit est simple, dépourvu, une vie nue. 

M’attachant, par goût de la réciproque et de la curiosité, j’ai pourtant détesté, me sentant plus broyé qu’entravé par cette horrible mécanique. De façon générale, je découvris, souvent, que dans la sexualité comme dans le reste de ma vie, toute contrainte m’est atroce. 

 

Si je ne sais de quel coin secret de la mémoire ou de la biologie vient le fantasme, j’ignore autant l’origine de ce qu’on pourrait dire, en mon cas en tout cas, son contraire. Cette absence, en matière de sexe, de toute image antérieurement fabriquée. Preciado imagine lui de grands vents intérieurs soufflant à l’intérieur de nous et que toutes ces bourrasques, soulevant des grandes quantités de sable, révéleraient des pyramides. Il faut l’admettre, pour moi, sous la plage, la plage

Je ne me questionne pas tant que ça, en cette chose comme dans le reste, les pourquoi me semblent des angoisses inutiles et je suis, en la matière, assez doté de tortures intérieures. 

 

Je me souviens de W. que je retrouvais à Bruxelles, dans une chambre d’hôtel, vers 23 heures. 

Elle portait de très hautes chaussures en cuir, sexy j’imagine, qu’elle gardait tout le long de ce qu’on faisait l’amour. Une marque anglaise, peut-être, avec des sortes de clous ou de pics au niveau du mollet.

Après m’être dit qu’elle devait en être gênée et que ce risquait de me faire mal

j’ai rapidement mis de côté cette interrogation - l’inutile pourquoi - pour me plonger plus précieusement dans l’adorante consolation. La sexualité ne réveille pas en moi une sorte de brutalité, elle fait entrer en collision quelque chose de l’ordre de l’immense tristesse avec un bonheur retenu dans un vide lointain que, en faisant l’amour, j’atteins ou je (me) réunis avant même d’atteindre l’autre. Et après ? 

Je me souviens de sa voix et son léger accent, 

ce sont des FMS, et moi, très gêné - je détestais être pris en défaut en ce temps là - de lui demander, après avoir feint de savoir en hochant la tête, c’est quoi ? Des Fuck Me Shoes. J’ai appris, tout le long de ma vie, ces choses ce langage que, si j’en crois la partition habituelle des genres et la distribution du désir, je devais moi enseigner. 

 Peut-être de ce temps-là tiens-je le goût des chambres d’hôtel luxueuse. L’odeur des sexes mouillés, le bonheur, les lotions hydratantes Hermès ou Lanvin comme on en trouve dans ce genre d’hôtel. Aussi de mes chaussures anglaises, mes préférées, des boots en faux serpents, au talent cubain, toutes cerclées de clous et de têtes de mort. Comme si mon plaisir retenu se convertissait, dans mon cas, ailleurs que dans le désir sexué. Se devait trouver une concrétion, devenir de l’observable, du touchable. Je touche l’impalpable.

 

 E., sur une plage du Nord de la France, me demande, je me souviens du bruit des vagues, de nos serviettes curieusement blanches, E. qui me demande dis-moi que je suis ta pute puis crache-moi dans la bouche. T’es ma pute. J’apprenais de nouveaux mots, des mots que je savais, bien sûr, et plutôt que je comprenais cette fois, dont l’association résonnait avec un peu plus de vérité. J’étendais mon langage, le champ du dicible dans l’amour, partout. 

 

Si, après elle, j’insultais d’autres filles en baisant ce ne fut jamais avant que d’être sûre qu’elles étaient d’accord comme si, malgré le souvenir heureux de cette nuit sur la plage, je n’étais toujours pas moi-même convaincu qu’il s’agissait vraiment de mon désir à moi. 

 

Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que ces paroles ne déposèrent en moi aucun fantasme si nous appelons fantasme la sorte d’anticipation abstraite avant de baiser. Aucune chorégraphie jamais ne s’établissait d’avance, pour moi, en quelques images précises. Quand mon ami M. me décrivait très précisément, non ce qu’il avait fait et souhaitait reproduire, mais ce qu’il voulait faire avec telle ou telle, je me trouvais là, épaté devant mon total manque d’imagination moi qui, en tout le reste, surtout l’impossible, en suis doté plus que du reste. Je veux une baignoire, pas une baignoire où le robinet se trouve à l’une ou l’autre des extrémités, une baignoire où le robinet est au milieu pour éviter qu’il encombre le corps, sinon ou bien les pieds ou bien le dos cognent contre, ça fait mal, ça distrait. Ou bien Sur ce fauteuil là…Il voulait la lécher, si ici je ne reproduis pas - les faisant passer pour siennes - ses paroles c’est que, les trahissant, je leur donnerai un tour viriliste qui n’était pas son ton d’alors.

20 février 2022

Souviens-t-en Souviens toi.

Je n’érigeais pas, valeur suprême, la force auparavant, contrairement à ce que beaucoup croyaient. Les valeurs viriles, au sens strict et classique, jamais ne me plurent et, me répugnent aujourd’hui encore. 
A celle-ci, dans un geste inspiré de je ne sais quelle apocalypse ou d’une autre modernité, je préférais la destruction. Mon goût n’allait pas aux batailles rangées, aux stratégies de Saint-Cyr et aux belles légions déclinées centuries ou cohortes. A toute cette vertu guerrière, je préférais le feu aveugle, la destruction, comme principe radical d’égalité. Il me fallait tout tordre, tout réduire en miettes et je vous haïssais tous et toutes sans distinction
Peut-être je proclamais alors avec Léah, un goût mal compris pour la force, une faute de français c’était en ce temps là, quand ne me tordait que, exclusivement, fidèlement, la haine farouche, l’envie que tout brûle et rien ne brûlait, tout demeurait tout aussi intact, écorné à peine, comme si à ma violence ne pouvait répondre que le sourire indifférent d’un monde désormais trop établi. Je nous croyais de taille à l’affrontement et nous ne l’étions pas. L’âge, la douleur, la maladie ont fait le reste.
Nous répandions, sans succès, le pire et si quelques fois, de trop insuffisantes fois, je semai la discorde, nous manquions du talent nécessaire pour révéler des choses la cendre. Je passais, vent putride, aussi vite dissipé que levé.
Se proclamer volcan ou de quelque force primordiale hélas, ne nous en confère ni le pouvoir ni même pas les effets. Le songe, la prière n’y peuvent rien. La littérature, n’en parlons même pas. Dans mes mains alors je tins quelques vies que je tentai de faner des objets aussi à fêler et je n’aimais rien tant que défier le bien, cette vague histoire de morale, que j’appelais en ce temps là, d’avant l’éveil, la putain.

De ce goût d’avant, je ne regrette rien sauf de n’avoir pu mener, impuissant, ce projet de carnage à son terme. Lequel ? Je l’ignore. Je sens en moi cette vague sensation d’inadvenu, un rendez-vous manqué avec l’orgueil, la catastrophe ou le ridicule. 
En ce temps-là, avant de rencontrer - et croire surtout -  Marie-Anaïs, je ne croyais pas, pour de vrai du moins, à l’existence de la bonté. Disons que je l'avais ouï dire, une sorte de fable, de parabole pour les naïfs et les faire, eux, obéis. J’ai accepté de suspendre, loin, au fond d’un sombre musée, cette rage frustrée, et quelque fois je vais la regarder de près. De la bonté je doute encore et de la haine remisée tout autant. Certains jours, elle refait surface, je m’étonne de la trouver aussi intacte, toute pure et lisse. J’en ai perdu l’usage et la maîtrise, cette pratique instinctive de l’horreur où si simplement je pouvais commettre le pire. On dit, en Espagne, du Soleil d’hiver que c’est un soleil avec des griffes. Je cherche, parfois, en plein été, ces griffes. 

 

8 février 2022

Berlin Centre

F., fréquente avec intensité les lieux intersticiels et marginaux, loin des imaginations de la plupart des gens, loin aussi des questions de classe et d’économie, son identité, ses identités éclatent et forment mille petites flèches vénéneuses.

F., doit reproduire un certain ordre social et les gestes associés qui performent cet ordre. Pour ceci, il lit la presse, travaille depuis cinq ans chez PWC, déjeune tous les week-ends à Neuilly-sur-Seine, chez ses parents. Dans une maison immense, comme j’ignorais même qu’il en pût exister de semblable. F. me dit 1500m2 lorsque je lui demande à l’instant la taille de cette maison. Je veux bien le croire. F., se conforme, prend sagement ses 5 semaines de congés payés, travaille tard en cas de closing, s’acquitte de toutes ses obligations filiales, il est l’obligé du contrat de travail, de la vie salariée, du code civil.

Voilà, pour ce que F. doit et ce qu’il doit le tord et le broie.
Ce qu’il doit l’empêche, et l’empêche tant que sa vie, son autre vie, je ne dirai pas sa vraie vie, simplement sa vie inusuelle, sa vie d’interstices, de back-rooms, se déroule dans un chaos dangereux qui parfois l’effraie et menace son existence physique.

F., me raconte que, souvent, lorsqu’il se dégage de son corset d’obligations, il se rend à Berlin. Là-bas, dans le même sex-shop, toujours le même, F. a des manies qui confinent aux TOC, F. achète une perruque, un rouge-à-lèvres très rouge, très pute, une mini-jupe en faux-cuir, très pute, aussi réutilisable qu’un préservatif usagé. Il veut se faire chose, F. dit, être utilisé·e.

F., une fois paré cherche, dans les rues de Berlin, autour des clubs douloureux ou joyeux, des hommes titubants. F. se fiche que la lumière ait quitté leurs yeux ou qu’y brille une lumière toute tordue et dangereuse. Je veux sucer des queues, n’importe quelles bites. 

F. cherche à sucer des bites. F. n’a pas besoin, pour exécuter son désir compulsif, de se défoncer la gueule, comme beaucoup, souvent, pour accomplir les fantasmes dangereux, doivent suspendre la part dressée de leur esprit.
F. se promène toujours avec une boîte à drogues, un curieux coffret en bois où, à la manière d’un expert-chimiste, il range les différents excitants qui lui plaisent 3MMC, MDMA, cocaïne, beuh…A Berlin, le chem sex lui plaît, évidemment. Il a commencé la 3MMC là-bas et à cette fin parce qu’un type, Jorg ou un autre prénom d’assassin, le lui imposait. A Berlin, F. ne vient pas pour ça, pas pour le chem sex, sa drogue ici, c’est le risque encouru, l’incertitude quand tu te tords de désir devant le premier homme, la première bite, les premières couilles.

Là, cette vie, sa vie, sa presque vraie vie, F l’expérimente dans un grand cri meurtri qui est aussi un grand cri de liberté. F. aime le goût du sperme qui, il ne le dit pas, je le devine, ne délivre tout son arôme que dans ces rues de Berlin centre, chaotiques et étrangement stériles. Elles sentent le cul, jamais la pisse. F. ne peut jouir de ce plaisir tout à fait que dans cet habit d’ombre brillante, que fardé comme une proie, il dit, F., ça comme une proie avec d’autres mots. Ses mots à lui. Les mots de celui qui lit la presse. De F. l’hypersensible qui lit la presse. F. qui dort la gorge tordue d’angoisse, rue de Rome, les jours où il dort seul, où son amante dit je veux de la solitude où il ne peut aller à Berlin. Je pense, alors, à ses poignets marqués par les coups légers du cutter, des coups qui ne sont pas faits pour tuer, cette façon, désormais, de soi-même, pratiquer l'inutile saignée.
F., lorsqu’il raconte ces épisodes les raconte avec une sorte d’effroi, moins impressionné a posteriori par son courage d’alors que par la nature même de son désir qu’il juge, soudain, abominable. Comme si avait reflué d’un coup, Neuilly-sur-SeinePWC le monde affreux, cette vie déposée en lui par effraction ce Neuilly-Sur-Seine colon, 1500m2 terrassant, cette maison bourgeoise et vertueuse crache à la figure de F et barre à F. l’accès serein à une partie de sa vie. Toujours ce sera la porte dérobée, l’escalier de service, l’échelle branlante, toujours ce sera soi-même son propre passager clandestin soi-même la douane. 

F. ne ressemble pas à ses trente ans, son visage imberbe, ses yeux très doux, un air de ressemblance terrible au Terence Stamp de Théorème. 
La fille avec laquelle, régulièrement, il couche, me disait que toujours, avant chaque geste même avant de prendre mes seins il demande s’il peut. Qu’au début, elle en était très troublée, qu’aujourd’hui, désormais, ces préventions la rassurent, comme si rien ne pouvait arriver d’autre que le plaisir. 


F., exemplifie parfaitement, trop bien, ce qu’on enfonce au fond de la gorge d’êtres pâles et vermeils, la honte. Une honte tenace, contradictoire et bouleversante. La honte de soi-même, d’être soi-même, de pouvoir, en toutes circonstances, dire fièrement, prétentieusement même, me voilà donc tel que je suis. F. exemplifie cette fracture, cette vie menée, non dédoublée, puisque ce serait beau, ça, soi-même exister deux-fois, une vie de surface une vie de profondeur, ce serait beau cette vie comme un rayon éclaté, là, il s’agit d’une vie fissurée, dont le centre, le JE, est une fêlure. Alors, comme F., parce que le désespoir, la nécessité intérieure, l’autre côté indompté de la fêlure, force son chemin, alors comme F. on se rue la tête contre les murs à risquer de se briser les os, d’attraper froid ou la mort. 

Le ravin se creuse de l’affreuse morale publique, l’envie forcenée, toujours, de vouloir lui complaire comme l’enfant martyr à ses parents bourreaux. F., ferme les yeux sur lui-même, le plus souvent, pour s’épargner sa vision, en pleine lumière, dans les lieux éblouissants il avance comme dans une nuit indéchiffrable. 

Alors il crie, au-secours à travers ses lèvres peintes de rouge et de sperme, dans une rue bruyante de Berlin, là où régnait jadis en maîtresse inflexible la Stasi. Désormais, la police secrète plus secrète que jamais, glissée muette dans sa propre ombre. 

Les êtres divisés ne peuvent le plus souvent jamais se rassembler et l’abîme s’ouvre pour atteindre un jour la taille exacte de la tombe. Une question de temps. 

 F., sûrement, finira tué, enfonçant un jour trop profondément la lame scarifiante. L’ultime saignée. On ne se sauve jamais du monde. 

2 février 2022

Lisbonne

à nouveau je crie je pleure au secours au secours ma haine au secours 

l’horreur revenez moi affluez débordez que je sois votre première victime

mon premier bourreau revenez revenez vous mon horreur mon blasphème vous traîtres trahis revenez vrais amours ma haine vrais amours mon moi-même les seuls miroirs fidèles ô surfaces menteuses revenez je dis revenez

revenez moi perdu hagard revenez moi égaré dans l’herbe grasse dans le pré ou la paille molle moi me traînant satisfait repu d'un faux printemps et la bise ne coupait pas par la fenêtre on voyait dessinée dans la brume la mort alors revenez sauveurs mes sauveuses revenez mes miennes abysses oh revenez

je te dis

ouvre la fenêtre le vent cou

pera

rbera

le vent

le souffle

quoi l’haleine fétide

que ça empeste cette pièce

trop bien aérée trop

neuve trop claire

je n’en peux plus cette odeur de propre

la lessive et l’après-shampoing

je veux sentir à nouveau la rage me tordre

le cou

qui me dit laissant sa marque

sur ma peau

voilà

c’est bien toi

Jonathan

te voilà

marqué comme l’esclave

ou la bête d’un bouvier scélérat

un voleur de bétail

de première classe

te voilà la corde au cou

libre comme jamais repais toi

je te le dis repais toi du repas rapace

rapiné étendu giton 

dans le lit où le sperme parfumé

ressemble au magnolia séché

 

13 mai 2021

Twitter 10 mai 2021

10 mai :
Les filles se retrouvent pour déjeuner, la #demie-jauge c’est fini. Ce matin M. Feumer, avec beaucoup de majesté : sa seigneurie #Blanquer autorise nos réunions et la transmission verticale et disruptive des savoirs en jauge pleine. 
Toute la classe hilare, Rayan : eh vous êtes trop drôle monsieur.
Anissa : T’es trop trop belle Lou aujourd’hui
Chiara : vazy viens on arrête de parler de la beauté c…
Anissa : T’es trop jalouse parce que t cheum 
Chiara : n’importe quoi 
Lana : c’est vrai c’est chiant
Anissa : vos grosses têtes là
Lou rougit, en entendant les paroles d’Anissa, elle ne rougit pas d’être flattée, elle rougit de honte, de regrets et de secrets. Elle refuse autant que possible de penser à son apparence et refuse même d’écrire sur ça, ce corps sinueux, maigre longtemps, apparition à peine. La beauté de Lou ne ressemble en rien à la beauté de #mannequin d’Ophélie. Lou beauté plus simple, peu apprêtée, involontaire et embarrassée en quelque sorte.  
Lou a vu sa poitrine enfler avec horreur. Pour lutter contre l’inéluctable elle dormait sur le ventre en pesant de tout son poids contre le matelas. A la biologie elle opposait cette sorte de physique naïve et primitive. Lou devenait trop belle comme le lui répétait Anissa plusieurs fois par semaine. A douze ans, son premier amoureux, Sam la traumatisa pour toujours. Il avait 16 ans, avait plus ou moins exigé qu'elle soit sa copine, Sam avait redoublé, il était en 3ème, Sam était beau, Sam avait un scooter et avait couché avec plein de filles, Sam c’était la star de l’école.
Le premier jour de leur couple - officieux comme elle le comprit plus tard, il l’emmena dans un coin isolé de la butte Montmartre et joua à la caresser puis, interrompant son geste, la regardant durement dans les yeux, t’en parles à personne sinon c’est fini. Lou, ne comprenait pas trop ce qui se passait mais accepta. Une après-midi, elle l’invita chez elle, sa mère avait coutume de rentrer tard. Une fois dans la chambre, Sam la jeta sur le lit, Sam enfouit ses mains sous son t-shirt, Sam lui fit remarquer d’un rire cruel t’as pas de eins lorsqu’il voulut glisser la main plus bas, Lou cria si fort que, paralysé, Sam s’interrompit avant de partir en hurlant que c’était fini. L’été il se remit à lui écrire des messages tendres au début et de plus en plus sévères et exigeants. Peu avant la rentrée scolaire 
on peut se remettre ensemble par contre tu fais pas comme la dernière fois. 
Lou, accepta sans comprendre bien ce qu’elle acceptait. Sam, la #viola, elle apprit, plus tard, que la baiser c’était un pari. 
Lou, ne s’en remit pas, sa solitude s’aggrava. Elle profitait d’Internet pour trouver du contact social et ne plus être la meuf trop bizarre. Anissa fut sa première vraie amie, le reste des filles suivit pour lentement la guérir. Chacune à sa manière, Lana avec son #BTS2NDWEEK, sa légèreté et son sérieux aussi, Chiara et le féminisme de #balancetonporc dont elle parle toujours, Anissa, parce que c'est évident et Ophélie par sa douceur. 
Lou tire Anissa par la manche : S'il te plaît Anissa...
Anissa : Ouais ?
Lou : J'aime pas quand tu dis que je suis jolie
Puis Lou éclate en sanglots, 
Anissa : eh tranquille
Chiara : t'as dit quoi ton encore
Anissa : mais rien
Ophélie s'approche de Lou, instinctivement, quelque chose de primitif, "là" les relient. 

 

4 mai 2021

Twitter 1-3 mai 2021

Week-end 1-3 mai 

2. 

 

Lana est rassurée, les copines vont bien, en voyant les images de la #manif et la surexcitation de Max devant les gauchos qui tapent sur les #gauchos elle a craint que les trois filles, surtout Chiara qui est tête brulée, ne finissent avec un oeil en moins. 

Sylvie, la mère de Lana, demande à Max de mettre la table il dit lana, tu mets la table

Lana, avant de s’énerver, se souvient du message d’Ophélie il y a quelques jours il fait pas une dépression max ? une sorte de culpabilité sistoriale, une vague nostalgie enfantine remonte, et elle obéït. Max, ne s’y attendait pas. Il hésite entre la remercier et lui adresser un sourire goguenard. Il opte pour le sourire goguenard, merci la féministe.

Lana, soupire, lasse, elle féministe ? quand elle compara à Chiara ou même à Lou…non vraiment pas. Seulement elle relève

c’est pas une insulte féministe hein

Marc, Le père de Max pas de politique à table

Max : papa t’as vu le tweet de #JeanMessiah ? Enorme, il montre le tweet sur son tel

Marc, amusé, voyant Lana qui le fusille du regard : Pas de politique Max

Leur complicité évidente n’a échappé à aucune des deux femmes. 

Le repas finit, Lana demande à son père de débarrasser la table ce qui le désarçonne et, mécaniquement, comme guidé par son étonnement, le fait. Ca amuse tout le monde. Sylvie le remercie et, Marc se trouve d’une grande générosité d’avoir ainsi aidé son épouse. 

 

Dimanche :

 

OUI #SAKEN Lana entend ces cris provenir de la chambre de Max depuis une heure. Il sort dans le couloir son t-shirt #KCORP. Lana sort pour lui demander de se taire…tu pourrais au moins mettre un pantalon. Il crie #SAKEEEEEEEN le #midlaner en claquant la porte de sa chambre. Lana va voir sa mère, vous pouvez pas faire quelque chose ? Son père répond on te laisse faire quand t’écoutes tes…coréens… Lana mais il me laisse pas faire du tout il cogne contre les murs…Il la reprend Oh Lana, t’es vraiment pénible, il a raison ton frère. Lana maman ? Un geste de la main, de la mère, un geste, ce geste que Lana mémorise pour ne jamais le reproduire, avec personne. Ce geste de renoncement, de résignation, ce geste de soumission. Lana retourne dans sa chambre, claque la porte. Son père crie Lana. 

 

(on ne peut pas mettre d’émojis sur le forum il y en aurait dans la conv)

 

Elle écrit à Rayan

Lana : J’en peux plus de Max

Rayan : Il veux pas t’écoute #BTS ?

Lana : Il crie « midlaner » depuis une heure
Rayan : Dinguerie !

Lana : Ouais…

Rayan : Toi aussi tu mate #LOL ?

Lana : ???

Rayan : les #EUM ?

Lana : et vous soulez. 

Rayan : ???

Lana : Fatigue.

 

Rayan regrette d'avoir été aussi con, écrit-il à Anissa, sans bien saisir pourquoi il lui écrit à elle. Cette-fois, contrairement à l'autre, en classe, elle ne se vexe pas. A quoi ça tient ? Elle se sent complice de cette intrigue amoureuse et ça lui va bien. 

 

Lana entend son frère à côté, qui semble parler à des gens sur #discord. Elle l’entend #300k, elle entend #OTP, il parle fort, il prend un malin plaisir, elle le sent, à parler bien plus fort que nécessaire, à prendre le plus de place possible, cette place qui, dans le monde, ne cesse de rétrécir pour lui.

Max, s’il te plaît, t’es ridicule. Il ne l’entend pas. Il a son casque sur les oreilles, son t-shirt sur le dos, sa chambre est sombre et sale. Il a installé de travers des LED violettes. L’ordinateur fait beaucoup de bruit, l’unité centrale transparente projette sur le plafond une rosace de couleur. Elle regarde le spectacle, elle ne sait pas combien de temps. Elle détaille cette chambre qui n’a pas changé depuis tant d’années. Comme son frère. Les mêmes choses, les mêmes objets un peu plus obsolètes, comme son frère.
Elle se souvient de sa chaise #DxRacer neuve, il y a deux ans. Elle l’a aidé à le porter depuis le relais colis, ça pèse 30 kilos cette merde ! Elle le revoit monter l’objet et son air accompli quand il s’est assis depuis la première fois, comme l’aboutissement de quelque chose. La chaise, aujourd’hui, grince et le cuir synthétique, au dos, montre des signes d’usure.

 

Elle écrit à Ophélie pourquoi t’as dit qu’il était dépressif Max ? 

Ophélie n’a pas dormi depuis deux nuits. 

12 mars 2020

Prank me not.

     Au bar, il demande un verre. Une liqueur amère, dense, noire comme du pétrole. Petit goût d’amande sur la finale. La première gorgée endolorit les lèvres. On ne sent plus ni la morsure ni le baiser. Sur le comptoir, quelques gouttes de sang. Celui, qui se mâchonne les lèvres ; les coupe avec les dents. 

 

          C’est un bar d’une autre sorte on y sert le sommeil et non l’ivresse. C’est là bas qu’on vient le trouver, toujours. En disant encore. Tu es encore là. En protestant mollement. Par devoir. Garder les apparences de la colère quand la colère a passé. Ca aussi, c’est un devoir.

 

 

          J’aime me confondre, liquide, sableux dans la substance somnifère. Sentir, s’engourdir, chaque morceau de moi et devenir mon tout dans la narcose. Adieu, les désensoleillés ; les sibériens ; adieu la toundra et l’herbe sèche. Ah, laissez tranquille mon être mortel. Ah, vers grouillants. On ne prête pas attention aux vers solitaires.

 

 

          On l’appelle, désormais, narcotique. Ca ne fait rire personne. C’est pour lui conserver une identité sociale. Le reste de lui, progressivement, s’est défait. Son prénom, même. Il y aurait quelque chose d’indécent à le nommer, comme s’il était le même.

 

Il est cet autre somnambule qui se déshonore lui-même.

 

          Saviez-vous, vous, que les êtres humains ça pouvait se rétrécir comme ça, jusqu’à ce point. Se plier, une fois, deux fois, puis quatre et huit comme des feuilles de papier. Un être humain ça peut diminuer comme le papier d’Arménie sous la flamme.

 

          Le costume nous rappelle ta forme passée. Tu t’es rapiécé bien avant lui. Tu ne te ressembles plus. La main, peut-être, quand tu redresses sur ton nez tes lunettes neuves. Je me demande quand tu les as achetées, ces lunettes neuves. Quand les as-tu achetées tes lunettes ?Elles sont neuves.

 

          Je ne sais pas combien de fois tu as cherché cette brume. Tu as fini par la trouver, hein. Le néant, cet aspect du sommeil même dans la vie. Toujours tu t’es tenu au rebord de quelque chose. Ton appétit démesuré ; à combien ne t’es tu pas essayé…Les drogues, les filles, les garçons, la musique…quelle erreur on a faite. On s’est dit. Voilà, un ogre vorace et féroce.
C’était l’inverse. Tu étais, l’inverse, exactement, narcotisé depuis le premier jour tu te mouvais pour échapper à la gerçure de ta nature. On s’était trompés. On t’a pris pour un autre. On a pas aidé.

Oui, tu étais un puits sans fond. De vide et non pas de désir.

 

          Je vous fais peur et j’aime vous faire peur. Quand j’appuie mon être dégoûtant contre ta poitrine ; je me laisse tomber, répulsif, sur toi. Je vomis Ton sourire qui vomit.

 

 

          Quand tu parles, on ne comprend rien. Tu bredouilles ou tu marmonnes. On ne peut guère dire que c’est parler, ça.

          Oui, le souvenir des petits poings serrés dans le lit  d’enfant. 

Tourne, sur le côté. L’un, puis l’autre. Le retour en arrière. 

La première forme ; l’attitude primitive ; la dernière apparence ; la mort.

 Oui, tu me charmes, quand tu dis comme ça. 

Mais c’est du vice. Je ne suis pas d’accord. Pas besoin d’être saint. Humain, voilà. Durable. Ferme.

 

          Maintenant, c’est dans la vie ; l’éveil que tu joues au défunt. Je ne savais plus même que c’était la mode, ça. La cyanose, on savait, les lèvres bleues ça a du style et le mot il en jette ; on pourrait se retenir de respirer de longues minutes pour le plaisir simple de dire : je suis cyanosé, oui, regardez mes lèvres 

« coloration bleutée des muqueuses lorsque le sang contient 

plus de 5 grammes par décilitre d’hémoglobine désoxygénée ».

 

La cirrhose 

« du grec ancien roux est une maladie du fois résultant d’agressions biochimiques 

répétées le plus souvent par la consommation chronique d’alcool »

on connaissait oui, c’était d’un banal. Ca on comprend que tu n’aies pas essayé. Enfin, un peu tu diras. Par accident.

 

          Mais la narcose, ça. On aimerait dire : c’est épatant. Ca l’est pas du tout. De te voir traîner là en ta forme périclitée.

Voilà, à quoi ça ressemble une noyade de plein air. 

Un échoué, c’est.

 

          Je les vois et je m’étonne de tant d’agitation. Je tente, souvent, de m’exprimer d’un geste simple de la main dont le sens dépend du contexte. Il ne signifie pas toujours l’extrême lassitude. Ils défilent devant moi. Lentement, comme des diapositives, ils m’ont l’air plus vieux que le cinéma muet. Chameaux ils ne peuvent pénétrer ici. Il y eut un temps jadis où l’évanouissement valait bien des succès ; c’était le tout du monde sa façon de tomber. Les tapis persans accueillaient la chute ; les corps très humains s’épanouissaient mandragores muettes. Peut-être on finissait par mourir mais on finit toujours par être le repas des vers ou du vent…Alors. J’aimerais bien qu’on me demande, et toi, comment tu tombes ? et non plus « que fais-tu dans la vie » ou alors qu’à cette question on puisse répondre, moi, je tombe, j’ai la chance de tomber et qu’on me regarde ébloui comme si j’avais dit j’ai fait HEC ou l’ENS. 

 

Moi je dis, je suis Monsieur Morphée. 

 

 

 

          Ils souhaitent le sauver malgré lui et cherchent sur Internet un thérapeute spécialisé. Spécialisé en quoi…C’est une addiction, ça le sommeil ? Une addiction sans substance. Le bar…même sans lui il parvient sans peine au néant. Le bar, c’était comme pour parachever le mouvement. Pour signifier sa défection totale et irrévocable. Il a déménagé de ce côté de la vie, traversé une rive mais d’un autre mode. Ils s’interrogent. Certains sont fatigués ; se rattrapent par une blague ; ne t’endors pas…on a déjà assez à faire. Un s’écarte du groupe, ne comprend plus bien à quoi bon. Deux fois par mois, cette réunion dans le petit salon de l’avenue Jean Jaurès.           

 

          C’est comme s’il était devenu le dernier prétexte à leur amitié. La bave du sommeil devenue ciment. Le temps passe. On s’éloigne. C’est normal. Certains deviennent de droite. On les oublie. D’abord en prétendant se faire une trop haute idée de l’amitié pour leur en tenir rigueur. Mais ça ne dure qu’un moment. On se sépare. Il se dit « tiens moi je suis fatigué, vraiment fatigué ».

 

          Tu devrais me rejoindre, tu sais. Je ne parle pas souvent. Pas beaucoup. Si tu comprends ça, ces signes là, si tu déchiffres quand je bouge de droite à gauche. Si ce langage moins lisible encore que le morse tu le comprends sans peine ni atermoiement s’il t’éclate à la figure comme un b.a.ba alors…viens essaye, toi aussi. Je ne te dis pas pour toute la vie…tu sais ce que j’en pense à la fin…il ne s’agit pas de se convertir. Tant qu’à faire. Je veux dire, tant qu’à faire, depuis combien de temps deux ans, cinq ans, j’ai perdu ces notions là moi, vous parlez de ça comme d’une chose étrange et dangereuse et moi j’en suis le repoussoir ; le totem c’est pour ça qu’on me garde ; on m’entretient comme un mauvais diable ou une mise en garde, la bonne action sous le coude, la bonne excuse quand ta meuf ou ton merde t’emmerde tu dis « j’ai monsieur narcose » comme on va au chevet d’un mourant. Alors…pas…joins toi, mais tente. Si tu comprends, c’est déjà que tu as pénétré le périmètre. La chute, c’est le vertige. Tu vois, la chute, on néglige, cet aspect là. Cette chute elle dure toujours…tu ne finis pas écrabouillé. C’est ça la vérité, tu vois…Ils l’ont choisi la chute. C’est le grand mensonge depuis 5000 ans. La chute, c’est un choix.

 

Deux, ils sont deux maintenant…

 

Oui ça n’a plus aucun charme si on est deux, ça se fissure.

 

C’est trop d’énergie, et puis pour quoi faire, à quel titre.

Haha, oui quand c’était singulier ça avait un air de sacré et de sacrifice. Mais deux, deux on dirait une contamination. A qui le tour, maintenant. Ce n’est plus pour rire. L’effroi il est pour de vrai.

 

J’ai ma vie, pourquoi de toutes les façons les gens changent, voilà, on ne les abandonne pas ; ce sont eux avant tout qui nous ont quitté.

 

Tu te dis, j’ai fait de mon mieux, franchement, je me suis bien battu mais s’il ne veut pas être sauvé. Mais depuis le départ il n’y avait rien à sauver.

 

Si ça leur plaît la merde…je n’ai pas à juger des préférences des autres.

 

Tu es tolérant tu te dis « chacun sa merde ».

 

 

          Lui se dit, à la fin, que tout ceci était un bien piètre artifice. On tente de donner du sens à sa vie en prenant des poses christiques. Deux fois par mois on a accompli son devoir de charité et nul besoin de Dieu, d’enfer ou de paradis pour ça. L’ego, sans aucun problème, supplée et condense ces trois-là. Il ira, les voir. Parfois, sans régularité. En silence. C’est donc ça l’amitié. 

 

          Parfois, tu viens nous rendre visite. Ce n’est pas ta vie et sans mépris ni violence tu te risques à nous puis tu te dis le non-vertical que ce n’est pas pour toi. Un jour de grande douleur ou de grande joie, tu tentes le coup, mais c’est temporaire. Le temps d’une nuit, une visite, ça fait plaisir. Ca me fait plaisir de partager ça avec toi. Les autres…ça finit toujours pas révéler sa vraie couleur et c’est moi qu’on croyait du vide et du néant ? Les narcotiques ce sont eux ; la contagion de tout ; leurs gueules pandémiques.

10 mars 2020

corps

L’ordonnance prescrit 2 cachets de lamotrigine 200mg par jour. La pharmacienne précise : un le matin un le soir. Demande, s’il sait comment ça marche. La question n’est pas claire. Parle-t-elle du processus chimique, la digestion, le passage dans le sang, la partie rejetée dans l’urine et toute la secrète métaphysique de la pharmocopée.
Parle-t-elle de la méthode d’administration du traitement. Un verre d’eau ou le laisser fondre sur la langue, le comprimé dispersable.


Le loxapac 
la quétiapine
le lithium
sont prescrits en cas de troubles bipolaires de type 1 ou 2
quand les patients souhaitent mettre fin
à leurs corps
ou
quand leur corps déborde
sur d’autres corps.

Le loxapac 
la quétiapine
le lithium


assomment le patient
le privent de corps
de l’exercice social
civil
du corps.



C’est encore mon corps la chose gisante que je sais gisante et sans conscience
quand 15 heures ont passé dans un éclair
je n’ai pas attenté à ma vie 
pendant 15 heures
ni à celle des autres
pendant 15 heures
le monde n’a pas bougé
15h
sous mon influence
moi non plus
pendant 15h


suis-je encore dans mon corps absent
ne pouvant désirer ni refuser le désir
inapte rendu inapte mon corps par l’ingestion
sérieuse et constante 
le respect scrupuleux
de l’ordonnance
en bon élève
en bon patient


ne donnez pas confiance aux psychiatres.
Parlant de votre esprit c’est votre corps

les possibilités de votre corps
qu’ils visent
et mutilent
circoncisent
circonscrivent


votre corps leur fait peur
et ce sont en vérité
des légistes plus que les légistes
eux-mêmes
qui vous démembrent
et vous rendent au monde
après retenue.


le lithium provoque la chute de 
cheveux.

 

24 février 2020

Moi l'animal.

Voeu-x, porter les peaux de léopard vrai
Ensanglanté-es encore un peu 
De la chasse séchée
un peu de poudre ou-ù 
le froid métal laissant dans la peau l ' incision 
précise
par quoi butor
enfon$a profonde
lame
où balle
de
marines
avant de smuggle
tel carnivore 
dans la soute
rugissante
d’un coucou à hélice
je m’imagine paré ainsi des atours
du meurtre
devenant moi fauve
des villes des ponts
des chaussées
 
moi animal de l'animal
dos du crime le porteur
emprise féroce ouvrir
non mains et paumes
plutôt
à la bouche le désir
n
Vu : 23:26
Fin de la discussion
Écrivez un message…
Je n’ai plus rien à dire
comme les droits de la défense
me le permettent et même le prescrivent
je garde désormais silence

 

13 février 2020

Des goûts.

Le frôlement de l’alcool, je me l’épargne depuis deux semaines et demies aujourd’hui. L’alcool n’est pas pour moi une dépendance particulièrement marquée. Son absence ne me pèse pas, j’y pense parfois, l’évoque et deux semaines et demies pourtant passent. Pourtant, j’écris ceci a alambic où circule le mot-ferment. Qui n’est alcool d’aucune sorte.

 

A l’ivresse, lorsque sa possibilité se présente à moi, je ne résiste pas. Aussi et surtout du refus, absurde exercice, de retenue et de tempérance. 

Regardant avec dépit celui et celle qui se donnent à peine le mal de mer, disant, avec ridicule je suis pompette. Le mot même dissuade de se maintenir dans l’état de ce mot là. Pompette et que peut-on dire de pire parlant de soi-même. Pompette et l’on a entaillé profond, profond, l’estime à porter à soi-même. Pompette et je croyais désormais la honte et l’humiliation choses révolues et pourtant ce mot là les concentre. Pompette.


Je vais plus loin, dépasse le mot pompette, loin, l’évite même.

J’ai goût de l’aventure et des Amériques, je crois que sûrement, Collomb et la bande traversèrent autant l’Atlantique que des tempêtes de rhum.


A l’alcool je pense cependant douleur, ni atroce ni petite, ni frustration autre que celle énoncée à mes proches pour la farce et l’attitude lorsqu’eux boivent.

 

Ce week-end, sans le remarquer, je suis demeuré à la maison, dans la chambre, passant au salon à l’heure des repas, à la cuisine pour remplir ma bouteille d’eau, dans le bureau, un peu, pour ouvrir Là de Robert Creeley. Mais dans la chambre surtout. Inutilement immobile, attendant que le temps passe.

 

La coutume était de faire la fête et danser jusqu’au matin deux jours par semaine et voilà que, sans alcool, ce désir et cette habitude s’éteignent, exténués, indésirés. Devenue, la fête, consubstantielle à l’ingestion sur le comptoir des alcools forts ou des cocktails parfumés.

 

Sans alcool on peut très bien s’amuser, aucun doute à ce sujet, mais je ne le veux pas.

/

Ce par habitude et pour le goût du désordre que j’affectionne tant.


La nuit, ces nuits là, je ne me change pas autre mAais moi-même extrême et très indifférent. Trouvant grâce Ce geste, retenu, sobre, non par pudeur et peur, mais par la maladresse excessive des non-hallucinés.

On trouve dans l’alcool harmonie ignorée : niée par trop souvent. Sorte d’adéquation temporaire entre le geste et la pensée. La forme et le reste.

Des autres, alors, je m’indiffère. Pas du genre à 

me fendre de grandes déclarations d’amour envers les potes et les anonymes rencontrés dans le hasard des rues ou des miroirs.

Je ne juge pas qui prend ces pentes. J’ai d’autres chutes, recherche d’une forme de silence - le mien.


Quelques inconnu-es me parlent et je leur demande, souvent, de ne pas le faire. Sans morgue, en souriant. 

 

Si je vais au fumoir, seul lieu souvent où l’on s’entend, c’est pourtant davantage pour être vu, être avec les autres, que véritablement y fumer ma cigarette. Ce n’est pas être avec les autres mais près des autres.

Dans ce lieu là s’est inscrit quelque chose de très rituel et très ordonné malgré l’état de dépravation dans lequel je me trouve.

Je sors, avec délicatesse mon paquet de sobrani, cigarettes colorées, qui s’ouvre comme, du temps d’antan, la boîte d’étain où les cigarettes brunes poliment se rangeaient.

Puis j’insère la clope au bout doré dans mon porte-cigarettes, dont je ne manque jamais de préciser qu’il est en argent, serti de grenat, depuis la main d’un artisan d’Erevan. Souvent c’est la seule parole que je prononce.


Près pas avec.


Puis, c’est au tour de mon briquet saint-laurent ou des mes allumettes du Ritz de produire de mon geste la flamme finale. 

 

Lorsque Catherine s’approche de moi pour me demander mon prénom, K. s’agace et s’exclame « mais en plus ça marche » non que l’enjeu d’être regardé soit d’être ainsi abordé puisque je ne souhaite pas converser. Pourtant cette situation m’intéresse pour la sorte de sexisme de K. qu’elle éclaire. Où les femmes, encore, se conquièrent par artifices, trucs, que tout geste soit geste de cette finalité. 

 

 

La promenade de mes doigts, le mouvement du porte-cigarettes à mes lèvres, tout le rituel concerne autant mon libraire, Julien, que Catherine ; ma soeur que ce type d’1m90 qui m’aborde pour médire des grévistes, croyant, sûrement à la vision de mon apparence que macère en moi la même mauvaise matière qu’en lui, aigre, tourne, tourne.

 

(en boite de nuit je me méfie toujours des hommes en chemise et je vous conseille de faire de même. On les décompose en deux types, ceux très ivres dont on peut imaginer qu’ils fuient je ne sais quoi et portent mal la chemise, accostent bruyamment et méchamment les femmes ; les autres, toujours sobres, au premier cocktail, l’oeil toujours pernicieux et perçant, en chasse et répugnant. Ceux-là ce sont les pires, vautours voyant en la femme très ivre, charogne. Méfiez-vous de celà)

 

Errance. C’est au milieu de ces visions, moi (pour)suivi avec érotisme ou sans, que je me déplace. Je n’existe que sous ces lumières cernées, peintes ou pas, ébahies ou non.

(je suis un effet d’optique)

 

De moi je suis assez satisfait mais je n’y prête pas une grande attention et ceci fait partie de mon jeu. Faire croire à ma très grande habileté au soin extrême de ma démarche, on croit mon négligé chic et ce n’est que négligé. Mes chaussettes ont des trous aux extrêmités.

 

 

(suis-je sauvé par tant de cris auparavant passés, de ces nuits sans sortie, errant petit chien perdu, suis-je sauvé d’avoir expiré, au final, dans les cris, les larmes tout le poison qui me hantait, déguisait ma gêne en arrogance, me faisait passer pour tout autre chose. on parle souvent de manque de coordination pour les maladroits faisant sur leur passage tout déchoir et j’étais en ceci disharmonique me présentant mal à cause de la grande peur en moi et mon apparence trompeuse me faisait subir des autres ô les quoilibets )

 

Avec l’âge j’ai acquis une grande aisance sociale qui fait ma mise en scène la plus désintéressée du monde. Son objet et sa destination ce sont les yeux et mon paraître. Je m’arrête à ce rebord là, il me constitue pure matière, pure Apparence. 


La très grande confiance qui m’anime diminue d’autant le sévice de ma prétention - je suis ce que je prétends. 

Je me démontre en m’exposant. J’existe, ainsi. Je suis lumière trompeuse, comme très souvent les choses passagères, et la foudre impressionne par la brièveté de son éclat

 

Pour rire, en dehors de la fête, je proclame souvent que je suis devenu de la plus totale superficialité ne m’intéressant désormais qu’à mon extérieur, mes yeux peints, délicatement, au crayon noir, relevé du geste épais du mascara. De cette grande farce moi aussi je suis le joué, le dupé, cette extravagance à moi même piège ô étreinte de mon foulard rouge en soie tout autre chose multicolore.



Et puis quoi ?
Je ne veux excéder ma forme physique. Face aux intellectuels et aux débats intelligents et rigoureux désormais je m’ennuie. Je les trouve artificiels et inutiles. Sans extase et dévitalisé comme les dents très mortes - et les matelots atteints du scorbut en savent quelque chose, ce sont les pires, ceux qui débattaient sûrement sur le Santa-Maria de la légitimité de la monarchie espagnole.


Lorsque très heureux je me disais matière.
Je m’espérais alors, et je vous souhaite un jour de connaître le même espoir, étendue de peau pouvant absorber sur une plus grande surface tout le vent vivant.

 

 

6 février 2020

Ce soulagé

Ce qui a sonné ce soir à ta porte

ce qui s’est brisé comme la planche en bois

une absence

sous le couteau à pain

tu as poncé la table brune

les sciures les copeaux de bois

clair

tu as vu dans les sillons

des visages

nombreux

passés présents

d’autres inconnus

à venir pour sûrs

tu les reconnaîtras dans la rue

tu diras toi je t’ai vu-e sous le frottement

du papier de verre

le regard un peu borné

ce pas décidé

de ces rouleaux

fins de bois

comme

une bouche

timide

 

ce soulagement parfois de la place vide

cet espace à ton côté

le vent nouveau trait sans trahir

transparence de la 

matière

frottée

le corps

frotté

jusqu’à l’usure

la transparence

l’érosion par les vers

par les vents

17 janvier 2020

Défais, électricité

ainsi le bonheur
de tes gestes
à ce point ça
dépend-ant
du 
chaos si étrrrrangèr-e 
à t-soi-même, volonté
chose q u i 
t’happe
te cccircuiiit électrique ta courte
tête
t’épilepse comme de la
 viande
la
centrale
dé————>charge
dans le noeud compliqué
des synapses
la belle usine
ta tête
élecrrique
la belle fabrique
à mourir
i,co,scie,t
on a dit
l’inconscient
le lieu
du refoulement
cet orage là
planqué
l’;nc;nsc;;nt
ce feu de ta tête
les origines brûlant-e-s
tu es
un continent
entier
ravagé 
l’orage-s de foudre
regarde ta tête 
pale
comme tu 
te fais peur
au milieu du néon
le gaz lumineux
tu voudrais
échanger
fréon néon
n’importe quoi 
plutôt
que ce mauvais feu
tu n’y crois pas$$$
ce courant assommant
comme les vaches dans l’abattoir——e
courant
s,celan,t
courant toujours
affaire de cour€nt
bien bien
courant
dans l’inexpirable
bien bien avaaaaaant
le po-nt
pas mirabeau
mais tout comme
où coule
la seine et mes amorts
fée electricité
on s’est bien gourrés
de t’ainsi nommer
s’ouvrant
aux vents quadruples
dé-fée, électricité
donnez-moi
d'âge
la pierre
le feu
du non-lieu
anté-silexement
donnez moi
la nuit non
résolue

 

7 janvier 2020

Loup loup partout

loups loups de toutes les formes
loups
des autres parages
loup
loups des bois de toutes les plaines
les loups tachetés d’Afrique loin
loup amazonie
panthères sombres
jaguar ou tercios
loups la plainte loups les
lions de la térenga ceux de l’Atlas
loups les fauves l’ours de sibérie
loup des toundras
le tigre de bengale
loup loup
le diable de tasmanie
le vociférateur des jungles
loup
l’incendie des terres australes le
loup loup
le squale blanc des eaux profondes
loup la bouche
loup la faim
loup loup encore
la peste de l’an mille trois cent quarante-sept
cinq années
de loup
je pense à, toi,
chat-garou
qui ne connut ni les steppes ni la peste
ni l’eau mortelle des squales
ni le bengale ni la nocha triste
ni le feu de forêt 
pas la tasmanie non plus
ni la jungle ni la ville
je pense à toi chat-garou
qui ne sait pas le pelage
clair du smilodon
qui sait
peut-être du ratel
la rage
dans la nuit
une dent
s’éteint

 

12 janvier 2020

EREME OECUMENE

espace in-ha-bi-ta-ble
l’ereme
l’inhabitable
ἔρημος
lieu-non-dit
im-
prononcé
non-
prononçable


tu perfores
des dents
l’endroit irrespiré
la croûte
de l’inhabit-
-able
dure
irrésistible
la croûte
dure

tes incisives tu essaieras toutes tes dents
canines
jusqu’aux bas-fonds
de la morsure
la molaire
tes dents
les tor-
dues
les droites
les in-
sages

perceras
tu couleras
filet de bave
tu engendreras
ta bactérie
de toi
le microbiote
infestera 
la vie
viendra
naîtra

ta bave sera un dieu

tu nommeras

salive

tu seras un dieu


ta bouche
         él-a-guant
des d-ents
               rong-eant
                  évid-ant
               mord-ant
   écorch-ant

tu seras un dieu

le brouillon
d’un dieu

 

30 décembre 2019

De quelle couleur ta peau

Je fume des Craven A
Au Mont-Valérien il fait froid
La vapeur devant moi
mon haleine peut-être
celle de décembre le
décombre 
de la clope.

je me sais
dans l’air immobile
le plus heureux
de la Terre

Le malheur a
passé 
Nous étions à table
Au comptoir 
A gratter les tickets de loterie
Je ne sais quel gain
le loto 
Quelle perte à nouveau
à la course
je ne sais
Tu es parti

j’ai senti la porte battante du café et le vent
à ma droite à ma gauche
l’absence
de malheur

trois mois quatre peut-être
trois ou quatre mois
plus long que l'été
sans une seconde l’envie
de crever
finie les imaginations
les bords de mer non pour la bronzade
mais pour le périr
fini
fini
l’imaginaire
et son bain de cyanure


De retour un jour peut-être
vieil amant qui croit sa place
scélérate
gardée dans le pieu
ah vieil amant ridé
revenu 
de son voyage tropical là-bas semant malaria
ou bien mendiant lourd chargé des maladies des rues

tu n'entres pas
triple vitrage des fenêtres
et plus stricte vigilance
le rire de l’amour
tu n’entres pas


demeure le débord
bien sûr
la gorge percée
par le hurlement nocturne
vieux chien-loup 
on ne change pas
le pelage
interdit l’écorchage ma chair


tu continueras toujours ta démence sans malheur 
oui
le débord ce n’est plus le malheur le six pieds sous terre même à la surface.

cris CRIS Cris
pourtant
Merde
seul regret
vieil ivrogne jeûneur
et l’amoureuse blanchit
devant la crise sans objet
l’amoureuse dit
c’est le retour des tourments
le malheur qui revient en plein dans le ventre
ratant jamais la cible le malheur il a dans l’oeil 
le compas des inventeurs

mais 
cette rage
tu la domptes
la main tendre
la main sévère
l’amour
tes dix doigts 
sertis
tendres
sévères


douleur demeurée
douleur
douleur gardée
douleur
douleur mais 
de la vie non
de la mort-
p
                                      o
                                      u
                                                                            s
s
                                      i
                                      è
                                                                                                                  r
e
douleur
emplie d’amour
les pas sur lesquels
on ne revient pas
sur lesquels
nous ne revînmes pas

Vous
à quelques heures près
le même soir
vous trois
précieusement
égarés
manquants
la poche trouée
où vous filez

Je m’assieds parfois où je vous ai perdus
sans vous chercher
je m’assieds dans la mémoire

merci

du pouvoir intact d’aimer
merci
que je me suis trouvé
avec vous
pour vous
lourd lourd 
rocher tombal
aujourd’hui
P, V, M
poussée jusqu’ici
cette roche rouge
chaude
déjà d’autres vous
rejoignent
s’avancent
dans le bruit de sabot
lourd lourd
toujours son lourd
le pas discret
des disparus
en venir

ce n’est pas grave

Exposé à tous les vent
plus rien ne m’érode
me touche
puis se dissipe

J. de retour
comble dépasse
toutes les absences
recouds la poche
C’est aussi le vent qui est neuf
le manque ne fait pas mal

Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais


Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais
Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais Je suis heureux comme jamais




engouffré soi
se sentir point de passage
de
mille et mille gués
se sentir 
jonction
noeud
de la vie grouillante

Et moi-même aussi
axe
d’un autre noeud
traversant, arrondi
lisse
cette toute allure.

ce monde entier m’entre dans la peau
ce n’est pas chère la vie ce n’est pas chère ma peau

et je n’ai pas assez de mémoire pour vous tous


Les coktails du Red House 
puis Midnight Sister

E. rencontrée me donnera des places
pour le museum d’histoire naturelle
elle a promis

Oui.
AH
HA
AH
AH
et je voudrais crier dans les mots à l’intérieur des mots produire la fissure de la taille
d’une bouche ouverte et blessée                   le liquide langagier humide
crier ce bonheur cette joie la douleur de vivre
d’être heureux et d’y croire la confiance infinie
en la vie à venir et la vie même passée
d’où tu sortis meurtri
les mains en sang
la cicatrice sur
ton doigt
trahi




Jusqu’à la douleur 
ce bonheur jusqu’au
au mal au plaisir
fier sans honte 
malgré la maladresse
les tant pis pour toi
les tant pis parfois
quand ta dent 
a cassé a
rougi
ta lèvre
un peu de sang
mordillée trop fort
trop tard
(petit point de lumière dans le café sombre et tiède)

Le bonheur les larmes
tu ne sais pas quoi croire
les yeux les yeux toute la détresse
des yeux ou la bouche ou bien la bouche
pendant deux heures montrant les dents
féroce bonheur renard enfantin

c’est la mémoire aussi qui revient
             la mémoire aussi qui revient
                             revient revient revient revient revient
jusqu’au bout

Le tintement de ce verre provoque en moi
la jubilation du baiser
2010 sur la péniche
je ne sais plus quel prénom
prenait ma main
la glissait
dans la culotte
humide
retrouvant retrouvant
tendresse amniotique
surpris de me trouver là




que suis-je devenu incendie et
feu de camp à la fois
incendie si
le noir nous monte aux joues
à en crever de peur

dissipe incendie le cauchemar que toute cette vie 
avait planté dans ta vie

j’ai retrouvé
la vue

 

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